‹ L'adjudant BenoïtChapitre 1 sur 15 · PASSAGE CHOISEUL, 2y)') M DCCCCXVI · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 2y)') M DCCCCXVI

VANT la guerre actuelle, je n'avais jamais vu l'adjudant Benoît Castain. Nous aurions pu nous rencontrer, pourtant :

son père, « Monsieur Castain », comme on l'appelle, ou encore « le Veuf », régit depuis quelques années un domaine proche du mien, au point oii les territoires du Gers, des Landes et du Lot-et-

VADJUDANT BENOlT

Garonne se touchent et s'enchevêtrent. Castain est un homme réputé capable et honnête, mais quelque peu égoïste et tyrannique. Nos rapports se bornaient à des conversations de circonstance, dans les foires de la contrée, dans les comices, ou bien à l'occasion d'une de ces expériences d'agriculture — soufreuse, défonceuse, semoir d'un type nouveau — qui rassemblent de loin les propriétaires et les régisseurs. Foires, comices ou expériences, le fils Castain n'y assistait jamais. A dixhuit ans, ayant conquis facilement son diplôme de bachelier sciences-langues, il fut expédié en Saxe par son père, qui le destinait à l'agriculture.

— Voyez-vous, monsieur, — disait celuici, — pour les choses d'organisation, rien ne vaut les iVllemands. Et l'agriculture, c'est une chose d'organisation.

Tout de suite après ce stage, le jeune homme fit son congé comme artilleur aux environs d'une place forte de l'Est; les deux

ans finis, étant brigadier, il rengagea. Son père gémit.

— Croyez-vous ? un garçon instruit, qui sait mieux l'agriculture que moi, qui parle allemand comme le kronprinz, qui écrit comme un professeur (il paraît qu'il faisait des vers, au lycée!) le voilà qui veut rester militaire? Je l'ai secoué... mais il est têtu, encore plus que moi, Tanimal. La manœuvre d'un canon de i55 l'intéresse plus que celle d'une batteuse dernier modèle. Lui qui pouvait rendre tant de services ici !

. Bref, en l'espace de cinq ans, Benoît parut à peine quelques jours au pays, et jamais à propos pour me rencontrer.

La guerre durait depuis trois mois environ, quand, dans mon cantonnement du camp retranché de Paris, je reçus un mot du père Castain. Il me disait, en substance :

« Mon fils, blessé pour la seconde fois et nommé adjudant sur le champ de bataille.

tout près d'Épernay, est soigné à l'hôpital auxiliaire numéro i5, à Versailles. Je ne peux pas « quitter d'ici ». Le domaine a déjà bien de la peine à marcher moi présent : plus de domestiques, presque plus de bétail pour travailler. Si ce que l'on me dit est vrai, vous êtes mobilisé près de Versailles; vous me rendriez bien service en allant voir Benoît. 11 ne se plaint de rien ; il m'assure que sa seconde blessure (c'est à la tête, la première était à la jambe droite) est autant dire guérie ; mais je trouve ses lettres si tristes que je ne sais quoi penser. Le garçon me cacherait-il quelque chose? Je suis inquiet. »

Au premier moment libre, je me rendis à Versailles, ayant annoncé ma visite à l'adjudant par un mot envoyé la veille. L'hôpital auxiliaire numéro i5 est installé dans un ancien couvent de Rédemptoristes, non loin deTrianon. De très jeunes gens, fort élégants, m'accueillirent dès la porte ; je suivis l'un d'eux par de longs corridors bien cirés : nous

croisions des infirmières blanches et rebondies, le visage rosé, et nous leur cédions le chemin de linoléum. Mon guide s'arrêta devant une porte au premier étage, marquée 21 sur un écusson de porcelaine. Il l'ouvrit et me fit entrer tout en prenant congé de moi. Je fus seul avec le fils de M. Castain.

Benoît Castain témoigna, pour ma visite, une reconnaissance pénétrée, mais il me fallut un peu de temps pour démêler cette reconnaissance à travers ses façons sérieuses, son mutisme de timide et sa déférence pour mes galons. L'aspect était d'un beau garçon, mince et haut. On ne pouvait qu'imparfaitement juger du visage, car un pansement circulaire enveloppait le crâne, masquant la moitié du front et ne laissant paraître que quelques cheveux blonds. Cet accoutrement pitoyable contrastait avec la forme nette, osseuse, de la face, le dessin agréable et fin des traits, le teint d'un coloris vif et sain que la moindre émotion animait, la moustache

plus fauve que les cheveux, les yeux petits, bruns et mobiles, seul signe de rascendance gasconne. Je me souvins alors que le père Castain disait souvent : « Ma pauvre femme était du Nord, c'était une personne bien distinguée... » Benoît Castain avait, comme on dit, tiré du côté de sa mère. Malgré son pansement, malgré le flottant vêtement de laine grise, tenue réglementaire de l'hôpital, on l'eût pris plutôt pour un lieutenant de cavalerie éclopé par la guerre que pour un adjudant d'artillerie lourde, simple brigadier quelques mois auparavant. Son commerce ne contredisait pas l'hypothèse : une parole lente, réfléchie, toujours correcte et parfois ingénieuse, coupée de beaucoup de silences, une attitude modeste que la fermeté du visage et de l'allure préservait de toute bassesse, une répugnance visible à parler de soi, enfin cette alliance si rare et si attrayante, la timidité d'un énergique, — composaient une réelle élégance au fils du régisseur. Benoît Castain

me plut beaucoup. Toutefois notre première conversation manqua d'aisance. Je l'entretins d'abord de son père et de notre petite patrie commune : mais je ne vis pas briller dans son œil cette lueur intense qui d'ordinaire anime le regard des blessés quand on évoque la famille et le village.

— Oh! oui, sûrement, on vit bien là-bas... C'est plus gai que par ici...

Rien de plus.

Évidemment, le cœur de cet enfant du Sud- Ouest ne s'émouvait plus au souvenir de nos landes et de nos vignes. Évidemment aussi, le père et le fils n'étaient pas deux compagnons, deux amis, a II est encore plus têtu que moi, » m'avait dit Castain en parlant de son garçon... Ces deux têtus ne s'étaient sans doute pas accommodés l'un de l'autre, et telle devait être la raison pourquoi Benoît Castain avait rengagé.

Abandonnant la question « famille », j'essayai de pousser l'adjudant sur le chapitre de

h ADJUDANT BENOIT

ses blessures. Son visage aussitôt s'empourpra, et je crois vraiment qu'il n'eût pas fait de réponse si le sentiment de la discipline ne l'y eût contraint. Mais la réponse fat à peine perceptible.

— Une tout au commencement de la guerre... même avant la déclaration... Et l'autre... vous savez, mon père vous a dit... près d'Épernay, en septembre. Papa s'inquiète de celle-là : il a tort. Je lui ai dit la vérité dans mes lettres, et, si vous voulez causer avec le major, mon capitaine, il vous confirmera que ma guérison est une affaire de jours. La plaie de l'occiput est fermée. Celle du cou est en train de se fermer.

Sa gêne était si visible que je n'insistai plus. Et comme le silence pesait, entre nous, dans cette chambre monastique donnant sur des jardinets confus et dénudés, je m'en tins au grand sujet inépuisable, commun à tous : la guerre.

Benoît y fut plus à l'aise; il s'enhardit

même à me poser quelques questions, qui marquaient de sa part une lecture intelligente des journaux et l'habitude de réfléchir. Ce qu'on ferait de lui, après sa guérison, le préoccupait. Je compris, sans qu'il l'exprimât positivement, qu'il avait une hâte extrême de retourner au front, une hâte un peu nerveuse qui surprenait chez cet homme d'apparence pondérée ; il déclara qu'il se souciait peu d'un congé de convalescence dans le Midi.

— Je me suis bien assez reposé ici — disait-il de son air concentré, un peu grognon, comme je l'engageais à jouir d'un répit qu'il avait mérité.

Certes, quand je le quittai après ce premier entretien où j'avais parlé presque seul, je ne prévoyais pas que moins d'un mois plus tard, dans cette même cellule d'hôpital, l'adjudant Benoît, tête-à-tête avec moi, ferait tous les frais de la conversation, parlerait

durant plus d'une heure sans être interrompu par moi et sans s'interrompre, se raconterait lui-même, se confierait... Il fallut, pour qu'il en vînt là, que ma persistance à le visiter touchât les fibres profondes de son cœur. Contrairement à son attente, la blessure du cou (un éclat de shrapnell) ne se fermait pas. La radiographie révéla un fragment d'écorce inséré dans le muscle : l'obus avait éclaté près d'un bosquet de petits chênes. Il fallait de longs soins, et que le temps laissât agir les forces intérieures, actives à rejeter hors de Torganisme les corps étrangers. J'eus donc l'occasion de revoir plusieurs fois le convalescent. Il m'avait demandé des livres : je lui en faisais porter de Paris ; ces lectures alimentaient nos entretiens. Le père Castain ne m'avait pas menti : son fils avait le goût des lettres ; il en parlait d'un ton juste, sans lâcher jamais une de ces bévues désolantes dont les jugements des gens du monde ne sont pas toujours exempts. Quelques billets qu'il

l'adjudant benoît II

m'écrivit dans l'intervalle de mes visites m'étonnèrent même : ils révélaient un don assez rare d'exprimer les idées par les mots. Comme beaucoup de timides cultivés, Benoît écrivait infiniment mieux qu'il ne parlait. Sa parole, adaptée aux oreilles et à l'esprit des gens de sa condition, était seulement plus correcte et plus précise que la leur; l'écriture traduisait fidèlement l'originalité et l'harmonie de ses pensées intimes. D'autre part, sa modestie, sa bonne grâce réservée, sa gratitude pour mon assistance, gratitude qui jamais ne se manifestait par de l'obséquiosité, tout un ensemble de signes révélateurs d'une âme ardente et méditative, où couvait un feu secret volontairement amorti, achevèrent peu à peu de me conquérir. Je ne serais pas tout à fait sincère si, parmi les causes de cet attrait, je ne nommais point la curiosité. Ce grand beau garçon, froid d'apparence et chaleureux de cœur, portait à travers la vie — j'en étais sûr à présent — une anxiété ou un chagrin, auprès

de quoi le souci de ses parents, de son avenir, de sa guérison même ne comptaient guère. J'avais pensé d'abord : peut-être des dissensions de famille, la mésentente avec le père Castain? Mais non; désormais en confiance avec moi, Benoît me parlait très simplement de son père :

— Vous connaissez papa; c'est de l'or... mais il ne peut pas vivre à côté de quelqu'un sans le commander ou le gourmander. Toutes ses phrases commencent par : Fais ça ! — ou : Pourquoi as-tu fait ça?... Et sur quel ton! Ma pauvre maman en est devenue neurasthénique, et ça l'a certainement fait mourir avant l'âge... Alors, lui et moi, mieux vaut que l'on vive à distance. On ne se dispute pas; on s'écrit de bonne amitié ; on sait qu'on s'aime bien malgré tout...

Ainsi s'exprimait Benoît, avec un sourire, oh ! un sourire à peine dessiné sous sa mince moustache fauve. Et, justement, une telle franchise rendait plus inexplicables pour moi

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son silence obstiné, ses brusques retraites, dès que l'entretien — par hasard ou parce que je l'y poussais — venait à heurter cet autre sujet : les faits de guerre qui le concernaient, les combats où il avait été blessé. Il s'en tenait toujours à la même réponse, formulée dans des termes presque invariables. a Une, tout au commencement de la guerre, à la jambe... L'autre, près d'Épernay, en septembre... » Sur celle-ci, j'eus quelques détails par le médecin-major : il avait été fauché par la gerbe d'un shrapnell ennemi tandis qu'il faisait avancer au flanc d'un talus une pièce de i55... Quant à la première blessure, celle qui avait atteint la jambe gauche dans le mollet et qui, guérie maintenant, le faisait claudiquer un peu quand il n'y prenait pas garde, — impossible d'obtenir de lui le moindre renseignement. Il devenait pourpre, balbutiait; son malaise visible m'ôtait le droit et l'envie d'insister.

Vers la fin de novembre, mon service me força à demeurer à Versailles pendant une semaine. Je vis Benoît Castain presque tous les jours. Sur ses instances, j'avais fait quelques démarches pour lui obtenir la faveur de n'être pas envoyé en convalescence, et de regagner le front après une simple présentation à son dépôt. Quand je lui annonçai que j'espérais réussir, il me prit les mains, les serra ; un élan d'effusion transforma un moment tout son visage et, pour ainsi dire, démasqua la vive sensibilité de son cœur. Il prononça ces paroles, en apparence dépourvues de rapport avec la circonstance (mais le lien secret ne m'échappait pas) :

— Mon capitaine, il ne faut pas m'en vouloir... Je voudrais bien vous dire... Mais je ne peux pas... Ça ne peut pas sortir...

Ca devait — pourtant — « sortir » le même jour, au cours de la même visite. Mon souvenir reconstitue fidèlement le décor de cette

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journée, un dimanche, un assez beau dimanche de novembre finissant, bariolé de soleil et de nuées légères. La cellule du convalescent se parait de temps en temps d'un peu de gaieté, quand un rayon jaune projetait sur le lit blanc l'ombre en croisillons de la fenêtre. Les vagues jardinets dépouillés qui bordaient l'autre côté de la rue semblaient alors se ranimer, renvoyaient des clartés par les feuilles luisantes des lauriers d'Espagne et des fusains. Un rosier grimpant, par-dessus le murtin de l'un d'eux, hissait une fleur débile, une tardive rose d'extrême automne, épanouie entre un ouragan et une averse. Cependant Benoît, posément, me développait son opinion sur Mauprat, que je lui avais prêté et qu'il venait d'achever. Il médita un moment, puis me dit :

— Oui... Dans les romans, il y a quelquefois de belles inventions. Mais, dans la vie, il arrive des choses encore plus surprenantes. Si je vous racontais...

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Si je vous racontais !

Phrase souvent entendue par qui fait profession de conteur ! Quand elle est dite par une mondaine minaudière et fardée, par un bourgeois jouisseur ébahi des bonnes fortunes que procure l'argent, par les innombrables c sous-âmes » qui croient tenir un rôle dans la vie sentimentale et n'y jouent en réalité que les figurants, l'expérience nous apprend vite à nous dérober. Du temps perdu, et rien d'acquis... Prononcé par ce méditatif concentré qu'était l'adjudant Benoît, la même phrase prenait du sens et de l'accent. Elle voulait dire que le poids du silence, sur ce ccsur secret, devenait trop lourd ; il lui fallait, quoi qu'il lui en coûtât, s'alléger sur un autre cœur. Je l'y aidai de mon mieux, évitant toute apparence de curiosité. Mais son malaise, désormais, n'était plus que le besoin de se confier. Ce fut long, lent, laborieux... Le commencement du récit sortit par bribes, avec des hésitations, des suspens... Mais,

quand Benoît vint à la péripétie même de son roman intime, il s'anima, sa parole se dérouilla pour ainsi dire, en même temps que la timidité désencombrait son visage. Je n'aurais eu qu'à noter ses phrases à mesure pour que le récit s'organisât clair, pittoresque, émouvant : et, de fait, je le notai de mémoire en rentrant chez moi. Quant aux préliminaires, il me fallut, au contraire, quelque application pour les ordonner et les résumer. C'est ce résumé que je vais mettre sous les yeux du lecteur. A partir du moment où le récit de l'adjudant s'aviva et s'éclaira, je lui laisserai la parole. Pour la fin, qu'il m'envoya lui-même par écrit, elle se soudera tout naturellement à mes notes. Et, sans doute, de cette diversité dans le « rendu », il résultera quelque chose de moins harmonieux que si j'avais remanié l'ensemble, équilibrant les diverses parties, comblant les vides, égalisant l'expression : tâche facile. Non moins facilement j'aurais pu développer, analyser ce qui reste un peu court

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et un peu vague dans cette histoire : le caractère de l'unique femme qui y paraisse. Cette femme, Benoît Castain, par une sorte de pudeur effarouchée, eut de la peine à l'esquisser seulement ; s'il l'eût décrite à Taise, il n'eût pas été lui-même... Tout ce travail d'ajustage et de polissage, j'aurais pu l'accomplir au cours des soirées que laisse libres et vides de temps à autre, même en temps de guerre, le devoir militaire, et que j'ai consacrées à mettre simplement ces notes en ordre. Peut-être en serait-il issu un roman bien fait : cela n'eût pas compensé, à mon sens, la perte en réalité, en vie. Par les inégalités du ton, par les heurts et les sautes du récit, le lecteur ressentira mieux, il me semble, ce que j'ai ressenti moi-même en le recueillant.

Réalité, vie, le moins d'artifice possible : n'est-ce pas, dans les heures où nous sommes, ce que la plume du conteur doit laisser passer ? Le seul désaccord que je me sois permis avec

le réel fut de changer, non seulement le nom des personnes, mais aussi tous les noms de lieu. Inutile de consulter une carte pour trouver ceux-ci : ils n'y figurent point.

ON se souvient que le 29 juillet 1914, quand T Allemagne eut déclaré « Tétat de danger de guerre », la France prit de son côté des mesures de précaution : mais, par un scrupule qu'on jugera maintenant excessif, nos troupes de couverture, dans leur ensemble, furent maintenues à dix kilomètres environ de la frontière.

A cette date, Benoît Castain était maréchal des logis dans une batterie à pied, cantonnée au fort de Cissey, au voisinage des trois fron-

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tières, France, Luxembourg, Lorraine annexée. Le fort de Cissey commande la belle route accidentée qui va de Busshofen, Lorraine, à Vincourt, France. Vers le printemps qui précéda la guerre, l'état-major français s'avisa qu'en arrière de Cissey, une vaste butte boisée sur laquelle s'élèvent d'abord le château, puis, plus en arrière, le village d'Ufûgny, entre Cissey et Vincourt, constituait une position facile à défendre, à tel point que, le fort de Cissey supposé tombé aux mains de l'ennemi (ce qui semblait improbable, car Cissey était construit et armé de la façon la plus moderne), Tennemi ne pourrait déboucher de sa position si on organisait la butte d'Uffigny. Seulement, pour entreprendre l'organisation complète, les crédits manquaient. On se borna à désigner et à préparer l'emplacement d'un groupe de mitrailleuses fixes, tout près du plateau, dans une échancrure des bois qui entourent la butte et qu'on appelle : bois du

Haume. Si modeste que fût un tel appareil défensif, les spécialistes s'accordaient à déclarer que, grâce à la configuration exceptionnelle du site et à l'impossibilité de repérer sous bois le groupe de mitrailleuses, aucune attaque d'infanterie allemande ne dépasserait le fond de la vallée.

L'écheveau diplomatique s' embrouillant, on s'occupa d'armer la batterie du Haume : mais les quatre mitrailleuses destinées à cet armement n'étaient pas encore livrées par l'usinage.

On en demanda quatre autres, d'urgence, à une place forte secondaire de la région. Cependant le génie mit la dernière main au terrassement et aux plates-formes. En même temps, des emplacements de batteries lourdes furent désignés autour d'Uffigny : en se réserva de les aménager si la guerre éclatait. En vue d'opérer la liaison entre le fort et l'arrière, une communication par téléphone fut établie d'Uffigny à Cissey ; le projet comportait même

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une station de a sans-fil » au château, dans un des deux pavillons de l'entrée. Comme le maréchal des logis Benoît Castain connaissait le maniement des appareils radio-télégraphiques, qu'il était réputé intelligent, sérieux^ et que, de plus, "il savait l'allemand, on l'installa à Uffigny avec trois canonniers, plus un brigadier et un cycliste. Tous les six logèrent dans le pavillon du téléphone.

Le château d'Uffigny, pour lors, n'était pas habité : il ne restait dans la grande bâtisse empire, maladroitement flanquée d'une tourelle au temps de Walter Scott, qu'un garde, Joseph Archer, dit Joze, et sa fille Gertrude avec une petite bonne de seize ans qui Taidait : ils habitaient l'autre pavillon de l'entrée. De plus, couchant au château comme veilleur de nuit, un jeune domestique alsacien nommé Rimsbach, surnommé le manchot, parce qu'il avait, de naissance, le bras droit court et la main droite difforme.

Quant aux propriétaires, on les attendait d'un jour à l'autre lorsque les bruits de guerre commencèrent à circuler.

C'étaient des Russes, ou plus exactement des Polonais sujetsdu tsar, unefamilleSomski. Séduite par le site et la réputation giboyeuse du domaine, elle l'avait acheté huit ans auparavant. Chaque année, ils arrivaient dans le pays un peu avant la saison de la chasse; ils s'en allaient aux premiers froids. Le baron Somski, banquier à Lodz, était un homme court et massif, avec de grosses joues en pelotes molles de couleur terne, des fa-voris grisonnants, une calvitie d'un rose tendre, des mains courtes dont les doigts ressemblaient à de petites saucisses ; passionné pour la chasse, il tirait à merveille. La baronne, lourde et surnourrie comme lui, mais d'un modèle plus allongé, plus élégant, plus aristocratique, gardait encore de la beauté sur ses traits empâtés et flétris. Trois enfants, deux filles et un garçonnet, beaucoup plus

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jeunes que ne l'eût fait présager l'âge apparent du père et de la mère, complétaient la famille : jolis enfants, trop bien habillés, bruyants et bavards, d'un bavardage polyglotte, allemand, anglais, français, plus une autre langue non classée par les habitants d'Uffigny, et qui était sans doute du polonais ou du russe. Une domesticité nombreuse, recrutée dans toutes les contrées d'Europe, accompagnait les Somski. Un Tcherkesse coiffé du bonnet à longs poils, un sabre court pendu à sa ceinture de cuir doré, servait de portier, à l'émerveillement des villageois. La bonne du petit garçon, jaunâtre et camuse, avait l'air d'une Mongole. Le chef était Italien, les femmes de chambre Autrichiennes ou Anglaises. Un équipage de chasse, chevaux et chiens, dont les piqueurs étaient Polonais, s'installait dans les vastes communs, aménagés pour cet usage. Tout ce monde, pendant sept à huit semaines, emplissait Uffigny et les environs de chevauchées, de randonnées eu

auto, de pique-niques, de tennis, de golf et de tango. Une des nombreuses fermes du domaine, la plus éloignée du château, celle de Gourdenange, dont le territoire débordait sur le Luxembourg, se transformait en une manière de Trianon : la baronne y jouait coûteusement à la Marie -Antoinette ; on y donnait des fêtes champêtres de jour et de nuit... Pour profiter de l'aubaine, les gentilhommières voisines, passablement assoupies à l'ordinaire, se réveillaient ; le baron invitait largement. Les officiers des garnisons voisines étaient conviés, hébergés, fêtés; Somski aimait l'armée. Quant aux habitants d'Ufiign}^, c'était pour eux une coulée de Pactole. Les Somski achetaient sans jamais marchander ; toute liste de souscription qu'on leur présentait gonflait son total de cent francs au moins. En quittant le village, la baronne remettait, chaque automne, vingt-cinq louis au maire et vingt-cinq louis au curé. Après ces suprêmes largesses, la bande s'évadait du

château en coup de vent comme elle était venue. Parc, bois, landes giboyeuses, jardins et la grande bâtisse empire avec sa tourelle incongrue s'endormaient de nouveau, n'ayant plus pour habitants que k <r père Joze » , Gertrude et le manchot Rimsbach. Cependant, à l'autre bout du domaine, la ferme modèle de Gourdenange redevenait pour le reste de l'année une ferme comme les autres, une ferme de bœufs et vaches, de porcs et de poulets, de beurre, de fromage et lait caillé, — sous la surveillance intermittente de Joze.

Durant les heures fiévreuses de la fin de juillet 191 4, alors que certains bourgeois de la contrée, pris de panique avant le danger, décampaient déjà, on ne s'étonna point de ne pas voir arriver les maîtres du château. Leur représentant à Uffigny — Joze Archer — s'affirma d'ailleurs, dès le début de la crise, un des plus sages et des plus braver du village,

rassurant les timides, exhortant tout le monde à ne pas quitter son pa3^s.

— Évidemment, — disait-il (à l'estaminet de la Roue d'Or où les gens de son âge se réunissent vers cinq heures pour boire un coup et faire une partie), — évidemment, nous sommes ici un peu trop près du volcan. Mais, même si nous devons recevoir les escarbilles, ne vaut-il pas mieux demeurer en force pour parer à l'incendie ? Du reste, n'ayez crainte. Ce n'est pas les Boches, cette fois, qui pénétreront chez nous.

On l'écoutait, on l'approuvait. D'abord, c'était un ancien de 70 : à plusieurs des gens d'Uffigny il avait montré ses papiers militaires et une lettre de félicitations, pour un acte d'audace, qui lui avait été écrite par un officier supérieur de l'armée de Bourbaki. Habitant le pays depuis huit années seulement, ce qui n'est guère à la campagne, il s'y était fait adopter grâce à sa complaisance, à son humeur égale, à l'appui qu'il ne marchan-

dait pas quand on avait besoin des largesses ou du crédit de ses maîtres : le baron et la baronne semblaient faire grand cas de lui. Nullement fier, bien que ses fonctions fussent en réalité celles d'un intendant, ce grand vieillard maigre comme un peuplier, à la fois très vieux de visage et de poil et leste de ses membres à faire envie aux plus jeunes, ne s'habillait pas comme un monsieur; on lui en savait gré ; il portait la casquette de jardinier, une casquette usée durant la semaine, une casquette propre le dimanche, fréquentait le débit et y trinquait amicalement avec les plus humbles cultivateurs. On l'avait nommé conseiller municipal. On estimait la façon dont, sa femme morte en couches, il avait élevé sa fille Gertrude. Celle-ci, on la traitait comme une enfant du pays : arrivée gamine à Uffigny, elle avait été instruite à l'école, elle avait fait à l'église paroissiale sa première communion ; elle avait grandi sous les yeux de tous jusqu'à devenir une jolie fille blonde et ronde,

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aussi avenante que son père et peut-être plus serviable encore : avec cela, tout à fait sage.

Les deux pavillons, celui du poste téléphonique et celui où logeaient Archer et sa fille se faisaient vis-à-vis de chaque côté de la grille principale du château, à quarante mètres de distance. Pourtant, occupé d'installer son poste, Benoît, jusque vers la fin de juillet, n'eut guère l'occasion que de saluer au passage son avenante voisine, sans lui adresser la parole : il était, pour risquer l'abordage, bien trop timide. « Je ne crois pas que, les premiers temps, je l'aie même regardée — me disait-il... J'avais autre chose à penser. Mon matériel de sans-fil n'arrivait pas; j'étais désespéré; il me semblait que je ne servais à rien. Enfin, on m'envoya une dynamo... Le reste du matériel suivit, tant bien que mal... Non! je me faisais trop de mauvais sang pour songer seulement aux filles d'Uffi,gny... j> En revanche, il fit tout de suite la

connaissance de Joze Archer, qui lui aplanit obligeamment les menues difficultés de son installation ; bientôt ils s'entendirent à merveille. Le vieux, alerte et optimiste, avait une parole qui réconfortait, dans un moment où, sur les plus fermes, planait le souvenir des funestes imprévoyances de 1870. Certes, Benoît Castain avait vu au travail ses camarades et ses chefs : il connaissait la belle préparation et le courage solide de son coin d'armée. Mais cela lui réchauffait le cœur d'entendre cet ancien, qui avait vécu, quarantequatre ans plus tôt, l'affreuse retraite de Pontarlier, proclamer la certitude « qu'on était prêt partout, et que les Boches useraient leurs griffes sur la cuirasse française ». Et Benoît aimait aussi à entendre le vieux soldat lui vanter les défenses de Cissey, de « son fort » à lui Benoît, où il venait de passer la première année de son rengagement.

— J'ai vu quelques-uns des leurs, en Allemagne, quand j'accompagnais monsieur le

baron dans ses voyages, — ■ contait Archer. — Ca fait de l'effet de loin : mais je me suis laissé dire qu'il y avait plus de parade que de réalité... Beaucoup ne sont pas armés ou ont un vieil armement. Dame ! l'argent manque ; quand on veut se défendre à l'est et à l'ouest, il en faut trop... Pour ce qui est de leurs soldats, ils marchent sous les coups de trique; mais, qu'on leur tue leurs officiers, vous les verrez se rendre ou détaler. Je les connais bien!

DE poste à poste, les téléphonistes militaires se communiquent naturellement les nouvelles, même celles qui ne sont pas « de service » . La bouche cousue sur les nouvelles de service, Benoît ne cachait pas aux gens d'Uffigny ces menus renseignements que ses collègues lui passaient le long du fil, bribes de conversations entendues ou de lectures dans les journaux. Uffigny fut ainsi tenu au courant de la crise à mesure qu'elle s'aggravait... Le jeudi, c'était une lueur d'es-

poir pacifique, une détente présagée entre l'Autriche et la Russie. Le vendredi, la Russie, lasse d'être jouée, mobilisait. Le samedi matin, la mobilisation française était à ce point escomptée à Uffigny, que le maire avait déjà préparé d'office la réquisition des chevaux : sur ces postes-frontières, le souci patriotique de « n'être pas en retard » tourmentait tout le monde. Les propriétaires de la commune, avertis, devaient tenir prêts véhicules et attelages ; le lieu de rassemblement des chevaux était fixé au paddock du château, luxueusement établi de l'autre côté du bâtiment principal par rapport aux pavillons de l'entrée, et à près de huit cents mètres en arrière ; un autre portail y donnait accès, de la route. Quand, le même jour, vers cinq heures, le tocsin jeta dans l'air embrasé la clameur d'alarme, on l'attendait : il ne surprit personne. A Uffigny, comme ailleurs, des paysannes tamponnèrent contre leurs yeux le mouchoir à carreaux; comme ailleurs,

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les gas crânèrent et chantèrent la Marseillaise. Mais, là comme sur tout le territoire national, de Bayonne à Nancy, de Dunkerque à Menton, on respira plus à Taise, et l'on se dit : « Tout vaut mieux que la misérable paix où nous croupissions : ça ne pouvait plus durer. . . »

La présentation des chevaux fut prescrite pour le lendemain matin, dimanche, à neuf heures. Les propriétaires firent diligence. Dès huit heures un quart, tout le contingent se groupait déjà sur le vert tapis du paddock : bons chevaux de labour et de roulage aux croupes rondes, auxquels par coquetterie le maître avait fait la toilette, peignant la crinière et tondant les pâturons ; bidets de fermes, vifs, gorgés d'avoine, mais dont les maigres flancs n'ont jamais le temps de se remplir, tant ils passent d'heures à trotter sur les routes ; haridelles de marchands ambulants, faméliques et infatigables : toute la cavalerie travailleuse du pays se rassemblait

sous la conduite des maîtres. Les maîtres, c'étaient des paysans bien rasés, endimanchés ; on remarquait aussi quelques femmes, commères rebondies, jacassantes, parlant à leur canasson quand elles ne trouvaient plus à qui parler. A part s'alignaient les bêtes de luxe, les paires d'alezans menés par les cochers de châtelains, les doubles poneys accoutumés à véhiculer des complets clairs et des toilettes de lingerie, les cobs de chasse et même un cheval de course, tenu par un lad au rose visage parsemé de grêlons. Tout ce monde, fervent et actif, attendait la venue de la commission militaire annoncée pour neuf heures et demie. Les yeux interrogeaient tour à tour le coude de la route, entrevu à travers un saut de loup, et l'horizon bleuâtre par delà le creux de la vallée, par delà les hauteurs du fort de Cissey : là-bas, bien que la guerre ne fût pas déclarée encore, on devinait la concentration déjà menaçante de l'ennemi.

En cet instant se place un fait inouï dans l'histoire des précédentes luttes entre grands peuples civilisés, et dont pourtant, cette fois, on cita plusieurs exemples au voisinage de nos frontières. Le bruit d'une cavalerie encore lointaine fit dresser les oreilles et retourner les têtes vers les denses futaies du parc, dont la lisière se dessinait un peu en arrière du château, et qui, de là, s'approfondissaient pendant pltis de deux kilomètres, jusqu'à la ferme modèle de Gourdenange. Oui. . . Pas de doute. . . Un trot cadencé, un trot nombreux approchait venant de là... Et soudain, de l'allée centrale débusquèrent douze cavaliers gris pâle, coiffés de casques à plaque horizontale, la lance à la botte, le revolver au poing : ils foncèrent sur le paddock, tirant au hasard quelques balles qui ne blessèrent personne, cernèrent le groupe des chevaux et des conducteurs, tandis qu'un des leurs, pareil aux autres à première vue mais qui était leur chef, arrêtait sa monture frémissante juste contre le lad

grêlé, et, lui mettant le revolver sous la figure, criait en français :

— Réquisition!... Réquisition de l'Empereur... Donner tous les chevaux, tout de suite ! . . .

On obéit. Moins par peur que par stupeur. Tandis qu'on pensait : « Comment sont-ils venus ?» on ne songea pas d'abord à se défendre. Ces paysans désarmés ou pourvus d'un mauvais bâton massèrent leurs chevaux au centre du cercle formé par les cavaliers... On chuchotait leur nom : les uhlans... Les uhlans ! Ce n'était pas encore la guerre, et déjà ils étaient en France, ces vautours ? Du côté d'où ils venaient, c'était la frontière luxembourgeoise, où justement on se croyait préservé, loyalement confiant dans la barrière de la neutralité î Avec une colère sourde on inspectait les solides gaillards, droits sur leurs selles, l'arme en arrêt. Deux d'entre eux avaient mis pied à terre, sur un ordre de Tofficier. Rapidement, celui-ci leur désigna

les bêtes qui lui paraissaient bonnes à prendre; ils les liaient par le licol à une corde qu'ils avaient apportée... Tout cela tellement inattendu, et d'une succession si brève, si stricte, que leç conducteurs français, paralysés, courbaient les épaules comme sous un orage de grêle... L'officier sentait bien qu'il fallait se hâter, que la résistance d'un seul susciterait la révolte de tous : il brusquait la rapine, injuriant, cravachant les deux uhlans qui ne se pressaient pas assez à son gré, en appelant d'autres qui mirent à leur tour pied à terre et prêtèrent la main.

Ce hardi coup de banditisme eût réussi probablement, si, au lieu de la trentaine de bêtes qu'il pensait trouver, le lieutenant de uhlans n'en avait trouvé cinquante, dont plus de vingt méritaient qu'on les volât. Le convoi, voleurs et butin, allait repartir par la même route, lorsqu'une auto pénétra dans le parc à toute allure, chargée d'uniformes français : un coup de feu en partit, un uhlan roula par

terre. Ce fut, pour les paysans, Texorcisme. Ils se ruèrent sur les uhlans, sans souci des balles et des lances, les tirant par la botte, crevant à coups de couteau le ventre de leurs montures, luttant du bâton contre le fer. Kn même temps les automobilistes débarqués entraient dans la bataille, un officier de chasseurs et un vétérinaire, armés de bons revolvers d'ordonnance, plus le soldat chaufEeur et le secrétaire de la commission, qui, le sabrebaïonnette à la main, chargèrent... Le lieutenant de uhlans, tenant tête avec bravoure, ralliait son groupe ; la mêlée s'enchevêtrait, uniformes gris, blouses paysannes, croupes de chevaux cabrés; le lad et un cocher roulaient dans l'herbe foulée et sanglante; la monture d'un des uhlans s'abattait sur son cavalier; quelques bidets affolés, galopant au loin, gagnaient le village et y répandaient l'alarme...

L'algarade se dénoua aussi subitement qu'elle avait surgi : trois coups précis, trois

coups secs de mousqueton, tirés de près : deux uhlans désarçonnés dans une rauque clameur douloureuse, tandis qu'un troisième pendait à la selle de son cheval fou. Une seconde salve : cette fois c'est l'officier qui s'abat. Alors, ce qui restait de uhlans se dégage, éperonnant au sang les chevaux qui bondissent, et, — poursuivis par des balles qui ne les atteignent plus, — cinq ou six environ s'enfoncent à bride abattue dans les profondeurs du parc et disparaissent...

On constata alors d'où venait la rescousse imprévue qui décidait la victoire. Gertrude Archer, percevant les premiers coups de revolver tirés par l'officier allemand, avait couru au château ; de loin elle avait assisté au commencement de la bagarre ; aussitôt elle avait eu l'idée de revenir en toute hâte vers le pavillon du téléphone.

— C'est alors, mon capitaine, — racontait Benoît, — que je l'ai vraiment vue pour la première fois. Toute rose, ses cheveux si

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clairs défaits d'avoir couru, les mains sur sa poitrine qui palpitait... émue mais toute barave... Elle disait : « Monsieur le maréchal des logis, vite, venez ! les Prussiens sont là. » Nous n'étions que quatre... le brigadier et le cycliste absents. Nous prîmes nos mousquetons, et en route ! Elle voulait venir avec nous... elle n'avait pas peur! Comme le disaitun de mes hommes (un nommé Lussac, mort depuis bien tristement) : « Avec un petit lieutenant comme ça, à cheveux blonds, en corsage de percale rouge et en jupon court, c'est plaisir d'aller au feu. »

Tous quatre bons tireurs, défilés derrière le mur-bahut d'une grille voisine du paddock, Benoît et ses hommes abattirent méthodiquement leur homme à chaque coup. Ensuite ils s'avancèrent vers le champ de bataille et, avec les officiers de la commission, avec les paysans, bientôt avec tout le village, inventorièrent les pertes. Cinq chevaux de uhlans étaient immobiles, deux finissaient d'agoniser

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ruant et hurlant par terre. Les cinq uhlans désarçonnés semblaient morts, et, parmi eux, l'officier, couché sur le côté, crispant encore ses doigts sur la crosse du revolver... Benoît se pencha vers celui-ci et souleva la main vide, pour regarder sur la manche l'insigne du grade : subitement l'officier se redressa à demi et lui déchargea deux coups de revolver qui n'atteignirent que la jambe gauche. Benoît tomba. Lussac, indigné, fit partir à bout portant son mousqueton dans la figure du uhlan, qui, cette fois, s'abattit à la renverse, la face arrachée et la cervelle jaillie. On releva Benoît, incapable de tenir debout. On le porta au plus près, dans le pavillon d'Archer, où Gertrude le fit déposer sur le lit d'une chambre libre, au rez-de-chaussée, à côté de celle de Joze... Le médecin d'Uffigny achevait de lui panser la jambe — rien de grave, mais le mollet traversé en séton, au même endroit, par les deux balles, — quand Joze arriva, monté sur un des chevaux de Gourdenange et

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menant l'autre par le licol. Il n'avait pas aperçu les uhlans à l'aller, mais, au retour, la galopade des fuyards l'avait averti... Le temps de se cacher avec ses bêtes dans un taillis, et la troupe affolée avait passé, tout près, sans prendre garde à lui...

COUP sur coup, après ce dimanche mémorable, de grands événements secouèrent l'Europe : violation de la neutralité luxembourgeoise, de la neutralité belge ; entrevue tragique de M. de Jagow et de l'ambassadeur anglais, l'Angleterre déclarant la guerre à l'Allemagne, l'Allemagne déclarant la guerre à la Russie et à la France, Liège bombardé, sa résistance, l'arrêt soudain de l'offensive allemande butant contre l'héroïsme d'un petit peuple, l'entrée des troupes françaises en

Alsace, en Lorraine. Au tonnerre des canons de j5y l'Burope put espérer un instant que le Moloch allemand allait crouler tout d'une pièce, et qu'une fois de plus les trois couleurs et la Marseillaise allaient affranchir le monde.

Cette trêve d'espérance, qui devait finir vers le 20 août à Morhange et à Cliarleroi, Benoît Castain la passa tout entière dans le pavillon de Joze Archer. Ceux qui s'étonneraient qu'un sous-officier de l'armée active ait pu ainsi être soigné chez des civils au lieu d'être transféré dans un hôpital militaire sont priés ée se représenter combien son cas fut exceptionnel : blessé d'avant la guerre, au moment où se mettait en branle la mobilisation des combattants, nul service sanitaire n'était prêt encore à le recevoir. Le vieux médecin d'Uffigny, le docteur Béval, s'accorda avec l'aide-major du fort de Cissey pour s'opposer au transport. On passa outre les objections de régularité : on avait bien d'autres soucis.

Castain ne fut même pas remplacé au poste téléphonique; bien pansé, bien couché sur le coup, sa fièvre était tombée presque tout de suite ; en le consultant sur les cas difficiles, le brigadier et ses hommes suffisaient à assurer les transmissions. Voilà comment, au lieu de cette monotonie de l'hôpital dont il devait connaître plus tard toute la tristesse, le maréchal des logis blessé eut la sensation d'être soigné comme chez soi.

Le récit qu'il me fit de cette cure fut assurément la partie la plus embarrassée, la plus réticente de toute son histoire. Pourtant ce qui le gênait tellement à confesser était une chose fort naturelle, et que j'avais pressentie dès les premiers mots. Parmi l'émoi générai d'une guerre qui commence, si proche de la frontière, un garçon de vingt-trois ans, d'un extérieur agréable, est transporté blessé dans la maison qu'habitent seuls un vieux patriote et sa fille ; la fille est accorte et dévouée ; le père, qui la sait très sage et qui a

jugé la moralité du blessé, laisse à la jeune fille toute liberté pour exercer son rôle d'infirmière...

Il n'est pas besoin d'être devin et psychologue pour présager le sentiment qui naîtra entre le blessé et l'infirmière. Qu'ils demeurassent indifférents l'un à l'autre, ayant l'un et l'autre le cœur libre, voilà qui eût été anormal. C'est ce que je fis entendre à Benoît Castain, pour l'aider dans sa confession : mais ses lèvres se refusèrent longtemps à nommer ce qui, pour elle et pour lui, transforma ces quelques journées d'août en la merveilleuse féerie du premier bonheur. Il me parla d'elle pour essayer de la décrire, rouge de pudeur quand il faisait allusion à ses cheveux clairs, à ses yeux marron, à sa petite tête 0 qui ressemblait à une pomme », à sa taille si ronde, à ses mains si adroites pour l'assister. « Des mains fraîches... qui, quand elles vous touchaient, faisaient du bien comme un air de printemps. » Il ne me dit pas

encore : « Elle m'aima... » ou « je l'aimai... » El: j'ai bien cru comprendre qu'entre eux, jusqu'à ce que les événements vinssent brusquer leur timidité, le mot n'avait jamais été prononcé.

Les circonstances se prêtèrent pourtant à leur intimité. Entre eux, le vieux Joze ne paraissait guère qu'aux repas ; souvent même il restait absent tout un jour, toute une nuit. Depuis que la guerre avait éclaté, sa responsabilité de régisseur le tourmentait ; il parcourait sans relâche le domaine et les environs du domaine, entre Cissey et Gourdenange, laissant au manchot Rimsbach la garde du château. Son idée fixe était qu'une autre randonnée de uhlans menaçait.

— Et qu'est-ce que je dirai à M. le baron, qui est bloqué en Pologne, si une fois la paix signée il trouve en rentrant à Uffigny son château pillé ou incendié?...

Benoît et la jeune fille connurent donc de longues heures tête à tête. D'abord ils furent

5o l'adjudant benoît

«n blessé quelconque et une infirmière quelconque, puis, l'inquiétude et la douleur diminuant, leurs personnalités se dessinèrent l'une pour l'autre. Gertrude disait :

— Je ne peux pas regretter d'avoir donné Talarme : pourtant, si je ne vous avais pas appelé, vous ne seriez pas blessé à l'heure qu'il est...

— C'est tout naturel d'être blessé quand on est soldat et qu'il y a la guerre, répliquait Benoît. Et, si je ne reste pas boiteux, je suis plutôt content d'être ici...

Ainsi se parlaient-ils : dans les phrases qu'ils prononçaient, chacun enfermait une pensée pour l'autre. Longtemps ils ne s'en rendirent pas compte ; puis, quand ils le soupçonnèrent, ils ne voulurent pas se l'avouer à eux-mêmes. Enfin, quand leur sentiment les oppressa si fort qu'ils ne purent plus douter, chacun prit à tâche que l'autre ne devinât point... D'être ainsi laissés ensemble, sans témoins, pendant des heures, leur pesû.

Eux qui d'abord avaient causé de bonne amitié, se racontant leur enfance, avides de mettre en commun, pour ainsi dire, leurs jeunes souvenirs, le silence s'interposa entre eux, preuve gênante de leur malaise. Gertrude alors imagina de lire au blessé tous les journaux qu'elle pouvait réunir, puis quelques livres que prêta le docteur Béval : ce furent des romans de Feuillet et d'Halévy, surtout. Ainsi la gêne de causer ou de se taire fut éyitée. Le malheur, c'est que ces romans, pour chastes qu'ils fussent, tournaient cependant autour de l'amour. Deux cœurs se cherchaient ou se fuyaient ; des personnages imaginaires souffraient par l'amour ou s'y complaisaient. Arrivée à ces dangereux épisodes, Gertrude devenait rouge jusqu'à la racine de ses cheveux pâles ; elle butait sur les mots ; elle ne comprenait même plus ce qu'elle lisait. Benoît, en l'écoutant, éprouvait un embarras singulier, mélangé d'un étrange bonheur; si Gertrude s'arrêtait, elle entendait

dans le silence le soufiSie devenu haletant du blessé.

Plusieurs fois, dans de pareils moments de silence, comme s'il les eût guettés, le manchot Rimsbach entra brusquement dans la pièce où ils se trouvaient. Chaque fois il donnait un motif valable de son intrusion : un ordre laissé par Joze, qui requérait l'aide ou le conseil de Gertrude ; tel dégât découvert au cours de ses rondes dans le château et qu'il signalait à la jeune fille; une lettre que le piéton lui avait remise et qu'il apportait. En s' acquittant de ces commissions, il ne manquait pas de ricaner sottement, dévisageant le couple interdit, non sans déclarer : « — Je vous dérange... » Gertrude reprenait vite la maîtrise de soi ; elle exerçait sur Rimsbach une autorité visible : un ordre bref, et l'autre filait doux. Mais Benoît s'irritait.

— Vous voyez bien qu'il nous espionne, — disait-il. — Qn'il attende seulement trois ou quatre j ours , quand j e pourrai mettre le pied

par terre. Du reste il me déplaît, votre manchot. Ca doit être un Prussien déguisé, et je ne serais pas plus étonné que ça si c'était lui qui avait appelé les uhlans.

Gertrude riait aux éclats :

— Rimsbach ! Un espion ! Il est bien trop bête. Et puis, papa le connaît à fond. Il connaît même ses parents.

Elle ajoutait :

— Ce ne serait pas un mauvais diable s'il n'avait pas de vilaines fréquentations.

Benoît savait à quoi elle faisait allusion. Le manchot, dans le pays, était réputé coureur de jupons. Il attaquait les femmes avec une audace niaise d'inconscient, que les rebuffades ne décourageaient pas. Sans oser questionner Gertrude, Benoît devinait qu'ellemême avait subi ses avances grossières : elle avait dû les rabrouer de telle façon que l'autre en demeurait encore déconfit, bien aise toutefois de la tourmenter, à cause de l'intrus, qu'il soupçonnait d'être un nouvel amoureux.

Cependant la convalescence de Benoît s'accéléra. Pour lui, comme pour Gertrude, ce fut un soulagement quand il put quitter le lit. Profitant des chaudes journées de la saison, Gertrude T installa dans le parc, devant le pavillon, étendu sur une chaise longue de paille tressée, prise dans sa chambre. Assise auprès de lui, elle bavardait gentiment, les doigts occupés à quelque ouvrage; ou bien elle lisait à haute voix. D'être dehors ensemble, à la vue de tous les gens qui passaient, cela les rassurait, les délivrait de cette joie inquiète, ardente, qui les harcelait dans la maison.

— Oui... ces jours-là... qu'il faisait tellement bon à l'ombre du pavillon... avec du soleil tout plein le ciel, tout plein le parc, et elle près de moi, si bonne pour moi... vraiment j'étais trop heureux. J'aurais voulu que ça dure toujours, j'en oubliais tout, mon capitaine : j'oubliais même qu'il y avait la guerre. Ce n'était pas bien!...

Très vite, Benoît put se tenir debout; il s'exerça à marcher, au bras de Gertrude, dans les allées que l'herbe commençait à conquérir sur le sable qu'on ne ratissait plus. Mais dans ces promenades côte à côte, où parfois le blessé sentait palpiter tout contre sa main le cœur de sa garde, leur jeunesse encore les tourmenta : et, d'accord, ils y renoncèrent. En somme, Benoît était guéri. Les balles, tirées de trop près, avaient cautérisé la déchirure qu'elles ouvraient. Le sous-officier put aller et venir, appuyé sur une canne. Aussitôt il prétendit non seulement reprendre son poste de jour dans le pavillon, mais y coucher de nouveau sur la paillasse et le châlit. Le médecin s'y opposa.

— Et M"* Gertrude me regarda si effarée, ses joues devinrent si blanches, sans qu'elle pût dire un mot, que je demeurai près d'une semaine encore... Le docteur m'y engageait, parce que naturellement j'étais mieux ^^igné là...

56 i/adjudant benoît

Il resta ; mais d'avoir compris, et de s'être avoué combien leur coûterait même une demiséparation, cela acheva de les alanguir. Encore point d'aveux échangés : la complicité des regards longuement unis, sans qu'on parle, des mains qui s'attardent l'une contre l'autre, sans oser une caresse...

— Je vous assure — ajoutait Benoît — que j'avais hâte de retourner dans mon cantonnement. Nous ne faisions pas de mal ; mais enfin il y avait des nuits où, son père étant en tournée dans le domaine, elle et moi dormions seuls sous le même toît. Je me doutais bien qu'on devait commencer à causer dans le village. Le ricanement de ce diable de manchot m'en avertissait. J'aurais dû prendre mon parti, m' expliquer franchement avec Gertrude ; ce qui m'en empêcha, je crois, c'est que je n'aurais jamais osé lui avouer la raison de mon souci. Voilà. J'ai été lâche. On s'en repent toujours. J'ai eu de quoi me repentir.

'adjudant benoît 57

An moment où l'adjudant s'accusait ainsi, l'ombre hâtive de cette fin d'automne avait déjà envahi la chambre d'hôpital ; nous causions ensemble sans presque plus nous voir. Une infirmière entra, portant le goûter du blessé : une tasse de cacao et un rond de pain grillé. Elle s'étonna :

— Comment! pas de lumière... vous dormez donc?

Elle fit jaillir l'électricité, et tout de suite s'excusa, non sans confusion :

— Ah! capitaine. Vous êtes toujours là...

— Oui, — dis-je. — Tout en bavardant, nous avons laissé passer l'heure et nous ne nous sommes même pas aperçus qu'elle emportait le jour.

Preste et souriante, l'infirmière déposa son plateau sur un guéridon, et sortit. Benoît avala en deux traits le contenu de la tasse, sans toucher au pain. Et presque aussitôt il continua son récit. Maintenant qu'il en avait dépassé le point critique — l'aveu de

son intimité tendre avec Gertrude, Taveu aussi de ses scrupules, — sa langue se déliait.

— Enfin, — reprit-il, — comme j^allaistout à fait bien, comme ma jambe ne se fatiguait même plus à marcher, il fut impossible à Gertrude de ne pas me laisser partir. Je revins coucher auprès de mes hommes, mais je continuai à prendre mes repas à la table d'Archer, en lui payant une petite pension. Ce qui me dégoûtait, c'était que Rimsbach mangeait aussi avec nous. Il ne ricana pas longtemps de moi, parce que je le pris à part et que je lui promis, s'il ne surveillait pas ses façons, une correction telle qu'il y perdrait l'usage de son meilleur bras. « Tu es manchot, moi boiteux, lui dis-je. La partie sera égale... » 11 se le tint pour dit, et ne ricana plus. Mais je le voyais pourtant, à midi et à sept heures, assis à table entre joze et Gertrude. Et, bien qu'il surveillât sa méchante figure et ne parlât guère, cela me bouleversait

de songer qu'il pensait des vilenies sur une jeune ûlle comme Gertrude. « — Ne vous occupez donc pas de lui, me disait-elle quand nous étions seuls... Je vous répète que c'est un gros niais, plus niais que méchant... » Moi, je n'étais pas tellement sûr que Rimsbach fût inoffensif. Je le sentais malveillant pour moi; je sentais qu'il me guettait, et qu'il eût été bien aise de surprendre la moindre chose entre Gertrude et moi. Je le guettais à mon tour. L'idée que c'était une espèce d'espion me travaillait toujours, et cela me conduis-it à relever certains faits bizarres.

« A la nuit tombante, derrière les persiennes fermées du château, on voyait la lumière s'allumer puis s'éteindre, de pièce en pièce, d'étage en étage, et finalement la verrière de la tourelle s'éclairer assez longtemps. D'autres fois la clarté, dans la tourelle, luisait, s'éteignait, se rallumait à plusieurs reprises : on aurait dit de signaux.

6o l'adjudant benoît

« Je signalai la chose à Gertrude : elle ne manifesta aucun étonnement.

« — C'est Rimsbach qui fait sa tournée, me dit-elle. M. le baron exige qu'on visite soigneusement le soir toutes les pièces du château, en essayant toutes les lampes électriques. Il paraît que c'est le meilleur moyen pour que rien ne s'abîme. Et puis il veut pouvoir, s'il arrive à l'improviste, trouver l'éclairage prêt à fonctionner...

« L'explication me parut vraisemblable, et de toute façon je savais maintenant que Rimsbach n'agissait pas à l'insu de Joze Archer, ce qui me rassurait à demi. Mais, n'est-ce pas? mon capitaine, quand on s'est mis un soupçon dans la tête, les objections qu'on vous fait, les explications qu'on vous donne, ça calme un moment, ça ne convainc pas. Sans plus parler à Gertrude des éclairages nocturnes du château, je me mis à les surveiller attentivement. Les signaux lumineuxde la tourelle pouvaient certainement s'aper

l'adjudant benoît 6i

cevoir par delà le fort de Cissey, en Lorraine annexée. Est-ce que ce polisson de manchot ne profitait pas de ses fonctions pour communiquer, par-dessus la vallée, avec les postes ennemis de la frontière ?

« Tourmenté de tels soupçons, je ne m'en ouvris cependant pas à Joze Archer. D'abord, je ne pouvais articuler aucun fait décisif; puis, Joze avait pour Rimsbach un faible évident, que le manchot entretenait par une dégoûtante servilité. Rimsbach avait beau négliger son service, abandonner son poste quand bon lui semblait, oublier les lettres dans sa poche et s'acquitter à la diable des commissions dont il avait la charge, il en était quitte, avec Joze, pour quelques injures qu'il acceptait en courbant le dos.

« Exemple : j'avais constaté qu'au lieu de coucher toutes les nuits au château, comme le lui prescrivait sa consigne, il ne se gênait guère pour s'en aller rejoindre en pleine nuit la garde-barrière d'un certain passage à

niveau, dans le voisinage; mais je m'avisai bientôt que ces absences nocturnes n'étaient pas ignorées de Joze Archer, car je l'entendis (une fois qu'il bousculait le manchot pour je ne sais quel méfait) lui crier : « — Attends un peu que j'aille voir, cette nuit ou l'autre, si ta garde-barrière est toute seule dans ses draps... » Joze, très attentif, Joze à qui rien n'échappait, connaissait donc son Rimsbach. Et pourtant il ne le renvoyait pas. Et pourtant il le traitait avec une indulgence paternelle. Cela me rendait perplexe, sans pourtant me rassurer. Je continuai de surveiller le prétendu Alsacien. J'acquis la certitude qu'il découchait presque toutes les nuits, laissant le château se garder tout seul. Il y rentrait avant le jour, avant l'heure des travaux de la campagne. Deux fois, je pus m'assurer qu'il revenait bien de chez la garde-barrière. Une troisième fois il revenait certainement d'ailleurs, parce que je le vis sortir, avant l'aube, des bois du Haume, juste du côté opposé à la

maisonnette de la garde. Mais précisément le même jour Joze, qui était de bonne humeur parce que les nouvelles des armées continuaient d'être favorables, le plaisanta sur une certaine bourgeoise — nommée madame Fulgence, — qui vivait avec un vieux mari, dans un chalet sur la route de Cissey, à l'extrême lisière du bois, vers la vallée. Ainsi tout s'expliquait encore.

« J'en étais là de mes hypothèses et de mes hésitations, quand l'évidence se dressa enfin devant moi. Voici à la suite de quels petits événements.

« Mes chefs du fort de Cissey, notamment le major et le lieutenant qui commandait ma section, ne m'avaient pas négligé pendant ma convalescence. Ils me visitèrent à tour de rôle, les premiers jours ; quand j'allai mieux et que je repris mon service, ils espacèrent leurs visites, mais pourtant ne m'abandonnèrent pas dans mon nid d'Uffigny. C'est ainsi que le lieutenant, — il s'appelait Rabot,

— parut un jour à cheval, vers onze heures, et mit pied à terre devant le pavillon. J'étais assis sur le banc du seuil ; j'attendais la soupe que Gertrude servait à midi. Ni le manchot ni Joze n'étaient encore arrivés. Le lieutenant me donna des nouvelles du fort. On ne voyait toujours pas l'ennemi, sauf quelques patrouilles faciles à disperser quand elles ne se rendaient pas à la première sommation. On profitait du répit pour s'armer, pour fortifier les défenses des environs. Entre autres, les quatre mitrailleuses étaient arrivées ; on les installerait le lendemain à l'échancrure du bois du Haume, avec une section de mitrailleurs. Le temps pressait, on signalait un petit recul de notre offensive eu Lorraine, il fallait être prêt à défendre la vallée, si par malchance ces diables de Boches arrivaient à nous refouler sur la frontière... Tandis que le lieutenant me parlait ainsi, Joze rallia le pavillon, en compagnie de Rimsbach. Le lieutenant, qui avait fait sa connaissance lors de ses visites

précédentes, lui serra la main. Au même moment, Gertrude cria de l'intérieur :

t — Papa, à table !

« Aussitôt, le lieutenant voulut prendre congé et se remettre en selle. Joze Archer lui dit :

« — Mon lieutenant, c'est peut-être bien de l'audace de ma part que de vous inviter. Mais, si vous voulez faire honneur et plaisir à un vieux soldat de 70, acceptez de manger la soupe avec nous.

« Le lieutenant, gentil garçon très simple, hésitait un peu : Gertrude, qui s'impatientait de notre retard, parut sur la porte, et je crois que le plaisir de déjeuner avec cette jolie fille blonde le décida. Dame, il avait à peu près le même âge que moi !

€ Le déjeuner fut, comme à T ordinaire, copieux et bon : Gertrude tenait adroitement le ménage, avec l'aide de sa petite servante. On arrosa de vin gris une daube succulente, du fromage de Cissey, des pêches que le jardin

mûrissait en abondance saas que les châtelains fussent présents pour en jouir. On prit le café ; le vieux marc fut servi dans les longs verres ; alors Gertrude quitta la table et laissa fumer les hommes. Joze et moi, nous nous intéressions passionnément aux récits que nous faisait le lieutenant de la mise en état du camp retranché, autour de Cissey. A son tour, le lieutenant questionnait Joze sur l'autre guerre, la guerre de la défaite; c'était merveilleux comme Joze expliquait clairement les combats auxquels il avait assisté, et conservait précis ses souvenirs d'artilleur; évidemment, redevenu civil, il avait gardé toute sa vie la nostalgie du métier de soldat. Entre lui et le lieutenant, moi qui n'avais que ma courte expérience de maréchal des logis, je ne pouvais naturellement que me taire et écouter. Ce qui m'agaçait, c'était la présence de Rimsbach, arrondissant ses gros yeux de chouette et ne perdant pas un mot. Or, ce qui se disait était de bonne pâture pour «s espion :

l'adjudant benoît 6j

notamment cette nouvelle que les quatre mitrailleuses seraient dès le lendemain en batterie dans le bois du Haume, et les dispositions par lesquelles on croyait barrer sûrement la vallée, même si le fort était pris ou masqué par l'ennemi. Le lieutenant parlait trop ; le vin gris et le vieux marc l'excitaient, et puis, dame, il se sentait en confiance! Comment l'arrêter ? Comment l'avertir ?

« J'éprouvai du soulagement quand, interrogé à mon tour, j'eus à conter le long séjour que j'avais fait en Saxe, dans une ferme-école, avant mon service militaire. De tous les Boches, c'est peut-être les Saxons qui sont k moins brutes, et, cependant, le poids de cette fausse civilisation allemande m'était bien rite devenu insupportable. Je dis ce que je pensais des Allemands, qu'ils étaient assurément un gros peuple, mais n'avaient rien d'un grand peuple comme les Anglais et les Français.

a Je regardais Rimsbach en disant cela, €t

il me paraissait mal à l'aise. Joze et le lieutenant m'approuvaient.

« Vers deux heures, le lieutenant se remit en selle pour regagner le fort. Joze partit pour Gourdenange ; Rimsbach rentra au château. Moi, je demeurai un petit quart d'heure auprès de Gertrude avant de rejoindre le poste téléphonique. Depuis quelques jours, la mobilisation étant terminée, le poste n'avait presque pas de communications à transmettre, et, bien que l'installation du « sans-fil » fût à présent complète, mon brigadier eût suffi à l'ouvrage ; d'ailleurs il savait où me trouver. Ainsi, j'aurais pu passer toute l'après-midi avec elle. Mais je vous l'ai déjà dit : quand nous nous trouvions tête à tête, nous étions en même temps heureux et misérables. Nous nous quittions donc, après quelques minutes en commun, nous nous en allions, chacun de son côté, à nos travaux... Et aussitôt chacun de nous était comme saisi d'un remords, regrettait cruellement l'absence de l'autre,

s'en voulait d'avoir abrégé le bonheur d'être ensemble : mais il était trop tard.

« Le soir, Joze, point encore rentré de Gourdenange, n'assista pas au dîner; il me fallut dîner entre Gertrude et Rimsbach, ce qui arrivait encore assez souvent. Nous dépêchions alors le repas au plus vite; le manchot, ayant toujours quelque rendez-vous en tête, s'esquivait dès qu'il pouvait, soi-disant pour sa tournée dans le château ; Gertrude et moi, nous allions nous asseoir sur le banc de la porte, et l'ombre, qui peu à peu s'épaississait autour de nous, nous donnait le courage de ne pas nous quitter.

« Je me rappelle que, ce soir-là, 16 août, personne ne vint nous déranger. Il faisait beau... tellement beau que... comment exprimer cela?... du bonheur, trop de bonheur nous semblait descendre du ciel, où nous regardions en même temps les dernières clartés du jour et les premières étoiles. La main de Gertrude était dans la mienne :

bientôt je la sentis trembler, et, levant mes yeux vers ses yeux, j'aperçus qu'ils contenaient des larmes. Il me fallut la presser de questions. Elle finit par avouer que la conversation du lieutenant, au repas de midi, l'avait bouleversée. Il m'avait dit, au cours des renseignements qu'il nous donnait sur le rôle du fort de Cissey dans la présente campagne : a — Si, comme je l'espère, nos progrès en Lorraine continuent, nous ne moisirons pas ici. Et toi, mon petit Benoît (il me tutoyait par amitié), tu auras à transporter du côté de Metz tes fils et ta dynamo ! » Gertrude avait ruminé tout cela toute l'aprèsmidi, en s'occupant du ménage et en cousant. . . Et maintenant, goûtant comme moi l'immense bonheur d'être réunis, elle s'attristait à l'idée que ce bonheur fût tellement précaire. Je la rassurai de mon mieux. Je lui dis que mon rôle de téléphoniste ne me faisait pas courir de grands dangers, ce qui n'était pas tout à £ait vrai : dès qu'un poste est repéré, il devient

aussitôt l'objectif de l'ennemi. Je la suppliai d'être brave, afin que j'eusse tout mon courage s'il fallait partir. « — Je ne suis pas héroïque du tout, moi, me répondit-elle. Si vous restez toute la guerre hors de la portée des ennemis, tant mieux. Est-ce que vous n'avez pas paye votre dette au pays ? Vous êtes probablement le premier blessé de la campagne ! » Comme elle sanglotait, je pris sa tête contre ma poitrine, et nous demeurâmes ainsi, sans parler, assez longtemps pour que la nuit devînt noire autour de nous. Les derniers bruits du village se turent peu à peu. Gertrude, plus calme, continua de reposer sur moi.

« Un bruit de pas, craquant sur le gravier de l'allée à une assez grande distance de nous, vers le château, la fit se redresser et s'écarter un peu. Nous prêtâmes l'oreille. Les pas se rapprochèrent un instant, puis s'éloignèrent : le silence était si complet que nouis entendîmes distinctement une porte.

dans le mur d'enceinte du parc, une porte éloignée d'au moins deux cents mètres du pavillon, s'ouvrir et se refermer

€ — C'est Rimsbach qui s'échappe, — murmura Gertrude. — Ce petit vaurien ne peut plus passer une nuit au château quand il sait que papa est absent.

« Je ne répondis pas: je me gourmandais moi-même de n'avoir pas, comme je me l'étais promis, guetté ce soir l'éclairage de la tourelle. L'idée s'implanta en moi que Rimsbach, à la suite des renseignements fournis le matin même par l'imprudence du lieutenant, avait fait, dès la nuit venue, ses signaux à l'ennemi, et donné sans doute quelque rendez-vous où maintenant il s'empressait de courir, toujours avec le prétexte, au cas où il serait rencontré, de ses prétendues bonnes fortunes. Je délibérai un instant si je dirais mon idée à Gertrude, et si je me lancerais aussitôt à la poursuite du gamin. La peur d'alarmer la jeune fille me retint; tandis que

l'adtudant benoît 73

j'hésitais, les minutes coulèrent, et je finis par penser : « Il est trop tard... »

ff — Voilà l'heure de rentrer, — dit Gertrude en se levant. — A demain, Benoît.

« Nous nous serrâmes les mains. Elle s'en alla vers le pavillon et y rentra, fermant la porte après elle. J'entendis qu'elle mettait la barre de fer derrière les volets. Moi, j'allumai une cigarette et je demeurai sur le banc, à réfléchir..

J*Ai lù souvent dans les romans, mon capitaine, que certaines gens se dédoublent, comme ils disent, et que l'une des moitiés dédoublées regarde l'autre agir et penser. Je suis bien trop simple pour connaître des états tellement subtils : mais ce qui m* arrive parfois, c'est, sans me dédoubler le moins du monde, de penser à deux choses en même temps, et de penser fortement tout de même à chacune des deux. C'est, pour ainsi dire, comme la haute et la basse d'un air de piano:

chaque partie se développe sans nuire à l'autre, et l'ensemble fait quelque chose qui s'accorde. Eh bien! ce soir-là, la basse de mon idée, c'était : « Gertrude est là, dans cette maison que je vois ; je l'aime; toute ma vie lui appartient ; je ne le lui ai jamais dit, mais elle le sait... » La basse de mon idée, c'était encore des souvenirs de l'instant d'avant ou de la veille... la couleur de ses cheveux; un regard qu'elle avait attaché sur moi un peu longtemps... la pression de ses doigts; ses larmes, tout à l'heure... Voilà ce qui chantait gravement en moi, tandis que, très distincte aussi, ma pensée travaillait l'histoire de Rimsbach, des lumières, de la petite porte du parc ouverte et refermée avec précaution. Peu à peu, ce fut ce méchant air-là qui prit le dessus : je ruminai tellement mes souvenirs et mes inquiétudes touchant l'espion que, ma foi, la pensée que Gertrude vivait là, dans cette maison, et que nous étions d'accord, cette pensée délicieuse

s'engourdit; le lancinement de l'autre m'empêcha d'en jouir.

« D'ordinaire, par des soirées pareilles à celle-ci, lorsque Gertrude avait regagné sa chambre et clos la maison, je demeurais sur le banc jusqu'à ce qu'elle éteignît sa lampe : alors s' effaçait une mince ligne de lumière, entre les volets. Ce soir, la ligne lumineuse disparut sans que je m'en fusse aperçu. En levant les yeux, je constatai que la fenêtre était toute noire. L'horloge de la mairie sonnait la demie de dix heures. Je me levai machinalement ; quand j'eus franchi l'enceinte du parc, quand je me trouvai sur la route, je pris le sentier qui, coupant une friche, s'enfonçait bientôt dans les bois du Haume.

« La nuit, même en plein champ, était assez obscure. Dans le bois, un passant qui n'aurait pas bien connu tous les chemins se serait égaré. Mais ce voisinage m'était familier ; entre Uffigny et la route de la vallée je ne risquais pas de me perdre.

« OÙ allais-je ? Ma foi, mon capitaine, j'aurais été bien en peine de le dire. Une sorte d'instinct me poussait dans la direction que Rimsbach devait suivre nécessairement pour se rendre du château au chalet de sa nouvelle bonne amie : je voulais espionner l'espion. Mon pas, de lui-même, s'était fait plus assoupli, plus léger : il y fallait de l'effort, car, si je marchais maintenant de nouveau sans fatigue, je traînais encore la jambe droite et cela m'appesantissait. Une première enquête m'assura que rien de suspect ne se passait à la corne est du bois, qui tendait sa pointe vers Uffigny. Si le manchot avait un rendez-vous, c'était plus avant, soit sur le plateau boisé, soit sur les pentes vers Cissey. Mais, à mesure qu'on s'éloigne d'Uffigny, le bois s'étale: il arrive à couvrir plus de trois kilomètres en largeur. Même si Rimsbach avait donné son rendez-vous d'espion précisément à cette heure, et dans le bois d'Uffigny, je n'avais guère de chances de le joindre.

N'importe; j'allais de l'avant, droit devant moi, régulier et taciturne comme un chien de chasse qui suit une piste. Je fis exprès un détour pour éviter les huttes de quelques charbonniers groupées au voisinage de la route, puis je rejoignis cette route et ne la quittai plus. A mesure que je m'enfonçais sous les hêtres et les bouleaux, à mesure que je m'éloignais de la lisière, une espèce d'ardeur étrange me pénétrait, commandait mes gestes tout en endormant mes idées. J'étais incapable de réfléchir et pourtant je me dirigeais infailliblement, prenant les précautions qu'il fallait pour n'être pas entendu. Le silence de ma marche m'étonnait moi-même autant que la sûreté de ma direction.

€ Une idée, qui me traversa l'esprit, me fit faire halte subitement : je n'avais pas sur moi mon revolver. Il était resté dans ma chambre, au pavillon; je ne l'emportais jamais pour dîner chez Gertrude... Retourner

en arrière, aller le chercher? Sans doute c'était la sagesse; mais j'y renonçai tout de suite ; il me semblait que si je différais ma poursuite, fût-ce d'un quart d'heure, je perdais la piste, a Bah! pensai-je, j'ai un bon couteau... » C'était un couteau de chasse, à cran. Je le tâtai sous l'étoffe et je continuai à aller de l'avant.

« A peine m'étais-je remis en route que mon pied gauche buta sur un objet dur. Il n'y a guère de pierres roulantes dans ces chemins forestiers, sur lesquels la marche est douce comme sur un tapis. Je me baissai; je ramassai une sorte d'étui oblong et plat que je reconnus bientôt malgré l'obscurité presque complète et rien qu'au toucher : une lampe électrique portative que j'avais vue plusieurs fois entre les mains de Rimsbach. Je me gardai bien de l'allumer; mais je la mis en poche avec satisfaction.

« L'homme avait passé là où je passais. La piste était bonne.

8o l'adjudant benoît

€ Questionnez des gens, mon capitaine, même des gens de la campagne, sauf peutêtre les braconniers et les charbonniers, vous verrez combien il y en a peu qui se plaisent, la nuit, en forêt. On n'aime guère à s'y attarder, et ceux que leur métier ou la chasse y retiennent après le coucher du soleil n'y circulent jamais pour le plaisir d'y circuler. C'est vrai, du reste, qu'il y a dans les murailles des fourrés, dans le plafond que les arbres étendent entre le ciel et le passant, quelque chose qui double, pour ainsi dire, le noir de la nuit, et qui rend la solitude plus oppressante. Si on est poltron, on tremble, on se sent faible, guetté par des menaces mystérieuses ; on est privé du secours des yeux qui annoncent le danger à Tavance, et la voix est inutile pour appeler au secours. Si on n'est pas poltron, on coucentre toute sa force dans une espèce de défensive silencieuse qui décuple l'acuité de l'ouïe et la prestesse des muscles. J'ayais

L ADJUDANT BENOÎT 8l

sorti mon couteau, et, sans toutefois l'ouvrir, je le serrais dans ma main droite. De temps en temps, je m'arrêtais pour écouter. Aucun bruit le plus souvent. Une fois ou deux, l'illusion que des voix parlaient, à distance... Mais ces voix semblaient se dissiper, s'évanouir à mesure que je tendais mieux l'oreille pour les recueillir... Et voilà que tout à coup, ces mêmes voix, — oui, les mêmes, je m'en rendis bien compte, — parlèrent si près de moi que j'en demeurai figé de surprise, osant à peine reposer à terre mon pied levé pour la marche... Oui, tout près... peut-être à une trentaine de mètres de Tendroit où je me trouvais, mais séparées par un taillis assez dru, qui amortissait les syllabes comme un matelas interposé et m'empêchait de saisir les mots articulés : je ne percevais que l'alternance des voix. Je me jetai par terre, et, tel un renard ou une fouine en maraude, je quittai le chemin forestier pour ramper à travers le taillis dans la direc-

tion des voix. Je ne risquais pas de me tromper, car les voix ne se gênaient aucunement. Elles ne criaient pas ce qu'elles disaient, mais elles parlaient bien à leur aise, du ton seulement un peu baissé que la nuit et la forêt imposent naturellement aux plus bavards.

a Et comme les deux interlocuteurs n'arrêtaient guère (il y en avait deux certainement, ni plus ni moins), je pus continuer à cheminer sans risquer d'être entendu : ils faisaient plus de bruit avec leur conversation que moi avec mon cheminement.

l'adjudant benoît s 3

Yl

L'adjudant poursuivit :

— J'avançais, je m'arrêtais, j'écoutais : non, je n'étais pas assez proche encore. Je repartais. Eux ne bougeaient pas, tranquillement assis à deviser. Enfin, des mots me parvinrent nettement :

a — ... zuspœt... widerholen... Festung... « De ce que les interlocuteurs parlaient allemand, il n'y avait pas lieu de conclure encore rien de précis, car, sur ces confins du Pays d'Empire, une conversation dans la

langue des voisins n'est pas chose rare ni singulière. Tout de même, le cœur me battait : il me semblait que la clef du secret auquel je me heurtais depuis quelque temps était à portée de mes doigts. Je me traînai un peu plus avant, pour mieux entendre ; allongé sur le ventre, le menton posé sur mes mains à plat, je tendis mon tympan. Les voix continuaient, et maintenant je ne perdais plus une syllabe de leur conversation. J'avais assez la pratique de la langue allemande pour reconnaître que l'une était la voix d'un homme de condition, l'autre celle d'un homme... d'un homme plus simple, comme moi, par exemple. Mais aucun des deux interlocuteurs ne donnait de titre à l'autre en lui parlant, ce qui, entre Boches, est assez rare pour constituer un fait digne de remarque.

« Tapi au ras de terre dans mon fourré, à une douzaine de mètres de ces deux hommes, j'ai passé environ trois quarts d'heure. Trois

quarts d'heure: je compte tout ce temps que je restai le ventre et le menton collés au sol ; le tête-à-tête des deux hommes, tranquilles à bavarder, ne dura pas moitié aussi longtemps. Vainement je m'écarquillai les yeux pour les voir : les taillis qui nous séparaient les cachaient complètement. Je m'imaginai qu'ils étaient assis côte à côte, me tournant le dos, sur un tronc d'arbre couché le long du chemin. Il y en avait un qui fumait une pipe : il la gardait souvent entre ses dents tout en parlant ; il ne la retirait que quand il s'animait, et, lorsque ensuite il la reprenait, il la suçait d'abord avec bruit. C'était celui des deux interlocuteurs qui parlait comme nn monsieur.

« Ils dirent d'abord des choses insignifiantes, ou qui me parurent insignifiantes parce que je ne pouvais pas comprendre à quoi se rapportaient leurs paroles. Une certaine a Herta », qui devait habiter la campagne voisine, fut le sujet de quelques ré-

flexions. L'homme à la pipe la trouvait sotte et imprudente : l'autre la défendait en disant qu'elle était sûre et fidèle. L'homme à la pipe fit ensuite observer qu'il était tard, et que c'était bien étonnant d'avoir si longtemps à attendre : mais il ne spécifia pas ce qu'ils attendaient. « Er kommt sichety » fit l'autre, ce qui, comme vous le savez, veut dire indifféremment en allemand « il vient » ou a il viendra sûrement ». Cette simple phrase me fit tressauter le cœur. « Il » c'était Rimsbach, sans aucun doute. Je m'approchai encore un peu pour mieux entendre ce qu'ils allaient en dire, mais ils n'insistèrent pas et s'entretinrent du a bureau », le bureau auquel ils étaient évidemment rattachés tous les deux, et des difficultés qu'ils avaient à correspondre avec ce bureau. En disant cela, ils baissaient la voix d'instinct, et les mots qu'ils prononçaient me devenaient très malaisés à saisir. Ils reprirent un ton naturel pour converser de la guerre, comme l'auraient pu

l'adjudant benoît Sy

faire des gens quelconques ; mais alors, bien qu'ils ne missent aucune passion dans leurs propos, je ne doutai plus qu'ils ne fussent des Boches à la façon tranquille dont ils constataient l'avance allemande à travers la Belgique et prévoyaient aussi de la prise Verdun.

« — Achtung ! — fit brusquement l'homme à la pipe.

« Ils se turent ; l'oreille à ras du sol comme je l'avais, je perçus un pas qui s'en venait. Le complice... le Rimsbach ! Ah ! que j'ai eu de peine à me retenir de sauter hors de ma cachette, de courir à lui et de l'éventrer avec mon couteau à cran ! Mais la conjoncture était trop grave pour rien risquer. A tout prix il fallait assister à l'entretien des trois espions.

« Une voix dit d'assez loin, d'un ton net mais sans crier :

« — Alo !

« L'homme à la pipe répondit :

8S l'adjudant benoît

« — Alo !

« Et alors il m' arriva sur place, sans que je bouge, quelque chose d'extraordinaire et qui jamais ne m'était arrivé... Au simple échange de ces deux appels, et sans aucunement me rendre compte pourquoi, je ressentis un malaise tellement intense que, si je n'avais déjà été par terre, pour sûr je serais tombé.

« Mes oreilles se mirent à bruire comme les coquillages, mes tempes furent ardentes, puis toutes froides; la sueur m'inonda, mes mâchoires se soudèrent ensemble : en somme, pour la première fois de ma vie, mon capitaine, et je suppose pour la dernière, je perdis connaissance sans qu'aucun choc, sans qu'aucune blessure en fussent la cause.

« Cela ne dut pas durer très longtemps, moins d'une minute sans doute, une minute au plus. En revenant à moi, je ne compris pas d'abord ce que je faisais là, couché sur le sol dans la nuit; j'écoutai avec distraction

l'adjudant benoît 8g

les voix qui parlaient dans le voisinage de mes oreilles ; on eût dit que tout m'était subitement devenu étranger, sauf une catastrophe qui venait de me frapper, qui m'avait privé de sentiment et qui me laissait encore démoli et désespéré. Et le plus bizarre, c'est que je ne parvenais pas à m'expliquer ce qu'était cette catastrophe ni à me rappeler ce qui l'avait provoquée.

« Un bon moment, j'écoutai la conversation des trois hommes avec intelligence, mais avec indifférence ; une sorte de brouillard qui enveloppait mon esprit se dissipait par degrés. Je redevins lucide; je redevins le maréchal des logis Castain, guettant trois espions. Et du même coup je compris pourquoi un instinct perspicace, plus prompt et plus sûr que l'intelligence et la déduction, m'avait frappé au cœur et ôté la connaissance. La troisième voix qui parlait à présent n'était pas celle de Rimsbach... Cela, j'en eus tout de suite la certitude. Je m'efforçai quelque

temps de contrecarrer avec ma raison le témoignage de mes oreilles. On appelait « Fritz » ce troisième interlocuteur... a Ce n'est qu'une similitude de voix, » pensais-je... Mais quand le Fritz se mit à dire : « J'ai dû attendre que le maréchal des logis ait quitté le pavillon » — je ne pus plus douter. L'homme qui parlait n'était pas Rimsbach.

a C'était Joze Archer.

a Et maintenant, comprenant avec ma raison, — non plus avec mon instinct, — tout ce que ce fait avait de conséquences pour ma vie à moi, je sentis de nouveau bourdonner mes tempes. Cette fois, je réagis... A tout prix, je voulais savoir. Ce n'était plus le moment de se trouver mal comme une fille. Mais puisque je me confesse à vous, mon capitaine, je puis bien vous avouer que, tout en m'appliquant à ne rien perdre de la conversation des trois espions, je sentais de grosses larmes couler de mes yeux sur mes moustaches et sur mes mains.

« La conversation des trois espions, je récrirais encore aujourd'hui sans y changer un mot. C'était surtout l'homme à la pipe et Joze qui parlaient ; l'autre ne les interrompait guère. Ils parlaient allemand, Joze très couramment, bien qu'avec un accent de dialecte :

« — Il faudra couper quelques branches en haut d'un de vos peupliers, — recommandait l'homme à la pipe. — On distingue mal les lumières. Ou bien alors il faudra faire vos signaux plus haut.

« — Les faire plus haut, — répliquait Joze, — ce n'est pas possible : je les fais du dernier étage de la tourelle. Mais je trouv-erai une bonne raison pour flanquer le peuplier par terre... Je me doutais bien qu'il gênait. Il s'est mis à pousser par la pointe, cet été.

« — Bon ! — brusqua l'autre. — Racontez votre déjeuner.

e — Voilà, — reprit Joze. — Le lieute-

nant Rabot commande la 2® section de la 6* batterie, au fort de Cissey. En bavardant, il a donné les effectifs de Cissey, tous ceux qui y sont cantonnés, et aussi tous ceux qu'on attend. Je les ai notés aussitôt après sur le papier que je vous ai remis tout à l'heure.

« — Nous les avions déjà.

« — Peut-être pas au complet : en tout cas ça servira de contrôle. Ensuite le lieutenant a parlé de ses chefs. Le capitaine Ulric de la 6^ est brave, bon cavalier, mais brouillon. Le commandant de Boisac, chef de groupe, est très intelligent, très aimé des hommes. Quant au colonel Meritz, le lieutenant n'a pas caché que c'est, comme disent les Welches, eine Baderne.

« — Tout le monde est du même avis làdessus, — fit l'homme à la pipe. — Mais on ne le déplacera pas, il est très appuyé. Rien de bien intéressant dans tout ça. Reste la question des mitrailleuses.

« — J'ai les renseignements les plus pré-

cis, — reprit Joze. Les quatre qu'on attendait pour armer la position du Haume sont arrivées, avec beaucoup de munitions. On les installera demain. Le commandant de Boisac est convaincu qu'avec ça aucune attaque d'infanterie ne peut déboucher par la route en lacet qui monte vers Uffigny par le bois.

« — Wahrscheinlich, — dit le fumeur après réflexion. — Il oublie seulement, le commandant, qu'avec un obus de io5 ou deux au plus, on lui fera sauter ses quatre moulins à café à la fois. Où est-elle exactement, cette position du Haume?

« — A la cote 326, — dit le second espion, celui qui ne fumait pas et qui ne me faisait pas l'effet d'un monsieur. — Je l'ai repérée dès le lendemain de la mobilisation. On y accédait alors comme on voulait. J'ai fait un écarté avec le territorial qu'on avait fourré là et qui ne savait même pas à cause de quoi il montait la garde.

« — Et à présent? — demanda le chef.

« — A présent, il y a un poste, on n'approche plus.

« — Mais puisque c'est repéré?

a — C'est repéré... à moins qu*on n'ait changé.

« Joze prit la parole :

« — Je me charge d'y aller. Je demanderai au petit maréchal des logis de m'y mener.

« — Et s'il ne veut pas?

« — Il fera tout ce que je lui demanderai.

« — Bon...

« Les autres ne furent pas curieux de savoir pourquoi le petit maréchal des logis ferait tout ce que voudrait Joze, et Joze ne le dit pas. Mais moi, j'avais bien compris sa pensée. Et vous concevez, mon capitaine, ce qui me déchirait le cœur... Que Joze Archer fût un espion, c'était déjà, pour moi, une chose épouvantable... Mais celle qui vivait auprès de lui, qu'il paraissait aimer sincèrement et qui l'aimait aussi?... Pouvais-je admettre qu'elle ignorât le métier qu'il faisait?... lo

elle était son associée, elle se jouait donc de moi, elle aussi? elle servait d'appeau pour « le petit maréchal des logis » ?

« Les trois compères avaient cessé de parler de moi; ils s'entretenaient du a bureau » comme tout à l'heure et organisaient un rendezvous pour le surlendemain, quand Joze Archer aurait visité le groupe de mitrailleuses. Et moi je repensais à des choses qu'avaient dites les deux Allemands avant l'arrivée de Joze. Cette Herta dont ils avaient parlé?... Herta, Gerta, ce sont des façons qu'ont les Allemands d'abréger le nom de Gertrude... Ah! mon capitaine! imaginez ce que j'ai enduré là, certain d'une vérité affreuse, que le père de ma petite bien-aimée était un bandit vendu aux Boches, et contraint de douter de ma petite bien-aimée elle même... J'en ai mordu à même la mousse de la terre, pour ne pas crier, pour ne pas sangloter tout haut.

« Les trois interlocuteurs se turent un assez long moment, pendant lequel je n'en-

g6 l'adjudant benoît

tendis plus que le bruit de succion de l'homme à la pipe. Je constatai que l'obscurité était peu à peu devenue moins opaque, bien que le crépuscule du matin dût encore tarder longtemps. Il n'était même pas minuit, mais il y a certaines nuits d'été où le jour s'annonce ainsi bien à l'avance, sans qu'on puisse se rendre compte si la clarté vient de dessous l'horizon ou du ciel étoile. Sans doute les espions eurent une impression analogue : ils échangèrent quelques mots à voix basse ; puis ils se levèrent, et, sans se serrer la main les uns aux autres, à ce qu'il me sembla, sans prononcer de formules de politesse pour se dire adieu, se séparèrent. Le pas des deux étrangers s'éloigna dans la direction de la vallée de Cissey ; Joze, demeuré seul, commença par allumer une cigarette, puis se mit en marche sans hâte, non pas vers le chemin par où il était arrivé, mais vers la route forestière que j'avais suivie moi-même. Il ne semblait prendre aucune précaution pour assourdir le bruit

de sa marche, ni chercher aucunement à se cacher, et, de fait, que craignait-il? On était habitué à ses rondes tardives ou matinales ; si quelqu'un d'Uffigny le rencontrait, il ne serait pas compromis pour cela. Moi cependant, en m'efïorçant d'éviter qu'on m'entendît, j'avais rampé aussi vers la route, par la même trouée qu'en venant : j'étais sûr de le devancer. En effet, tapi sur la lisière du fourré, je le vis passer à cinq pas de moi, tranquille, le point rouge de sa cigarette lui éclairant la moustache et un peu le nez. C'est à ce moment-là que je me suis bien ressaisi ; il n'y a pas de quoi me vanter, je le sais ! et je sais aussi ce que j'aurais été si j'avais hésité. Enfin, mon capitaine, je n'ai pas hésité : il n'y a plus eu, pour moi, de père Joze ni de Gertrude. Je me suis dit : Voilà un espion, tu es soldat, il faut l'arrêter. « J'étais, comme vous pensez, plus fort que Jôze : mais Joze était solide pour ses soixante ans, et il ne s'agissait pas de le laisser échapper. D'autre part, j'aurais eu de

la répugnance à me battre corps à corps avec lui, à le blesser. Je pensai tout cela vivement, mais pourtant sans bousculade; je ne risquais rien à prendre mon temps ; je suivais mon homme à une trentaine de pas, et comme il ne se méfiait de rien, même s'il gagnait de l'avance, il ne pouvait pas m'échapper. Je commençai par ôter les bandes molletières, en drap solide, qui m'enveloppaient les jambes, par-dessus mon pantalon. Il me fallait des liens pour garrotter l'espion, une fois à terre. En outre, j'avais une ceinture bleue. Pour le mettre à terre, j'employai un truc que j'avais appris au régiment, d*un camarade, qui, dans le civil, avait pas mal roulé entre la Villette et Saint-Denis, qui ne valait pas cher, mais qui connaissait tous les tours des rôdeurs de nuit : il paraît que celui-là est recommandé quand on veut « avoir le pante » bien proprement, 'sans le casser. On s'approche doucement jusqu'à être presque sur les talons de l'individu qu'on suit : on tousse

bruyamment. L'autre ne se retourne jamais tout à fait, ce qui pourrait le rendre dangereux, mais à moitié, ce qui lui ôte toute faculté de se défendre, et, d'ailleurs, il a peur : un coup de tête vers la taille et il est par terre. Cela ne manqua pas : c'est immanquable, et, malgré la disproportion de nos forces, Joze m'aurait eu de la même manière si les rôles avaient été échangés. De plus, le coup de tête contre le thorax coupe, un long moment, la respiration du bonhomme. J'eus tout le loisir de lui lier ensemble les poignets avant qu'il recommençât de souffler. Je ne me donnai même pas la peine de lui attacher les pieds. Je savais que je courais trois fois plus vite que lui, même après ma blessure, et je ee me souciais pas d'avoir à le porter.

mi

EN revenant à lui, il se trouva assis par terre, le dos contre le talus de la route forestière. Il baragouina de l'allemand.

Comme il avait eu peur et une grosse commotion ensuite, il ne me reconnut pas d'abord, bien qu'à la distance où nous étions on pût se distinguer l'un l'autre. Je vous ai dit que la nuit s'éc^aircissait. Quand je constatai qu'il avait repris tout à fait sa connaissance, et qu'il me voyait, et qu'il savait que c'était moi qui venais de le terrasser et de le garrotter, je

L ADJUDANT BENOIT lOI

passai un mauvais moment. Oh! mon capitaine, ces yeux fixes, ces yeux qui s'effaraient et qui ne comprenaient pas, ces yeux méconnaissables dans une figure qui, elle, n'avait pas changé, qui était toujours la bonne, la loyale figure du père Joze!... S'il m'avait supplié à cette minute-là, je n'ose pas penser à ce que j'aurais fait. Heureusement, il ne s'en avisa pas. Au lieu de se faire humble il me parla rudement :

ff — Est-ce que tu es fou, — demanda-t-il, — ou est-ce que c'est une sale plaisanterie?

« D'habitude, il ne me tutoyait pas : mais son tutoiement me sembla tout naturel et je lui répondis en le tutoyant aussi. Je me maîtrisais de mon mieux et je m'efforçais de parler posément :

« — Ce n'est pas la peine de crâner, — lui dis-je, — tu es pris. N'essaye pas de te sauver, parce que je te rattraperai au bout de vingt pas et qu'alors je te ficellerai à un arbre avec ça (je lui montrai ma ceinture bleue), si

102 VADJUDANT BENOÎT

serré que tu ne pourras pas remuer un doigt.

« Il ne répliqua pas : mais je lus dans sa figure ses pensées successives. Il évaluait sa force et la mienne, et renonçait à la lutte. Puis il cherchait à deviner ce que je pouvais connaître de sa démarche présente et de son métier d'espion; à tout hasard, il prenait la résolution de ne rien avouer spontanément, quitte à convenir peu à peu de ce qui ne serait pas niable. Il murmura :

« — Je ne sais pas ce que tu veux dire. On a dû te faire de mauvais rapports sur mon compte et tu t'es laissé monter la tête. Tout de même, je n'aurais pas attendu ça de toi, après t'avoir reçu chez moi et soigné comme mon enfant.

« Cette fois, il avait touché plus juste... Je pensai à la chambre du pavillon, où Gertrude m'avait guéri, où Joze lui-même avait bien des fois, au chevet de mon lit, fait la causette avec moi. Il me parut que j'étais dans un cas inextricable, que tout le monde

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avait le droit d'arrêter et de livrer Joze, excepté moi. Comme je me taisais, il reprit, devinant mon anxiété et résolu à en profiter :

« — Allons, fais-moi fusiller si tu veux. Ce ne sera pas difficile en ce moment : les Français voient des espions partout.

« Kt il fit mine de se lever. Mais je le rassis de force. Un mot qui lui était échappé m'avait heurté et cela me redonnait du courage. Il avait dit : les Français, comme un vrai Boche. Par ce mot-là, il avouait qu'il était Boche de coeur.

« — Tiens-toi tranquille, — répliquai-je, — et réponds aux questions que je te poserai. Je ne sais pas encore ce que je ferai de toi. Ce que je veux, c'est t'empêcher de nuire. A cela nous aviserons plus tard. Pour le moment, dis-moi quels étaient les deux bonshommes avec qui tu causais tout à l'heure.

« — Quels bonshommes ? Je m'en revenais tout seul...

€ — Ne fais pas la bête... Les deux Aile-

mands avec qui tu bavardais, il n'y a pas une demi-heure... un qui fumait la pipe, et un autre...

€ Il ne broncha pas, et resta bouche cousue, pour me forcer à en dire davantage moimême, à le renseigner sur ce que je savais. La tactique était bonne, car je perdis patience le premier.

« — Ils t'attendaient tous les deux à cent pas d'ici, — repris-je, — dans la première traverse de gauche, celle qui descend vers le ravin. Il y en a un des deux qui est un espion chef, peut-être un officier ; l'autre est un agent ordinaire. Tu leur avais donné rendez-Tous ce soir même en faisant des signaux avec la lumière, dans la tourelle d'Uffigny, car c'est toi qui manœuvres les lampes au château, toi et non pas Rimsbach, à moins que Rimsbach ne soit ton compère... Tu es donc venu les retrouver ; tu leur as remis un papier contenant le résumé de la conversation que le lieutenant Rabot a eue ce matin avec nous. . . sous ton toit, à

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ta table, bougre de vendu!... et ensuite tu t'es •ffert à aller reconnaître remplacement du nouveau poste de mitrailleuses. Tu comptais sur ma bêtise confiante pour t'y mener. . . Hein ? tu vois que je suis au courant. Parle donc. Je yeux savoir qui sont ces deux Boches. Si tu refuses de me répondre, je te ficelle séance tenante, de la tête aux pieds, et tu n'arriveras pas à te déficeler avant que je ramène d'Uffigny un piquet d'honneur à ton intention. Allons, cause!

« La clarté qui, dans les mois chauds, précède de si longtemps le lever du soleil s'accroissait. Je distinguais très bien la figure de Joze. Je vis qu'il remuait deux fois les lèvres sans faire entendre un son. Puis, il articula :

« — Et quand je t'aurai répondu, qu'estce que tu feras?

« Ce fut à mon tour de me taire. A la vérité, si la peur le faisait céder, s'il consentait à répondre, à me lâcher tous ses secrets d'espion, qu'est-ce que je pourrais bien faire

ïo6 l'adjudant benoît

de lui? Le livrer tout de même? Alors, à quoi bon l'interroger? J'en savais assez dès à présent; je pouvais, en toute conscience, le remettre à la justice.

« — Parle d'abord, — dis-je. — Ensuite, on verra.

« Il secoua la tête :

« — Amène-moi à Uffigny ; remets-moi au maire. Çsl m'est égal d'être fusillé.

« Il guettait ma figure, et il n'eut pas beaucoup de mal à comprendre que je n'étais pas capable de le traiter comme un espion ordinaire. Il ne craignit pas de me le dire. Avec sa figure honnête de tous les jours, le forban ! il me parla de tout près :

a — Ne te fais pas pire que tu es, Benoît, tu es incapable de livrer un homme qui t*a abrité et soigné. Et ce n'est pas seulement à cause de moi que tu ne le feras pas... Tu ne le feras pas à cause de Gertrude, parce que, si tu le faisais, ce serait comme si tu lui enfonçais ton sabre-baïonnette dans le cœur...

Ah ! tu vois bien que tu n'es pas si mauvais que tu veux en avoir l'air...

a De l'entendre me parler de Gertrude, ça m.' avait tellement bouleversé que maintenant j'étais là, debout devant mon prisonnier, mais la figure dans mes deux mains et me retenant à peine de sangloter. Il ne perdit pas de temps et profita de son avantage :

« — Délie-moi les mains et laisse-moi m'en aller, — fit-il. — Je te promets que d'ici à huit jours j'aurai quitté le pays et passé la frontière... le temps seulement de préparer mon départ sans trop faire jaser Uffigny et sans donner l'éveil à Gertrude.

« Ah ! mon capitaine, qu'il était rusé ! Je m'en suis rendu compte depuis, à la réflexion. En me parlant comme il faisait là, il était arrivé à changer le cours de mes idées : c'est à Gertrude que je pensais surtout, maintenant.

« Je ne pus m'empêcher de dire :

« — Alors... elle ne sait rien ?

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a — Tu n'es pas fou ? Gertrude, telle que je la connais, ne vivrait pas une heure auprès de moi si elle était au courant.

« Il me dit cela avec les mêmes mots que je vous répète, mon capitaine, et c'était rudement impudent, n'est-ce pas ? parce que ça signifiait : Je suis une telle crapule que ma fille se tuerait si elle apprenait qu'elle a pour père une crapule pareille. Mais, justement parce que c'était impudent, ça sentait le vrai. Je fus convaincu sur l'heure, convaincu que réellement Gertrude ne connaissait rien. Alors tout changea subitement pour moi ; le monde, qui s'était comme obscurci autour de mes yeux depuis que j'avais reconnu la voix de Joze appelant les Boches, s'éclaira de nouveau. La possibilité de vivre encore m'apparut ; tout ce qui me semblait inextricable l'instant d'avant se simplifia.

« — Ecoute, — dis-je à Joze. — A cause de Gertrude, je ne te livrerai pas. Oh ! attends... ne t'imagine pas que tu vas t'en tirer comme

ça. Premièrement, puisque tu n'auras pas de juges pour t'interroger, c'est moi qui vais t'interroger comme un juge. J'entends savoir exactement qui tu es, pour le compte de qui tu travailles et depuis combien de temps. Quand tu m'auras bien tout dit, nous rentrerons ensemble à Uffigny ; tu te montreras à tout le monde durant la matinée. Tu déjeuneras chez toi. Moi, je n'aurais pas le cœur de déjeuner entre toi et Gertrude; je trouverai une raison... Mais, pendant le déjeuner, n'essaye pas de t'échapper : tu seras guetté. Je viendrai te prendre chez toi sur le coup d'une heure après midi; nous sortirons ensemble par le parc, nous gagnerons Gourdenange et la frontière du Luxembourg. Tu la passeras sous mes yeux, tu t'en iras au diable; qu'on ne te revoie plus ! Si jamais tu reparais je te fais arrêter, quand même on devrait m'arrêter aussi.

« Il médita, puis il dit :

IIO L ADJUDANT BENOIT

« — Et Gertrude ?

« Je répliquai :

« — Pour elle, tu seras disparu, mort..

« — Qu'est-ce qu'elle deviendra ?

« — Je me charge d'elle.

« Cette fois, il ne répondit pas du tout. Mais l'instant d'après je vis qu'il baissait la tête, de petites larmes glissaient sur ses joues ridées en long.

c Voyez-vous, mon capitaine, un homme ne comprend jamais complètement un autre homme. Cet espion répugnant, capable de trahir les gens au milieu desquels il vivait depuis huit années, capable de faire servir sa fille — qui n'en savait rien — à capter la confiance d'un militaire, ce bandit n'était pas insensible. La nécessité de se séparer de son enfant le bouleversait.

« D'ailleurs, il se ressaisit vite. Sans doute, dans sa tête, il échafaudait un plan ; le plus urgent, pour lui, c'était d'obtenir la vie sauve ; il devait se dire qu'ensuite il s'ar-

rangerait, qu'il trouverait moyen de communiquer avec sa fille et de la faire venir où iï serait.

« — Entendu, — me dit-il. — Demandemoi ce que tu veux savoir. Je te répondrai.

« — La vérité ?

€ — Bien sûr.

« — Comment en serai-je sûr?

« — A quoi bon mentir ? Avec ce que tu sais, un peu plus tôt, un peu plus tard, on découvrira toute Tafiaire. Et puis, ces deux imbéciles n'avaient qu'à organiser autrement leur rendez-vous ! Je leur avais bien dit que le bois d'Uffigny n'était pas un endroit convenable pour se rencontrer. Mais ils sont tellement convaincus que les Français ne voient rien, n'entendent rien...

c — Qui sont-ils tous les deux ?

€ — Service des renseignements, subdivision de Busshofen. Tu as bien deviné que l'un des deux est un chef; c'est un ancien Kreisdirector passé dans l'espionnage, où on est

mieux payé : Herr Kafke. Son compagnon est un simple inspecteur, nommé Tiefing... Est-ce que tu ne veux pas me délier les mains?... cela me fait mal. Tu ne risques rien; tu es plus fort que moi.

« — Patiente un peu... je verrai, tout à l'heure... Herr Kafke... L'inspecteur Tiefing... Bien... En quoi consiste leur besogne?

« — Ils s'occupent de toute la région frontière autour de Busshofen, aussi bien France que Luxembourg, et le pays annexé autour de Busshofen, où l'esprit de la population est anti-allemand.

« Ce mot de « Luxembourg » me suggéra aussitôt une idée.

« — Dis-moi donc, — fis-je... — l'affaire des uhians, à Uffigny... C'est toi, je parie, qui avais machiné ça?

a Comme s'il eût tenu à me convaincre qu'il ne rusait plus, il répliqua sans l'ombre d'hésitation ;

l'adjudant benoît ii3

« — Naturellement.

a Toutes sortes de choses me revenaient maintenant à l'esprit, où je reconnaissais l'action discrète de Joze. Puisqu'il semblait en veine de franchise je continuai à l'interroger.

« — Rimsbach est ton complice, n'est-ce pas ?

a — Rimsbach ? Tu veux rire ?

« — Je ne ris pas du tout, je suis sûr de ce que je dis. Je l'ai pincé en train de faire des signaux...

« — Tu t'es trompé. Rimsbach est un petit idiot qui ne pense qu'aux filles, et j'aurais là un fichu complice, comme tu dis. Jamais je ne lui ai permis de monter dans la tourelle d'Uffigny.

€ Cette fois encore, l'accent de Joze sonnait vrai. Et c'était bien vrai que Rimsbach était trop stupide pour faire un espion. Je n'avais été conduit à soupçonner cela que par ma confiance absolue dans Joze, et parce que Rimsbach m'était antipathique.

fi Je continuai mon interrogatoire :

a — Et tes maîtres, les Somski, c*est des espions aussi, n'est-ce pas, c'estdes Allemands déguisés ?

a Cette fois il ne répondit pas tout de suite.

« — Je ne sais pas, — fit-il.

« — Bon, j'ai compris. Tu as encore des scrupules dans ta crapulerie, tu ne sais plus ie quel côté trahir.

« Il releva la tête et je vis de la révolte dans ses yeux.

a — Pourquoi est-ce que tu m'insultes ? C'est lâche... Tu es le plus jeune et le plus fort; tu m'as attaqué par derrière, tu m'as attaché les mains. Il n'y a déjà pas de quoi te vanter. Mais, de m'insulter à présent, c'est ignoble.

a — Je ne t'insulte pas en appelant ton métier par son nom. Qu'est-ce qu'un espion si tu n'en es pas un ?

c — Et toi, veux-tu me dire ce que tu

l'adjudant benoît ii5

faisais, la nuit, dans ce bois, à guetter, à écouter ? Tu n'appelles pas ça de l'espionnage ?... Sapristi ! je trouve, moi, que tu as de rudes dispositions... Et tu as fait ça pour ton plaisir, encore.

« Pour le coup, je me rebiffai :

« — Il y a une différence, tout de même, entre toi et moi. J'ai fait mon devoir de militaire, celui qui est écrit dans nos théories, le devoir de déjouer l'espionnage ennemi par tous les moyens. Et toi, tu as fait de l'espionnage contre les tiens, contre le pays qui t'a engendré et nourri, dont tu as porté l'uniforme, espèce de dégoûtant !

« Il haussa les épaules et dit simplement :

« — Imbécile ! Je ne suis pas Français, voyons !

« Je ne remarquai pas, sur le moment, combien cet aveu était bizarre ; à moi, qui ne lui laissais pas supposer que je doutais de sa nationalité, il livrait son secret spontanément, gratuitement. Pourquoi ? J'y ai réfléchi depuis;

ii6 l'adjudant benoît

on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il a cédé, à ce moment-là, au désir de justifier sa conduite, de ne pas me paraître plus abject qu'il n'était.

<r Je répétai :

« — Pas Français ! Tu n'es pas Français ?. . .

a — Pas plus que tu n'es sujet de l'empereur. Donc, tu vois, nous faisons la même chose, toi et moi. Chacun sert son pays.

« Je ne relevai pas la différence (je la ressentais pourtant) entre cette dissimulation de chaque heure, cette tromperie de tant d'années contre de braves gens confiants, et mon embuscade d'une nuit. J'étais trop bouleversé Joseph Archer, Allemand... Les

Somski, Allemands. Ainsi, la grosse araignée allemande tissait sa toile à Uffigny depuis huit ans au moins; dans combien d'endroits pareillement, au voisinage de la frontière, d'autres toiles devaient-elles être tendues? L'appareil formidable de l'espionnage allemand m' apparaissait pour la première fois.

€ — Alors, — fis-je, — tout ce que tu nous racontais... c'était des tromperies?... Tout ce que tu me disais... la guerre de 70, tes campagnes... ta blessure au bras ?

€ — J'ai fait la guerre de 70 au 3^ lanciers du grand-duché de Bade, — répliqua Joze. — Il est vrai que j'ai été blessé à l'avant-bras gauche, tout à fait à la fin de la campagne, quand nous poursuivions l'armée de Bourbaki. Seulement, c'est une balle de chassepot qui m'a fracassé le coude.

« — Mais tes papiers, que tu m' a s montrés... ton livret...

a — ■ Si tu connaissais mieux l'histoire de ce temps-là, tu saurais que nous pouvions en ramasser à la pelle, des papiers et des livrets de militaires français, pendant votre retraite de Pontarlier.

a — Tu avais donc l'idée d'espionner,; même pendant que tu te battais ?

€ — Non. On m'a donné ces papiers plus

ii8 l'adjudant benoît

tard, quand je suis entré dans le service de surveillance.

« — Et comment t'appelles-tu ? de ton vrai nom ?

« — Qu'est-ce que ça te fait ?

« Une curiosité plus pressante m'empêcha effectivement d'insister : je ne pus m'empêcher de dire :

« — Mais... Gertrude?...

« — Je t'ai dit que Gertrude ne sait rien. Elle est née vingt-six ans après la guerre ; j'étais Joseph Archer depuis vingt-six ans ; ainsi que sa maman, qui était de la Suisse romande, elle n'a jamais connu que Joze Archer, dont le nom figure authentiquement comme nom de son père sur les registres de l'état civil, à Grabitz, lieu de sa naissance. Allons ! maintenant, je t'ai tout dit. Rentrons à Uffigny. Mais d'abord délie-moi les mains; je t'assure que tu as trop serré les bandes : ça me fait mal.

« Je ne bougeais pas. Je cherchais dans

L ADJUDANT BENOIT IIQ

ma cervelle quelle question je pourrais bien encore lui poser; je ne trouvais rien. Ma pauvre cervelle était vide. Je réussis pourtant à dire :

« — Avant de te délier, je veux que tu me racontes ce que les Allemands méditent du côté de Cissey... Est-ce qu'ils vont venir en force contre nos ouvrages ?

a — Je n'en sais rien.

« — Ne te moque pas de moi : tu sais.

« — Mais non... Mon service, c'est Uffigny, le parc et le château jusqu'à la frontière luxembourgeoise, les bois du Haume. Chacun de nous a son quartier. Les Allemands essayeront-ils de forcer la passe de Cissey ? Probable! Mais, si tu veux mon avis, ils seront à Paris avant d'être à Uffigny.

<r Je ne compris pas, alors, ce qu'il voulait dire : je crus qu'il faisait allusion à la difficulté qu'aurait l'ennemi à prendre Cissey. Maintenant je suis sûr que son idée était tout autre, et qu'il songeait à la marche pro-

120 L ADJUDANT BENOlT

chaine des Boches sur Paris, marche qu'il connaissait, lui, et que nous étions bien loin de prévoir.

« — Délie-moi les mains à présent, — répéta-t-il.

« Il me dit cela avec une tranquillité qui me frappa. J'étais évidemment bien naïf, à côté d'une vieille pratique comme ce Joze Archer (je l'appelle comme cela faute de savoir son vrai nom, mais cela fait mal au cœur de donner à un espion boche le nom d'un pauvre soldat français tué à l'ennemi). Donc, j'étais un enfant, pour la ruse, à côté de lui ; mais il ne se méfia pas assez, et le contraste de son ton d'à présent avec ses larmes de tout à l'heure me choqua. En faisant mine de commencer à le délier, je lui demandai :

« — Il est entendu que nous revenons ensemble à Uffigny.

G — Oui.

« — Que tu as juste la matinée pour préparer ton départ. Ne t'imagine pas que je te

perdrai de vue. Tu me m'échapperas pas une seconde.

« — Compris.

« — Et sitôt que tu auras mangé la soupe de midi nous partirons ensemble, par le parc, pour Gourdenange.

« Il haussa les épaules :

G — Oui, oui, c'est convenu.

a — Tu passeras la frontière devant moi : et si jamais je te revois, je te fais arrêter.

« — Bien sûr... Je ne serai pas assez sot pour revenir, va!... Délie-moi les mains, je te suis.

(( Je vois bien, mon capitaine, que vous êtes en train de vous demander : « Est-ce que cet imbécile de Castain a eu l'imprudence de délier son prisonnier?... » Eh bien, oui, mon capitaine; j'ai été assez sot pour cela. Je me méfiais pourtant; je pensais: « Joze, si ému tout à l'heure à l'idée de se séparer de Gertrude, a maintenant l'air bien tranquille; donc le vieux coquin croit avoir trouvé un

122 L ADJUDANT BENClT

moyen de s'échapper ou de me duper... i» Je pensais cela, mais j'avais de l'amour-propre, et ça me déplaisait de paraître craindre, si peu que ce fût, un homme qui avait quarante ans de plus que moi. Je défis les bandes de drap avec lesquelles je lui avais ligoté les mains ; ma seule précaution fut de fixer un bout de ma ceinture de laine bleue à la boucle de son ceinturon de cuir; j'enroulai l'autre bout à mon poignet, et je dis :

e — En route.

IL se mit en marche sans la moindre résistance et sans protester. Nous reprîmes le chemin par lequel j'étais venu; une clarté morne dessinait déjà nettement la chaussée et les accotements. Joze marchait les 3^eux vers la terre, un peu en avant de moi. Je tenais ferme le bout de la laisse.

« Préoccupé de ce que je vous disais tout à l'heure, que le vieux avait son idée pour me leurrer, je renouai la conversation sur Gertrude.

« — Il faut que nous convenions ensemble, — lui dis-je, — de ce que nous raconterons à la petite. Quand elle ne te verra pas revenir, au bout de deux ou trois jours, elle commencera à s'inquiéter.

« Il parut se réveiller.

« — C'est juste... Eh bien, tu lui diras... (il chercha ou fit semblant de chercher) tu lui diras que je t'ai rencontré par hasard... du côté... du côté de chez M""^ Fulgence... et que je t'ai chargé de lui remettre une lettre. Tu comprends : la lettre, je peux te la donner avant mon départ... J'y écrirai n'importe quoi... que M. le baron Somski, ne pouvant rentrer en France, m'a donné rendez-vous en Luxembourg... que je serai quelque temps sans revenir...

« Son idée ne me parut pas mauvaise, et je recommençai à douter s'il parlait sincèrement ou s'il voulait me tromper. Au fond, j'étais mécontent de moi. Je pensais; « Ton devoir serait de livrer cet espion à tes

chefs, et, si tu ne le fais pas, c'est uniquement parce que tu ne veux pas perdre sa fille... »

« Sous l'empire de cette idée, je lui dis, assez sottement :

« — Est-ce que tu vas continuer ton métier d'espion ?

ff — Non.

€ — Tu dis ça!

€ — Si tu réfléchissais, tu comprendrais que je ne suis bon à rien maintenant. Je suis brûlé ici, et à ceux de là-bas je ne peux même pas raconter comment je me suis laissé prendre : on ne me croirait pas ; ils seraient capables de me fusiller. Ils ne plaisantent pas. Sois donc tranquille. Une fois hors de France, j'enterrerai Joze Archer définitivement. Je tâcherai de passer en Hollande et je gagnerai ma vie comme je pourrai.

€ — Bah! tu dois être riche! Je pense qu'ils te payaient bien?

t — Riche, moi? Tu as bien vu que non.

126 t'ADJUDANT BENOÎT

Du reste, le peu que j'ai de côté, je le laisserai à la maison, pour que la petite ne meure pas de faim.

€ Cela fut prononcé si naturellement, mon capitaine, et d'un ton si sincère, que j'en eus le cœur serré. Je songeai à Gertrude isolée, sans ressources, ou du moins n'ayant pour ressources que les bribes économisées sur les gages de l'espion. Quand elle aurait épuisé ces vilaines réserves, comment lui viendrais-je en aide, moi qui possédais peu d'argent et que la guerre pouvait envoyer brusquement loin d'elle, ou même supprimer? J'en voulus à Joze d'avoir ainsi gâté la vie de cette innocente.

a — Alors, — m'écriai-je, — tu faisais par goût ce métier ignoble... Quel tempérament!

a — Je t'ai déjà dit, — répliqua-t-il assez calme, — que c'est lâche de m'insulter. Mon métier n'est pas ignoble. Je sers l'empereur; je sers mon pays. Si tu rencontrais un

L ADJUDANT BENOlT 127

Français faisant en Allemagne ce que j'ai fait, tu lui tendrais la main, tu l'approuverais.

« Je pensais bien, cette fois encore, qu'il y avait quelque chose à répondre, mais je ne trouvai pas de bonne réponse. Nous continuâmes à cheminer silencieusement. Puis il s'arrêta et me dit :

a — Nous approchons des huttes de charbonniers. Si on te voit me conduire en laisse comme un chien, on se méfiera. Reprends donc ta ceinture et marche tout près de moi. Je ne me sauverai pas.

« Je refusai d'un signe de tête.

€ — Alors, ne passons pas devant les charbonniers. Prenons la traverse qui aboutit près de chez la garde-barrière.

« —Soit!

€ Nous quittâmes la route forestière et nous nous jetâmes à droite, dans des fourrés de jeunes hêtres où des coupes avaient été pratiquées cinq ans auparavant. On avait

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laissé debout à peu près un arbre sur trois ; entre ceux-ci, les taillis avaient repoussé dru, assez haut pour cacher un homme. A présent, c'était le petit matin. Le ciel pâlissait au-dessus de nos têtes ; les oiseaux commençaient à s'appeler d'un arbre à l'autre, sans voler encore ; de frais courants d'air circulaient dans le bois. Je hâtai le pas, voulant rentrer à Uffigny avant le grand jour. Il m'arriva ainsi de précéder Joze Archer, qui, au contraire, s'alourdissait; mais je n'y fis pas attention, préoccupé que j'étais de Gertrude. A mesure que nous approchions d'Uffigny, le parti que j'avais pris me semblait de plus en plus irréalisable et dangereux.

a Comme je réfléchissais, j'eus tout à coup la sensation que ma ceinture n'était plus ten» due. Je me retournai: Archer, qui avait tranquillement décroché sa propre ceinture et me la laissait au bout de la mienne, sauta dans le fourré, aussi leste qu'un jeune homme... J'y sautai après lui; mais, au lieu de

prendre du champ, il s'arrêta presque aussitôt, masqué à demi par un baliveau.

a — Ne fais pas l'idiot, — lui criai-je en m'avançant tranquillement. — Tu ne t'imagines pas sérieusement que tu vas m'échapper.

« Comme je disais cela, je vis une petite lueur à la hauteur de mes yeux: un bruit, pas plus fort qu'un coup de fouet, claqua. Déjà j'étais sur lui, je lui avais pris la main qui tenait un revolver américain ; mais je ne pus pas l'empêcher de tirer un second coup qui me rata encore ; mes cheveux seuls furent un peu brûlés vers la tempe gauche. Nous roulâmes par terre ensemble, dans le fourré, écrasant les menus rameaux et les feuilles mortes. Archer se débattait comme un furieux, il essayait de mordre ma main gauche, qui lui tenait le poignet, tandis que ma main droite s'efforçait de dégrafer ses doigts, crispés sur l'arme. Ce furent de ces minutes où on n'est plus des hommes, ni l'un ni l'autre: on cherche à se détruire, comme des

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bêtes, on se dévorerait si on pouvait. Une troisième balle partit encore, en Tair, et se logea dans les arbres ; mais sa main devenait molle, je lui arrachai le revolver. Alors il me mordit le gras de la main gauche, si cruellement que je poussai un cri étou.^'é ; le sang me remonta aux tempes, je ne fus plus moi un instant, je ne fus plus qu^una brute exaspérée: je lui écrasai la poitrine de mon genou et je lui tirai à bout portan: tout ce qui restait de balles dans le revolver. Aussitôt il s'abattit sur le dos, tout raide, calmé.

« Et moi aussi, mon capitaine, au même instant je redevins calme. Pourtant je me rendais compte que je venais d'accomplir quelque chose de terrible, quelque chose que j'avais eu le droit de faire, qui ne me laissait pas de remords, mais qui était pour moi, le meurtrier, plus affreux peut-être que pour le mort. L'espion gisait, inerte, châtié; c'était juste, d'autant plus que je n'avais pas voulu sa mort et qu'il m'avait, pour ainsi dire, con*

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traint à le tuer. Non : je n'eus pas de fausse sensiblerie; je ne regrettai rien. Peut-être la raison lointaine de mon calme fut-elle celleci : a Pour Gertrude elle-même, mieux vaut qu'il soit mort... » Mais, précisément pour Gertrude, il fallait que le véritable métier de Joze Archer ne fût pas connu.

« Il avait saigné fort peu. Un petit filet rouge, qui déjà se coagulait, coulait sous la paupière droite. Je tâtai les poches de la vareuse : il y avait un portefeuille dans la poche intérieure. Je le tirai. C'était un vieux portefeuille jaune, sali, poli et comme ciré par l'usage; il contenait, outre un billet de cinquante francs et quelques factures, le précieux état civil du vrai Joze Archer, une lettre en allemand, insignifiante en apparence, mais dont je compris aussitôt l'origine (il y était question d' « usine » et de a massifs de fleurs » — je devinais aisément, par le reste du texte, que l'usine, c'était le fort de Cissey, et que les massifs c'étaient les batteries). Il y avait

i32 l'adjudant benoît

aussi un billet en français, au crayon, d'une mauvaise écriture un peu enfantine : « Je t'attendrai la nuit de lundi. Hans est absent. Viens droit à la chambre en passant par le cellier qui sera ouvert. Herta. »

Herta ? Je me remémorai les propos des deux Boches ; tout s'éclaira pour moi. Hans était le nom du fermier de Gourdenange. Herta, sans nul doute, était sa femme. Herta était la maîtresse de Joze et sûrement elle espionnait pour lui. Ainsi ce vieux avait une jeune maîtresse. On m'avait dit (je m'en souvins alors) que cette M"* Hans portait beaucoup de bijoux et était coquettement habillée... Était-ce par amour de l'empereur et de l'empire, ou seulement pour subvenir à ses goûts de don Juan villageois, que le vieil amant de M""' Hans espionnait ?

a Je replaçai le portefeuille dans la poche du mort, sauf les papiers du vrai Joze Archer, le billet doux de M"' Hans et la lettre des deux Boches. Je disposai le revolver à

l'adjudant benoît i33

portée de la main droite : mais je répugnai à figurer une mise en scène quelconque de suicide. Avec une insensibilité qui m'étonna, j'abandonnai ce cadavre sur le sol tel qu'il se trouvait, et, pour m'en revenir, la seule précaution que j'observai fut de suivre les mêmes foulages qu'avaient marqués nos pas dans le taillis en quittant la traverse. Comme j'allais atteindre cette traverse, une voiture de charbonnier passa, attelée d'un âne et conduite par un vieux somnolant. J'attendis qu'elle eût disparu au prochain coude ; puis je regagnai tout simplement la grande route forestière que nous avions quittée une demi-heure plus tôt, Joze Archer et moi, pour éviter le groupe des charbonniers.

« J'entrevoyais les premières huttes à travers les arbres quand je fus rejoint par un homme qui hâtait le pas. C'était le valet du maire, un nommé Ronjery. Il me dit : « Voilà longtemps que je vous vois devant moi, depuis le saillant de Cissey. Probable que vous venez

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du fort ?» Il se trompait certainement ; c'était quelque autre piéton qu'il avait aperçu de loin : puis, sans doute, celui-là avait viré dans un chemin transversal ; moi, un peu plus loin, j'avais débouché sur la route, et Ronjery nous avait confondus. Instinctivement, je profitai de l'alibi. « Je n'ai pas poussé jusqu'au fort, répondis-je, mais j'ai été regarder, des coteaux d'en face, mon ancien cantonnement ; j 'aime bien à me promener en forêt au petit jour. » Nous parlâmes alors de la guerre. Il revenait du canton voisin, du village de Cissey, où il était allé la veille pour tâcher de récupérer une créance que le maire d'Uffigny avait sur un négociant. A ce qu'il me dit, on commençait à ressentir de l'inquiétude sur les affaires militaires. On disait que les nôtres avaient subi une grosse défaite en Lorraine et que, de plus, les choses avaient l'air de mal tourner pour nous en Belgique... Nous rentrâmes ensemble à Uffigny, vers cinq heures et demie du matin. Nous nous

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séparâmes devant le pavillon où j'avais mon bureau. Je courus m'enfermer dans ma chambre ; je brûlai les papiers du mort. Je détruisais ainsi les pièces qui pouvaient me justifier, si l'on établissait un jour que c'était moi le meurtrier. Mais j'aimais mieux risquer cela et effacer les dernières traces du métier qu'avait exercé le père de Gertrude.

« Quand toutes ces saletés furent réduites en cendre et en fumée, je méditai sur ce que j'allais faire. Il est certainement bizarre, mon capitaine, que j'aie pu, en de tels moments, réfléchir de sang-froid, à tête reposée. J'en suis moi-même étonné quand je me le remémore. Mais je suis bien obligé de raconter les choses comme elles se sont passées. Donc, je réfléchis avec beaucoup de calme... Je prévoyais qu'à moins d'un hasard fort improbable il faudrait plusieurs jours pour qu'on découvrît le corps de l'espion. D'autre part, son absence durant quarante-huit heures ou même le double n'éveillerait ni les soupçons

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des habitants ni l'inquiétude de la petite. On penserait : Archer est en tournée dans les fermes, et nul ne ferait d'enquête. Le temps ne me manquait donc pas pour parer aux effets delà disparition. Il faudrait pourtant y parer. Comment ?

« Que le père de Gertrude n'existât plus, je persistais à juger que cela valait mieux pour Gertrude : mais Gertrude adorait son père, qu'elle croyait un honnête homme, et qui toujours s'était montré bon pour elle. En outre, l'espion était le gagne-pain de la jeune fille, et, d'après ce qu'il m'avait dit, il la laissait sans ressources, ayant probablement dévoré en paillardises l'argent que les Boches lui versaient. Ma tâche consistait donc à la consoler et à la faire vivre. Pour cela, je n'avais qu'un moyen pratique: lui promettre le mariage. La guerre ne durerait pas toujours; aussitôt la paix signée, je renoncerais au métier militaire, qui me plaisait, mais qui ne nous aurait pas nourris tous les deux. Je ne serais pas

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embarrassé, avec l'éducation que mon père m'avait donnée, pour gagner le pain du ménage !

a Je vous dis tout cela comme je l'ai rêvé alors, mon capitaine, et je pressens, je lis dans vos yeux votre surprise... j'ai bien peur d'être en train de perdre votre sympathie. Vous pensez : a Comment. . . il venait de tuer le père, et il trouvait naturel d'épouser la fille?... » Je pourrais vous répondre, pour me défendre, que j'ai vu au théâtre une pièce classique très célèbre qui précisément aboutit à cette solution ; le public n'y voit pas d'invraisemblance et n'en éprouve pas de scandale. Mais, en vérité, tandis que je ruminais les choses dans ma petite chambre d'Uffigny, je ne songeais guère aux héros de Corneille. Mon état d'esprit était exactement ceci : aucun remords — aucun — d'avoir supprimé l'espion ; l'homme que j'avais tué n'était pas le Joze Archer que j'avais cru connaître... Alors ? — En plus, le sentiment de n'avoir fait

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aucun tort à Gertrude, au contraire; une joie à l'idée qu'à l'avenir c'est moi qui lui gagnerais son pain. Et, couvrant tout cela ou plutôt emportant tout cela comme en un tourbillon, le désir de la revoir, de la serrer dans mes bras, de lui dire que je l'aimais, que je serais son mari, qu'elle pouvait compter sur moi. Cette absence de remords, cette joie, ce désir, était-ce l'état d'un homme équilibré ? Etais-je en possession de moi-même ? Non certes. Une preuve, c'est que n'ayant pas fermé l'œil de la nuit, — et je vous ai dit dans quelle tension de toutes mes forces j'avais passé cette nuit ! — je ne ressentais pas la moindre .envie de dormir, ni même la plus légère fatigue. Et non seulement j'avais tout mon sangfroid, mais je ne souffrais d'aucune inquiétude. Il me paraissait naturel que tout s'arrangeât par la suite. Vraiment, je rêvais éveillé, et, comme on dit, je « n'y étais plus ». Dame! mon capitaine, j'avais tué un homme, et pas sur le champ de bataille ni dans la tranchée :

L* ADJUDANT BENOÎT i3g

face à face avec lui, sans témoin, et contraint de m'en cacher comme si j'avais été un assassin ordinaire. C'était sans doute ce secret-là, trop lourd pour moi, qui me jetait hors de mon caractère.

Ayant ainsi arrêté ma conduite, je me rendis au poste téléphonique. J'appelai Cissey et le lieutenant Rabot. Je lui dis (obligé de déformer la vérité, et ce fut un premier châtiment) que j'avais surpris un « sans-fil » allemand : l'ennemi devait connaître l'installation dont lui, lieutenant Rabot, m'avait parlé la veille; qu'on se méfiât! Il me répondit : t Ne t'inquiète pas; on nous a déjà avertis; les changements utiles sont faits. » Comme j'insistais, il m'envoya promener : « Fiche-nous la paix : je te dis qu'on est averti. » Et il coupa la conversation.

Moi, je respirai plus à l'aise.

JE n'eus pas la patience d'attendre plus tard que sept heures du matin pour revoir Gertrude : aussitôt après mon entretien avec le lieutenant Rabot, je courus au pavillon. Gertrude, vêtue par-dessus son corsage et ses jupons d'un grand sarrau bleu et blanc, s'occupait avec sa jeune servante à nettoyer les vitres du rez-de-chaussée. Elle quitta l'ouvrage dès qu'elle me vit et courut à ma rencontre sans chercher à cacher sa surprise et son plaisir : c'est que je uè

venais guère souvent la voir de si bonne heure. Dans cette gaine d'étoffe légère, tachée d'eau et de mousse de savon, elle me parut plus mignonne encore que de coutume, et surtout plus proche de moi ; je crois que, si la servante ne s'était pas trouvée là à nous dévisager, j'aurais pris dans mes bras ma chère petite fiancée et je l'aurais pressée ardemment contre mon coeur. Oui, elle était mienne désormais, l'espion mort; ce meurtre, loin de nous séparer, nous rapprochait... Elle ne me parla qu'incidemment de son père, disant qu'il s'était absenté la veille et qu'il ne rentrerait sûrement pas pour déjeuner; elle insista pour que je vinsse déjeuner au pavillon, le tête-à-tête avec Rimsbach lui étant, me dit-elle, insupportable. Je promis. Au moment où je la quittais, elle me tendit sa main, encore un peu rouge et mouillée, et, quand nos doigts furent mêlés, il nous sembla que nous ne pouvions plus les disjoindre. Rimsbach passa la grille du parc

à ce moment ; en nous voyant, il affecta de ricaner, mais ça m'était bien égal à présent ! Je n'en voulais plus à Rimsbach ; ou n'en veut pas à quelqu'un d'être stupide, et je me trouvais un peu coupable vis-à-vis de lui, puisque je l'avais indûment suspecté d'espionnage.

« A midi, je partageai selon ma promesse le déjeuner du pavillon : mais je ne pus rester tout à fait jusqu'à la fin; mon cycliste vint en hâte, avant la demie de midi, me prévenir que j'étais nécessaire au bureau pour recueillir des « sans -fil » allemands qui semblaient graves. Je le suivis ; je pris moimême les écouteurs ; mon brigadier savait l'allemand, mais pas assez pour être sûr de ne rien perdre d'une dépêche boche lancée au vol... Toute l'après-midi, ce fut une vibration incessante de messages, des français et des allemands, tantôt en clair, tantôt en chiffré. Les messages boches, issus de Neuhein, annonçaient des victoires formidables.

tant vers les Vosges que sur la Meuse belge, avec des chiffres de prisonniers et de matériel capturé tellement énormes que leur invraisemblance me rassurait. Les Français, à travers des réticences, laissaient comprendre que nous étions aux prises avec de grosses difficultés, soit du côté lorrain, soit vers le nord. Une dépêche chiffrée fut transmise du grand quartier général au fort de Cissey ; on craignait que la position ne fût déjà menacée. Cissey répondit qu'il était bien tranquille, qu'il n'entendait même pas le canon et que, d'ailleurs, on était prêt à recevoir l'ennemi... Ainsi passa la journée; je n'eus même pas le temps de songer à souper. Vers huit heures, tout se calma comme par enchantement. Je mangeai hâtivement dans ma cabine, à même sur la table d'écoute. Ma tête bourdonnait de tout ce que mes pauvres oreilles avaient guetté et recueilli durant l'après-midi; j'étais bouleversé par le pressentiment d'une débâcle française; mais le

miracle de ma force persistait, et je ne souffrais d'aucune fatigue. Je laissai les écouteurs à mon brigadier en lui disant que j'allais passer un moment au pavillon de Joze Archer, qu'on m'y fît chercher par le planton si les Boches lançaient de nouveaux messages.

Comme j'arrivais au parc, la nuit tombait: c'était l'heure où Rimsbach faisait habituellement sa ronde et vérifiait le fonctionnement des ampoules électriques. Je m'arrêtai à la grille pour surveiller la façade. Au bout d'un moment, je vis, en effet, les lumières s'allumer et s'éteindre successivement derrière les Persiennes du rez-de-chaussée, puis du premier : mais le manchot, par paresse ou parce qu'il avait hâte de courir à ses bonnes fortunes, ne poussa même pas jusqu'au second. A plus forte raison la tourelle demeura dans l'obscurité. J'eus ainsi la confirmation de ce que m'avait avoué Joze : c'était lui, et lui seul, qui manœuvrait les signaux lumineux... Continuant de guetter, j'aperçus mon Rims-

bach qui sortait du château et s'évadait du parc par la porte latérale. Alors seulement je gagnai le pavillon.

a Huit heures venaient de sonner à l'horloge de la mairie. Il faisait presque nuit. Je distinguai pourtant la silhouette de Gertrude, qui m'attendait sur le banc : elle s'élança vers moi.

« — J'étais inquiète, — me dit-elle... — Si longtemps sans vous voir! J'ai fini par envoyer la petite à votre bureau, vers six heures et demie. Elle vous a aperçu par la fenêtre, en train de télégraphier... Alors j'ai été un peu plus calme... Est-ce vrai qu'il 3' a de mauvaises nouvelles?... Le bruit court, dans le village, qu'on a revu les uhlans à trois kilomètres d'ici, au Pré-des-Moines.

« Je la rassurai de mon mieux, sans avoir trop de confiance moi-même.

a — C'est que, — reprit-elle, — papa n'est pas rentré, et il ne m'a rien fait remettre... Pourvu qu'il ne tombe pas dans quelque pa-

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trouille ennemie. Il les exècre tant qu'il ne résistera pas à leur envoyer une balle de son revolver.

« Cette phrase de Gertrude me fit du bien. Je n'avais pas le moindre doute : elle avait ignoré le vrai métier de son père ; mais la crapulerie de père mentant à sa fille sans relâche, sans un instant de défaillance ou d'oubli, me dégoûta davantage et me confirma dans mon sentiment : a J'ai bien fait de le supprimer, j'ai bien fait, même pour elle. » Je dis à Gertrude (ce qui était vrai) que les dépêches de la journée étaient confuses, et qu'au surplus l'apparition d'une patrouille ennemie n'avait rien de particulièrement inquiétant dans une région frontière. Elle parut plus calme ; cependant, elle s'accrochait à mon bras avec une sorte de peur nerveuse, et elle répétait :

a ' — Je suis si contente que vous soyez là, Benoît : je mourais d'angoisse. Ne me quittez pas, je vous en prie.

« Jamais auparavant, même dans les moments où nous nous étions sentis le plus unis, je ne l'avais vue en pareil état.

€ — Je ne suis pas près de vous quitter, — lui dis-je en essayant de plaisanter, — puisque j'arrive à l'instant.

« — Mais si l'on vient vous chercher comme ce matin ?

a — Eh bien ! j'irai. . . mais je vous promets de revenir aussitôt.

€ — Même en pleine nuit ?

« — Même en pleine nuit... Seulement, alors, vous dormirez.

€ — Oh ! non... je ne pourrai pas fermer l'œil cette nuit, et je crois même que je ne me coucherai pas.

« Tout en parlant ainsi, nous marchions côte à côte; Gertrude gardait ses mains jointes autour de mon bras et toujours se serrait étroitement contre moi. Nous nous étions peu à peu écartés de son logis ; nous suivions une allée qui, laissant à sa gauche les

bâtiments du château, s'enfonçait sous de belles futaies de sapins, de hêtres et d'érables, précisément la route par où, le premier du mois, les uhlans avertis par Joze avaient débouché. Jamais auparavant, même la veille, nous n'aurions osé nous aventurer ainsi à l'écart : il fallait cette soirée fiévreuse, claire et pourtant comme électrisée d'orage, avec son ciel découvert où pourtant les étoiles brillaient peu, avec cette extrême immobilité de la nature s'opposant à l'agitation croissante qui nous venait du village. Tout dormirait cette nuit, semblait-il, excepté les hommes. La menace de l'envahisseur se précisait ; on le devinait proche sans savoir encore où il était; la vie, les biens de tous, en cette région d'extrême frontière, devenaient subitement quelque chose d'incertain, et dont la valeur, tout d'un coup, s'amoindrissait jusqu'à paraître infime. Comment vous exprimer cela, mon capitaine ? Les règles ordinaires, les convenances imposées par l'opinion

semblaient suspendues ; on ne songeait plus au « qu'en dira-t-on », mais seulement à l'essentiel des choses. La veille, Gertrude et moi, nous rougissions encore rien qu'à sentir nos mains s'effleurer : ce soir, nous nous serrions l'un contre l'autre comme des fiancés. La conscience d'être tout l'un pour l'autre dans un moment où nul ne comptait pour personne, sinon les êtres vraiment chers, vraiment indispensables, nous affranchissait de notre timidité et de nos scrupules... Cependant le souci du devoir militaire survivait à cette absorption de moi par Gertrude. Je songeai à ne pas trop m'écarter du pavillon, afin d'entendre le cycliste tirer la cloche s'il venait me chercher. Nous nous arrêtâmes quelques pas au delà de l'entrée des futaies, assis sur un banc au bord de l'allée, dans une obscurité presque absolue. A peines fûmesnous ainsi l'un à côté de l'autre, que Gertrude se nicha contre moi comme une enfant prise de peur se niche contre sa mère. Moi je

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l'enlaçais faiblement, timidement encore, par méfiance de moi-même ; comme elle, plus qu'elle, je frémissais du besoin de l'appuyer sur mon cœur, de la respirer, de goûter à sa bouche et à tout son corps palpitant, de fondre ma vie dans sa vie ; comme à elle, un instinct me disait que l'heure nous était mesurée, que la destinée, en nous donnant l'un à l'autre, menaçait de nous séparer ensuite pour toujours. Mais elle était l'innocence même, tandis que moi je savais qu'on n'étreint pas impunément, dans la solitude, une jeune fille que l'on aime, et qu'il n'est pas de scrupules ni de prudence qui tiennent contre le feu de l'amour; l'homme le plus fort est alors vaincu comme le plus faible. Le front de celle que je considérais comme ma fiancée, à qui j'étais résolu à consacrer tou*e ma vie, le front de Gertrude s'appuyait dans le creux de mon épaule; je sentais la palpitation de ses paupières, son souffle; mes lèvres étaient plongées dans le bouquet doré de ses

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cheveux : cette innocente eût voulu m'affoler qu'elle ne s'y fût pas prise autrement... En même temps elle murmurait : « J'ai de Fangoisse, mon ami... Oh! j'ai tant d'angoisse !... Qu'est-ce qui va nous arriver?... » Comment ne pas l'étreindre à mon tour ? Comment ne pas l'a couvrir de caresses, comment ne pas baiser ses yeux, son front, ses joues, ses lèvres qui cherchaient les miennes ? Comment ne pas tout oublier quand ce qu'on aime, ce qu'on désire de tout son cœur et de tout son corps s'ofîre ainsi ingénument ?...

Benoît se tut pendant quelques instants : et je compris bien qu'il ne se complaisait pas à évoquer des souvenirs, mais plutôt cherchait, avec cette sincérité appliquée qui le rendait si attachant, à trouver des mots pour exprimer une idée qui lui tenait au cœur. Sans doute il crut en avoir atteint l'expression, car il se remit à parler, mais cette fois presque à voix basse :

— Je ne crois pas, mon capitaine, être

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de ces gens de qui l'on peut dire qu'ils n'ont pas de « sens moral » . Et pourtant, deux fois dans le cours de ces terribles vingt-quatre heures, il m'arriva de transgresser les lois les plus impérieuses, les plus solennelles de la morale courante, que je respecte sincèrement pourtant, par instinct et par éducation autant que par raison. Et je n'en conçus aucun remords sur le moment. Aujourd'hui, non seulement je ne pense pas de même, mais il me semble que c'est un autre que moi qui a accompli ce que j'ai accompli durant ces heures-là. Je juge cet autre moi-même avec autant de sévérité que vous pouvez le juger. Et que j'aie été cet homme-là, fût-ce pour quelques heures, je ne puis (comme je vous le disais) me l'expliquer que si je fusse sorti de mon propre caractère par l'imprévu et l'énormité des événements. J'ai, par égard pour une femme, transigé avec mon strict devoir militaire, qui était de livrer à mes chefs un espion, père de cette femme. Puis j'ai de-

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mandé le suprême bonheur de la vie à un être dont j'avais détruit le père, l'unique appui, quelques heures auparavant. J'ai fait cela, moi, Benoît Castain, qui ai pourtant le sentiment d'être un honnête garçon, ou du moins un homme comme tout le monde. Je n'ai pas senti que ce qui était déjà une grave faute envers Gertrude, si le père de Gertrude avait vécu, devenait une sorte de forfait puisque ce père gisait, tué par moi, dans les bois du Haume... Je ne l'ai pas senti alors, mais je vous jure que je l'ai compris depuis... Et malgré tout ce que j'ai déjà subi de châtiment pour ce que j'ai fait là, je sais que je n'ai pas expié encore, et vous me croirez, n'est-ce pas, mon capitaine, si je vous confesse que je ne suis pas rassasié d'expiation... Pardonnez-moi... je n'ai plus de force pour continuer aujourd'hui... pardonnezmoi...

Aucune larme ne vint aux yeux de Benoît Castain pendant qu'il me parlait ainsi, mais

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son visage parut bouleversé par une convulsion intérieure. Use tut; je ne rompis pas le silence ; quelle parole n'eût été vaine en un moment pareil? Cependant, je ne le quittai pas aussitôt ; je demeurai assis auprès de lui. La cendre du soir attristait encore les tristes jardinets que regardait la fenêtre; un réverbère allumé dans la rue, à peu de distance, et que nous n'apercevions pas, envoyait un reflet blanchâtre dans la chambre. Quelques minutes coulèrent ensuite; puis, je me levai; j'allai lui prendre la main et la serrer ; ses doigts étaient fiévreux.

— Au revoir, — lui dis-je. — Ecrivezmoi quand vous voudrez que je revienne.

Il fit un signe de tête affirmatif sans proférer un seul mot. Mais, comme j'atteignais la porte, le sentiment ou l'habitude militaires le ressaisirent : il se redressa debout, la paume de la main droite ouverte à la hauteur des yeux.

PRÈS ce mélancolique dimanche de novembre où Benoît, dans sa cellule d'hôpital, commença de me raconter le drame de sa vie sans trouver assez de force pour aller jusqu'au bout, je dus m'absenter quelque temps du camp retranché de Paris, en tournée d'inspection sur le front d'Argonne. La citation qui concernait l'adjudant fut publiée dans les journaux à cette époque, et j'eus occasion de la lire. Elle était belle : Œ ... Blessé une première fois le jour même

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delà mobilisation, en contribuant à chasser du territoire une patrouille ennemie... a reçu deux autres blessures le 12 septembre, à..., au moment où, sous un feu violent, il faisait déplacer la pièce dont il était le chef, encourageant ses hommes et leur donnant l'exemple d'un mépris absolu du danger... » Revenu dans mon cantonnement habituel, j'hésitais à me rendre à Versailles, à me faire ouvrir de nouveau la chambre 21. Non provoquée, ma visite ne paraîtrait-elle pas signifier : « Je suis curieux de connaître la fin... » ? J'étais dans cette perplexité quand un planton m'apporta le billet suivant, auquel s'adjoignait un manuscrit.

[Versailles. Hôpital auxiliaire N' i5.

3 décembre.

€ Mon capitaine, « Je vous remercie de tout mon cœur. Comme vous me l'aviez fait pressentir, vos

démarches ont abouti. Je repars pour les armées. Un ordre officiel me dirige sur mon dépôt, afin d'être habillé et immédiatement envoyé à la lo® batterie du 5^ R. A. L-, à Beauséjour... Enfin, je vais revivre! Vous ne pouvez pas vous imaginer le bien que vous m'avez fait; je me consumais ici. Mon seul regret est que je ne vous reverrai pas avant de partir. Combien j'aurais souhaité vous dire merci face à face ! Je ne pourrai pas non plus vous confesser de vive voix la fin de ma misérable histoire, interrompue l'autre jour par une émotion dont je ne fus pas maître. A la vérité, je serais aujourd'hui pareillement incapable de l'achever. Mais je vous la dois. J'ai donc pris le parti de l'écrire pour vous. C'est le manuscrit joint à ma lettre. Il contient en outre une requête que je vous adresse, et que je n'aurais probablement pas osé davantage formuler en votre présence.

« Je vous prie, mon capitaine, de bien

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vouloir agréer le témoignage de ma respectueuse reconnaissance et de mes sentiments très dévoués.

« Castain Benoît, iK Adjudant à la lo' B^* du 5^ R. A. Z. »

Je donne ici, tel que, le manuscrit de l'adjudant. Comme je l'avais déjà observé, sa timidité naturelle ne l'entravant plus lorsqu'il écrivait, cette fin du récit est infiniment mieux ordonnée et plus complète, et la façon de retracer le décor des choses et les sentiments des âmes y dénote parfois un certain don d'écrire.

« Je vous ai dit, mon capitaine, dans quel singulier état j'ai vécu la période de ma vie que je vous racontais l'autre jour : hors de

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mon tempérament et de mon caractère habituels, bref, hors de moi. Je me souviens que je vous ai donné cette preuve : durant près de trente heures, — la nuit où périt Joze Archer, le lendemain et la plus grande partie de la nuit suivante, — je mangeai à peine et je ne dormis pas, sans pour cela cesser de me sentir plein de lucidité et de vigueur.

« La deuxième nuit, vous avez compris déjà comment elle s'acheva. Avec Gertrude je quittai le parc, à quelle heure, je ne sais plus, mais assez tard; avec elle je regagnai furtivement non pas mon pavillon, mais le sien. Il n'y eut plus pour moi de passé ni d'avenir, d'hier ni de lendemain : et, dans le présent, tout s'anéantit, sauf celle que j'aimais et qui ne songea même pas à se disputer à moi. L'intensité de notre bonheur s'accrut certainement de ce que, tout en nous aimant depuis plusieurs mois, nous avions gardé l'un vis-à-vis de l'autre une attitude si discrète, ne nous permettant même pas la caresse la

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plus innocente. Enfin... que vous dire? je ne vous ai pas caché que j'étais avide d'expier : mais nulle expiation, je le sais, n'équivaudrait à cette nuit.

« L'ombre était complète encore quand je m'endormis enfin, aux côtés de celle que je considérais comme ma femme. Mon sommeil fut une chute dans le néant : la nature prenait sa revanche. J'ai su, depuis, que vers cinq heures du matin on avait frappé à la porte et aux volets du pavillon ; ne m'ayant pas trouvé dans ma chambre de l'autre bâtiment, mon brigadier osa cette démarche, vu la gravité des nouvelles. Ni Gertrude ni moi n'entendîmes rien; le même rêve s'était appesanti sur nous. Le brigadier n'insista pas, et retourna à son téléphone. Les nouvelles qu'il n'avait pas pu me faire connaître, vous les savez : toutes les forces françaises engagées en Lorraine battaient précipitamment en retraite, par suite de l'échec de nos avantgardes à Morhange. D'importants groupes

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ennemis approchaient du fort de Cissey, sans qu'aucun élément mobile pût leur être efficacement opposé. Mais Cissey était le fort ultra-moderne, le plus récemment construit et le plus puissamment armé. Une pareille barrière ne tomberait pas de sitôt, — pensait-on, — et, tandis qu'elle résisterait, un regroupement de nos unités, en arrière, barrerait la route à l'envahisseur.

« Voilà ce que j'appris, quand, arrivant à mon poste à huit heures du matin, plein de confusion et ne cherchant même pas à expliquer mon retard, je reçus le rapport du brigadier Legrand.

« — Êtes-vous souffrant, maréchal des logis? — me demanda celui-ci comme je restais debout en face de lui sans rien répondre.

« Je jetai un coup d'oeil sur la glac« qui surmontait la cheminée du bureau, et je fus frappé à mon tour du bouleversement de mes traits. Dès mon réveil, qui s'était fait subite-

i62 l'adjudant benoît

ment vers sept heures et demie, au grand jour, j'avais senti que c'en était fini pour moi de l'étrange surexcitation où je vivais depuis tant d'heures : je me réveillais désespéré, conscient de ma situation inextricable et de l'incohérence coupable de mes actes, convaincu déjà, comme je n'ai pas cessé de l'être depuis, qu'on ne saurait plus respirer en paix quand on a « cela » dans son passé. Gertrude, elle, dormait encore, dans le désordre juvénile de sa nuit de noces... Un sanglot affreux m'avait crispé la gorge et j'avais détourné les yeux : entre ce spectacle adorable et moi s'interposait Joze Archer abattu dans les broussailles, le sang filtrant sur sa tempe... Sans la réveiller, je m'étais enfui de la maison... Par chance, nul ne m'avait vu en sortir, mêmerpas la petite servante*

« Je dis au brigadier que j'avais mal dormi ; je mangeai avidement quelques bouchées de pain boulot, car la faim me tirail-

l'adjudant benoît i63

lait l'estomac . Puis je sonnai Cissey pour avoir des nouvelles. Le camarade qui était au bout du fil me répondit :

« — Ca va (r barder » : le canon du fort tonnera avant la fin de la journée ; mais ne te bile pas : ici, on est paré...

« Comme je raccrochais le récepteur, le brigadier me toucha l'épaule :

« — Est-ce que vous entendez, maréchal des logis ?

« Je prêtai l'oreille : toutes les demi-minutes, à peu près, un claquement sourd se percevait, non pas exactement dans la direction du fort de Cissey, mais sensiblement plus vers le sud-ouest. C'était la bataille qui se livrait entre les Allemands et nos forces ramenées de Lorraine. Au bout de trois quarts d'heure, comme ce bruit énervant n'arrêtait pas, sans se rapprocher ni s'éloigner, je sonnai Cissey derechef; peut-être savaient-ils, eux, quelque chose de nouveau. Mais cette fois Cissey ne répondit pas... Je

resonnai : rien. Mon brigadier essaya à son tour, car j'étais si désemparé que je me méfiais du témoignage de mes oreilles.

« — Coupé, maréchal des logis, — fit-il en déposant l'écouteur. — Alors, quoi faire?...

« Tout cela sentait l'approche de la bataille et j'avoue que j'en étais bien aise : le souci de mes responsabilités m'empêchait de me replier sur moi-même. Comme le brigadier, je me disais : « Quoi faire?... » La décision n'était pas commode. Avec mes six hommes, brigadier compris, et le garde champêtre, je constituais toute la force armée d'Uffigny. Seule liaison possible, le poste de mitrailleuses du Haume, distant de quatre kilomètres. Là, une section, vingt-cinq hommes, commandés par un sous-lieutenant de réserve... En arrière, rien jusqu'à Vincourt et Montguyon. Je téléphonai à Vincourt : ligne coupée. De Montguyon, j'appris qu'on se repliait vers le sud, par précaution.

i^'adjudant benoît i65

bien qu'il n'y eût pas de pression ennemie pour le moment. Je demandai des ordres à un chef de bataillon d'infanterie qui commandait la place : il me répondit que je dépendais de Cissey, et non de lui, ce qui était vrai.

« — Mais, mon commandant, — insistai-je, — vous pouvez toujours me dire votre avis?

« — Ma foi, — répondit-il, — à votre place, je tâcherais de rétablir à tout prix mes communications avec Cissey, par fil, par cycliste, n'importe comment... Si vous ne réussissez pas... attendez les événements, et, si les choses tournent mal, repliezvous sur Montguyon ; la division Oringis y est cantonnée. Mais vous n'en êtes pas là. Cissey est un dur morceau que les Boches ne croqueront pas si vite... Allons! bonne chance...

« Moi aussi je pensais, et c'était l'avis de tous les gens de métier, que Cissey était imprenable. Le danger était qu'il fût masqué, comme Liège l'avait été au début de la cam-

pagne, et débordé par des forces surabondantes. Je réunis mes six lascars : je vérifiai leur armement et leur équipement ; bien loin d'annoncer une retraite, je leur dis que ça pouvait chauffer d'un moment à l'autre vers Cissey, que peut-être on aurait besoin de nous là-bas.

« Sur ces entrefaites le maire entra dans mon bureau et voulut me parler seul à seul. Il était bouleversé. La population de deux villages voisins, Gagny et Horlonge, avait déjà déguerpi sur Vincourt et Verdun. Tout le nord de la France était envahi : des bruits circulaient d'atrocités commises par l'envahisseur. Notre petit coin, entre Uffigny et Cissey, semblait épargné, comme un îlot qui dépasserait le niveau de l'inondation; sans doute le voisinage du fort nous protégeait. Mais déjà le canon ne tonnait plus seulement au sud-ouest, où les coups sourds ne cessaieht pas ; à d'assez longs intervalles, vers le nordest, on percevait une autre canonnade. Des

paysans d'Uffigny chargeaient leurs meubles sur des voitures et, emmenant le plus qu'ils pouvaient de leur bétail, prenaient la route de Vincourt. Le maire me demanda si j'avais des renseignements et des ordres. Je ne pus que lui répéter la communication du commandant de Montguyon. Et je conclus en lui disant : « Laissez partir ceux qui veulent « partir ; ils ne serviraient à rien si on attaque « Ufngny. » Il me quitta là-dessus ; je compris bien qu'il allait conseiller à tout le monde de quitter la place. C'était bien ce que je préférais. Le civil, en pays envahi, rien n'est plus encombrant. Quant à mes six hommes, eux ne m'embarrasseraient pas. On vendrait cher sa peau ou bien on se tirerait d'affaire, quitte à retrouver les Boches le lendemain sur un terrain meilleur. Pour ne pas perdre de temps, le mieux me semblait être de laisser le brigadier à la garde des appareils qui ne servaient plus à grand'chose, les communications étant provisoirement coupées, et de patrouiller jus-

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qu'à la batterie des mitrailleuses. De cette façon je reconnaîtrais les abords d'Uffigny et je me mettrais à la disposition du commandement.

€ Oui... Mais Gertrude?... Que faire pour elle? Que faire d'elle? Je m'étais déjà suffisamment ressaisi, mon capitaine, pour que l'idée ne me vînt pas un moment de sacrifier mon devoir et mes hommes à la femme que j'aimais. Cependant, un autre devoir était impérieux aussi : la sauvegarder, elle. Et puis, dans la douleur, leremords et l'angoisse, est-ce que je ne l'aimais pas par-dessus tout? Pendant que les cinq canonniers qui devaient patrouiller avec moi s'équipaient et mangeaient un morceau, je courus jusqu'au pavillon. Gertrude m'accueillit comme une femme accueille son mari ; devant la petite servante elle jeta ses bras autour de mon cou et me donna un baiser : cette très honnête fille aurait eu honte de dissimuler... Nous rentrâmes chez elle ; je lui expliquai la situation ;

je lui dis qu'on évacuait le village et que moimême je devais me porter en avant pour tâcher de rallier une unité plus forte. Je lui conseillai de ramasser ce qu'elle avait de précieux et de s'en aller avec des gens honorables du village, dans la charrette fourragère qu'elle conduisait elle-même chaque semaine au marché.

« — J'ai encore trois cents francs chez moi, — ajoutai-je, — je te les confierai, et je te prie d'en user dès que tu en auras besoin...

a Cette conversation avait lieu dans sa chambre même, redevenue chambre de jeune fille, les rideaux du lit chastement tirés. Gertrude m'écoutait avec attention, ses grands yeux marron fixés sur moi : soudain, je ne fus plus en état de continuer... je tombai à ses pieds, je roulai ma tête contre ses genoux, je pleurai.

« — Pardon !... pardon!

« Elle me força à me relever et m'embrassa passionnément :

€ — Qu'est-ce que tu veux que je te pardonne? Il y a longtemps que j'étais à toi et que je t'aurais appartenu si j'avais su ce que c'était que de t'appartenir. Je ne regrette rien, et je dirai la vérité à mon père dès qu'il rentrera. Mais qu'est-ce que tu as?...

« A ces mots : s quand il rentrera », je m'étais dégagé, j'avais reculé. Je m'efforçai de reprendre un peu de sang-froid. Je dis :

« — C'est bien convenu, n'est-ce pas? Tu vas partir?

« Elle secoua la tête :

« — Non, Benoît... ne commande pas cela, je t'en supplie. Bien sûr, si tout le village est évacué, je suis forcée, moi aussi, de quitter notre maison. Mais je ne m'en irai pas surVincourt alors que tu vas à Cissey. Je te suivrai... Oh! je sais bien que je ne peux pas vivre avec tes hommes et avec toi. Mais je me rapprocherai de toi autant que je le pourrai. Je ne veux pas être séparée à la fois de papa et de toi..

« Rien ne put la faire revenir sur sa décision. Moi-même, tout en essayant de lui faire accepter le départ avec les autres gens du village, je me sentais plus rassuré si je ne la perdais pas de vue : il me semblait qu'alors il ne pouvait lui arriver aucun mal. Enfin Cissey, village plus important qu'Uffigny, n'était certainement pas évacué : Tévacùation n'aurait pu se faire que par Uffigny, et nous n'avions vu passer aucun réfugié. Pourquoi Gertrude ne s'installerait-elle pas à Cissey ?

« Nous finîmes par tomber d'accord. Je partirais avec mon escouade dans trois quarts d'heure environ ; ce délai lui suffisait pour ses propres préparatifs. Avec sa servante, elle suivrait notre colonne à une cinquantaine de mètres de distance, dans sa fourragère chargée de ses effets les plus précieux.

« — Que vont penser mes hommes ? — murmurai-je.

c — Dis-leur que je vais rejoindre mon

père : c'est vrai ; il doit être resté à la ferme d'Argouse, en avant de Cissey.

« Je ne trouvai rien à répondre, mais mon cœur se crispa en entendant cette phrase : « je vais rejoindre mon père ». Si le mot de pressentiment n'est pas vide de sens, j'ai eu, à ce moment-là, le pressentiment d'une catastrophe ; j'ai eu envie de m'écrier : « Non, non ! ne viens pas... » Le temps me manqua pour formuler et même pour préciser ma pensée : car juste à ce moment une forte détonation retentit vers l'est, — vers Cissey, mais évidemment bien au delà de Cissey, — du côté allemand. Les répercussions de la vallée en prolongèrent le bruit durant plusieurs secondes; l'écho ne s'en était pa^encore apaisé quand une autre détonation, toujours vers Cissey, ébranla l'air, celle-ci tellement formidable que moi, artilleur, je n'en avais jamais entendu de pareille; ma première idée fut qu'une poudrière ou un dépôt de munitions venaient de sauter. Ger-

trude s'était instinctivement serrée contre moi. Dans Uffigny, on entendait des gens qui couraient, d'autres qui poussaient des cris. Les contreforts successifs de la vallée se renvoyèrent encore assez longtemps le tonnerre, puis le calme se refit; une stupeur effrayante plana sur le village... on attendait. On attendit une dizaine de minutes environ... Alors se répéta la première explosion, la plus lointaine et la plus faible; puis, au bout du même intervalle, l'invraisemblable fracas de la seconde. J'avais compris : on bombardait Cissey avec les grosses pièces allemandes, celles qui avaient eu raison de Liège.

« Je ne le cachai pas à Gertrude, qui me demandait avec épouvante ce qui se passait.

« — Alors, — me dit-elle, — que vas-tu faire ?

« — Je vais rallier le fort au plus vite, comme j'en avais l'intention. Il n'est pas près

de se rendre, vaî... Seulement, toi, il ne faut plus nous suivre...

« — Et pourquoi cela?...

« Tandis que, toutes les huit minutes exactement, les coups de a dicke Bertha » ébranlaient (bien que nous fussions à dix kilomètres du point de chute) les vitres du pavillon et faisaient tomber des arbres les premières feuilles jaunies, Gertrude me redit, plus fermement que jamais, sa volonté de ne pas s'éloigner de moi. Elle avait surmonté déjà Témoi causé par la surprise des premières explosions ; elle était calme, malgré la fièvre de ses yeux. Je dus cette fois encore me rendre compte que je ne la persuaderais pas. Je cédai de nouveau. Six coups de tonnerre retentirent encore, à des intervalles bien égaux; cela fit huit en tout. Puis, le silence, sauf toujours un bruit de lointaine canonnade au sud-est, et quelques rares détonations, fort éloignées aussi, du côté du nord... Après un quart d'heure environ d'attente, les habitants, un à un, se

hasardèrent à quitter l'abri de leur maison ;on les vit se risquer dans la rue, causer ensemble, recommencer leurs préparatifs d'évacuation..* Rimsbach fut des premiers à détaler : il vint, tout pâle, annoncer à Gertrude qu'un voisin se chargeait de le conduire à Verdun, où il avait un oncle. Nous lui souhaitâmes bon voyage. Ensuite, dans ce moment où chacun avait assez à faire de penser à lui-même, le départ de mon escouade n'excita qu'une faible curiosité. Celui de Gertrude et de la petite servante, qui suivaient en carriole, passa inaperçu.

« Le chemin que je devais prendre pour me diriger sur le fort était celui-là même que j'avais fait l'avant-dcrnière nuit, sur la piste de Rimsbach. Bientôt nous cheminâmes sous bois. Que le fort résistât, je n'en doutais point; mais la rupture de notre ligne téléphonique confirmait ce que je ne savais que trop : Tespionnage boche s'exerçait activement bien

176 t*ADJUDANT BENOÎT

au delà du fort, vers Uffigny. Un espion dissimulé dans un arbre — un perroquet (comme on dit) — pouvait nous dépêcher toutes les balles de son chargeur avant que nous eussions seulement le temps de le repérer. Il fallait donc ouvrir l'œil et se garder. Deux hommes lestes et attentifs patrouillèrent à cent mètres en avant, marchant doucement chacun d'un côté de la route forestière. Deux autres, un sur chaque lisière, encadrant la fourragère qui contenait les deux femmes, suivirent. Je fermai le convoi un peu plus loin, avec le cycliste Courtaud, traînant sa machine par le guidon.

« Mon cycliste était un garçon attentif et hardi, mais peu loquace ; moi-même je n'avais guère envie de parler. Il faisait beau et, malgré la hauteur des futaies dans cette région du bois, très chaud. Je réfléchissais, tout en marchant. Le lieu, la présence de Gertrude, ravivaient le trouble de ma conscience ; je me rendais compte de la faute militaire que j'avais

commise, en voulant d'abord épargner Archer, à cause de Gertrude. Cette faute-là avait été la cause de toutes les autres et la cause du désarroi où j'étais à présent. Je ne savais même plus si j'avais fait mon devoir en exécutant l'espion ; quant à m'être ensuite approprié sa fille, cela me semblait à présent une action monstrueuse. Ces douleurs se mêlaient au souci des événements. Je sentais, comme tous les Français l'ont senti à cette époque, que la guerre débutait mal, que le péril de l'invasion s'annonçait plus formidable encore qu'en 1870. L'absence d'ordres où j'étais laissé me faisait craindre un désordre profond, général. Mais une chose surtout m'inquiétait : pourquoi les batteries de Cissey n'avaient-elles pas répondu ? Pas un coup de canon en riposte au bombardement boche, pas un!... Je connaissais trop la voix des pièces de Cissey pour m'y méprendre. Que se passait-il ? Je finis par m'arrêter à l'hypothèse que, les pièces ennemies tirant de trop loin, Cissey

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jugeait inutile de gaspiller des munitions et attendait que l'ennemi se rapprochât.

« Notre petite troupe fit sans incident trois kilomètres et demi. Nous n'étions plus qu'à cent mètres environ du point où se greffait le chemin conduisant au poste de mitrailleuses quand les grosses Berthas se remirent à tonner, toujours en avant de nous, toujours à huit minutes juste d'intervalle. Un fracas infernal : la terre tremblait comme si elle allait s'ouvrir et lancer du feu... Mais cette fois, dans les répits, d'autres pièces lourdes continuaient la musique chez l'ennemi, et les nôtres répondaient distinctement, entres autres mes braves mortiers de 220 dont j'avais si souvent commandé la manœuvre. Ma troupe avait fait halte d'elle-même, je m'étais approché de la carriole où Gertrude, sans l'ombre de peur, se moquait de la petite servante, qui pleurait d'épouvante. Moi, cette canonnade, loin de me déprimer, me rassérénait : pour la|première fois depuis mon réveil,

j'osai échanger avec Gertrude le regard qu'un mari donne à sa jeune femme.

€ Ensuite je rassemblai mes hommes autour de moi.

« — Halte ici, — dis-je, — jusqu'à nouvel ordre, sous les ordres du canonnier Miquel. La carriole rangée au plus près de la lisière de la route ; les hommes sur les deux lisières, guettant en avant et en arrière. Il faut être en mesure de ne pas laisser échapper un espion, si on le pince, et il y en a certainement dans les environs. Moi et Courtaud, nous allons en reconnaissance vers le poste de mitrailleuses : deux coups de revolver, ça voudra dire de rallier sur nous.

« La canonnade continuait, sauf les grosses Berthas qui s'étaient tues après le troisième coup. Du côté des mitrailleuses, le silence était complet. Chacun prit son poste : je m'éloignai avec Courtaud, après avoir assuré Gertrude que je n'allais courir aucun péril. C'était, en effet, ma croyance, mais pourtant

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je n'aurais pas engagé mon monde dans le chemin sans reconnaissance préalable. Je me souvenais des propos écoutés Tavant-dernière nuit, du coup de main prévu sur les mitrailleuses ; depuis ce moment-là, les Boches avaient dû s'apercevoir de la disparition de leur agent ; qui sait ce qu'ils avaient ma^ chiné ?

« Au moment où vous lisez ceci, mon capitaine, vous connaissez, par les récits d'ailleurs incomplets que les journaux en ont donnés, l'histoire delà chute du fort de Cissey, si invraisemblable par sa promptitude que je ne la comprends pas encore. On a dit que, dès les premiers coups des grosses pièces allemandes, les ventilateurs du fort, repérés à l'avance, furent mis hors d'usage, rendant intenables pour les défenseurs les chambres de tir. D'autres ont prétendu que c'est un traître qui les faussa. Au fond, nous ne savons rien de précis, et probablement nous ne saurons rien avant que la guerre soit finie.

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Jusque-là, mystère. Mystère, la réduction en quelques coups de canon, d'ailleurs formidables, du plus moderne de nos forts de Lorraine. Mystère, que ces quelques coups aient suffi pour permettre aux contingents ennemis de déborder aussitôt les défenses et de se répandre dans la vallée du Haume avec une témérité qu'on pourrait qualifier de folle si ce n'était, bien plus probablement, la certitude que procurent un espionnage de choix et des complicités assurées. En fait, au moment même où je me séparais de ma troupe pour me porter en avant, il est probable qu'elle et moi avions atteint l'extrême région encore vide d'Allemands, au nord-est d'Uffigny.

« Bien loin d'imaginer une situation aussi désastreuse, mais rendu prudent par ce que je savais, je me défilai sous bois, au bord de la route, revolver en main ; Courtaud me suivait, son lebel armé. La canonnade avait complètement cessé du côté du fort. Nous avancions très doucement. Le chemin, mon-

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tant et sinueux, ne permettait pas de voir à longue distance en avant. Soudain j'entendis Courtaud murmurer : « Attention !» Je fis halte ; je n'apercevais rien d'anormal, ni sur le chemin ni sur les lisières ; il est vrai qu*à ce moment-là je me trouvais, par l'effet du terrain bossue de la forêt, en contre-bas par rapport à Courtaud. Il avait allongé son fusil par terre et se mit à grimper lestement et silencieusement à un tronc de hêtre. Un moment, il observa... Puis il se laissa glisser en bas. Il était pâle.

« — A trente mètres en avant, — me ditil, — il y a un canonnier français à plat par terre, mort pour sûr. Ce noir que vous voyez là, maréchal des logis, à la bosse du chemin, c'est le bout d'une de ses bottes.

« Je grimpai à mon tour sur le hêtre, plus haut que Courtaud n'avait fait : je distinguai nettement le petit champ de bataille où, sans doute, les derniers mitrailleurs du poste français, surpris en pleine nuit et fuyant le mas-

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sacre, étaient tombés sous les balles allemandes. Il y avait le cadavre, couché sur le ventre, que Courtaud avait aperçu. Il y en avait un autre, le buste à demi nu, plus loin, juste au bord du chemin : une flaque de sang séchait à côté. Plus loin encore, au prochain tournant, il me parut bien que je distinguais derrière les taillis, le long du fossé, une sentinelle allemande... Nul doute que le poste ne fût déjà occupé : tout le détachement avait dû être surpris, détruit ou capturé en pleine nuit, et personne n'en avait réchappé, puisque nul n'avait atteint Uffigny, direction naturelle de la retraite.

« Je voulus tout de même en avoir le cœur net, et, donnant à Courtaud l'ordre de m' attendre :

a — Si tu entends un seul coup de feu, — lui dis-je, — ne va pas essayer de me porter secours ; ça ne servirait qu'à te faire casser la figure en même temps que moi : tu comprends, ce n'est pas à nous deux que nous allons en-

lever le poste ! Il faudra, au contraire, le premier coup de feu entendu, battre vivement en retraite sur T escouade et lui faire faire demi-tour sur Uffigny, puis sur Vincourt : toute avance a bien l'air de nous être coupée par ici. Si tu n'entends rien de suspect, patiente. Je vais me rendre compte de la force qu'ils ont là.

« Ainsi fut fait ; Courtaud demeura ; j'avançai à pas de renard, caché par les fourrés. Les environs du poste m'étaient familiers ; je savais une butte à plus de cent cinquante mètres des mitrailleuses, d'où l'on découvrait admirablement non seulement k poste, mais presque toute la descente du chemin sur la vallée, et une partie du fond de la vallée : couverte de taillis de châtaigniers, cette butte offrait un abri très défilé. Je la gagnai par un détour ; dès que j'y fus installé, tout m' apparut. Le poste était occupé par un détachement d'une cinquantaine d'Allemands, uniforme gris de terre, casquette à

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bande bleue. Les quatre mitrailleuses françaises étaient à leur place ; on devinait qu'elles n'avaient même pas tiré. Un lieutenant et un feldwebel étudiaient le mécanisme de l'une d'elles. Plus loin, une cuisine de campagne fumait. Plus près de moi, des hommes achevaient de refermer une fosse où ils venaient sans doute d'enterrer leurs morts. Tout cela se pratiquait en silence, dans un ordre et une discipline admirables. Je m'efforçai, sans me laisser voir, de hausser mes yeux au-dessus des taillis pour inspecter la route et la vallée. Il ne me fut pas difficile de distinguer des masses d'infanterie qui débouchaient des hauteurs opposées, exactement comme si elles venaient de Cissey. Des patrouilles de cavaliers s'éloignaient au contraire par la grande route du thalweg, comme pour contourner le massif des bois du Haume et le mamelon d'Uffigny, vers Vincourt. Il n'y avait plus de doute. Le fort était pris, ou bien il n'avait pas arrêté l'assaillant. De toute façon, il de-

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venait chimérique d'essayer d'avancer dans cette direction avec mon escouade. Il fallait en hâte nous rabattre tous ensemble sur Uffigny, ou même au delà, pour donner Talarme.

« Je rejoignis Courtaud ; tous deux nous ralliâmes la petite troupe. Gertrude, descendue de sa carriole, guettait mon retour, dévorée d'inquiétude.

« Tout le groupe rassemblé autour de moi, j'expliquai la situation en quelques mots : Cissey occupé ou débordé, les Boches a« poste de mitrailleurs, des forces d'infanterie débouchant de la vallée, des cavaliers lancés en patrouille dans une direction que je ne pouvais pas préciser, mais telle que nous risquions de nous voir couper la retraite sur Vincourt.

€ — Résumé : il faut nous replier, et le plus vite sera le mieux, si, au lieu de tomber ici inutilement, nous voulons tâcher de renseigner les nôtres à l'arrière. Voici le dispo-

sitif de la retraite. Miquel va monter en carriole avec les deux femmes et fouetter ferme la jument rouane : route de Vincourt, jusqu'à la rencontre de troupes françaises ; elles sont, au plus loin, à Montguyon. Nous autres, nous suivrons sur nos jambes, en tâchant d'échapper aux Boches.

€ — Mais, — dit Gertrude, — je ne veux pas te quitter.

€ — Ma petite Gertrude, — répliquai-je, — il n'y a plus ici de discussion possible ; c'est moi qui commande: qu'on obéisse.

« Elle n'insista pas. Au moment où elle allait remonter dans la carriole, je la serrai encore une fois contre mon cœur en lui parlant dans l'oreille :

« — N'aie pas peur. Je voudrais t' accompagner, mais j'ai le devoir de rester avec mes hommes. D'ailleurs, nous n'irons guère moins vite que vous et ce soir même nous vous rejoindrons.

« Je disais cela pour la rassurer. Au fond,

i88 l'adjudant benoît

j'espérais que la carriole gagnerait vivement sur nous. La jument trottait bien; il ne me semblait pas douteux qu'elle dût traverser les bois, le plateau d'Uffigny, puis les futaies entre Uffigny et Vincourt bien avant que les abords en fussent menacés.

« Gertrude avait un cœur ferme, et elle comprenait les choses. Sa contenance fut bonne. Je vis, le cœur serré, la carriole chargée des deux femmes et de Miquel s'éloigner, disparaître au prochain tournant.

« — En route, — dis-je. — Point de direction : Uffigny,

DÈS nos premiers pas la canonnade reprit sur notre gauche, assez distincte : je reconnus aisément, parmi le fracas des autres pièces, la voix nette et cassante de de notre y S.

€ Ca va mieux, pensai-je. Des forces à nous marchent évidemment à la rencontre de l'ennemi et l'empêchent de déboucher de la vallée. Sûrement la carriole, et probablement nousmêmes, pourrons rallier nos lignes sans trop de mal. Mais il n'y a pas de temps à perdre»

IQO L'ADJUDANT BENOÎT

€ D'ailleurs, on allait bon train. Mes hommes étaient braves et ils devaient bientôt le prouver : mais personne ne se soucie d'être pris ou massacré sans possibilité de résistance et sans servir à rien. Quant à moi, je constatais que ma jambe droite, complètement guérie, se comportait, malgré la fatigue, aussi bien que la gauche.

t Nous refîmes sans encombre, en sens inverse, le chemin d'Uffigny; la musique du canon nous accompagnait sans s'éloigner ni se rapprocher sensiblement. A l'entrée d'Uffigny, il fallut nous arrêter, relever le brigagadier que j'avais laissé à la garde des appareils. Les appareils furent mis hors d'état de servir, — c'est vite fait. Le brigadier se joignit à ncus. En traversant le village, notre émotion fut si poignante qu'elle nous ôta l'envie de parler : c'était désormais un village mort, où il n'y avait exactement plus une âme ; toutes les portes, toutes les fenêtres fermées, comme en pleine nuit, et les rues vides. D'une

grange isolée, tout au bout de la route centrale, une chatte blanche, noire et fauve bondit à quelques mètres de nous, hésita en nous voyant, puis s'effara et rentra brusquement en s'aplatissant sous la porte. Ce fut tout ce qui nous apparut de vivant.

« Peu de temps après cette traversée lugubre. Courtaud, qui de tous mes hommes était le plus malin et le mieux doué comme patrouilleur, me toucha le coude et me dit à voix basse :

« — Il y a de la fumée sur le ciel du côté de Vincourt, de la fumée qui a bien l'air d'être faite avec des maisons qui brûlent. Estce que ces salops-là seraient déjà à Vincourt?

« Je constatai qu'il avait raison, et que le ciel, parfaitement pur partout ailleurs, se couvrait, dans la région de Vincourt, d'une teinte suspecte. Mais déjà, après quelques kilomètres à découvert, nous abordions de nouveau une contrée boisée, qui, du plateau à l'ouest d'Ufiigny, s'étend, dégringolant les pentes.

tantôt en futaies, tantôt en taillis, jusqu'au voisinage de Vincourt ; on ne distinguait plus que la région du ciel au-dessus de sa tête, et cette région demeurait limpide. Cependant, à notre gauche, la canonnade diminuait peu à peu d'intensité : je ne percevais plus la voix du y 5. La crainte que les Allemands occupassent déjà Vincourt m'angoissait. Miquei aurait-il la prudence d'incliner au nord, d'essayer de déborder les forces ennemies montantes ? Ah ! comme je regrettais à présent de n'avoir pas gardé Gertrude auprès de moi ! « Par cette mystérieuse communication qui s'établit infailliblement (je l'ai remarqué) entre gens exposés au même péril, l'inquiétude gagnait mes compagnons. Ils n'osaient pas encore m'en faire part, mais je le devinais à leur mine et à la façon dont ils ne me quittaient guère des yeux. Vous la connaissez, mon capitaine, cette confiance du soldat dans son chef, à l'heure du danger, cette confiance si touchante, pareille à celle de l'enfant dans sa

mère. A la fin, un simple canonnier nommé Ivussac, un du Midi, se risqua à me demander :

« — Maréchal des logis, êtes-vous sûr que la route est libre devant nous ?

« Je répondis, affectant de plaisanter :

« — Ce qui est sûr, c'est qu'elle n'est libre ni derrière ni à gauche. Il ne nous reste donc qu'à pousser droit devant nous.

a Comme je disais cela, nous entendîmes le bruit d'une galopade furieuse et d'un froissement de branches, précisément sur notre gauche. Nous fîmes halte : défilés le long de la route, parés à tirer, nous attendions... Et voilà que nous vîmes débusquer à cent cinquante mètres dé nous un troupeau de bœufs affolés, brisant les taillis sur leur passage, puis enfilant la route devant nous, toujours galopants. Un bœuf trébucha sur une souche, se releva, alla s'échouer dans un petit ravin. Les autres continuèrent leur fuite éperdue et disparurent au premier tournant. Le bruit de leur galopade résonna quelque temps encore,

194 I.*AÏ)JUDANT BENOÎT

décrut ; le silence se refit. Prenant à part Courtaud, je lui demandai :

€ — Qu'est-ce que tu penses de ça?

« — Ma foi ! maréchal des logis, — dit-il, — ça ne me plaît guère. C'est du bétail échappé d'une étable qui brûle : rien que leur passage à travers la route, remarquez-vous ? casent la suie... Pour moi, les Boches sont à Vincourt, et c'est bien Vincourt qui crachait du noir tout à l'heure.

t On remarcha encore une bonne demiheure sous bois, sans incident. Puis Courtaud dit :

« — Attention!

a Ses yeux excellents distinguaient, avant les miens, un point noir à l'extrémité d*un bout de chemin bien droit que nous abordions. Il fallut encore s'arrêter pour guetter; Courtaud partit en reconnaissance ; bientôt il se retourna vers nous en levant le bras droit. Le point noir avançait en même temps : c'était un homme. . . c'était un artilleur comme nous. . .

I,' ADJUDANT BENOÎT igS

c'était Miquel. Je ne pus me retenir de courir à lui, et je n'avais pas le cœur bien solide quand je l'atteignis.

€ — Gertrude?... — fis-je.

« — Elle est là... elle n'a pas de mal, ni la petite non plus.

c — Alors ?

€ — C'est la jument qui est par terre... Une escouade de bœufs fous a déballé tout d'un coup sur la route, derrière nous ; la jument a pris peur, elle s'est jetée en plein dans le fossé. Bile a cassé la voiture et s'est cassé une jambe de devant. Pas moyen de la relever... Mais nous autres trois nous avons roulé tranquillement hors de la bagnole sans nous faire de bobo. La petite bonne s'est seulement égratigné la main.

« Vous pensez bien, mon capitaine, que je ne déplorai pas l'accident ! Il me parut providentiel. Au moment où il s'agissait d'avancer avec les plus grandes précautions, puisque nous étions peut-être coupés, je retrouvais

ma chère femme saine et sauve. Je ne fus pas long à la rejoindre. Elle avait du chagrin que sa jument soit perdue, mais la joie de nous retrouver primait tout.

« — Méchant, — me dit-elle en m'embrassant... — Tu as voulu te séparer de moi, me renvoyer : le bon Dieu en a décidé autrement, et te voilà forcé de me garder.

« La pauvre rouane, patte cassée, se débattait sur le flanc parmi les débris de la carriole. Je donnai l'ordre à Courtaud de l'achever d'un coup de revolver pour abréger son agonie. Gertrude baisa le cou devenm rigide sous la crinière grisâtre... On repartit. La présence des deux femmes nous égayait maintenant ; au fond, tout le monde était content de les avoir rejointes, parce que tout le monde avait été inquiet d'elles.

« Je m'attarde à tous ces détails, mon capi- :aine, au risque de vous ennuyer... C'est que

t* ADJUDANT BENOÎT 197

j'ai Tappréhension d'arriver au vrai point de l'histoire, dont j'approche; je me demande même si j'aurai le courage de raconter jusqu'au bout... Enfin, essayons... Vous avez deviné dans quelle situation se trouvait réellement notre groupe errant, situation que .Courtaud et moi étions seuls à pressentir. Vincourt était bien aux mains de l'ennemi; c'étaient bien des granges de Vincourt qui brûlaient ; les bœufs égarés dans le bois étaient bien du bétail de Vincourt chassé et rendu fou par l'incendie. Mais ce que nous ignorions, c'est que les Allemands avaient déjà débordé considérablement Vincourt, et que nous-mêmes, avançant à leur rencontre, sans nous en douter, nous n'étions pas séparés par plus de trois kilomètres de leurs patrouilles de cavalerie ; si nous avions été en pays découvert au lieu de cheminer sous bois, nous aurions vu ces patrouilles bien avant d'avoir rejoint Gcrtrude. Ainsi, arrêtés en avant et à gauche, barrés en arrière, il ne nous restait plus

iqS l'adjudant benoît

qu'une direction libre, celle du nord-est, vers la frontière luxembourgeoise : une sorte d'îlot demeurait momentanément vide d'ennemis de ce côté-là. Le seul parti acceptable était de traverser cet îlot dans sa largeur en serrant le plus possible la direction de Vincourt et en se gardant de manière à se rabattre vers la droite à la première alerte. C'est l'ordre que je donnai, me rendant bien compte que nous avions à peine égalité de chances de traverser sans encombre ou d'être arrêtés.

« Vers quatre heures du soir — nous avions dépassé de deux cents mètres environ une carrière de sable abandonnée, qui formait un vaste entonnoir sur la droite de la route — les hommes demandèrent une halte d'un moment pour casser une croûte et boire un coup de vin. J'accordai cinq minutes; ni Gertrude ni moi n'avions faim; nous passâmes nos cinq minutes la main dans la main, un peu à l'écart.

— Tu es soucieux, je le vois bien, —

fit-elle. — Dis-moi la vérité... Qu* est-ce qui se passe?

« Je ne cherchai pas à la tromper :

« — Toute la région est envahie, — repliquai-je. — J'espère pourtant que nous pouvons passer encore, en contournant la droite des Allemands.

« Elle murmura, prêtant l'oreille :

« — Ils sont donc si près de nous?... Comme c'est surprenant ! Tout est tellement calme !

« C'était vrai. Au soleil déclinant, la forêt, assez dense et haute en cet endroit, s'emplissait d'une quiétude absolue... Les bruits de fusillade ou de canonnade avaient cessé. Je repris de l'espoir.

« — Oui... tu as raison. Sans doute ils n'ont pas beaucoup dépassé Vincourt.

« Tout en causant, nous avancions sur la route forestière, laissant derrière nous les hommes qui mangeaient et buvaient insoucieusement, et nous approchions d'une sorte

de clairière. La main de Gertrude se crispa tout à coup à mon bras ; elle ne dit pas un mot, mais mes yeux suivirent la direction des siens. Les bois s'éclaircissaient en avant, découvrant un petit vallon frais, au fond duquel coulait sans doute un ruisseau, jalonné par des roseaux. De l'autre côté du ruisseau, un faible détachement de cavaliers avaient mis pied à terre... Les chevaux, qui semblaient las, allongeaient le cou vers l'herbe. Les hommes, tout comme les miens, faisaient collation. Ce n'était pas des Français.

« Je ramenai vivement Gertrude en arrière. Nous rejoignîmes notre groupe sans avoir échangé un seul mot. Un doigt sur la bouche, je fis faire rassemblement.

« — L'ennemi est là, — dis-je. — II faut décamper, en appuyant à droite. En route, prêt à tirer, et en silence.

« Courtaud répliqua :

« — Pas la peine. On est cerné... Ecoutez.

€ Le silence de la forêt, si impressionnant tout à l'heure, semblait effectivement s'animer; on distinguait le pas des chevaux, ce pas nombreux, caractéristique des escadrons en marche, et la chose bizarre était que le bruit semblait issu de partout autour de nous.

« — En retraite, — fis-je. . . — A la carrière de sable à côté de laquelle nous avons passé tout à l'heure... Là, on peut se cacher et peutêtre se défendre...

« On se hâta : mais la petite servante se trouva mal, et il fallut la porter. Enfin, on gagna la carrière : elle formait une demi-lune tournant sa concavité vers la route, environ à trente mètres sur la droite de celle-ci, et en contrebas. Sa crête arrière était couverte par les bois; juste sur l'arête, un grand hêtre la dominait, montrant des racines noueuses.

D'assez profondes cavités creusaient les parois, comme des cavernes. L'obscurité s'accroissant, on pouvait espérer se dissimuler là de-

dans et, si le flot boche passait sans s'arrêter, essayer de s'échapper parle bois du fond/

€ Je distribuai les postes : chaque homme trouva aisément un trou et s'y abrita aussi bien que dans une tranchée faite exprès ; Courtaud et moi en avant à plat ventre, comme écouteurs ; les femmes cachées au fond de la carrière, dans une des cavités. Le bruit de la cavalerie se rapprochait. Nous guettâmes la route.

« Kntre le moment où tout fut ainsi ordonne et celui où les premiers dragons boches apparurent sur la route, il ne dut pas s'écouler plus de sept à huit minutes... Eh bien ! mon capitaine, il me semble que pendant cet intervalle j'eus là, aplati par terre, des pensées de quoi remplir toute une nuit.

« Voici la fin, me disais-je. Nous aurons de la chance si nous sortons vivants de cet entonnoir, mes lascars et moi. Bon ! C'est la guerre. Nous avons fait ce qui nous était possible pour échapper ; tout a tourné contre

L* ADJUDANT DENOÎT 2o3

nous ; ce n'est pas ma faute, et sur ce point là je ne me sens pas coupable. Chacun de nous tâchera d'abattre son Boche avant d'être nettoyé lui-même, et ça fera le compte... Mais les femmes?...

« Toutes les histoires atroces de ces brigands-là avec les femmes me rechantaient dans les oreilles : les violences, les mutilations, les inventions infernales pour souiller et torturer... Mon sang bouillait rien qu'à imaginer Gertrude, ma femme chérie, victime de ces monstres. « Ah! pensai-je, plu- « tôt... » et l'e n'osais pas achever de formuler mon idée. La sensation que j'étais cerné, ligoté par le destin, devint si accablante que je ne pus m'empêcher de gémir, le mentom dans le sable... « Je n'ai que ce que je mé- «rite... » Sans le souci que me donnait Gertrude, la mort me serait apparue comme un soulagement.

« Deux cavaliers se montrèrent alors sur la route forestière, deux dragons, gris de

terre, le casque manchonné ; ils venaient d'où nous les aurions le moins attendus, de la direction d'Uffigny, précisément. Puis une escouade de dix. Puis environ un escadron. Puis une demi-batterie d'artillerie de campagne. En passant, les hommes jetaient des coups d'oeil à droite et à gauche sur les taillis : mais ils n'avaient pas l'air de craindre grand* chose. Ils avaient traversé des villages vides et s'étaient rendu compte que la population avait déguerpi, et leurs espions les avaient sans doute renseignés sur le repli de nos forces en arrière de Vincourt. .. Puis vint un officier, avec deux cavaliers. Enfin des coups de sifflet retentirent, les uns après les autres, le long de la colonne, qui fit halte, sans toutefois que les cavaliers missent pied à terre. Le groupe arrêté en face de nous comptait au plus une vingtaine de chevaux. Les plus proches étaient à trente mètres de moi : je les entendais parler. Il y avait un brigadier avec une barbe noire et une figure plutôt

méridionale que boche, qui disait : — « Les « nôtres ont déjà dépassé Paris... La guerre « Ta finir avant deux mois d'ici. — Et nous « autres, répondait un cavalier, on n'aura c même pas tiré un coup de feu. — Ni vu un € Welche : ils se sauvent de si loin qu'on ne « les voit même pas. — Bah ! conclut le bri- « gadier, si on est rentré chez soi pour la nuit « de Noël ! . . . »

a Ils bavardaient ainsi, quand, de derrière moi, un coup de feu partit. Lequel de mes hommes le tira ? Je ne l'ai jamais su. Un qui manqua de sang-froid... La guerre s'apprend par la guerre. La première fois qu'on rencontre l'ennemi, il y en a bien peu qui se maîtrisent. Les uns fléchissent, les autres s'excitent trop... Le brigadier barbu tourna autour de sa selle si vite que ce fut presque comique. Son cheval se dressa ; ceux d'à-côté se serrèrent les uns contre les autres. Deux coups partirent encore de l'entonnoir.

« — Alerte ! — cria un officier.

2o6 l'adjudant benoît

a Tout le peloton rebroussa chemin vivement; la route fut déserte. J'en profitai pour quitter mon poste d'écoute et sauter dans l'entonnoir :

a — Ne tirez pas, bougres de fous, — disje à demi-voix. — Silence! Ils vont sûrement revenir sur nous. Que chacun vise son homme, et ne tire qu'au commandement.

« Mais, contrairement à ce que j'imaginais, ▼oilà qu'au lieu de revenir les Allemands parurent faire le vide autour de nous, du moins dans la portion de la route forestière que nous pouvions entrevoir. Nous ne cessions pas, cependant, d'entendre ce bruit si particulier que font en se mouvant les masses de troupes : c'est un bruit qui semble sortir de terre et qu'on ne localise pas aussi facilement en direction que le bruit d'une voix ou un coup de canon. Dans cette rumeur intense et confuse, les roulements nombreux se distinguaient des piétinements. Courtaud, cette fois encore, eut la même idée que moi.

« — Dites, maréchal des logis... ils ne vont tout de même pas nous attaquer avec de l'artillerie ?

« — Tu es maboule ? — répliquai-je. — De l'artillerie... Où veux-tu qu'ils la mettent ea batterie, leur artillerie ?

« — Oh! si c'est vrai qu'ils ont repéré le pays d'avance. . . nous sommes sur la lisière, et il y a une grande clairière en avant de l'endroit où nous avons fait collation... Un joli terrain de mise en batterie, même pour du matériel lourd.

« C'était le vallon où, m'aventurant avec Gertrude, j'avais aperçu l'ennemi. Courtaud, qui était de Vincourt, le connaissait bien. Je répondis :

« — Ils ne vont pas s'amuser à perdre des projectiles dans un bois parce qu'ils ont reçu quelques balles tirées d'un taillis. Ils n'ont même pas l'air de se douter d'où elles leur sont venues, les balles.

€ — Savoir! — murmura Courtaud. — Ils

2o8 l'adjudant benoît

ont tout de même bien déménagé du côté qu'il fallait.

a Et il ne dit plus rien. Les minutes coulaient lentement; le même bruit vague de roulement et de pas continuait à sourdre du sol. Aucun être humain ne passait plus sur la route. Aucun bruit de voix ne nous parvenait. Mes hommes commençaient à se rassurer et à rire.

« — Tu ne comprends pas ? — disait le canonnier Miquel à son voisin de trou — les Boches ont foutu le camp... Avec des bougres comme ceux-là, de la 6^ du 12^, qu'ils ont pensé, c'est pas la peine d'y faire. Vaut mieux prendre le large. Penses-tu qu'on va nous la donner, la médaille militaire ? A six que nous sommes, on a arrêté au moins une division! Et pendant ce temps-là les nôtres vont leur tomber sur le flanc, de Vincourt... Tu entends bien que le 'jS y parle, là-bas.

a Une détonation îe fit taire, assez rapprochée... Puis l'air se déchira au-dessus de nos

têtes, comme si une fusée passait... Courtaud eut le temps de me glisser à mi-voix:

c — Hein ? Vous voyez ?

€ Uobus alla faire son explosion au moins à huit cents mètres au delà de nous, dans les bois.

« Je vous dis tout de suite, mon capitaine, que j'ai eu plus tard, et par hasard, l'explication de cette canonnade inattendue : car c'était le début d'une vraie canonnade. Aux premiers jours de notre avance sur la Marne, comme je sais bien l'allemand, on m'a fait interroger un groupe de Boches qu'on avait pris, cinquante ensemble, dans une grange. Il s'en est trouvé un qui avait fait Cissey et Vincourt. Je l'ai questionné sur l'affaire de l'entonnoir; c'était un sergent d'artillerie, très intelligent, il s'était rendu compte des choses. Voilà. La division française du général Oringis, chassée de Vincourt, avait hardiment essayé de tourner la droite des envahisseurs : les avions boches signalèrent le mouvement. La colonne

210 t' ADJUDANT BENOÎT

allemande prit ses précautions ; de Tartillerie fut massée au delà du petit ravin qui avait marqué notre dernière étape. Les coups de feu imprudents de mes canonniers firent croire que la forêt était occupée, en liaison avec la division Oringis, et que l'attaque allait commencer. Ordre fut donné de faire un tir de barrage violent pour empêcher l'accès de la route : pas seulement des shrapnells de 77, mais de belles et bonnes marmites de io5. Notre malheureux entonnoir se trouva exactement sur la ligne de feu.

« Ce qu'ils ont dépensé de projectiles sûr ce bois complètement vide (les troupes du général Oringis n'ont même pas pu y péné^ trer), c'est inimaginable. Pendant longtemps, pendant près d'une demi-heure, il mesemble^^ ils ont tiré beaucoup trop long par rapport à nous, et plutôt avec une tendance c allonger leur tir, comme s'ils avaient voulu, avant tout, interdire l'accès du bois à la division Oringis. Or, vous avez certainement pressenti,

mon capitaine, dans un endroit habituellement battu par l'artillerie, comme on est porté à se croire en sécurité dès que les obus tombent seulement à deux cents mètres. On a une tendance à supposer que les choses continueront comme cela, que les projectiles, en somme, ne sont pas pour vous... Mes hommes riaient, plaisantaient la maladresse des Boches. Moi, je quittai mon poste d'écouteur et je rejoignis Gertrude et sa petite bonne dans l' excavation de la carrière, sous le gros hêtre dont on voyait les racines pourries à travers le sable et la terre. La petite bonne pleurait, épouvantée par le bruit ; mais Gertrude était calme. Je lui dis (ce que je commençais à penser) que bien probablement l'ennemi n'essayerait pas d'occuper cette pointe latérale du bois, qu'il se contenterait de l'arroser tant que ses effectifs n'auraient pas fini de déboucher vers Vincourt.

« — Ne t'inquiète pas de moi, — répliquat-elle. — Je ne crains rien puisque tu es là.

J'ai confiance, moi aussi : il me semble bien qu'ils ont renoncé à nous cherclier. Promets" moi seulement une chose.

« — Dis...

« — Si par malheur ils devaient nous cerner, ne me laisse pas prendre vivante.

a L'éventualité surgit devant mes yeux aussi nette que si elle avait été toute proche. Je fus sincère et je répliquai :

G — Ah!... je ne pourrais pas.

« Gertrude ne protesta point. Elle me dit seulement, après avoir songé un instant :

« — Donne-moi ton revolver.

« J'obéis. De toute façon, ne valait-il pas mieux qu'elle fût armée ? Comme j'achevais de lui expliquer le maniement de l'arme, je constatai que les éclatements se rapprochaient de nous. Je sortis de la cavité, je guettai. Notre abri occupait un espace d'environ soixante mètres carrés, en demi-cercle appuyé à la route par sa corde. Tout alentour, des bois : en levant la tête, j'apercevais, comme

du fond d'un large puits, une région de ciel, encore très clair, mais où déjà clignaient des étoiles... Un nouvel éclatement résonna, toujours long par rapport à nous, mais assez proche pour que j'entendisse le choc par terre de quelques fragments de l'enveloppe : cela faisait l'effet de petits morceaux de métal tombant des arbres mêmes. Évidemment, l'ennemi réduisait son angle, et par malchance il y avait évidemment une sacrée pièce de leurs batteries qui nous avait dans son plan de tir. Est-ce une erreur rétrospective, un déplacement de dates dans la mémoire comme on en fait souvent inconsciemment quand on évoque les événements après coup ? Il me semble que dès lors j'ai eu le pressentiment que nous étions perdus. Une détonation formidable retentit tout à côté de moi : je fus mitraillé de sable, mais je restai debout. Courtaud s'abattit à cinq pas d'où j'étais en criant :

€ — Ah !... à moi...

214 i/adjudant benoît

« Comme je courais à lui, toute sensation des choses extérieures fut brusquement supprimée pour moi. Je vous le dis, mon capitaine, comme je l'ai éprouvé. Après l'obus qui a tué Courtaud, je n'en ai pas entendu éclater d'autres... J'ai été arrêté pendant les cinq pas que je faisais vers lui, et je le vois encore s'agitant furieusement par terre... J'ai plongé au fond de la nuit, au fond du néant.

L*ADTUDANT BENOÎT 21 5

SOUVENT, dans les livres où l'on raconte quelque chose de semblable à ce qui m'arriva, j'ai lu cette phrase : t Quand je repris mes sens... » Eh bien! mon capitaine, elle n'exprimerait pas ce qui advint pour moi à la fin de mon évanouissement. Je ne repris pas 'ines sens ; je repris un seul de mes sens. Je recommençai à voir qu'il y avait des objets devant mes yeux. Ces objets ne m'intéressaient pas ; je ne les reliais point à d'autres objets ni à moi-même; à vrai dire,

2i6 l'adjudant benoît

ma vision ne s'accompagnait d'aucune pensée. Cependant, je voyais des branches d'arbres, un bout de ciel sombre semé de quelques étoiles... Rien de plus... Peut-être cet état d'inertie, où seul revivait ma vue, ne dura-t-il qu'un instant : à distance, maintenant, il me paraît avoir duré longtemps. Je ne souffrais pas ; c'était comme si je n'avais pas de corps. Puis, tout d'un coup, j'eus soif. Et par cette angoisse de la soif on eût dit que peu à peu toutes les facultés de sentir se réveillaient l'une après l'autre. Je souffris de ne pouvoir respirer à l'aise ; il me sembla que j'étais ligoté, sans pourtant percevoir la pression des liens, ligoté comme dans un cauchemar par une inexplicable paralysie de tous les muscles. Et, toujours comme dans un cauchemar, je tendis mes forces au hasard, pour me déligoter, pour me réveiller. Une de mes mains fut libre et remua. Puis mon bras droit. Puis je dus me reposer, me ramasser pour une tension nouvelle... Mon bras gauche

s'agita... Alors seulement je compris que j'étais presque entièrement enseveli sous le sable, le bas du corps très profondément, la tête au contraire à peu près sortie, bien que le sable montât jusqu'à mon cou de manière à me caler le menton. Avec mon bras droit libre, je n'eus pas grand'peine à rejeter le sable qui recouvrait l'autre. Ensuite, le buste à moitié dégagé, j'essayai de hisser mon corps, par une sorte de rétablissement, hors de la gaine qui l'enserrait. Mais j'étais trop faible : je m'épuisais en efforts sans résultat. Je dus, poignée à poignée, ouvrir la fosse de sable où je plongeais. Ce fut très long ; ce fut très fatigant, et par-dessus tout la soif me torturait... Il s'en fallait d'ailleurs beaucoup que j'eusse encore « repris mes sens » d'une façon complète, A la vérité, je ne pensais guère : un chien enseveli sous le sable et qui peu à peu se désensevelit doit avoir autant de pensée. Il vint pourtant un moment où je fus xout à fait libre, mais par un sursaut su-

2ib l'adjudant benoît

prême si violent que je crois bien avoir dé failli de nouveau : à l'instant même où mes forces me trahissaient, ma lucidité fut assez grande pour que j'eusse la sensation de mourir. La soif qui me crispait les entrailles ne tarda guère à me réveiller. Moins inconscient qu'à mon premier réveil, je me secouai, je me tâtai. Ma capote était en lambeaux. Sac, ceinturon, je n'avais plus rien sur moi ; le bidon de vin, que je cherchais d'instinct autour de ma ceinture, était resté, lui aussi, dans mon tombeau de sable. Je regardai autour de moi, et, comme une brute, je me précipitai sur un corps d'homme que je vis étendu la face vers la terre, à quelques pas, noyé dans le sable à moitié seulement : je distinguais son bidon contre ses reins. Je cassai l'attache, j'arrachai le bouchon, je bus avidement : c'était du vin. Pas une goutte ne resta... La brûlure intérieure s'apaisa instantanément... Hélas ! en même temps, ce vin agit comme les philtres des contes de fées et

me rendit la mémoire. Je cessai d'être une bête qui veut vivre à tout prix ; je me rappelai, je compris ce qui m'entourait et ce qui s'était passé ; je m'entendis moi-même prononcer, d'une voix basse, cet appel : a Gertrude. . . » « Rien ne répondit. Le cœur si désespéré que je ne sentais même plus la courbature de tous mes membres, je commençai à chercher autour de moi : ce que je souhaitais alors, c'était seulement de retrouver le corps de ma femme bien-aimée enseveli chastement, lui aussi, sous le torrent de sable, pour être certain que les bandits ne l'avaient pas effleuré. Les recherches n'étaient pas faciles. Toutes les choses, autour de moi, m'apparaissaient tellement bouleversées et méconnaissables que je doutai d'abord si j'étais bien au même endroit qu'avant mon évanouissement. Il y avait encore une carrière de sable, mais elle n'affectait plus cette forme de demi-entonnoir que je me rappelais. C'était maintenant un chaos de trous et de monticules, sans contours dé-

220 Iv'ADJUDANT BENOÎT

finis, sans arêtes vives ; un inextricable fouillis de branches en occupait le centre, comme si un bois y avait poussé subitement. Malgré tout, la blancheur du sable reflétait assez de la clarté qui tombait du ciel sans lune pour que je me rendisse compte... Un obus, un seul probablement, avait par hasard explosé tout près de l'arête de la cuvette de sable, à la base même du gros hêtre. Toute la paroi s'était écroulée, entraînant l'arbre, l'arbre à moitié mort, qui dans sa chute avait écrasé deux de mes hommes, Lissac et Miquel. Lissac avait la face et le front démolis, l'autre la colonne vertébrale brisée : leurs corps étaient froids. L'homme que j'avais dépouillé de son bidon était Courtaud, mort d'une horrible blessure au ventre causée par un éclat. Aucune trace du brigadier Legrand, non plus que des deux femmes. Étaient-ils ensablés sous l'éboulement qui avait presque comblé et nivelé la carrière ? S'étaient-ils sauvés par la forêt? L'ennemi était-il revenu sur les lieux

et avait-il capturé les survivants ? Cette dernière hypothèse m'était la plus insupportable,

t Epuisé par Tangoisse et recru de fatigue, je dus recommencer l'oeuvre affreuse de dépouiller mes camarades morts : ma faiblesse me donnait l'impression du froid. Je revêtis la capote de Lissac, lequel était presque de ma taille. Dans sa musette, je trouvai du pain que je dévorai : le bidon d'un autre mort contenait encore un peu de vin. Cette nourriture et cette boisson, absorbées trop vite et dans un état de dépression et d'anxiété extrêmes, me causèrent encore une sorte d'éblouissement, et je dus demeurer ainsi le front sur mes mains, à la fois brûlant et glacé de fièvre. Le temps cessa de nouveau de compter pour moi. Mais je rêvai mille choses confuses, revoyant sans cesse Gertrude près de moi, et sans cesse ayant la sensation qu'elle me quittait, qu'on me l'enlevait, qu'elle était perdue. . . L'acre fraîcheur qui, dans les forêts,

accompagne aux derniers jours d'août le crépuscule du matin, me dégourdit. Je recommençai aussitôt mes investigations : le jour ne me montra rien dont je ne me fusse rendu compte durant la nuit. La paix matinale, la paix forestière enveloppait à présent le lieu de la catastrophe. Avec mille précautions je m'avançai jusqu'à la route : la trace des pas de chevaux et quelques ornières profondes y attestaient le passage de troupes, mais elle était vide. Le canon, que je n'avais pas entendu pendant la nuit, tonnait de nouveau dans la direction de Vincourt, et bien plus loin que Vincourt. Évidemment, les envahisseurs avaient dépassé le lieu où j'étais, qui ne représentait rien stratégiquement, et où les Allemands, après avoir craint un moment de se heurter à une force française organisée, avaient constaté que rien ne menaçait leur flanc droit. Ils étaient partis... Avaient-ils emmené Gertrude ? Je recommençai une inspection minutieuse, non seulement dans la

t' ADJUDANT BENOÎT 2 23

carrière bouleversée, mais alentour. Je franchis le rebord que le hêtre avait arraché en s'écroulant. Des fragments de la souche rompue étaient encore soudés à des racines énormes, toutes rongées de pourriture. J'avançai... Quelques mètres plus avant, la forêt reprenait son aspect ordinaire. Des arbres hauts... assez d'espace entre les troncs... le sol couvert de mousse avec des bosses rocheuses çà et là. Un lièvre traversa le sousbois ; des oiseaux qui chantaient se turent. Pourquoi continuai-je encore d'avancer, suivant la trace d'un vague sentier jaunâtre ? Ce fut un instinct, une aimantation : je n'avais pas fait cent mètres que j'aperçus Gertrude étendue par terre, immobile sur le sol d'herbe et de mousse, mais dans une pose si peu tourmentée, si naturelle, qu'on l'eût dite endormie. Aussitôt je l'appelai, comme si je ne pouvais attendre de la rejoindre... Mais elle ne répondit pas, ne remua pas... Déjà j'étais agenouillé près d'elle, guettant son

visage, ses yeux clos, sa bouche. Il y avait un peu de souffle autour de ses lèvres. Sa main était moite. Elle vivait.

a Alors seulement, regardant autour de moi, je remarquai la cavité forée par un obus de io5 à moins de dix pas du corps de Gertrude, et je constatai les dégâts de l'explosion. Ces dégâts étaient assez peu caractérisés, parce que l'engin avait explosé dans une clairière. Quant à Gertrude, elle ne portait aucune blessure apparente : sur elle, près d'elle, pas une trace sanglante. Alors ? Qu'estce qui l'avait abattue ? Le choc de l'explosion suffit parfois à tuer des hommes que les éclats n'ont pas atteints ; Gertrude, elle, vivait : mais je supposai qu'elle avait reçu un heurt assez violent pour rester longtemps sans mouvement. Elle vivait... Tout se transforma, à cette pensée, autour et en dedans de moi. Je ne songeai même plus que la forêt pouvait être gardée par l'ennemi et que je risquais à chaque pas de voir une patrouille déboucher

sur la clairière. Et du même coup je n'éprouvai plus la moindre fatigue : une pleine lucidité me revint... J'avisai une dépression du sol où l'eau d'une source invisible entretenait ©omme un minuscule étang. J'y allai remplir mon € quart » (on plutôt le quart du pauvre Courtaud) et je revins laver doucement les yeux, les tempes, la bouche de ma femme chérie. Je n'osais la remuer avant qu'elle eût repris connaissance : j'avais entendu dire que c'est imprudent ; on est obligé dé le faire, naturellement, sur les champs de bataille ; mais, quand on le peut, on doit toujours l'éviter. Comme, malgré mes aspersions d'eau froide, Gertrude demeurait toujours inerte, je tentai de faire pénétrer quelques gouttes de vin entre ses lèvres. L'effet fut presque immédiat ; elle toussa, respira fortement, ses yeux s'ouvrirent et sa tête se souleva. Je continuai l'humectation des lèvres, sans hâte : en même temps je lui parlais, je me nommais à elle, je lui disais combien je l'aimais, je la

suppliais de me reconnaître, de me répondre. Il me sembla enfin que sa main tentait de répondre aux pressions de la mienne : en même temps le regard des prunelles marron se fixait sur moi et les lèvres remuaient.

« — Gertrude, Gertrude, — m'écriai-je, — c'est moi... Parle-moi, je t'en conjure... Souffres-tu ?

ff II y eut sur sa figure comme l'ombre d'un sourire et je devinai « Non » au mouvement des lèvres. De nouveau j'approchai le vin de sa bouche et je lui fis doucement boire une gorgée... Après un moment, je l'entendis qui me disait clairement, bien que presque sans voix :

« — De l'eau !

« Je voulais courir au petit étang, mais sa figure devint si inquiète, lorsque je fis mine de m'éloigner, que je lui donnai à boire ce qui restait dans le quart... Je soutenais sa tête pendant qu'elle buvait. Cependant ses forces se ranimaient. Ses bras, son buste, sa

tête semblaient se délier. Sa voix devenait plus forte. Nous pûmes échanger quelques mots.

«f — Tu es là, — murmura-t-elle. — Oh ! je suis heureuse !

c Moi, je l'interrogeais avidement, je lui demandais comment elle se trouvait en cet endroit, et quelle était sa blessure. Elle semblait mal me comprendre... A la fin, après un silence où elle parut ramasser toutes ses forces de souvenir et de pensée, elle dit :

« — Je ne peux pas bien me rappeler... La petite et moi, nous étions toujours tapies dans cette espèce de caverne de sable, au fond de la carrière. Après que tu nous a eu quittées, il y a eu deux détonations effroyables près de nous. Nous n'avons plus rien vu : un tourbillon de sable emplissait tout. Puis, encore une détonation. . . et j'ai senti que tout croulait autour de moi. Je me suis sauvée à travers du sable, à travers des branches, sans savoir ce que j^ faisais. J'ai grimpé, j'ai traversd ée

l'espace vide, j'ai couru devant moi... Une fois encore j'ai eu l'impression de la foudre qui tombe, de l'effondrement. Et puis... plus rien. Et je te revois...

« Ainsi Gertrude était là, elle me parlait, elle vivait... Elle ne semblait pas blessée... Ses vêtements étaient à peine abîmés, le bord de sa jupe seulement un peu déchiqueté... Et pourtant je sentais mon cœur serré par un inexprimable désespoir. C'est que je ne pouvais pas ne point remarquer, tandis que les lèvres et la tête revivaient, la persistante immobilité de tout le bas du corps.

« — Tu ne souffres pas ? — répétai-je.

« — Non, pas du tout... Seulement je suis tellement rompue par la fatigue que je ne peux pas me remettre sur pied. Il me semble que mes jambes pèsent un poids infini... Suis-je donc blessée?

€ Oh! mon capitaine... Comment vous exprimer tout ce qui m'a bouleversé le cœur

en ce moment-là?... Rien n'avait été plus ardent que le don réciproque que nous nous étions fait, la nuit précédente, de tout notre être, mais je ne me sens pas ridicule à dire que rien n'avait été plus exempt de toute idée malsaine, plus conjugal, plus pur... oui, plus pur. Pour nous y décider, il avait fallu le désordre et l'énervement de ces heures angoissées ; il y avait fallu aussi le mystère de la nuit... Maintenant, à la minute où Gertrude me disait : « Suis-je donc blessée? » c'était le jour ; le soleil avait séché l'herbe et la mousse autour de nous ; un vif rayon, traversant l'intervalle de deux arbres, éclairait le corsage de ma femme bien-aimée. Misère de l'amour humain! C'est dans une douleur inexprimable que, pour la première fois, je soulevai en pleine lumière les vêtements qui voilaient ses jambes et tout ce que son corps de jeune fille irréprochable avait jalousement gardé pour celui qu'elle devait aimer. Kt mes yeux qui la parcoururent oe cherchèrent, hélas! que

a3o l'adjudant benoît

î 'affreuse révélation du coup qui la terrassait! Et mes mains s'épouvantèrent en constatant que, partout où elles s'appuyaient, la chair délicate demeurait insensible.

« — Eh bien? — demanda-t-elle.

t Je répondis que je ne voyais aucune blessure. Mais, comme j'avais peur de lui faire mal en la remuant sur ce sol dur, j'ajoutai :

« — Laisse-moi te préparer une couchette avec des branches et des vêtements ; je t'y étendrai, et tu seras mieux.

« — Oh! tu vas me laisser seule?... — fit-elle inquiète, voyant que j'allais m'éloigner.

« — Deux minutes... et tu ne me perdras ^e vue qu'un instant.

« Je courus à la carrière; une fois de plus, je dépouillai des corps inanimés. Je ramenai deux capotes et deux couvertures : j'en fis un lit assez moelleux tout à côté de Gertrude. Je îa soulevai dans mes bras avec des précautions innnieset je l'y déposai : elle gémit doucement, puis fit un cri au moment où son corps fut

l'adjudant benoît 23i

posé de nouveau, puis se calma. En la portant j'avais senti le bas de son corps comme détaché de tout le reste, paralysé comme si les jambes eussent été des gaines remplies de son. . . J'avais connu un cas semblable pendant ma première année de service militaire : un pourvoyeur avait roulé sous un chariot qui lui avait brisé la colonne vertébrale... Quand j'eus installé Gertrude sur la couchette improvisée, j'inspectai la place où elle était tombée à la renverse ; une crête aiguë de pierre affleurait : ses reins avaient porté là-dessus au moment où la déflagration de l'obus la projetait violemment contre le sol. Je compris cela en une seconde, et mon cœur devint lourd dans ma poitrine; je me rappelais que mon camarade était mort brusquement quelques heures après l'accident.

€ Gertrude s'aperçut de mon trouble :

« — Ne t'inquiète pas, — fit-elle. — Je me sens déjà mieux. Tu vas voir que, tout à

riieure, je pourrai remuer... Ce sont ces deux chocs successifs qui m'ont anéantie. Viens... Assieds-toi près de moi.

« Je lui obéis; je refoulai par un effort de volonté les larmes qui me rongeaient les yeux. Assis à côté d'elle, je pris ses deux mains dans mes mains ardentes dont elle ne ."^entit pas la brûlure, et cela confirma l'appréhension où j'étais : que l'insensibilité ne gagnât peu à peu le reste du corps. Je la regardais avidement, mes yeux se nourrissaient de son image... Hélas! C'était elle et déjà ce n'était plus elle... Ses beaux chevaux cuivrés faisaient ressortir la pâleur de son visage; sa gorge palpitait à peine ; il y avait dans son attitude, bien qu'elle ne fût pas immobile, quelque chose d'étrange et d'effrayant, une raideur du col, des épaules, des bras, une fixité des yeux qui semblaient ne pas remuer librement dans l'orbite, non plus que la nuque qui bougeait peu, en sorte que c'était moi dont le regard devait chercher la rencontre du sien.

Elle ne s'apercevait pas de son état. Elle parlait presque sans s'arrêter.

« — Dès que je vais pouvoir marcher, — disait-elle, — tu m'emmèneras. Je ne veux plus voir cette forêt, ces arbres. Je ne veux plus voir d'arbres. Il me semble que depuis des années je suis emprisonnée entre des arbres. Tu m'emmèneras loin d'ici ; avec toi je n'ai pas peur. Tu vois, tout le monde a disparu autour de nous, et il ne nous est rien arrivé de mauvais, à toi ni à moi. Tu m'emmèneras. Tu me le promets?

« — Oui, — dis -je — je te le promets.

€ Le jour montait; la chaleur s'annonçait égale à celle de la veille. Au loin, la canonnade ne cessait pas ; mais Gertrude semblait ne pas même la percevoir, pas plus qu'elle ne paraissait éprouver la gêne du rayon de soleil qui maintenant lui frappait en plein dans les yeux. Elle continua (et je vous assure que c'était navrant à entendre, ce

qu'elle disait, par le contraste entre ses paroles et l'inertie qui la gagnait) :

G — Dès que nous serons tranquilles, nous nous marierons. Oh! je sais bien que nous n'avons pas fait de mal, puisque tu allais partir et que je ne savais pas quand tu reviendrais. Mais, maintenant que tout est tranquille, nous irons à l'église.

« Que lui répondre? Évidemment, ses souvenirs étaient pleins de trous ; déjà la continuité des événements lui échappait.

Comme elle insistait en disant : a — N'est-ce pas? Tu me le promets?... », je balbutiai :

€ — Bien sûr, jeté le promets!... »

a Mais tout d'un coup je n'y pus tenir, je saisis sa tête entre mes mains, je baisai ardemment ses cheveux, son front, ses yeuxj ses joues, et je sanglotai : la conviction de mon impuissance à lui garder la vie me désespérait, et je ne pouvais que répéter :

« — Ma chérie... ma chérie...

« Je pleurai en silence quelque temps. Je me souviens qu'alors un gros faisan se souleva lourdement, à peu de distance, et traversa la clairière de son vol jonflant ; la poule le suivit presque aussitôt. Puis tout retomba dans le silence matinal de la forêt, sauf Ténervante canonnade qui semblait s'éloigner, mais faisait vibrer Tair de minute en minute. Je ne me retenais plus de pleurer silencieusement. Gertrude, qui avait les yeux secs, murmura distinctement :

« — Alors, je vais mourir.

« L'horreur de ces mots, dits par elle, arrêta mes larmes.

« — Non ! non! — m'écriai-je... — Pourquoi dis-tu cela?... Tu vas pouvoir te lever tout à l'heure... Je te porterai dans mes bras... N'aie pas peur... Je vais t' emmener avec moi...

(f — Puisque tu pleures, — reprit-elle, — c*est que je vais mourir...

« Et elle ajouta après un silence :

a — C'est triste... Je suis si jeune. J'aurais tant voulu être à toi toute une longue vie. Dis, Benoît, pourquoi es-tu sûr que je vais mourir ? Je t'assure que je ne souffre pas. . . Je me sens seulement un peu engourdie.

a Mon capitaine, vous n'imaginerez jamais l'affreuse chose que c'était, d'entendre cette voix, changée de timbre, sortant de ces lèvres qui remuaient à peine, prononcer ces mots... Je n'eus plus la force de mentir; les paroles inconsistantes qu'on dit à une malade ordinaire, couchée dans son lit, entourée de ses parents, visitée et soignée par le médecin, n'étaient pas de mise ici. Je répondis :

« — Je te jure que j'ignore le nom de ton mal. Comme toi, je m'étonne et je m'inquiète de l'étrange engourdissement d'une partie de ton corps. Mais je ne te vois aucune blessure; si je suis désolé, c'est de ne pas savoir comment te secourir.

« Elle hocha la tête lentement :

€ — On ne peut gâs me secourir. Moi

aussi, vois-tu, je crois que je m'en vais... Il me semble que mon cerveau se fige dans ma tête... Viens tout près, tout près de moi... Comme cela... que je ne voie que toi... pas les arbres.

€ J'étais penché sur elle, mes yeux en face de ses yeux.

« — Je t'aime tant! — murmura-t-elle.

« Et quelque chose qui ressemblait à un sanglot la secoua, un sanglot gonflé du regret de la vie et de l'amour.

« — Mon pauvre Benoît ! — dit-elle encore, — comme je me sens faible... et lourde... Je ne peux même pas te donner une caresse!

« Je pris ses mains et je les portai sur mes yeux, sur mon visage, sur ma bouche. Elle murmurait :

« — Oui... Oui... je t'aime... Tout près, tout près de moi...

a Puis, d'une voix qui de plus en plus devenait saccadée, hachée, faussée :

a — Où est mon père? Je ne le vois pas.

« Heureusement, elle parla aussitôt d'autre chose ; mais ses paroles devinrent peu à peu moins claires et moins bien enchaînées par le sens. Elle parla d'Uffigny, deRimsbach. Elle me dit qu'elle voulait que je déjeune au pavillon. Moi, je la regardais, je l'écoutais, et je ne pouvais m'empêcher de penser qu'elle mourait là, dans cette clairière, au bruit de la canonnade lointaine, par ma faute. Si elle n'avait pas été ma femme, la nuit précédente, elle n'aurait pas pu exiger de me suivre; elle n'aurait même pas osé en formuler le désir. Elle aurait quitté Uffigny avec les autres habitants ; elle serait en ce moment même abritée dans Verdun. Je me penchai sur elle, et, joue contre joue, je balbutiai ces mots que je n'avais pas pu contenir le matin même :

€f — Pardonne-moi !

« Elle parut reprendre toute sa lucidité :

« — Te pardonner î Parce que tu as voulu que je sois à toi? Mais j'en suis si heureuse. Il me semble qu'autrement tu m'aurais

oubliée... Maintenant, n'est-ce pas, tu ne m'oublieras jamais?

« — Jamais... Tu es ma femme chérie...

« — Oui, ta femme...

f Et elle répéta lentement ;

« — Ta femme ! . . .

f La rigidité du visage et du cou s'accentuait de plus en plus. Quant à la pensée, elle semblait redevenue organisée ; seulement, elle ne s'achevait pas, pour ainsi dire ; elle passait d'un objet à un autre, comme si elle ne pouvait pas s'appesantir, se compléter. Et ce fut alors pour moi, mon capitaine, la dernière torture, la plus aiguë, celle dont le feu me brûle encore aujourd'hui. Elle dit nettement :

« — J'ai peur que mon père ait été pris.

« Je ne répondis pas.

« — Tu le chercheras? — reprit-elle.

« Et, comme si mon silence l'étonnait, elle insista :

« — Promets-moi de le chercher... de ne pas l'abandonner... Il était si bon! Il

t'aimait bien... Tu lui diras que j'ai été ta femme.

« Ce que j'ai enduré pendant ces paroles... ah! vraiment... Je crois que cela dépasse ce que les tortionnaires les plus farouches ont inventé... Mais je ne pus même pas garder le silence... Elle parut s'énerver, s'irriter de ce que je ne lui répondais pas.

« — Tu me promets de lui dire que j'ai été ta femme?... Je veux, je veux... Promets-le moi... '

« J'ai promis... Ainsi les dernières paroles que j'ai échangées avec mon seul amour ont été empoisonnées de ce mensonge, et l'homme que j'avais tué s'est glissé entre nous, comme un revenant. La chose fut si atroce que je souffris moins quand Gertrude cria tout à coup :

« — Ah !... j'ai mal...

— Tu soufîres ?

« — Ce n'est rien, — fit-elle presque aussitôt. — C'est passé. Embrasse-moi.

« Je me penchai sur elle, évitant de la remuer, ne touchant que ses lèvres. Était-ce la chaleur de mon visage et de ma bouche fiévreuse qui se communiquait à son visage et à sa bouche? Il me sembla que tout en elle revivait, que ce baiser résumait tous ceux que nous avions échangés l'avant-veille, dans notre nuit d'épousailles. J'entendisde nouveau:

« — Je t'aime... mon mari...

a Puis plus rien... Et sans doute je la gardai dans mes bras longtemps encore après que la vie eût déserté le pauvre corps inerte que je continuais d'enlacer. »

(Un arrêt dans la rédaction coupait évidemment le manuscrit de l'adjudant sur ces dernières lignes, d'ailleurs tracées d'une plume si agitée qu'elle accrochait le papier en deux endroits. Avait-il été, en ce moment-

là, dérangé d'écrire? Ou bien le poids de sa confession avait-il pesé trop lourd pour qu'il le trainât plus avant? Le fait, c'est que la suite, trois courtes pages d'une encre plus fraîche, était • au contraire écrite nettement, posément — et, comme on va le voir, — d'un autre style.

Je transcris cette fin :)

« Mon capitaine, vous connaissez désormais mon histoire. Vous savez pourquoi je ne peux pas accepter la vie comme tout le monde, et me dire : « Les mauvais jours passeront ; « un temps viendra où l'on pourra être heu- € reux. , . » Je ne pourrai jamais être heureux. Avant de rencontrer Gertrude, je ne saurais dire que j'aie été heureux. La vie ne m'amusait pas beaucoup; mais j'avais une bonne santé, une conscience nette, et j'aimais mon métier. A partir du moment où j'ai aimé Gertrude — jusqu'à la nuit où j'ai abattu son père dans le bois du Haume, j'ai compris ce

que peut contenir de joie ie mot banal de vivre!... Sans doute, alors, je me suis trop plongé dans ce bonheur, au point d'en oublier presque le drame où ma patrie palpitait si douloureusement, — au point d'oublier des règles morales que je ne me serais jamais cru capable de transgresser. Depuis, j'ai fait mon examen de conscience. Je sais quelles ont été mes deux grandes fautes, je vous les ai dites; je veux en répéter ici la confession : la première, c'est qu'ayant pris l'espion en flagrant délit, j'aurais dû l'amener à mes chefs et le leur livrer ; je ne l'ai pas fait à cause de Gertrude. J'ai donc manqué à mon devoir; j*ai été un mauvais soldat. Ma seconde faute, c'est qu'ayant supprimé l'espion, j'aie possédé sa fille. Cette faute-là, voyez-vous, mon capitaine, c'est la plus grave, parce que j'ai trompé la femme que j'aimais. Au moment même où nous étions mari et femme, je la trompais. Elle m'eût rejeté avec horreur si elle avait su. J'ai été châtié de ce mensonge par la

nécessité de la tromper encore, à l'heure suprême où le besoin d'unir entièrement mon âme à la sienne eût été l'unique consolation... Le mensonge a vicié les dernières paroles que je lui ai dites. Tant que je vivrai, cette amertume m'empoisonnera.

« Alors que faire dans la vie? La vie a perdu pour moi non seulement ce qui peut la faire enviable, mais ce qui peut la faire tolérable. Avec ses inflexibles nécessités d'action, seule la guerre adoucit un peu ma misère morale. Très sincèrement et très simplement je vous confie mon espoir : c'est que la guerre durera plus longtemps que moi. Je voudrais contribuer de toute ma force à notre victoire : mais je n'ai pas mérité de prendre part à la joie des autres, de ceux qui n'ont pas failli. D'ailleurs je ne me conçois pas, la guerre finie, continuant de vivre. Je ne me supprimerais pas, parce que ce n'est pas dans mes idées : mais je crois que je deviendrais fou... Vous comprenez maintenant pourquoi, malgré

vos bontés pour moi, je ne me suis jamais montré à vous tel que je l'aurais dû, tel que je l'aurais souhaité; ces mois d'hôpital ont été pour moi un purgatoire. Ne me gardez donc pas rigueur.. . Ce n'est pas moi que vous avez connu : c'est une pauvre épave, lasse de surnager, et qui ne demandait qu'à sombrer définitivement.

« Grâce à Dieu, je pars ! je rentre dans la guerre ! Je vous écrirai ce que je deviens, puisque vous voulez bien vous intéresser à moi : quand vous ne recevrez plus de lettres de moi, ne me plaignez pas. Il me sera arrivé ce que je n'aurai pas cherché, je vous le promets, mais ce qui peut m'arriver de plus heureux.

« Si cela arrive, je vous supplie d'accueillir la suprême requête que je vous adresse ici... J'ai enseveli ma femme bien-aimée dans le sable de la carrière, n'ayant pas de moyen pour creuser la terre assez profondément et plein d'angoisse à l'idée que je pourrais être

surpris et tué moi-même avant d'avoir achevé ma tâche. Je n'ai mis aucune marque sur sa tombe; mais rien n'est plus aisé que de la retrouver, à l'aide du petit croquis que je joins à ma lettre. Il suffit, comme vous le vo^^ez, de suivre le bord de la route, vers Vincourt, à partir de la borne chiffrée 85 (route forestière de Cissey à Vincourt : toutes les cartes la donnent) pendant vingt-cinq pas d'un mètre, et de compter ensuite six pas perpendiculairement, vers la carrière. La fosse commence au sixième pas... Si je dois survivre à la guerre, je transporterai Gertrude là où je serai. Si je ne survis pas, et qu'on retrouve ma propre dépouille, je vous supplie de nous réunir dans le cimetière d'Uffigny. Mon testament, qui est entre les mains de mon père, précise ces dispositions et prévoit l'argent nécessaire sur mon petit héritage maternel, que je n'ai jamais réclamé.

« Je vous ai tout dit, mon capitaine, et j'ai pourtant de la peine à finir cette confession,

comme si c'était la dernière occasion que j'aurai de converser avec vous. Que puis-je ajouter, pourtant? Vous ai-je raconté la façon dont j'ai rejoint les lignes françaises après avoir enseveli Gertrude? Je n'ai pas le courage de relire les pages précédentes pour m'en assurer. Si je ne l'ai pas dit déjà, voici : j'ai marché devant moi au hasard, la nuit de préférence ; des paysans pitoyables m'ont vêtu d'habits civils, abrité, nourri : le hasard a voulu que j'arrive dans nos lignes sans autre incident qu'une fusillade au pont de la Vouze, entre Vincourt et Verdun. Ensuite, encadré dans une batterie lourde, j'ai fait la magnifique campagne de Lorraine, qu'on ne connaît pas, dont on ne parle pas en France, mais qui est avec la Marne une des grandes belles choses de cette guerre. On vous a dit (ce sont vos paroles) que j'avais été « héroïque »... Je ne veux pas que vous le croyiez. Je n'ai, je n'ai eu aucun héroïsme. Je me suis battu comme tous les Français se

battent, et les moments où il y avait du danger m'ont paru les meilleurs. J'ai hâte de recommencer.

« Mon capitaine, je vous salue bien respectueusement et je recommande à votre bonté et à votre piété ce qui est ma volonté dernière. € Benoît Castain. »

cgc.

Ces lignes datent du mois de février igiS. Près d'une année s'est s'écoulée depuis. J'ai reçu, en tout, cinq lettres ou cartes postales de l'adjudant Benoît, toutes contenant simplement l'assurance d'un « souvenir reconnaissant », sans aucun détail. La dernière est de septembre 1916. Peu de temps après éclata notre victorieuse offensive de Champagne, à laquelle prit part la batterie de Benoît, souslieutenant depuis peu . Le soir du 2 7 septembre,

il fut porté disparu. Toutes mes recherches pour avoir de ses nouvelles ont été vaines.

Quant à la mission dont il m'a chargé, je n'ai pas pu m'en acquitter encore. Le territoire où Gertrude Archer est ensevelie borde une région occupée par l'ennemi. Uennemi est bien près de l'évacuer; mais, enfin, il l'occupe toujours...

Comme tant d'actes de la vie française, le vœu suprême de l'adjudant Benoît ne pourra sans doute être réalisé qu'à la date, mystérieuse encore, cachée sous le voile de ces mots :

a Après la guerre !... »

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