‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 30 sur 100 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

comme celle que , par la vue de votre extrême beauté , vousi m'avez octroyée; mais la fortune, qui ne bo lasse pas de perséculer les bons , a voulu me jeter dans ce lit où je gis à tel point moulu et brisé , que ma yolontë aurait beau vouloir correspondre à la vôtre , la chose ne serait pas possible. Mais à celte imiiossibilité s'en ajoute une plus grande : c'est la foi que j'ai promise et donnée à la sans pareille Dulcinée du Toboso, unique dame de mes plus secrètes pensées. Que si tous ces ob* stades ne s'opposaient à raccomplissement de mes dc^ • sirs, certes je ne serais pas un assez niais chevalier pour manquer ainsi rheiireuse occasion que votre iulinie boute a daigné m'olFrir. »

Mariiorne était au supplice de se voir retenue si fortement par don Quichotte, et sans prêter aucune attention aux propos qu'il lui débitait, elle faisait, sans dire mol , tous les efforts possibles pour se dégager.

Le bon muletier , que ses méchants désirs tenaient en éveil, avait entendu sa b( lie depuis ie moment où celle-ci était entrée, il écouta attentivement tout ce que disait don Quichotte , et , jaloux de ce que TAsturienne lui avait manqué de parole pour un autre, il se leva, se rapprocha encore du lit de don Quichotte et se tint coi pour voir où aboutiraient tous ces discours qu'il ne pouvait entendre ; mais quand il vit que la pauvre lille s'cilorçait de se dépêtrer , tandis que don Quichotte travaillait à la retenir, peu satisfait de la plaisanterie, il leva le bras en Tair tout de son long et déchargea un si terrible coup de poing sur les étroites mâchoires de Tamoureux chevalier, qu'il lui mit la bouche tout en sang; et, de ce non content, il lui monta sur la poitrme, et avec les pieds il lui parcourut au grand trot toutes les côtes du haut en bas. Or, le lit , qui était de faible complexion et de fondements peu solides , ne pouvant supporter la surcharge du muletier, s'enfonça et tomba parterre. A ce bruit effroyable le ventero s'éveilla, et il eut bien lût deviné que ce devait être quelque tour de Maritorne ; I. n

1S4 non Quichotte.

cal L»itii qu'il l'appelât à tiio-lête, il n'en obtenait pas de réponse. Avec ce soupçon il se leva, alluma sa lampe et s'avança du côté d'où venait le tapage. La servante entendant venir 8on malti'e dont elle connaissait Thumeur terrible, toute troublée et tremblante alla se ré- J'ugier dans le lit de Saiicliu l*auza, (]ui durmait encore, et s'y lapit, recoquiilée comme un ptjluLun. J.e ventero entra en disant : « Où es-tu coquinci^ car , à coup sûr , ce sont ici de tes équipées ! » Ën ce moment Sancho s'éveilla, et sentant sur son estomac ce lourd fantôme, il crut avoir le cauchemar, et se mil a alluu^^cr des coups de [Hjwix d<' coté et d'autre. Une bonrie partie de ces coups atteignirent Mariiorne, laquelle, excitée par la douleur et perdant toute retenue , rendit à Sancho la monnaie de sa pièce, et de telle façon qu'elle eut bientôt achevé de l'éveiller. Celui-ci , se voyant ainsi traité sans savoir par qui, se releva du mieux qu'il put, entoura Maritorne de ses bras et ils commencèrent entre eux la plus acharnée et la plus plaisante escarmouche du monde. Cependant le muletier, voyant à la lueur de la lampe le péril où se trouvait sa dame , laissa là don Quichotte et courut porter secours à la belle. Le ventero le suivit, mais dans une intention difiërente; car, lui y il voulait châtier TAsturienne, bien persuadé qu'elle était seule la cause de tout ce vacarme. £t de même qu^on a coutume de dire : le cbat au rat, le rat à la corde et la corde au bâton , le muletier lapait sur Sancho , Sancho sur la fille , la fille sur Sancho et le ventero sur la iille, et tous allaient si bien et de si bon cœur , qu'ils ne se donnaient pas un instant de répit. Le meilleur de Taventure , c'est que la lampe du ventero s'é* teignit , et comme ils se trouvaient alors dans une obscurité conq)lèto, ils frapj)aient tous si impitoyablement sur la masse , que partout où portaient leurs mains ricu ne restait en bon état.

Or, par hasard , logeait cette nuit dans le venta un archer de ceux qu'on appelle de la Sainte-Hermandad

CUAl llUE XVI. 135

vieille de Tolède. Ëa entendant le bruit de ia mêlée, l'archer empoigna sa verge noire, ainsi que la boite de fer-blanc qui contenait ses titres; puis, entrant à tAtons dans la pièce où se livrait le combat : Ilalte-là, s'écriat-il , arrêtez! respect à la justice I respect à la Sainte- Heruiaadad 1 »> Le premier qu'il rencontra sous sa main fut notre infortuné don Quichotte, étendu sur son lit renversé, la bouche en Tair et privé de connaissance. LVcher, Tem poignant par la barbe, ne oessait de crier: »i Main-forte à la justice I > Mais, s'apercevant que son prisonnier ne faisait pas \r moin^lre nnmvi in» ni, jl s'imagina qu'il était mort, et que les autres étaient ses meurtriers. Dans cette idée, renforçant encore la voix : « Qu'on ferme la porte de la maison , s'écria-t^l , et qu*on ait soin que personne ne s'échappe! On vient de tuer ici un homme î » Ce cri elTraya tout le monde, et chacun laissa la bataille où elle en était alors que la voix de larcber avait commencé à se laire entendre. Le ventero se retira dans sa chambre, la servante dans son taudis, le muletier sur ses harnais; les deux maU heureux, don Quichotte et Sancho, furent les seuls qui ne purent bouger de place. A ce moment , Tarcher enfin làeba la barbe de don Quichotte, et il sortit \xniv aller cbercber de la lumière, alin de revenir ensuite arrêter les délinquants; mais il n'en trouva pas, le ventero ayant fait exprès en se retirant d'éteindre la lampe. L'autre fut donc obligé de recourir à la cheminée, où, après beaucoup de temps el de peine, il parvint à rallumer la mèche.

CUAPITRË XYIL

Où se poursuit riustoiic dos iniH)iiibial)U's ennuis (ju'tMit h supporter le bravo «Ion Quirliott»- , îivoc son bon écnycr Snticho Panza, dans la venta que puiir sou iiialheiir il avait cru éive un château.

Cependant don Quichotte était revénu de son évanouissement; et, de ce même accent plaintif avec lequel

136 DON QVICflOTTE.

il avait la veille appelé sou écuyer quaad il était étendu dans la vallée des gourdins , il commença à rappeler, disant : « Sancho, mon ami, dors-tu? dors-tu, mon ami Sancho? — Et comment dormirais^je , malheureux que

je suis, répondil Sancho plein de dépit et d'ennui, si tous les démons d'ealer se sont, celle nuit, déchaînés coalre moi ? — Ah ! tu peux bien certes le croire , ré* pondit don Quicliottp; car, ou je me trompe fort, ou ce

château est enchanté. IL faut que tu saches Mais

avant de continuer, j'entends que tu me jures que ce (jue jô viiis te dire tu le tiendras secret jusqu'après ma mort. — Oui, je le jure, répondit Sancho. — Je le demande ce serment^ reprit don Quichotte , parce que je ne voudrais pour rien au monde faire tort à l'honneur de personne. — Puisque je vous dis que je le jure , répéta Sancho, et que je tairai la chose jusqu'à la fin de votre vie î ... . Mais plût à Dieu que je pusse la découvrir dès demain. — ^Eh quoi ! Sancho , repartit don Quichotte , t'ai-je donc tant donné lieu de te plaindre de moi , que tu sois si pressé de me voir mort ? — Ce n'est pas pour cela , répliqua Sancho ; c'est que je n'aime pas garder beaucoup les secrets, et je craindrais en les gardant trop longtemps reuicrmés qu'ils ne vinssent à se pourrir. — Quoi qu'il en soit , dit don Quichotte , je m'en rapporte pleinement à ton affection et à ta loyauté. Tu sauras donc qu'il m'est arrivé cette nuit une des plus étonnantes aventures dont je puisse tirer gloire; et, pour te la conter brièvement, tu sauras qu'il y a peu d'instants est venue vers moi la tille du seigneur de ce château , laquelle je tiens pour la plus accorte et la plus gentille damoiseile qu'on puisse trouver sur une grande partie de la terre. Que pourrais-je te dire des charmes de sa personne , des grâces de son esprit et d autres attraits cachés que, pour garder la toi que je dois à ma dame Dulcinée di^ Toboso, je veux laisser intacts et passer sous silence. Je te dirai seulement que le ciel , ayant été jaloux du merveilleux bonheur que m^en voyait

CRAPITEB Ifif. 137

la fortune^ ou peut-être, ce qui est plus certain, ce château ^ comme je le disais tout à Theure, étant enchanté, au moment où j'étais avec elle dans le plus tendre et le plus amoureux entretien, tout à* coup, sans que je la \ isso et sans que je susse d'où elle venait, une main attachée au bras de quelque géant démesuré m'a assené un si grand coup de poing sur les mâchoires, qu'elles sont encore toutes saignantes. Puis ensuite le géant m'a battu et moulu de telle sorte, que je suis en pire état qu'hier, quand les muletiers , par suite de Fin* conliiiunce de Rossinante , nous ont faii 1 alli oiU (jue tu sais. Par où je conjecturo que le trésor de la beauté de cette damoiselle doit être contié à la garde de quelque More enchanté, et que dès lors il n'est pas pour moi.

— Ni pour moi non plus, répondit Sancho , car plus de quatre cents Mores m'ont tanné la peau de telle manière que la in nu turc des gourdins n'était que pain bénit en comparaison. Mais, dites-moi, seigneur, comment pouves^vous appeler belle et rare cette aventure de laquelle nous sommes sortis comme nous sommes. Encore , pour votre grâce, le mal n*a pas été si grand, puisque vous avez tenu dans vos bras cette beauté incomparable dont vous parlez : mais moi (ju'ai-j(i attrapé si ce n'est les plus ctVroyables aonrmades que je puisse recevoir de ma vie ? Malheur à moi et à la mère qui m'a mis au monde! car je ne suis pas chevalier errant, et je ne pense pas jamais le devenir ; et dans toutes les mésaventures m'échoit toujours la meilleure part. — Comment ! fit don Quichotte , on t'a duuc gourmé toi aussi ?

— Malédiclion sur ma race! s ticria Sancho, ne vous l'ai-je pas dit ? — Ne te mets pas en peine , mon ami , dit don Quichotte , je vais à l'instant préparer le baume précieux, au moyen duquel nous serons guéris en un clin d'œil. »>

En ce moment, Tarcher de la Sainte- Hermandad qui venait d allumer sa lampe, rentra pour visiter celui quUl croyait avoir été tué. Quand Sancho le vit entrer.

138 DON QOIGHOTTB.

en chemise, un mouchoir roulé sur la tète , sa lampe à la main y et avec une mine passablement rébarbative , il demanda à son maître : « Seigneur, ne serait-ce point là par hasard le More enchanté qui revient nous caresser les reins , si toutefois il peut avoir eneore quelque chose à nous dire! — Non, répondit don Quichotte, ce ne peut être le More, car les encli^titf's ne se laissent voir de personne. — Ma foi ! reprit Sancho, s'ils ne se laissent pas voir, ils se laissent parfaitement sentir; sinon deniandez-en des nouvelles à mes épaules. — Les miennes pourraient bien eu donner aussi , répoudit don Quichotte , mais ce n'est pas un indice suffisant pour croire que celui que nous voyons soit le More enchanté. » L'archer s'approcha, et les trouvant en si tranquille conversation , il s'arrêta étonné. La vérité est ijuo don Quichotte était encore la huiiclh* en l'air sans pouvoir bouger, par suite des coups et des emplâtres dont on l'avait couvert. L'archer vint à lui : « Eh bien ! dit-it , comment vous va , bonhomme ? Je parlerais plus poliment, reprit don Quichotte, si j'étais à votre place. &st-il d'usage dans ce pays de parler ainsi aux chevaliers errants, manant que vous êtes? >» L'archer, qui s'eutendit traiter de la sorte par un homme de si triste mine, ne put souffrir son arro- §pince, et levant la lampe qu*il tenait à la main , il l'envoya avec toute son huile sur la tôte de don Quichotte qui en eut le crâne fendu ; puis il s'éluii^nti les laissant dans l'obscurité. « Sans aucun doute, seigneur, dit Sancho Panza , c'est bieu là le More enchanté et qui doit garder le trésor pour d'autres; mais, pour nous, ce qu'il nous garde , ce sont les coups de poing et les coups de lampe. — Ce doit être ainsi, répondit don Quichotte , mais il no faut faire aucun cas de tous ces enchantements et encore moins en concevoir de la 'colère ou du dépit; car comme ce sont des êtres invisibles et fantastiques , nous aurions beau chercher , nous ne trouvei ions pas sur qui nous venger ^ lève-toi,

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CBAPITIS X?lf« 1S9

Saneho, si tu poux , appelle le gouveruour de cotte lorlereftse et fais eu sorte qu'il me donne un peu d'builo , du vin , du sel et du romarin , pour en oompoaer le baume salutaire. En vérité, je crois que j'en ai grand

besoin luaintenant, cai* je perds beaucoup de saiig par la 1»!. ssure que ce FaHlome m'a faite. »

Saucho se leva, uon isuns éprouver jusqu a la moelle des os une assez vive douleur^ et s'en fut à tâtons trouver le ventero ; et ayant rencontré Parcher qui écoutait près de la porte pour savoir ce que devenait son infortuné advcTsairo : «. Seigneur, lui dit-il, (jui (jue vous Soyez, ayez la bonté, faillis- m us la grâce de nous donner uu peu de romarin, dliuiiu, de viu et de sel , dont nous avons besoin pour panser un des meilleurs chevaliers errants qu'il y ait sur la terre, Ictjiu l gît dans ce lit grièvement blessé par le More enchanté qui habite cette venta. » Quau 1 l'archer entendit ces mots, il prit Saneho pour un homme dont le cerveau n'était pas sain; mais, le jour commençant à poindre, il ouvrit la porte de la venta et appela rhôte pour lui dire ce que voulait ce bonhomme. L'h6te pourvut Saneho de tout ce qu'il demandait, et celui-ci se hâta de le porter à don QuichoUo qu'il truuv;i , la tête dans ses deux mains, se plaignant de la douleur »|ue lui causait le coup de lampe, lequel , du reste » ne lui avait causé d'autre mal que de lui faire pousser au front deux bosses assez grosses; car ce qu'il prenait pour du sang était tout simplement une sueur abondante pro* voquée par la fatigue et les angoisses de la dernière tourmente. Bref, il prit ces drogues, les mêla toutes ensemble, et les fit bouillir sur le feu, un bon moment, jusqu'à ce qu'il lui semblât que son remède était à point* Il demanda ensuite une fiole pour y verser celte liqueur, et comme il n'y eu avait j)as «laus lu \(Mita, il se décida à la Illettré dans une burette d'huile en fer-blancflout le ventero lui fit libéralemeat donation; puis il récita sur la burette plus de quatre-vingts Paier no$ier.

autant ô*Avé Maria, de Salve et de Credo, accompagnant chaque parole d'un signe de croix en manière de bénédiction. A toute cette cérémonie se trouvaient présents Sancho, Thôte et Tarcber; car le muletier maintenant s'occupait tranquillement du aoin de aea •mulets.

tait , don Qiiicliotle voulut aussilAt e\])(''riinonter par lui-même la vertu de ce baume qu'il^ioiagmait sl précieux. 11 en but donc de ce qui n'avait pu tenir dans la burette, et qu'on avait été obligé de laisser dans la marmite où le tout avait bouilli , une demi-mesure environ. Mais à peine out-il Uni de boire qu'il commença à vomir, de telle façon que bientôt il ne lui resta plus rien sur Testomac ; et avec l'agitation et les angoisses du vomissement, il lui vint une sueur des plus copieuses pour laquelle il demanda qu'on le couvrît chaudement dans son lit et qu'on le laissât setil. On lui obéit et il dormit plus de trois lieures, au bout desquelles il se sentit en s'éveillant le corps tellement soulagé et si bien remis de sa foulure , qu'il se crut entièrement guéri , ce qui le porta à penser véritablement qu'il avait trouvé le baume de Fier*à"Bras et qu'avec un tel remède il pouvait désormais affronter sans crainte toute espèce de rencontre , de querelles et di; batailles, quehjue danger qu'elles oifrissent. Sancho Paaza qui , lui aussi tenait à miracle le soulagement de son maître , le pria de lui laisser prendre ce qui restait dans la marmite , et qui n'était pas une faible dose. Don Quichotte le lui abandonna, et lui , prenant U imu iuiLe à deux mains de la meilleure foi du monde , se la versa dans le gosier et en avala à peu près autant que son maître.

Or, Testomac du pauvre Sancho n'avait pas sans doute la délicatesse de celui de son maître. Aussi avant de vomir il l'ut tellement pris de sueurs froides , de nausées, d'angoisses et de haut-le-cœur , qu*il pensa bien véritablement que sa dernière heure était venue ^ et dans ses atroces souffrances , il maudissait non-seule-'

ment le baume , mais le scélérat qui le lui avait fait prendre. Don Quichotte le voyant en cet état : « Je crois , Sancbo , que tout ce mal te vient de ce que tu n'es pas armé chevalier; car j'ai idée que cetle liqueur ne

doit pas être bonne pour ceux qui ne le sont pas. — Malédiction sur moi et sur toute ma race! s'écria Sancho , si votre grâce savait cela , pourquoi donc m'y avoir seulement laissé goûter? »» En ce moment le breuvage opéra enfin , et le pauvre écuyer commença à se vider par les deux canaux naturels avec tant de hâte , que la natte de jonc sur laquelle il s'était recouché et la couverture de toile h sac qui le couvrait furent à tout jamais mises hors de service. Cependant il suait à tel point et il avait de tels paroxysmes et de telles convulsions, que non-seulement lui, mais tous les assistants crurent qu'il y laisserait la vie. La bourrasque et le danger du* rèrent presque deux heures, au bout desquelles le pauvre écuyer, loin d'éprouver le méuic soulagement que son ig^ailre, se trouva , au contraire, si fatigué et si rompu qu'il ne pouvait plus se soutenir.

Mais don Quichotte qui se sentait, comme on Ta dit, complètement hors d'affaire et plus frais que jamais , voulut aussitôt se remettre en route, à la recherche des aventures ; car il lui semblait que tout le teînpïi qu'il s'oubliait en cet endroit était autant de perdu pour le monde et pour les opprimés qui attendaient son secours, surtout avec la confiance illimitée qu'il avait désormais en son baume. Aussi, dans son impatient désir, il mit lui même la selle à Rossinante, le bât à Tâne de Sancho; puis aida celui-ci à se hisser sur sa mouture, après l'avoir d'abord aidé à se vêtir. Ayant ensuite en^ fourché son cheval, il s'avança dans un coin de la cour de la venta , et se saisit d'une pique de messier qui liait là, pour s'en seryir comme de lance. Tous les gens qu'il y avait dans la venta (c'est-à-dire plus de vingt personnes) s'étaient mis à le regarder. La fille du ventero le regardait aussi, et lui, de son côté, ne

143 DOff QUICHOTTE.

levait pas leo yeux de dessus elle, poussant de temps à autre un soupir qu'il paraissait arracher péniblement du fond de ses entrailles; mais tout le monde pensait que ses soupirs étaient la conséquenre des douleurs (ju il éprouvait; et surtout, ceux qui i uvaieut vu euiplàtrer la veille n'eu doutaient pas.

Dès qu'ils Turent tous deux à cheval, don Quichotte, s'arrèlant a la porte de la venta , appela le ventero , et , d'une voix grave et posée , il lui dit : « Elles sont grandes et nombreubes , seigneur châtelain , les grâces que j'ai reçues dans votre château et je suis étroitement obligé de vous en garder reconnaissance tant que je vivrai. Si je puis les reconnaître et les payer en tirant pour vous vengeance de quelque insolent qui vous ait fait quelque oulrai^o, sarliez (|ue ma profession ne ('DiiMste en rien niuiiis qu'à socuiirir les fail)les, à venger les otiensés , à chàlicr tous les actes de léloqie. Consultez donc votre mémoire, et, si vous trouvez quelque chose de cette espèce à me recommander, vous n'avez qu'à le dire, et je vous promets, par l'ordre de chevalerie que j'ai reçu, de vous donner toute la satisfaction que vous pouvez désirer. »

L'h6te lui répondit aussi tranquillement : u Je n^ai nul besoin , seigneur chevalier , que votre grâce me venge d^aucnn affront ; car , lorsque j'en reçois, je sais bien moi-même en tirer vengeance... Tout ce que je désire , c'est que voire grâce me paye la dépense qu*elle a faite cette nuit dans la venta , aussi bien de la paille et de l'orge données à ces deux bêtes que du souper et des lits. — Comment! s'écria don Quichotte, c'est donc ici une venta? — lA Irrs-bion famée, répondit le ventero.— En oc cas, ropi'it douQuichotle.je me suis jusqu'à ce moment étrangement abusé i car, en vérité, je croyais que c'était un château, et même pas mauvais ; mais puisque c^est une venta, et non point un château, ce qu'il V a de mieux à faire pour lo moment, c'est que vous renonciez au payement de récot; car je ne puis contre-

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CBAPITU XTII. 143

venir à la règle des chevaliers errants , desquels je sais de icienco certaine , sans avoir jusqu'à ce jour rien la qui y soil contraire , que jamais aucun d'eux tie paya ni logement^ ni quoi que ce soit dans aucune venta quel-

cuiiqLie. Kn effet, pai- droit et privilège spécial , )ls doivent trouver l)oii aceueil partout où iisse préseiilnit , en récompense des peines insupportables qu'ils se donnent pour chercher les aventures de nuit et de jour, en hiver et en été , à pied et à cheval , avec la soif et la faim , par le froid et par le chaud , sujets enfin à toutes les inclémences du ciel et à toutes les uiconimoditds de la terre. — Je n'ai rien à voir là dedans , repuiklil le ventero ; payez-moi ce qui m'est dû , et laissons là tous ces coûtes de chevaliers; car pour moi tout mon souci c'est de recouvrer mon bien. ^ Vous êtes un insolent et un méchant gargotier, repartit don Quichotte ; » puis, piquant des deux Rossinante et croisant sa pique, il sortit de la venta sans que personne l'arrêtât; et sans s'inquiéter si son écuyer le suivait, il gagna du champ.

Le ventero le voyant partir sans payer, vint réclamer son dû à Sancho Panza. Celui-ci répondit que, puisque son maître n'avait pas voulu payer, il ne payeiait pas davantage; et qu'étant, comme il t lait, ccuyer d'un chevalier errant, il devait jouir du même privilège que son maître et ne payer aucune dépense dans les hôtelleries ni dans les ventas. Le ventero, courroucé de sa réponse , le menaça , s'il s'obstinait à ne pas payer , de lui faire rendre gorge de façon qu'il lui en cuirait. Sanelio répliqua que , ])ar la loi de chevalerie qu'avait reçue son maitre , il ne payerait pas un maravédis, dût' il lui en coûter la vie. Car il ne voulait pas que par lui se perdît cette antique et excellente coutume des chevaliers errants, et que les écuyers des successeurs de son maître eussent à se plaindre de lui et à lui reprocher d'avoir méconnu leur plus légiUme privilège.

La mauvaise étoile de l'infortuné Sancho voulut que parmi les gens qu'il y avait dans la venta ^ se trouvas^

144 BON QinCfiOTÎE.

sent quatre drapiers de Ségovie, trois merciers deCordoue et deux marchaûds i'uraïus de Scville , tous gens de bonne humeur, malins et plaisants. Ces braves gens, comme poussés d'un même esprit , s'approchèrent de Sancho, le descendirent de son âne , et l'un d'eux ayant couru chercher la couveiiui^î du lit de l'hôtesse, on jeta dedans le pauvre éciiyer; mais s'étant aperçus, en levant les yeux , que le plancher du portail était un peu trop bas pour leur dessein, ils se décidèrent à aller dans la basse-cour, qui n'avait d'antre toit que le ciel. Là , ayant bien étendu Sancho sur la couverture, ils commencèrent à le faire sauter en l'air, se jouant de lui comme on fait d'un chieu au tenjps du carnaval.

Les cris que poussait le malheureux berné étaient si perçants, qu'ils arrivèrent jusqu'aux oreilles de son maître , lequel , s'arrétant pour écouter avec attention , cruL d'abord qu'il lui arrivait quelque liuuvelle aventure ; mais il reconnut bientôt positivement que c'était son ecuyer qui criait ainsi. En conséquence , tournant bride, il revint au galop (peu rapide) de son cheval vers la venta, et, comme elle était fermée, il en fit le tour pour voir s'il ne trouverait pas par où entrer ; mais il ne fut pas plutôt arrivé devant les uiurs de la cour, qui n'étaient pas fort élevés, qu'il vit la mauvaise plaisanterie dont son écuyer était victime. 11 le vit monter et descendre à travers les airs , avec tant de grâce et d'agilité que , sans sa colère , il aurait , je suis sûr, éclaté de rire. Il essaya de grimper de son cheval sur le mur; mais il était si uiouiueLsi harassé, qu'il ne put pas seulenientsemettrcsursespieds. C'est pourquoi, demeurant assis à cheval, il commença à proférer tant d'injures et de provocations contre ceux qui bernaient Sancbo , qu'on ne parviendrait jamais à les rapporter. Mais les berneurs n'en continuaient pas moins leur besogne et leurs rires, et le voltigeur Sancho ne cessait pas non plus ses lamentations qu'il entremêlait , tantôt de menaces et tantôt de prières. Mais rien n'y fipiisait, et

GHAPITAE XTII. l45

rien n'y fit , jusqu'à ce que , de fatigue , ils reDoucèreut à leur jeu.

On lui ramena alors son ano , et Pavant remis dessus, on lo rouvrit de son gaban. Le voyant si harassé, la compalissante Maritorue crut lui devoir le secours d'une cruche d'eau, etTalla tirer du puits pour qu'elle fût plus fraîche. Sancho prit la cruche et la porta à sa' bouche; mais il 8*arrèta aux cris de son maître , qui lui disait : « Sancho mon fils , ne bois pas de celte eauî n'en bois pas, mon amil elle te tuera. Vois-tu, j'ai ici le très-samt baume (et il lui montrait sa burette); tu n'auras qu'à en boire deux gouttes et tu seras infailli* blement guéri. » A ces cris, Sancho tourna les yeux tant soit peu de travers et criant encore plus fort que son maître : « Est-ce que, par liasard, dit-il, votre grâce ouliiiedéjà que je ne suis pas chevalier? et veut-elle donc que j'achève de vomir le peu d'entrailles qui me restent d'hier au soir? Gardez votre liqueur, de par tous les diables ! et laissez-moi tranquille. >» Achever de dire ces mots et commencer à boire , ce fut tout un. Mais s'étant aperçu, à la première Gorcrc^o, que c'était de l'eau, il ne voulut pas continuer, et pria Maritorne de lui apporter du vin : ce qu'elle fit de très-bonne grftoe, et même elle le paya de ses deniers ; car, on dit d^ellc que, malgré ses faiblesses, elle ne laissait pas que d'avoir quelque charité chrétienne.

Dès que Sancho eut achevé de boire, il donna du talon à son âne , et comme on lui avait ouvert la porte de la venta toute grande, il sortit, enchanté de n'avoir rien payé et de s^étre aussi bien tiré d'affaire , bien que c'eût été aux dépens de ses cautions ordinaires, c'està-dire de ses épaules. Il est vrai que le vontero garda son bissac en payement de ce qui lui était dû; mais Sancho était parti si troublé , qu'il ne s'aperçut pas de cette perte. Après sa sortie, l'hôtelier voulut barricader la porte; mais les berneursTen empêchèrent, car c*étaient de telles gens qu'alors même que don Quichotte eût été

\4B DO?i giiiciiorTF..

réellement un dos chevaliers de la Table ronde , ils ne

8*en seraient pas plus souciés que d'une obole.

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