CHAPITRE XXIff
revîmes plus, jusqu'à ce que, quelques jours après , il ooupa le chemio à Tua de dos pâtres , et , sans lui rien dire, il s^approcfaa de lui , et lui donna force coups de
poings cL coups de pieds; puis ensuite il s'en fui à la bourrique aux provisions, enleva de dessus la bête tout le pain et le iromage qu elle portait; et cela lait, prenant la fuite avec une légèreté merveilleuse, il retourna s^enfoncer dans la sieira. Quand nous apprimes cette aventure, nous nous mimes quelques cbevriers et moi, à le chercher presque pcndauL deux joui s dans les bois les plus épais de cette sierra , au bout desquels nous la trouvâmes caché dans le creux d'un gros liège. Il vint à nous de Tair le plus tranquille, mais les habits déjà tout déchirés, et le visage tellement défiguré et brûlé du soleil, qu'à peine nous le reconnaissions ; et ce furent ses habits, quoique déchirés (car nous en avions gardé le souvenir), qui nous le désignèrent comme celui que nous cherchions. 11 nous salua poliment; puis, en peu . de mots, mais en fort bons termes, il nous dit de ne pas nous étonner de le voir aller de la sorte, que cela lui convenait ainsi pour accomplir certaine pénitence qui lui avait été imposée à cause de ses nombreux péchés. Nous le priâmes de nous dire qui il était, mais nous ne pûmes jamais obtenir cela de lui. Nous lui demandâmes aussi, quand il aurait besoin de nourriture (car il ne pouvait pas vivre sans se sustenter) , de nous indiquer où nous le trouverions parce que nous aurions soin de lui en porter et de bon cœur, et si cela non plus n'était pas de son goût, qu'il vint du moins demander des provisions aq lieu de les enlever de force aux bergers. Il nous remercia de nos offres , nous demanda pardon des violences passées, et nous promit de demander doré* navaiil sa nourriture pour l'amour de Dieu sans molester personne. Quant à son habitation , il nous dit n'en avoir pas d'autre que le premier endroit venu là oii la nuit le surprenait ; enfin , après ces demandes et ces réponses, il se mit à pleurer d^une manière si attendris-
222 DON QOICUOTTE.
santé , que nous aurions élé de pierre nous tous qui étions à Técouter, si nous n'eussions pas pleuré avao lui , surtout en considérant commenl nous l'avions
vu la [)rcmiore fois, et en quel étal nous le retrouvions. Car, ainsi que je vous Tai dit , c était un jeune homme fort bien fait et de fort bonne mine» et qui , par la po* Htesse de tous ses propos^ montrait qu'il élait bien né et bien élevé ; si bien que nous étions tous des rustres , et que puurlant sa distinction était si i^nanilc qu'oile se faisait reconnaître mémo par la rusucile. Lttout à coup, pondant qu'il était au milieu de ses discours » le voilà qui s^arrèie et devient muet, et qui fixe ses yeux à terre un bon espace de temps ; et nous voilà nous* mômes tout étonnés, inquiets, attendant comment allait (inir cotte extase, non sans éprouver beaucoup de piiié à le voir ainsi. En eliot, comme tantôt il ouvrait do grands yeux, tantôt les abaissait vers le sol de longs moments sans cligner la paupière, puis serrait les là* vres cl fronçait les sourcils , nous reconnûmes fadlement qu'il était pris de quelque accès de lolie , mais luimême nous Hl bientôt voir que nous ne nous trompions pas; car soudain il se releva furieux de la terre où il s*était couché, et se jeta sur le premier qu'il trouva près de lui avec tant dVmportement et de rage que, si nous ne le lui eussions arraché des mains, il le tuaii à cou()s de poings et à coups de dents, et tout eu le frappant, il disait : « Ah ! déloyal Fernand I c'est ici , c est ici que tu me payeras le tour infâme que tu m*as joué. Ces mains vont f arracher le cœur où trouvent asile toutes les perversités réunies, principalement la perfidie et la trahison! » Et il ajoutait à cela d'autres propos qui tendaient tous à dire du mal de ce Fernand, et à Taccuser de déloyauté. £nlin> nous parvînmes, non sans peine, à lui 6tor des mains notre compagnon; et lui alors, sans dire un mot. il s'éloigna de nous à toutes jambes , et disparut si vile entre ces roch» s et ces broussailles qu'il nous lut impossible de le suivre. Nous
avons de là coujeeturé que la loUo lui pranaitàcertaini» moments, et que quelqu'un du nom de Fernaod avait dû lui jouer quelque méchant tour» un tour bien oruel
à en jiiî^cr par roxlrcmiK^ où il Ta réduit. Et tout cela gVsl onlirmë (iepuis chaque fois qu'il est venu à lujtre roocûDlrc, laïUôt pour domantier aux bergers de lui donner une part do leurs provisions, tanlàt pour la leur enlever de foreo ; car, lorsquMl se trouve dans un do ses accès de folie , les bergers ont beau lui oOHr de bon cœur ce qu'ils ont, il ii lu veut pas, et s'en cm|>aro a coups- de poing; tandis qu'au coulraire, quand il est dtms son bon sons, il demande pour Tamour de Dieu avec beaucoup de politesse et de douceur, ot quand il a reçu il fait maints remcrcimonts sans miinquer de pleurer ansni. Et je puis vons dire m toute vérité, seigneur, continua le chevricr, qu'hier nmis avons résolu , moi et quatre bergers, dont deux sont mes pâtres, et douai mes amis» de le chercher jusqu'à ce que nous le trouvions ^ et quand nous Taurons trouvé, de le mo^ ner, sott de gré, soit de force, à la ville d^Almodovar, qui ost à huit lieues d'ici, et là nous lo feronn gutît ir si son miil peut clro guéri , ou tout au moins, quand il sera dans son bon sens, nous saurons qui il est, et sM a des parents auxquels nous puissions donner avis de son malheur. Voilà , seigneur, tout ce que je puis vous dire touchant oe que vous mVvez demandé, et soycf persuadé que le maître des clVets que vous avez trouves est bien le mùuie lionime (pio vous avez vu courir avec d autant plus de légèreté que ses habits ne le gênent guère « (car don Quichotte avait dit au chevricr en quel équipage il avait vu courir cet homme sautant sur les roches de la sierra).
Aohc chevalier resta tout surpris de ce quMl venait d'entendre, et plus curieux encore do savoir qui était ce malheureux fou ; il résolut donc de suivre sa première pensée , et de le chercher par toute la montagne , sans y laisser ni recoin ni fente qu'il ne visitât, jus-
'l'i i DON QlJh HOITK.
qu'à ce qu'il Teut trou vé. Mai^ la fortune arrangea mieux les choses qu'il ne Fespérait ; car en ce même instant parut , dans une gorge de la sierra qui débouchait de
leur côté, le jeune homme qu'il cherchait. Il venait murmurant en lui-même des paroles qu'on aurait eu beaucoup de peine à entendre de près , et qu'à plus forte raison il était impossible d'entendre de loin. Son costume était tel qu'on l'a dépeint; seulement, lorsqu'il fut proche , don QuichuLtc s aperçut que des lambeaux d'habits qu'il avait sur les épaules étaient un collet d'ambre S ce (jui acheva de le convaincre qu une personne qui portait de tels vêtements ne pouvait être de condition infime. En arrivant vers eux, le jeune homme les salua d'une voix rauque et forte, mais avec beaucoup de politesse. Don Quichotte lui rendit ses saints avec non moins de civilité, et, mettant pied à terre, il fut l'embrasser de la meilleure grâce du monde , et le tint assez longtemps étroitement serré sur sa poitrine, comme s'il l'eût connu depuis longues années. L'autre, que nous pouvons appeler le déguenillé de la Mauvaise Mine , comme don Quichotte le chevalier de la Triste- Figure, après s'être laissé donner l'embrassade , l'écarta un peu de lui , et posant ses deux mains sur les épaules de don Quichotte , il se mit à te regarder, comme cherchant s'il le reconnaissait, non moins étonné, peut-être, de voir la iii^ure , la tournure et l'armure de don Quichotte , que don Quichotte ne 1 était de le voir lui-même en cet état. Bref, le premier qui parla après leur longue accolade, ce fut le déguenillé, qui dit ce que Ton va rapporter.
* l«e colM ifambr» (coleto de ambar) éltit un pourpoint parAnné. Kou» avions de même en France, au xvi* siècle , te edUt de imltiir. Cette mode s'étail probablement ioiroduite en France uprès le maiiige de François l«v avec la princesse Eléonore , sceur de Cbarleo-Quint.
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