CHAPITRE XXT
ressemble trait pour trait à un plal à barbe. — Sais-lu ce que j'imagine , Sancho ? reprit don Quichotte. Que cette pièce fameuse, cet armet enchanté a dû, par quelque étrange accident, tomber aux mains de quelqu'Uil incapable d cii connaître et d'eu apprécier la valeur, et que ce nouveau maître , sans savoir ce qu'il iaisait, et le voyant de l'or le plus pur, dut en fondre la moitié pour en faire de l'argent ; de sorte que TaUtre moitié resta sous cette forme qui ne ressemble pas mal, comme
tu dis, un plat de barbier. Quoi qu'il en soit, pour moi qui le connais, peu m'importe sa métamurpliose; je le remettrai en état au preniier village oti je rencon- . trerai une forge , et si bien qu'il n*ait rien à envier au casque même que fourbit le dieu des fournaises pour le dieu des batailles. En attendant , je le porterai comme je pourrai , car tnieuît vaut quelque chose que rien du tout, et d'ailleurs il sera bien suffisant pour me défendre d'un coup de pierre. — Oui , repartit Saucho , pourvu qu^on ne les lance pas avec uhefroflde, comme dans la bataille des deux armées , quand on vous rabota si bien les mâchoires, et qu'on brisa cii pièces la burette où nous poriiuns ce bienheureux l>rcuvagc qui m'a l'ait voujir la IVessure. — Je n'ai pas grand regret de l'avoir perdu, reprit don Quichotte, car, ainsi que tu le sais , Sancho, j en ai la recette dans là mémoire. — Et moi aussi , répondit Sancho ; mais si j'en fais ou que j'en goûte ('ucorc de ma vie, puissé-jc y périr! Je ne pense })as d'ailieui's me uicUre de nouveau en position d'en avoir besoin ; au contraire, je me propose de. me garer, avec Taide de mes cinq sens, d'être blessé et de blesser personne. Quant à être une autre fols berné, je n'en dis rien ; ce sont de ces malheurs qu'on ne peut guère prévenir; et (piand ils arrivent, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de plier les épaules, de retenir son souffle , de fermer les yeux, et de se laisser aller où le sort et la couverture vous envoient.
— Tu es un mauvais chrétien , Sancho , dit don Qui-
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cholte, en entendant ces dernières paroles; car une ibis (jiie Ton t'a lait une injure tu ne 1 oublies jamais plus. Apprends donc qu'il est d'un cœur noble et généreux de ne faire aucun cas de pareilles niaiseries. Dis^moi , de quel pied boites-lu? Quelle côte tVt-on cassée? et quel œil as-tu perdu dans la bagarre, pour ne pouvoir onblier cette plaisanterie? car enfin, à bien examiner la chose, ce n'a été qu'une plaisanterie et un divertissement. Si je ne l'avais pas entendu ainsi» Je serais déjà retourné là-bas et j'aurais lait pour te venger plus de ravages que n'en firent les Grecs pour venger Tenlèvennent d'Hélène ; laquelle, si elle eût vécu de notre temps , ou si ma Dulcmée fût née dans le sien, pourrait bien être sûre de n'avoir pas une si grande réputation de beauté. » En disant cela, il poussa un profond soupir qui monta jusqu'aux nues. « Eh bien , reprit Sancho, que ce soit donc pour rire, puisqu'il n'y a pas moyen de s'en venger tout de bon ; mais , je sais bien , quant à moi , ce qu'il y avait au juste pour rire ou pour de bon , et je sais bien aussi que cette aventure ne sortira pas de ma mémoire plus aisément qu'elle ne s'effacera de dessus mes épaules. Mais laissons cela et dites-moi, s'il vous plaît, seigneur, ce que nous ferons de ee cheval cjris pommelé qui a tout Tair d'un Ane gris, et qu'a laissé sur le champ de bataille ce Martin que votre grâce a si vaillamment Jeté par terre. A la façon dont il a pendu ses jambes à son eou pour prendre la poudre d'escampette, il n'a pas la mine de revenir januiis k- ehercher; et , par ma barbe, le grison ne me parait pas à dédaigner. — Je n'ai jamais coutume , répondit don Quichotte, de dépouiller ceux que j'ai vaincus; et ce n'est pas non plus l'usage de la chevalerie de leur enlever leur monture et de les laisser à pied, à moins pourtant que le vainqueur n'ait perdu son cheval dans la bataille i car alors il lui est permis de prendre celui du vaincu, comme gagné de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse ce cheval ou