ALLOCUTION
Nous sommes heareux de pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs le texte de l'éloquente improvisation par laquelle notre ami Maurice Barrés a déûnî,lejeudi7 février, l'objet des Soirées d'études à^Y Appel au Soldat, qui auront lieu cette année tous Un jeudis au café de V Univers, place du Théâtre-Franrais, à 9 heures 1/4. Voilà nos amis prévenus.
Il me semble que notre ami Vaugeois a très fortement justifié le but qui nous réunit et qui est d'établir une sorte de laboratoire d'études nationalistes.
Nous sommes très frappés de rexcellent travail qui est fourni par tous nos amis nationalistes dans les différentes manifesta-
tions publiques auxquelles ils ont le dévouement de se livrer. Mais il était nécessaire que, préoccupés d'une action au jour le jour, ils perdissent un peu de ce qui devrait être le principal de notre œuvre de réfection française. A force de désirer des résultats électoraux, ils se mettent dans cette position que, si les résultats électoraux leur échappent, il ne leur restera rien du tout.
Il serait criminel que nous fissions un acte, une nuance d'acte qui fût de nature à amoindrir les chances électorales ; mais, tout en maintenant le bénéfice de nos vœux et de nos efforts aux militants politiques, nous devons nous rappeler notre devoir propre. Le nationalisme, en tant que discipline de la pensée française, doit subsister à tous les aléas, tandis que le praticien nationaliste disparaîtrait en cas d'échec électoral.
Mes chers amis, nous devons nous considérer comme un ressort toujours tendu.
Nous ne sommes pas seulement une explosion de sentiment, mais un levain constant dans le pays.
Après l'affaire Dreyfus qui finira par être oubliée même de nous, il faut pourtant que des vérités qui nous sont apparues à cette lueur tragique subsistent. Nous avons senti qu'il y avait des vérités françaises (non pas des vérités qu'on invente, mais des vérités que Ton constate). Nous voulons nous assu-
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rer ici qu'elles sont bien des vérités, en vérifiant qu'elles contentent dès cerveaux de notre formation.
Ce groupe que vous ôles aboutira-t-il, après un certain nombre de séances, à établir une sorte de thème, un accord, une suite de vérités françaises? Je le crois. Mais je crois surtout que nous aurons cette satisfaction de nous dire, en cas d'échec momentané du nationalisme : a Nous n'avons pas réussi à faire la France telle que nous la voudrions, mais nous avons réussi à faire la France dans nous-mômes ».
Il peut y avoir sur un territoire des périodes oti la nationalité semble abolie; qu'importe! si elle a subsisté dansuncer-. tain nombre de cerveaux.
L'Allemagne a connu cette aventure tragique. Il y eut un moment oii l'Allemagne ne semblait plus qu'une expression géographique sous le protectorat français; mais de grands Allemands comme Gœthe, en qui la hationalité demeurait avec toutes ses puissances, montrèrent quelques années après que de leurs cerveaux l'Allemagne pouvait ressortir et se réaliser aux yeux de tous.
Grandes ambitions? Non ! grande tâche!
nous devons être des hommes en qui la France subsiste et qui passent à l'avenir les flambeaux du passé.
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Nous allons donc échanger nos idées,mais d'abord il faut que nous établissions un vocabulaire commun.
A cette besogne, déjà, à plusieurs reprises, vous vous êtes utilement essayés. La politique et, mieux que la politique, l'idéologie française vivent ces années-ci de ce qu'on élaborait par exemple à la Cocarde en 1894.
Dans le nationalisme, comme Yaugeois Ta très bien dit, il n'y a rien eu de ridicule.
Dans le courant de l'année dernière,je me trouvais assis dans une tribune de la Chambre à côté de Jaurès pour qui j'ai eu jadis une vive sympathie. En souvenir de ce temps passé, nous avons échangé quelques paroles. Je lui disais : <c Comment pouvezvous vous accommoder de la polémique à laquelle vous êtes associé, et par exemple du pittoresque de M. Gérault-Richard ? "» W me répondit : « Et vous du chauvinisme de M. Millevoye ? » Je répondis : a Pardon, la thèse de Millevoye est nationaliste, ce n'est pas tout mon nationalisme, mais il n'y a pas un des sentiments de Millevoye qui ne me paraisse juste. Il est possible que nons désirions donner à notre nationalisme une autre traduction que celle des excellents articles de notre ami dans la Patrie, mais encore est-il que s'il nous parle chaque jour de la France, des Croisades, de Valmy, d'Iéna et de Sébastopol, et s'il en parle
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toujours avec chaleur, il n'y a rien que nous n'approuvions absolument. Seulement, nous croyons qu'il ne faut pas se borner à faire floltnr le drapeau sur sa hampe; il faut se rappeler que le drapeau est le symbole de certaines réalités, et ces réalités nous voulons les reconnaître pour que précisément on puisse y planter le drapeau avec une inébranlable solidité. »
Notre tùche est à plusieurs étages. Il est certain que nous pouvons nous exercer à voir ce que font les libéraux parlementaires, et par exemple notre ami Copin-Albancelli que je vois dans cetlc salle nous dira la conspiration franc-maçonne et cette importante construction qui nous sert à résumer Tœuvre des ennemis de notre nationalité. — Nous devrons aussi, passant dans un second appartement de notre maison d'études, étudier certains hommes que nous considérons comme les pères de notre nationalisme conscient.
C'est une grande sécurité de sentir que nous sommes d'accord avec un Auguste Comte. Il sera donc bon que nous Tétudiions de près. Disons-le en passant, quel réconfort de voir que ce grand homme élabora son œuvre dans un cénacle plus rétréci encore que ne pourra l'ôtre celui-ci ! Vous savez que, rue Monsieur-le-Prince, pendant plus de trente ans, Auguste Comte construisit ses
doctrines avec le concours d'un certain nombre d'amis. Autour d'eux et en dehors d'eux, tous les événements politiques se développaient, et néanmoins cette force qu'ils créaient devait à un moment donné être spirituellement supérieure aux efforts développés par les hommes politiques qui accaparaient l'attention.
La besogne d'Auguste Comte peut être reprise d'une autre manière, et nous la continuerons avec d'autant plus de sécurité qu'une libre intelligence de son œuvre nous montrera nos accords et nos divergences.
Dans Tordre littéraire, c'est Maurras qui a commencé la campagne contre le romantisme, contre ce qu'il y a de peu français et de peu durable dans cette éblouissante flambée littéraire. Cette critique classique peut servir de point d'appui très vigoureux pour nos études. Le nationalisme, en effet, ne doit pas être simplement une expression politique : c'est une discipline, une méthode réfléchie pour nous attacher à tout ce qu'il y a de véritablement éternel et qui doit se développer d'une façon continue dans notre pays. Bref, le nationalisme, c'est un classicisme, c'est dans tous les ordres la continuité française.
Il faut que ces réunions soient à la fois du genre le plus familier et du genre le plus élevé. Le plus familier, car il faudrait que chaque assistant prit l'habitude de s'y mêler,
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d'y apporter son appoint, d'indiquer quels sont les sujets qu'il entend traiter ; le plus élevé, parce qu'il faut faire le possible pour maintenir le niveau du nationalisme.
Il y a grand danger, étant donnée la nécessité de faire de la politique, pour que le nationalisme tombe à un niveau assez bas, au niveau de tous les partis politiques. Mais rappelez-vous le grand service qu'un Victor Hugo, par exemple, rendit à un moment donné à son parti politique, je veux dire aux soi-disant libéraux qui ont été les opportunistes de la troisième République et qui étaient naturellement des exploiteurs de la plus basse qualité.
Au nationalisme^ il est absolument nécessaire que nous rendions le môme genre de service qui fut rendu aux opportuno-radicaux par Hugo dans les Misérables.
Sous le second Empire, presque tous les jeunes gens ont été intoxiqués par ce grand écrivain qui donnait une expression littéraire, une sorte de force mystique, à des idées. Les pages puissantes des Misérables ont servi àunebande du Café Voltaire pour prendre en mains la direction de ce pays. Ces hommes avaient trouvé dans un grand poète une fièvre, un splendide vocabulaire et des sentiments.
Il faut que ce service soit rendu au nationalisme. Si nous tombons à être simplement
des gens qui dans la loi sur les Associations prennent un parti ou l'autre, des gens qui ont des candidats au Conseil Municipal ou aux élections législatives, le nationalisme n'aura été qu'une fumée d'un instant, un accident politique. Or le nationalisme en puissance est tout autre chose.
Nous disions tout à l'heure que derrière nous il y a des Auguste Comte. Certains de nos amis ajoutent volontiers Bonald...
J'avoue que je ne peux ni les confirmer ni les contredire. J'avoue ignorer Bonald. Ils ajoutent aussi Joseph de Maislre où je ne connais jusqu'à cette heure qu'un grand écrivain. Nos amis nous feront connaître Maistre et Bonald. Pour ma part, je serai heureux de vous montrerun jour ce qu'il y a qui confirme la pensée nationaliste dans Biaise Pascal.
Si nous pouvons donner au nationalisme une grande valeur intellectuelle, si nous pouvons faire que sur l'océan politique ses vagues frappent plus qu'aucune les intelligences et les imaginations, nous aurons fait une besogne très précieuse. Pouvons-nous accomplir cette œuvre? Je la crois facile.
Quelle médiocrité doctrinale chez nos adversaires internationalistes ! Leur bagage ne peut plus servir que pour les comices agricoles. C'est un orphéon démodé.
Je voudrais que tous les hommes d'étude