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SECTION II. — INTÉRÈT DE L’ACTIONNARIAT OUVRIER

L’actionnariat ouvrier peut se définir une institution de progrès préparant la substitution au salariat de la coopération. Mais il n’est pas seulement un facteur de transformation sociale ; il est considéré comme présentant en outre un intérêt propre en raison des avantages inhérents à son fonctionnement. Le système doit produire d’heureux effets à l’intérieur de l'usine et exercer une influence bienfaisante en dehors de l’industrie, et ainsi il a reçu l’adhésion de nombreux théoriciens.

Les effets de l’actionnariat ouvrier sur le fonctionnement des entreprises sont mis en lumière par M. Antonelli (1). Ils consistent en une amélioration générale du régime capitaliste ; celui-ci présente des caractères néfastes pour les individus et pour les classes sociales. Au point de vue individuel, il exerce sur l’ouvrier une influence qui se manifeste sous deux formes également regrettables : — d’une part il sépare l’ouvrier du patron en creusant entre eux un fossé infranchissable ; il détermine chez le salarié des mœurs, des besoins et des sentiments particuliers ; or l’existence de classes fermées qui en résulte est un obstacle au développement de la civilisation, comme le montre l'exemple des corporations du Moyen Age, qui ont cessé d’être florissantes quand l’accès de la maîtrise s’est trouvé fermé aux compagnons ; — d'autre part le salarié se détache de l’entreprise ; à l’usine il travaille comme une machine, hors de l’usine il n’y pense plus, et il se désintéresse du milieu dans lequel il est :obligé de travailler ; nous savons que son activité subit l'influence de son indifférence et que la production s’en trouve ralentie. Au point de vue collectif, le capitalisme intégral entraîne deux conséquences aussi funestes que les précédentes : -- d’abord l'ignorance économique de la classe ouvrière

(1) Les actions de travail, p. 57 et suiv.

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résulte nécessairement du machinisme et de la spécialisation des tâches ; les salariés vont par suite chercher la bonne parole auprès de certains théoriciens ignorants des réalités économiques ; — en second lieu, la classe ouvrière n’a aucun intérêt économique propre, indépendant de celui des capitalistes pour lequel elle éprouve la plus parfaite indifférence ; dès lors, elle porte son activité à des objets qui n’ont rien d’économique, à une agitation politique par exemple.

Par l’actionnariat ouvrier, ces caractères de l’organisation économique actuelle vont disparaître. Le fossé creusé par le capitalisme entre le patron et l’ouvrier va se trouver comblé par linstitution des délégués du personnel aux assemblées générales et au conseil d’administration ; les salariés les plus habiles et les plus intelligents pourront ainsi s’élever dans la hiérarchie sociale. Le travailleur participera à la direction de l’entreprise ; par suite l’usine dont il se détache aujourd’hui deviendra un peu sa chose, à laquelle il apportera plus de soin. L’ignorance économique de la classe ouvrière sera atténuée par l’éducation que constituera pour elle sa collaboration avec les directeurs capitalistes. Enfin, en fournissant aux travailleurs un patrimoine à gérer, l’actionnariat ouvrier leur donnera un intérêt économique qui les détournera de toute agitation stérile. Ainsi, par la transformation des mœurs de la classe ouvrière, le pays tout entier aurait avantage à ce que ce système soit appliqué dans l’ensemble des entreprises.

L'intérêt des capitalistes semble sacrifié par cette combinaison. Or il n’en est rien : l’actionnariat ouvrier crée une communauté d'intérêt entre les capitalistes et les travailleurs ; comment supposer qu’il pourrait faire naître des conflits entre eux ? Il faudrait que l’un des deux groupes comprenne mal les décisions à prendre dans la gestion des affaires pour que des divergences de vues se manifestent, et il n’y a aucune raison de croire que les ouvriers ne sauront pas résoudre les difficultés commerciales comme il convient. Bien que l’application du système semble enlever sans compensation aux capitalistes les avantages dont ils jouissent, elle aura généralement pour effet d'augmenter la productivité de l’entreprise et d'élever le chiffre des bénéfices.

Par la collaboration plus intime du personnel, accompagnée d’une répartition des bénéfices entre tous ceux qui contribuent à les produire, on peut obtenir des résultats excellents. Chaque travailleur est amené à augmenter le rendement de son propre labeur, absolu-

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ment comme dans le cas de simple participation aux bénéfices. D’autre part, l'assemblée générale des actionnaires, qui délègue ses droits d’entrepreneur au conseil d'administration, ne peut guère actuellement exercer un contrôle efficace sur les actes de son mandataire ; au contraire, quand les salariés sont eux-mêmes actionnaires, ils sont en mesure, surtout s'ils ont des représentants au conseil d'administration, d’éclairer l’assemblée générale sur certains points laissés volontairement dans l'ombre ; les pratiques employées par certains administrateurs peu scrupuleux, telles que, les distributions de dividendes fictifs ou les stratagèmes variés des lanceurs d’affaires, seraient d’une application plus difficile si les sociétés commerciales contenaient toujours une certaine proportion d'ouvriers associés. Les économies internes d’une entreprise, celles qui résultent d’une meilleure organisation de la production, sont généralement dérisoires dans les sociétés anonymes, parce que le capitaliste et l’administrateur lui-même ne sont pas en rapport constant avec le personnel ; or une association entre travailleurs et patrons ne peut que développer ces économies ; chacun ayant sa part de responsabilité, le résultat de leffort combiné de tous ces collaborateurs est nécessairement meilleur ; la diminution du nombre: des grèves, la surveillance réciproque de tous les salariés, la réduction du coulage doivent abaisser le montant des frais généraux. Certaines sociétés qui ont créé des actions de travail, la Compagnie du gaz du Sud de Londres notamment, ont vu leurs bénéfices s’accroître considérablement depuis qu’elles ont adopté ce système.

Quant aux travailleurs eux-mêmes, ils peuvent retirer de lactionnariat ouvrier des avantages nombreux, immédiats et lointains. Parmi les avantages directs, ils obtiendront d’abord, comme avec la participation simple, une amélioration de leur situation matérielle ; ils auront surtout la satisfaction morale de se sentir un peu chez eux quand ils fourniront leur travail quotidien. Pour l’avenir, ils auront tous les avantages de l'éducation économique qu’ils recevront, Leur intérêt, sur tous ces points, se confond avec celui de la nation. Ils auront aussi la possibilité de conclure des contrats collectifs; jusqu'ici ils sont en fait irresponsables en cas d’inexécution des engagements qu’ils prennent, faute de patrimoine saisissable ; les patrons sont par suite peu disposés à traiter avec eux sur les questions touchant au travail et au salaire :; mais, quand les ouvriers

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auront la propriété d'actions de travail pouvant servir de garantie, l'institution du contrat collectif de travail ne trouvera plus d’obstacle à son essor.

L'intérêt de l’actionnariat ouvrier réside surtout dans une meilleure organisation de la production à l’intérieur de l’usine, et dans ce domaine tous les avantages précédents peuvent se manifester. Cependant il convient de reconnaître que ce domaine est en somme assez limité : la réforme préconisée n’est applicable qu’aux sociétés par actions, car il serait absurde de parler d'actions de travail là où il n’y a pas d’actions. Elle présente néanmoins un intérêt social de premier ordre: sa généralisation entraînerait, en dehors de l’industrie, des conséquences qu’on peut difficilement préciser, mais qui probablement modifieraient profondément le milieu social de la production économique.

On admet souvent que l’usine est une image réduite de la société et que la transformation de l’une suppose une transformation de l’autre : « Ce sont les conditions sociales de la grande industrie qui tendent à caractériser le régime capitaliste actuel ; de telle sorte que toute réforme qui aura pour conséquence de modifier, non point les conditions économiques ou politiques de la classe ouvrière de la grande industrie, mais sa condition sociale présentera par cela seul un intérêt d’ordre général considérable (1) ». L’actionnariat ouvrier, qui doit introduire la démocratie dans l’industrie, pourra avoir une répercussion hors de l’industrie. La lutte de classes, qui a pour théâtre l’usine, mais qui s’exerce aussi à l’extérieur, disparaîtra sans doute tout à fait quand elle aura disparu de l'usine ; la politique de guerre et de défiance entre les différents groupes sociaux aura perdu son principal aliment quand la paix régnera dans l’industrie. L’actionnariat ouvrier est une étape vers la paix industrielle ; il substituera la préoccupation professionnelle à la haine de caste, il s’affirme comme une réforme tendant à l’apaisement social, et par là il est nécessaire si l’on désire, selon l’expression de M. Gide, « faire l’économie d’une révolution ». Il n’est qu’un stade, une de ces réformes progressives qui préparent lentement et sans bruit l’établissement d’un ordre nouveau, fondé sur la concorde et la solidarité. A ce titre, il doit être favorisé par la classe moyenne, cette classe chère à Proudhon, qui, ennemie de toute autorité et de toute dictature, redoute l’écrasement d’une classe par une autre, consé-

(1) Antonelli, Les actions de travail, p. 57.

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quence fatale d’une lutte de classes prolongée ; l’actionnariat ouvrier, pont jeté sur le fossé qui sépare le capital du travail, facilite la réconciliation des ennemis d’aujourd’hui, seul moyen d'éviter demain une dictature brutale de l’un ou de l'autre.

Jusqu’à présent, les espérances fondées sur ce système ne paraissent pas justifiées par les faits ; l’idée ne s’est pas encore acclimatée. Les adversaires de lactionnariat ouvrier affirment qu’il ne s’étendra jamais, parce qu’il ne repose sur aucune base sérieuse, pas même sur le désir des ouvriers. L'avenir montrera de quel côté est la vérité ; mais, même si ce mode d’association de lPouvrier au capitaliste ne se généralise pas, il constituera pour ceux qui l’emploieront une combinaison heureuse, permettant au salarié de ne pas travailler uniquement pour autrui.

Les avantages que l’actionnariat ouvrier doit engendrer au profit de tous ont déterminé un mouvement d'opinion en sa faveur, aboutissant au vote de la loi de 1917. Les économistes et les juristes ont pris parti sur cette question et ont élaboré plusieurs systèmes ingénieux tendant à réaliser la réforme. Les controverses qui se sont élevées entre eux sur cette matière ont donné lieu à une littérature abondante.

Les hommes d'Etat se sont à leur tour emparés de la question, et un grand nombre d’entre eux se sont déclarés en faveur de l’idée nouvelle. Jusqu’à la fin du siècle dernier, le monde politique n’avait pour ainsi dire pas connu le problème de la participation ; mais, depuis 1900, il s’y est intéressé de plus en plus. Waldeck-Rousseau, sans en parler explicitement, affirmait déjà le principe qui est à la base de lactionnariat ouvrier : il faut que le capital travaille et que le travail possède. M. Viviani, ministre du Travail, se déclarait favorable à l’idée d’une attribution gratuite d’actions de travail à la collectivité des ouvriers employés dans les mines, conformément au vœu émis par le congrès des mineurs de 1909. C’est surtout M. Briand qui s’est fait le défenseur de l'institution : en 1906, dans son discours de Roanne, il parlait déjà de Popportunité d’un actionnariat ouvrier collectif ; au Comité de la démocratie sociale, il exposa un jour un projet de participation ouvrière qui fut l’origine première de la loi de 1917 ; dans son discours du Neubourg, de 1909, il proclamait la nécessité de donner aux ouvricrs syndiqués un patrimoine à gérer et la légitimité dun prélèvement sur les bénéfices en leur faveur ; la même idée se retrouve dans les paroles qu’il prononça à Périgueux le 10 octobre 1909 ; à Saint-Chamond, en 1910, il déclarait que la Chambre nouvelle qui allait être

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élue aurait le devoir d'élaborer une législation permettant la création d’actions de travail : dans sa déclaration ministérielle du 12 mai 1910, il prenait l'engagement de soumettre au Parlement des projets de loi dans ce sens ; lavant-propos qu’il rédigea pour l’ouvrage publié en 1912 par M. Antonelli sur Les actions de travail dans les sociétés anonymes à participation ouvrière est encore inspiré par l’idée qu’il faut distraire les salariés de leur agitation stérile par l’administration d’un patrimoine productif ; enfin la note jointe à l’Essai sur l'association du capital et du travail par l'actionnariat ouvrier, publié en 1914 par M. de Briey, est un développement des mêmes principes. M. Millerand, ministre des Travaux publics en 1909, répondant à une question du député socialiste Jean Jaurès, déclarait qu’il imposerait la participation dans les concessions futures des mines de Meurthe-et-Moselle ; c’est l’idée qu’il développait dans sa proclamation à ses électeurs le 23 octobre 1909. M. Ribot soutenait les mêmes doctrines au Sénat en 1910 au cours de la discussion relative à la loi des retraites ouvrières et paysannes. M. Poincaré, qui n’est guère favorable aux théories socialistes, semble se rallier à la conception des actions de travail. M. Clemenceau, dans son discours de Strasbourg, recommandait aux employeurs une association avec leurs employés. M. Albert Thomas, minstre de l'Armement et député socialiste, a soutenu le même principe à plusieurs reprises. On pourrait encore citer bien des noms, comme ceux de MM. Chéron, Deloncle, Deschamps et de tous ceux qui ont préparé la loi de 1917.

En dehors des hommes d'Etat français, l’actionnariat ouvrier a reçu l’adhésion de sociologues à tendances fort diverses, tels que M. Gide ou les membres de l'Union d’études des catholiques sociaux. Des industriels nombreux se sont ralliés à la même idée, par exemple M. Eugène Schneider, le maître de forges du Creusot, M. Jules Bernard, président du Conseil d’administration des Chantiers de la Basse-Loire, MM. Livesey, Sims, Carpenter, directeurs et administrateurs de la Compagnie du saz du Sud de Londres, M. Perkins, vice-président du Trust de l'acier des Etats-Unis. En Angleterre, la Labour copartnership association s’est fondée pour la propagation du principe des actions de travail, notamment par la publication d’un journal, le Copartnership ; elle comprend surtout des industriels ; en France, MM. L. Henrique-Dulue et Henri Delerue tentérent vainement, en 1904, de constituer une société analogue sous le nom « Union du capital et du travail ».

Le nombre considérable de théoriciens, d’hommes d'Etat et de grands industriels partisans de l’actionnariat

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