CHAPITRE VIII
la VOIX et l'appel de son maîlre. En ouvrant les yeux, Sancho lit une care&se à son outre, et, la trouvant un peu plus maigre que la veille, son cœur s'affligea, car Us ne prenaient pas , lui semblût-il , le chemin de la remplir de sitôt. Quanta don Quichotte, il rclusa de déjeuner, préférant, comme on Ta dit , se repaître de succulents souvenirs.
Us reprirent le chemin du Port-Lapice, et, vers les trois heures de Taprès-midi , ils en découvrirent Ten** trée. « C'est ici, dit don Quichotte à cette vue , c'est ici que nous pouvons , ami Sancho , mettre les mains jusqu'aux coudes dans ce qu'on apixlle aventures. Mais, prends-y bien garde , quand bien même tu me verrais dans le plus grand péril du monde , tu ne dois pas tirer Tépée pour me défendre, à moins que tu ne t'aperçoives que ceux qui nraUaquenL sont de la canaille et des gens de rien, auquel cas tu peux me secourir; mais si citaient des chevaliers , il ne t'est d'aucune façon permis ni concédé par les lois de la chevalerie, de venir à mon aide , j usqu'à ce que tu sois toi-même armé chevalier. — Sur ma foi, seigneur, répondit Sancho, votre grâce sera en ceci soigneusement obéie ; d'ti,ulaiil mieux que de ma nature je suis IVu t pacifique, et que j'ai toujours détesté de me fourrer au milieu du bruit et des querelles. Seulement, je vous en préviens, si jamais il s*agit de défendre ma personne, je ne tiendrai pas grand compte de ces lois; car , enfin , les lois divines et liumaines permettent à chacun de se défendre contre quiconque vient l'attaquer. — Je ne dis pas le contraire, repartit don Quichotte; mais pour ce qui est de me secourir contre des chevaliers , tu dois t'efforcer de contenir ton impétuosité naturelle. — Il suiSt, répondit Sancho, je garderai ce commandement aussi bien que celui de chômer le dimanche, n
Tandis qu'ils devisaient ainsi, voici qu'apparurent tout à coup sur le chemin deux moines de l'ordre de Saint-Benoit , à cheval sur deux dromadaires , car les
66 J»OH QUICKOTTB.
mules qu'ils montaient n'étaient pas de moindre taille. Ifs portaient des lunettes de voyage et des parasols. Derrière eux , venait un carrosse qu'accompagnaient quatre on cinq hommes à cbeval, et deux valets demules
à pied. Dans ce carrosse était , cominu oii l'apprit plus tard , uae dame de Diseave qui allait à Séville où se trouvait son mari prêt à passer aux Indes aveo un emploi considérable. Les moinea ne venaient pas avec elle , mais ils suivaient le même chemin. A peine don Quicholte les eul-il aperçus, qu'il dit à son éeuyer : « Ou je me trompe Tort, ou voici venir la plus tameuse aventure qui se soit jamais vue. Car ces noirs iantùmes qui se montrent là4)as , doivent être et sont sans nul doute y des enchanteurs qui emmènent dans ce carrosse quelque princesse enlevée, et il taut que je m emploie de tout mon pouvoir à défaire ce tort. — Cette aventure, répondit Sancho, m'a l'air d'être pire encore que celle des moulins à vent. Prenez<-y garde , monseigneur, ces fautùmes, ce sont des moines de Saint-Benott, et lecarrosse doit être à des gens qui voyagent. Prenez garde, je vous le répète, prenez bien gardeàee que vous allez faire, et que le diable ne vous lente pas. — Je te Tai déjà dit , Sancho, répliqua don Quichotte, tu n'entends pas grand'chose en matière d'aventures. Ce que je dis est la vérité , et tu vas le voir dans un instant. »
Cela dit , il prit les devants et fut se placer au milieu du chemin par où venaient les moines ; et dès qu'il les vit assez près pour juger qu'il pouvait d'eux se faire entendre , il leur dit de toute sa voix : « Gens fantas* tiques et diaboliques , mettez sur-le-champ en liberté les hautes princesses que vous emmenez par force dans ce carrosse ; sans quoi préparez-vous à recevoir prompte mort en juste punition de vos méfaits. >» Les moines , retenant la bride de leurs chevaux , s'arrêtèrent , et non moins émerveillés de la figure de don Quichotte que de son allocution : « Seigm^ur clievalicr, répondirent-ils , nous ne sommes pas des gens iauias*
tiques ni diaboliques, mais bien deux religieux, de Saintfienoit qui suivons notre chemin , et nous ne savons si ce carrosse renferme ou non des princesses enloYées.^ le ne me paye point de belles paroles, reprit don Quichotte , et je vous connais bien , déloyale canaille ! » Et saiis aitondre d'autre réponse, il piqua Rossinante, et se précipita, lauce baissée , contre le premier moine , avec tant de force et d'intrépidité , que si celui-ci ne se f&t pas laissé tomber de sa mule , il l'aurait malgré lui envoyé par terré avec quelque bonne blessure , si même Tautre n'eût pas ( té tu<' du coup. L'autre religieux , voyant traiter ainsi son compagnon , prit ses janil^es au cou de sa bonne mule , et se mit à courir par ia campagne aussi vite que le vent. A la vjie du moine qui était par terre, Sancho Panza, sautant légèrement de sa monture, se jeta sur lui et commença à lui ôter ses vêtements. Sur ces entrefaites accnurm eut les valets des deux moines et lui demandèrent pourquoi il dépouillait ainsi leur maître. Sancho répondit que ees dépouilles lui appartenaient légitimement comme butin de la vie* toire remportée par son seigneur don Quichotte. Les valets, (|ui n'entendaient pas raillerie et ne comprenaient rien à ces belles phrases de dépouilles et de victoires, voyant que don Quichotte s'était éloigné pour aller parler aux gens du carrosse , se précipitèrent sur SancbOy le jetèrent à terre, et après lui avoir arraché tous les poils de la barbe, le rouèrent de coups jusqu^à ce qu'ils le laissassent étendu par terre s ms lialeine et sans connaisiiance. Le moine ne perdit pas un moment : il remonta sur sa mule tremblant, épouvanté, et n'ayant pas beaucoup de couleur au visage ; puis, dès qu'il se vit à cheval , il piqua du côté de son compagnon qui l attendait à une certaine diataiice, ir^ardant comment tournait cette alarme subite; et tous deux , sans vouloir attendre la lin de l'aventure, ils continuèrent leur route, en faisant plus de signes de citiix que sHls eussent eu le diable luinonéme à leurs trousses.
6B BON aOICHOTTC.
Quant à don Quichotte , il était allé , comme ou Ta dit , parier à la dame du carrosse; il lui disait : « Votre beauté , madame , peut désormais faire de sa personne ce qui sera le pluBtde son goût; car voilà maintenant qiîe la superbe de vos ravisseurs git à terre , abattue par ce redoutable Lias. EL afin que vous ne vous fatiguiez pas à chercher le nom de votre libérateur, vous saurez que je m'appelle don Quichotte de la Manche ^ chevalier errant et captif de la belle sans pareille doÂa Dulcinée du Toboso. Et en récompense du service que vous avez reçu de moi , je ne vous demande qu'une chose, c'est do vous rendre au Toboso, de vous présenter de ma part devant cette ckme , et de lui dire ce que j'ai fait pour votre liberté.» Tout ce discours de don Quichotte un écuyer l'écoutait , de ceux qui accompa^gnaient le carrosse. C*étaitunBiscayen. Et voyant qu'au lieu de laisser aller le carrosse , notre héros enjoignait aux dames de prendre incontinent le chemin du Toboso, il s'approcha de don Quichotte , empoigna sa lance , et dans une langue barbare qui n'était ni du castillan ni du biscayen , il lui dit : « Va, chevalier, et mal ailles-tu ; car par le Dieu qui moi créa, si toi le carrosse ne laisses, aussi vrai que moi être biscayen , toi être mort. » Don Quichotte le comprit fort bien , et avec un merveilleux sang-froid il lui répondit : « Si tu étais chevalier aussi bien que tu ne Tes pas , chétive créature , j'aurais déjà châtié ton audace et ton insolence. » A quoi ie Biscayen répliqua : » Mui, pas chevalier? je jure Dieu, jamais chrétien n'avoir plus menti. Si toi abaisser ta lance et tirer Tépée, tu reconnaîtras bientôt que toi avoir cher* ché midi à quatorze heures. Biscayen sur terre , hidalgo par mer, hidalgo par le diable , et toi meulir si toi dire autre chose. — C'est ce que nous allons voir,»» répondit don Quichotte. £t jetant sa lance à terre , il tire son épée, embrasse son écu» et s'élance sur le Biscayen, bien résolu à lui ôter la vie.
Le Bibca^ en , qui le vit ainsi venir, aurait bicu désiré
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CUAPiXAË VIII. 59
sauter en bas de sa mule » mauvaise béte de louage sur laquelle il n'y avait pas moyen de compler , mais il n'eut
que le lenips de tirer son épée. Par bonheur se trouvant près du carrosse, il put se saisir d*un coussin qui lui servit de bouclier. Aussitôt ils se jetèrent Tun sur 1 autre, comme 8*ils eussent été des ennemis mortels. Les assistants auraient voulu s*interposer entre eux ; mais ce fut impossible, leBiscayen jurant en son jargon que, si on ne le laissait achever le combat , il tuerait lui-même sa maîtresse et tous ceux qui essayeraient de 8*inter[)oser. La dame du carrosse, étonnée et effrayée tout à la t'ois de ce qu'elle voyait, ordonna au cocher de se détourner un peu » et y à une certaine distance , elle se mit à regarder la formidable rencontre.
Dans ce coml)al le Biscayen déchargea un si vigoureux coup de taille sur l'épaule de don Quiciioltc , pardessus le bouclier, que, sans cette protection, ilTaurait fendu jusqu'à la ceinture. Don Quichotte, ayant senti le poids de ce coup prodigieux, poussa un grand cri, en disant : «0 dame de mon âme, Dulcinée, fleur de beauté , secourez votre chevalier qui , pour avoir voulu satisfaire à ce qu'il doit à voire mérite, se trouve en cette extrémité! » Dire ces mots, serrer son épée , se couvrir de son éou et assaillir le Biscayen , tout cela fut Taffaire d'un moment; bien décidé qu'il était à tout risijuer sur un seul coup. Le Biscayen, le voyant ainsi venir contre soi , jugea par là de sa fureur, et résolut de jouer le même jeu que don Quichotte : en conséquence, il Tattendit , bien couvert de son coussin , mais sans pouvoir tourner sa mule ni d'un côté ni de l'autre , car la pauvre bêle, harassée de fatigue et peu accoutumée à de pareils badi nages , était incapalile de faire un pas. Ainsi donc , comme on Ta dit, don Quichotte s'élançait Tépée haute contre le prudent Biscayen , bien déterminé à le fendre en deux , et le Biscayen Tattendait de même , l'épée en Tair, et abrité derrière son coussin. Tous les aâbistants épouvantés atteudaicut avec anxiété le résul-
70 DON ÛIIICHOTTE.
tel dea effroyables coups doDi ils se mensçaieut. Enfin la dame Aa carrosse , ainsi que ses femmes , adressaient
mille prières et olVi ait iU mille vœux aux images les plus véaéiëes et aux églises les plus célèbres de l'Espagne, pour que Dieu protégeât leur écuyer et les délivrât elles-mêmes du péril pressant où elles se trouvaient.... Mais le dommage en tout ceci , c'est qu'^ cet endroit môme l'auteur de cette histoire laisse le combat en suspens, doimaul pour excuse (]ue touchant ces exploits de don Quichotte , il n'a rien trouvé d'écrit au delà de ce qui vient d'être raconté, il est vrai toutefois que le second auteur de cet ouvrage n*a point voulu croire qu'une aussi curieuse histoire eût été emportée par le fleuve d'oubli, et que les beaux esprits delà Manche eussent été assez peu diligents pour n avoir pas conservé dans leurs archives ou leurs bibliothèques des manuscrits qui traitassent de ce fameux chevalier. G*est pourquoi dans celte idée , il ne désespéra point de découvrir la fin de cette agréable hisioue, et, en effet, le ciel aidant y il la trouva de la façon qui sera rapportée dans la seconde partie.
CHAPITRË IX.
Où se conclut et termine l'épouvantable combat que se livrèrent le brave ^scayen et le vaillant Hancbola.
Nous avons laissé dans la première partie de cette
histoire le valeureux l»is( ayen et le fameux don Quichotte , les épées nues et hautes , prêts à décharger l'un sur l'autre deux furieux coups de tranchant, tels que, sHls eussent frappé en plein , ils ne se fussent rien moins que pourfendus de haut en bas et ouverts comme des grenades; mais justement, à cet endroit critique, on a vu cette intéressante histoire demeurer eu Tair , coiij>ée court f sans, que l'auteur nous indiquât où l'on pourrait
CHAPiTlB U.
en trouver la suite. Cela me causa beaucoup d'ennui : le plaisir d'en avoir lu si peu se changeait en déplaisir quattd ]e soogeaid combien il me serait difficile de retroaver tout ce qai me semblait maoqu^ d'un si inté** ressant écrit. Toutefois j il me parut impomble et en dehors de toutes les bonnes contâmes qu'on aussi brave chevalier n'eut pas eu un sage qui se lût imposé le de^ voir d'écrire ses étonnantes prouesses : chose qui n'avait manqué à aucun de ces cbevaliers errants de qui le peuple dit qu'ils vont à leurs aventures; car chacun d'eux avait toujours à point nommé un ou deux sages qui non-^seulement écrivaient ses faits et gestes, mais qui dévoilaiciiL bcs jiliis petites et plus puériles pensées, si profondément caeliees qu'elles pussent être. Or, un si bon chevalier n'avait pas dû être assez malheureux pour n'avoir pas eu ce qui avait été si largement accordé à un Platir et à ses pareils. Aussi ne pouvais^je admettre qu'une si élégante histoire fût demeurée tronquée et mutilée; et j'en attribuais hi iauic à la malignité du temps qui dévore et consume toutes choses, et qui l'avait ou cachée ou détruite. D'autre part , je me disais ; Puisque parmi les livres de notre héros il s'en est trouvé d'aussi modernes que les Bemèdes à la jalousie et les Nymphes et Bergers de Hénarès , son histoire doit être également moderne , et en supposant qu'elle n'ait pas été écrite y elle se retrouvera sans nul doute dans la mémoire dés gens de son village et des pays circon-» voisins.
Cette idée àe cessait de me préoccuper , et j'avais le
plus vif désir de coruiaitre en entier ia vie et les miracles de notre iiameux Espagnol don Quichotte de la Manche, flambeau et miroir de^la chevalerie manchoise) et le premier qui de notre âge et dans ces temps cakr miteux ait embrassé la profession des armes errantes ; le premier qui se soit voué k défaire les torts, à secourir les veuves, à protéger les demoiselles, celles-là même qui s'en allaient stu* leur palefroi le fouet à la main ,
72 BOK QVfcflom.
promonaîîi par monts cl par vaux rembarras de leur virginité, de lelle façon (|uc si quelque chevalier félon, quelque vilain armé en guerre, ou quelque démesuré géant ne venait à leur faire violence , il y a eu jadis telle de ces demoiselles qui , au bout de quatre-vingts ans durant lesquels elle n'avait point passé une seule mut sous un toit, s'en est allée au tombeau aussi intacte que la mère qui l'avait mise au monde. Je dis donc qu'à cet égard et à beaucoup d'autres, notre généreux don Quichotte est digne de grandes et étemelles louanges ; et , en outre , on ne doit pas me les refuser à moi-même pour toute la peuie que j'ai prise à chercher la fin de cette piquante histoire ; sachant bien , d'ailleurs, que si le ciel, la fortune et les circonstances ne me fussent venus en aide, le monde restait privé de l'agréable passe-temps que pourra trouver, durant près de deux heures, quiconque voudra bien la lire avec quelque attention. Voici doue de quelle manière j'en ils la découverte :
Me trouvant un jour à Tolède , dans la rue d' Alcala , je vis un jeune garçon qui venait vendre de vieilles paperasses à un marchand de soieries. Or, conuuc j ai une véritable passion pour la lecture, jusque-là que jo ramasserais volontiers pour les lire les chiffons de papier qu'on jette à la rue ; poussé par mon inclination naturelle , je pris un des cahiers que vendait Tenfant. Je vis que les caractères en étaient arabes. Mais , bien que je les eusse reconnus , je n'étais pas capable de les lire : je me mis donc à regarder si je n'apercevais pas quelque Morisque espagnolisé qui pût les lire pour moi ; et Je n'eus pas grand'peine à trouver un tel interprète^ car si j'en avais eu besoin même pour une autre langue plus estimée et plus ancienne, je Tauiais certainement trouvé ^ Enlin le hasard m'en ayant amené un, je lui fis part de mon désir en lui mettant le livre entre les mains. 11 l'ouvrit au milieu , lut un moment, et com*>
* Cervaniee insinue quMt y âvai( beaucoup ùa Juifs à Tolède.
CfiÀPITEB IX. 73
mença à rire. Je lui demandai de quoi il riait. « C*est, me dit-il, d'une annuLalion qii*on a mise en marge de ce livre. » Je le priai de me la dire. Lui, toujours riant . « Voici , continua-t-il , ce qui se trouve écrit en marge : « Cette Dulcinée du Toboso dont il est si souvent fait mention dans la présente histoire, avait , dit-on, pour saler les porcs, meilleure main (|u aucune autre femme de la Manche. » Quand j'entendis prononcer le nom de Dulcinée du ïoboso , je demeurai tout surpris, parce qu'aussitôt je m'imaginai que ces paperasses contenaient l'histoire de don Quichotte. Dans cette idée , je le pressai de lire le début , et lui , pour me couipiaire, traduisant à rimprovisle l'arabe en castillan , il me dit que le cahier commenvaii aiiibi : » Uis-. toire de don Quichotte de la Manche, écrite par Cid Hamel fien-Ëngeli , historien arabe ^ » Il ne me fallut pas peu de prudence pour dissimuler la juie que j prouvai en entendant le titre de Touvrage. Je Tarrachai des Hiaïus du luarchaud de soie , et j'achetai à i'enlant tous ces vieux papiers pour un demi-réal ; mais s'il eût eu Tespril de deviner à quel point j'en avais envie , ii pouvait bien se promettre de tirer de cette vente plus de six réaux.
M'éloignant bien vite avec le Morisque , je l'emmenai
dans le cloître de la cathédrale, et le priai de liio Liaduire en caslillan tous ees cahiei s , du iiioius ceux qui avaient rapport à don Quichotte, en ollVant de lui payer ce travail ce qu'il voudrait. 11 se contenta do demander deux arrobes de raisin sec et quatre boisseaux de froment, et me promit de les traduire aussi fidèlement et aussi pruiuptement que possible. Mais moi , pour faciliter encore la chose , et aiin de ne pas me dessaisir d'une si belle trouvaille , j'emmenai le Morisque chez moi où y dans l'espae-ed'un peu plus de six semaines, il ira-
* Engtli es^tun adjectif aiabe qui revient au mol espagnol Cervantes, l.w nciue d^engeli est le subataotif «^jre^ , oomme le radicul de Cirtfantn et-t ciervo (cerf).
^4 BON QUfCflOTTE.
diiisit toute rinsloire de la manière dont elle est ici rapporléc.
Dans le premier cahier , on voyait peint avec un naturel parfait le combat de don Quichotte avec le Bi8caven ; lou^dmx dans la posture où rhistoire les a laisses, les épées hautes, Vun couvert de sa rondacbe, rau'tre du coussin. La mule du lîiscavcn était d'une telle vérité qu'à une portée de mousiiuet on l'aurail reconnue pour une mule de louage. Aux pieds du Biscayca se trouvaient écrits ces mots : don Sanchede Aspeitm, ce qui sans doute éUiit son nom ; et aux pieds de Rossinante on pouvait lire ceux-ci : don Quichotte Rossinante était merveilleusement représente, si long et si roide , si mince et si maigre, avec Téchine si saillante et rencolure si étique , qu'il témoignait ainsi de luimrmc avec quelle justesse et quel à-propos son maître lui avait donné le nom de Rossinante. Près de lui était Sancho Panza qui tenait son âne par le lie m , et aux pieds duquel on voyait une autre légende qui disait : Sancho Zancas; ce qui venait probablement de ce qu'il avait , comme l'indiquait la peinture , le ventre gros , la taille courte, les jambes grêles et cagneuses; ce qui explique les surnoms de Panza et de Zancas , que Tliistoire lui donne allernativemen t * .
Il y avait bien encore quelques menus détails à remarquer ; mais ils sont de peu d'importance , et n'ajoutent rien à la vérité de cette histoire ; i)oint essentiel, car un récit ne saurait être mauvais dès qu'il est véritable. Si quelque objection pouvait s'élever contre la sincérité de celui-ci, ce serait uniquement parce que TautcMir en est Arabe , et que les gens de cette race passent pour être fort sujets à caution ; mais , <l autre part, avec la haine qu'ils nous portent , on pourrait soupçonner Tccrivain de s'être t nu-dessous de la réalité plutôt que d*avoir été au delà. Telle est , je l'avoue , mon
• Ce passage eal au contraire le senl de noire histoire oU Sancho soit nommé Zancas.
CUAlllUE IX. 76
opinion; car lorsqu'il pourrait et devrait s*ëteudi*e en louanges sur le compte d'un si bon chevalier, on dirait
qu'il s'applique à les passer sous silence s chose mauvaise daiis la pratique, et j)iro encore par riiiLenlioii , puisque les historiens doivcut être voridi(|ues , exacts, et libres do toute passion, sans que Tintérét ni la crainte, la haine ni Tamitié, les fassent écarter du chemin de la vérité, laquelle est la mère de Thistoire*, émule du temps, dépôt des actions huui.iiues , lénioiii du passé , exemple du ])résent , enseignement de l'avenir. On timivera , je le sais , dans celle-ci tout ce qu'où peut désirer dans la plus agréable ; et s'il y manque quelque bonne chose , il faudrait y à mon avis, en accuser le chien de l'auteur^ plutôt que la stérilité du sujet. Enfin, suivant la traducliou , la seconde partie eonimeneait de la sorte : A voir ainsi levées en Tair les tranciiantcs épécs des deux braves et courroucés combattants, on eût dit qu'ils menaçaient le ciel , la terre et Tabîme , tant il y avait dans leurs poses de résolution et de puissance. Le premier qui déchargea son coup fut le colérique Biscayen , et il frappa avec lant de force et de fureur que si son épée n'eut dévié en route , ce coup aurait suffi pour mettre fin au terrible combat, et à toutes les aventures de notre chevalier. Mais sa bonne étoile qui le réservait pour de plus grandes choses détourna Tépée de Son adversaire, de iaeon qu'elle eut beau Tatleindi-e surTépaule gauche, le seul mal qu'elle lui lit, ce fut de lui désarmer tout ce côté-là, en emportant par occasion un bon morceau de la salade et la moitié de roreille, et le tout vint tomber à terre avec un épouvantable fracas. Vive Dieu ! qui pourrait à cette heure bonnement racontei' île quelle rage se remplit le cœur de notre Hanchois quand il se vit ainsi équipé I Je me couten-
' Cervatii^s, par disU^acUoii sans doulc ^ Uilau contrait c que rhistoire e.êi la mère de la vérité ( la wrdad cuya madré e» historia , etc. ). Noos avons cru pouvoir oous permettre de oorrigi;r cette inadvertance.
' Oa^le chien d'auteur. On sait que les Espagnols doDDaient volontiers aoi Mores le nom de chim, et réciproquement.
76 1)0> QUICHOIIE.
terai de dire qu'il se leva de nouveau sur les étriers , et que serrant de plus belle son épée dans ses deux mains,
il la déobarjïoa sur le Biscayen avec une telle furie, en rattcignaiU eu j)k'iii sur le eou^hiii et sur la tete, que , malgré celte bonne défense , et comme si une montagne se fût sur lui écroulée , notre homme commença à jeter le sang par le nez , par la bouche et par les oreilles , paraissant ])rès de tomber de la mule en bas , ee qui serait infailliblement arrivé s'il n'eut entouré de ses bras le Kwm de la béte. Mais avec tout cela ses pieds quittèrnit les étriers, puis ses bras se détachèrent ; et la mule, effrayée de ce terrible coup, se mit à courir dans la campagne, et après trois ou quatre courbettes elle tomba avec son cavnlier.
Don Quichotte le regardait avecle plus grand sangfroid du monde; et, dès qu'il le vit tomber, sauta de cheval , s'avança légèrement , et lui mettant la pointe de l'épée entre les deux yeux , il l'invita à se rendre , sans quoi il lui eouperait la téte. Le Bisea^ cn , bouleversc' comino il était , ne pouvait répondre un seul mot, et il l'eût mal passé, tant la colère aveuglait don Quichotte , si les dames du carrosse, qui jusqu'alors avaient, a demi pâmées , regardé le combat, ne fussent vers lui accourues, en le suppliant avec force louanges , de daigner, pour l'amour d'elles, aecorder la vie à leur éeuyer. A quoi don Quichotte n'pondit avec beaucoup de gravité et de hauteur : « Certes , nobles et belles clames, je suis charmé de faire ce que vous me demandez, mais ce sera à une condition : c'est que ce chevalier me va promettre d aller au village du Toboso, et de se présenter de ma part devant la sans pareille dona Dulcinée pour qu'elle dispose de lui selon que le mieux à elle il conviendra. » Les dames , tremblantes et affligées tout à la fois, sans se faire expliquer ee que desirait don Quichotte et sans demander ee (pn^ c'était (pie Dulcinée, promirent au héros que leur éeuyer exécuterait ponctuellement tout ce qui lui serait ordonné de sa part.
«t Eh bien! reprit don Quichotte , sur la foi de cette parole , je consens à lui laisser la viei bien qu'il ait mérité
la mu i l. »
CHAlMTHt: X.
Du plaisant entretien qu'ourcni en semble don Quichotie et Saucho
I^auza son t^cuyer.
Depuis déjà un moment, Saneho l^anza s^ctait relevé, un peu mallraité par les valets des moines » et tout en regardant d'un œil attentif le combat de son seigneur don Quichotte, il priait Dieu en son cœur de vouloir bien accorder la victoire à son maître, afin que celui-ci pût gaîîner quelque île, et Teu lai re gouverneur, selon sa promesse. Voyant donc ralVaire terminée, et son maître prêt à remonter sur Rossinante, il vint lui tenir * rétrier; mais avant de le laisser monter à cheval , il se mit à genoux devant lui , lui prit la main et la baisa en lui disant : » Que votre grâce, mon bon seigneur don Ouichotte, daigne me donner le gouvernement de Tile que vous avez gagnée dans celte rude affaire; car si grande qu'elle puisse être , je me sens de force à la gou* verner tout aussi bien qu'aucun autre qui ait gouverné des îles en ce monde. » A quoi don Quichotte : «« Prenez-y garde , aoii Sancho , répondit-il, cette aventure ainsi (jue celles (jui y ressemblent ne sont pas aventures d iles, mais bien de croisières de grandes routes, où l'on ne gagne guère autre chose que de s'en revenir la tête cassée ou avec une oreille de moins. Mais, patience , il se présentera d'autres aventures où je pourrai vous faire non-seulement gouverneur , mais quelque chose de mieux. » Saneho le remercia vivement, et après avoir de nouveau baisé la main de don Quichotte et le bas de sa cuirasse ^ il lui aida à monter sur Rossinante, monta lui-même sur son âne, et se mit à suivre son
78 KOr^ QUICHOTTE.
seigneur, lequel s'éloigoant rapidement, sans prendre congé des dames du carrosse, entra dans un bois qui se
trouvait près de là.
Sancho le suivait de tout le trot de sa bête; mais Rossinante allait si vite, que notre écuyer se vit bienl6t en arrière, et force lui fut de crier à son maître de l'attendre. Aussitôt don Quichotte retint la bride à Rossi« nante , et sWéta jusqu'à ce que son traînard d'écuyer l'eût rejoint. Celui-ci, en arrivant, lui tl il : « 11 me semble, èieigneur, qu'il serait assez prudent d^aller nous réfugier dans une église, car vous avez si mal arraugc cet homme avec qui vous avez eu combat , qu'on pourrait bien donner avis de la chose à la Sainte-Hermandad , et nous mettre dedans. Et par ma foi , s'il en était ainsi, avant de sortir de })rison,il faudrait furieusement besogner. — Tais-toi , dit don QuicholLe ; où donc as4u jamais vu ou lu qp'un chevalier errant ait été traduit en justice, quelque nombre d'homicides qu'il ait commis? — Je ne me connais pas en pommicides , répoiidiL Sancho, et de nia vie, personne n'a pu m'en reprocher; niais ce que je sais bien, c'est que ceux (pii se battent dans la campagne ont affaire à la Sainte- Hermandad ; et de cela, je n'en suis plus. — Ëh bien ! ne t'inquiète pas , mon ami , répondit don Quichotte ; je te tirerai, s'il le faut, des mains des Philistins, à plus forte laison de celles de la Saiute-Hermaudad. Mais, dis-moi, par ta vie, as-tu jamais vu dans l'univers entier un chevalier plus vaillant que moi? As^tu lu dans les histoires qu'un autre ait eu plus d'intrépîdilé daus l'attaque, plus de fermeté dans l'action, ])his de dextérité à porter les coups, plus d'adresse à ren- \er8er de cheval son adversaire? — La vérité est , répondit Sancho, que je n'ai jamais lu aucune espèce d'histoire, par la raison que je ne sais ni lire ni écrire; mais ce que j'oserais parier, c'est que de nia vie, je n'ai servi un n^aitre aussi hardi «jue volî'e grâce, et Dieu veuille que ces hardiesses no se payent pas comme
j'ai déjà dit I Mais ce dont je prie votre grâce , c'est de 80 panser, car elle perd bien du sang par cette oreille.
J'ai ici de la charpie et un peu d'onguent blanc dans mon bissac. — Tout cela serait bien inutile, répondit don Quichotte, si j'avais pensé à prépaicr une fiole do baume de Fier-à-Bras; il n'eu faudrait qu'une goutte pour épargner le temps et les remèdes. — Quelle fiole et quel baume est-ce là, demanda Sancho? — C'est un baume, répondit don Quichotte , dont la recette est demeurée duns nies souvenirs, avec le({u« l il n*y a plus à avoir peur de la mort ni à craindre de mourir d'aucune blessure. Aussi, quand je Tau rai composé, et que je te Taurai donné en garde , tu n'as qu'une chose à faire : cW, si tu vois qu'on m'ait, dans quelque combat, fendu par le uhIh u du corps, comme cela est maintes fois arrivé , de ramasser la }»artie du corps qui sera tombée à terre, et avant que le sang se soit Hgé , de la replacer le plus adroitement possible sur l'autre moitié qui sera restée en selle, en ayant soin de les ajuster bien exactement l'une contre Vautre; ensuite tu me donneras à boire deux gorgées seulement de ce baume, et tu me verras sortir de cette épreuve plus frais qu'une rose. — S'il en est ainsi, reprit Sancho, je renonce dès ce moment au gouvernement de rile promise , et tout ce que je veux pour prix de mes bons et iiuiubioux services, c'est que votre gràce me donne la recette de cette merveilleuse liqueur: car , j'imagine qu^elle vaudra partout au moins deux réaux Tonce , et il ne m'en faut pas davantage pour passer cette vie honorablement et sans soucis. Mais la c[u cation est de savoir si elle coûte beaucoup à faire? — Pour moins de trois rcaux , reprit don Quichotte, on en peut faire plus de trois pintes. — Eh î grand Dieu , répliqua Sancho, qu'attend donc votre grâce pour le faire et me l'apprendre? — Silence ! ami, répondit don Quichotte, je t'enseignerai , j'espère, de bien autres secrets, et t'accorderai de bien autres laveurs i mais
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pour le moment , aide-moi à me panser , car cette oreille me fait souffrir plus que je ne voudrais. »
Sancho tira de son bissai^ de la charpie et de Tongueiit. Mais quand don Quichotte vint à s'apercevoir que sa salade était brisée, il faillit en perdre Tesprit, et, portant la main à son épée, levant les yeux au ciel, il s'écria : h Je fais serment au Créateur de toutes choses, et sur les quatre saints Évangiles, au passage où l'on voudra, de mener la vie (]ue mena lu ^rand marquis de Mantoue , lursqu il jura de venger la mort de son neveu Baudouin, c'est-à-dire de ne point manger pain sur nappe, de ne pas folâtrer avec sa femme, et de renoncer à d'autres choses (lesquelles , bien que je ne m'en souvienne pas, je liens pour comprises dans mon serment;, jusqu'à ce que j'aie tiré une vengeance éclatante de celui qui m'a lait un tel outrage. » baucho, entendant cela, lui dit : « Que votre grâce fasse attention , seigneur don Quichotte , que si le chevalier vaincu s'est acquitté de la mission que vous lui avez donnée , en allant î?e pîvsmiLr devant madame Dulciut'e du Toboso, il aura satisfait à son devoir, et ne mérite plus aucune peine, à moins qu'il ne commette un nouveau délit. — Tu as parlé fort sagement et mis le doigt sur la difficulté on ne peut mieux , répondit don Quichotte; et ainsi j'annule mon stMiuenlcn ce touehe la vengeance à tirer du coupable; mais je le répète et confii me de nouveau pour ce qui est de mener la vie que j'ai dite, jusqu^à ce que j'enlève à quelque chevalier une salade pareille à celle-ci, aussi bonne et aussi belle. Et ne va pas croire , Saneho , (jue je parle à la légère; car en ceci même je ne suis |)as sans tnodèle; et c'est au pied de la lettre ce qui se passa à propos de Farmet de Mambrin , qui coûta si cher a Sacripant. — £h ! monseigneur, reprit Sancho , (jue votre grâce envoie au diable de tels serments, aussi compromettants pour la santé que préjudiciables à la eonscience. Ou bien , dites-moi , si d'aventure nous passons un long .