CHAPITRE TCXVIÎ
Sancho écouta tout cela avec la plus grande attention , et se le m\i bien dans la mémoire , en lee reraerciant beaucoup de Pintention qu'ils témoignaient de conaeil-
1er à son maître qu'il se fil empereur et non pas archevêque, persuadé qu'il était qu'en lait de récomj>etises à leurs écuyers , les empereurs pouvaient plus que les archevêques errants. «Il sera bon, ajoutait- il\ que j'aille devant , retrouver monseigneur et lui donner la réponse de sa dame. Peu t-e trc cela sufiSra-t-i 1 pour le tirer de là sans que vous vous ilunniez tant de peine. » L'avis de Sancho leur parut bon, et, en conséquence , ils résolurent de Tattendre jusqu'à ce qu'il revint leur an« noncer qu'il avait retrouvé son maître. Sancho s^enronça dans les gorges de la montagne , laissant le curé et le barbier dans un cfroit défilé, que traversait en murmurant un petit ruisseau, et que couvraient d'une ombre rafraîchissante de hautes roches et quelques arbres qui oroissaient sur leur flanc. On était alors au mois d'août, temps oà, dans ces parages, la cliateur est grande , et il pouvait être trois heures de Taprcs-midi, ce qui n'en rendait le site que plus agréable , et conviait nos voyageurs à y attendre le retour de Sancho. Ce fut aussi le parti quMIs prirent. Mais tandis qu'ils étaient tous deux assis paisiblement à l'ombre, tout à coup leurs oreilles Furent frappées de» accents d'une voix qui, sans s'accniîij at^uer d'aucun instrument, faisait entendre un l iianl d'une douceur et d'une pureté infinies. Ils ne furent pas peu surpris , ne s'attendant pas à trouver dans ce lieu quelqu'un qui chantât de la sorte ; car on a beau dire qu'on rencontre au milieu des champs et des forêts des bergers à la voix ravissante, ce sont là des fictions de poètes bien plutôt que des vérités. Leur étonnement redoubla quand ils s'aperçurent que ce qu'ils entendaient chanter étaient des vers , non de grossiers gardeurs de troupeaux , mais bien d'ingénieux citadins. Voici du reste les vers qu'ils entendaient chanter t «Qui m'a enlevé le boaiicur dont je jouissais? Le
268 DOIS oniCHOTTR.
dédain. Ei qui augmente ma peine? La jalousie. £l qui met ma patience à l'épreuve? L'absence. De la sorte, à ma douleur il est impossible d'apporter aucun re-
nH'd(3 , puisrjue aucun espoir ne saurait vivre là où sont le dédain , !a jalousie el l'absence.
M Qui m'a imposé cette aillicLiou? L'amour. Ll qui écarte de moi le repos? La fortune. Ët qui permet mon chagrin? Le ciel. De la sorte je crains bien de mourir d'un mal étrange, puisque se sont ligués pour me perdre , Tamour, la fortune et le ciel.
u Qui peut améliorer mon sort; La mort. Et la félicité d'amour, qui l'obtient? L'inconstance. Ët ces maux qui les guérit? La folie. De la sorte il n'est pas sage de vouloir guérir une passion , quand les remèdes sont la mort, Tinconstance et la folie. ^>
L'heure, le temps , la solitude, la belle voix et l'habileté du chanteur, tout concourait à causer à ses auditeurs de l'étonnement et du plaisir, et ils se tenaient immobiles dans l'espoir d'entendre encore autre chose. Eutiïi vovani (]ue le silence du musicien durait assez longtemps , ils se décidèrent à se mettre à la recherche de celui qui chantait si bien. Mais comme ils se levaient, la méine voix les retint à leur place , en se faisant entendre de nouveau. Elle chantait le sonnet suivant :
« Sainte Amitié, qui , kii^saiu ton image sur la terre, t'esenlevée d'une aiie léiière vers lésâmes bienheureuses du ciel , et habites joyeuse les demeures deTEmpyrée;
« De là quand il te plait , tu nous laisses apercevoir ton aimable et doux visage couvert d'un voile à travers lequel brille parfois l'ardeur des bonnes œuvres qui à la fin se pervertissent.
« Quitte le ciel , ô Amitié, et ne permets pas que le mensonge revête ta livrée pour perdre les cœurs honnêtes et crédules.
« Que si tu ne lui arraches ton apparence , bientôt le monde se verra plongé de nouveau, comme autrefois, dans la discorde et le chaos. »
CHAPITIIE XXVII. 269
Ce chant fut terminé par un profond soupir. Les
deux auditeurs prêtaient toujours une oreille attentive pour voir si d'autres chants suivraient encore; mais voyant que la musique s'était cliangée eu plaintes el eu sanglôts, ils voulurent savoir qui était Tinfortuné dont les gémissements leur paraissaient aussi douloureux que sa voix leur avait paru délicieuse. Ils n'eurent pas à chercher longtemps ; an détour d'une pointe de rocher, ils aperçurent un homme de la laiile et de la figure que Sancbo leur avait dépeintes en leur contant l'histoire de Cardénio. Cet homme , à leur aspect, ne montra ni trouble ni surprise ; il demeura à la place où il était , la tête penchée sur sa i)oiUine, dans l'altitude d'une profonde rêverie , sans avoir levé les yeux pour les regar- , der, si ce n*est la première Ibis lorsqu lis se présentèrent à Timproviste devant lui. Le curé qui l'avait reconnu an signalement qu'en avait donné Sancbo » et qui était doué d^une naturelle éloquence; le curé, dis-je, s'approcha de lui , et, comme quelqu'un lait de sa disgrâce, il le pria en peu de mots, mais pleins d'esprit et de sens, de quitter la vie si misérable qu'il menait eu ce désert y crainte de Ty perdre enfin » ce qui est, de tous les malheurs , le plus grand. Cardénio se trouvait alors dans son entier bon sens , et libre de ces accès de fureur qui le jutaient si fréquemment hors de lui. Aussi quand il vit ces deux personnes dans un costume si peu à r usage de ceux qui traversaient quelquefois ces soUtudes , il ne laissa pas d'éprouver quelque surprise, surtout lorsqu'il les entendit lui parler de ce qui le concernail coninie d'une chose à leur connaissance ; car les paroles du curé ne pouvaient guère lui laisser de doute à cet égard. C'est pourquoi il leur répondit en ces termes : « Je vois bien , seigneurs, qui que vous soyez , que le ciel qui a soin de secourir les bons et souvent aussi les méchants, m'envoie, sans que je mérite cette veur , en ces lieux si éloignés du commerce des hommes, des personnes qui, retraçant à mes yeux sous les
S70 IK)H QUIGHOm.
plus vives imaget, combien il est déraisonnable à moi
de mener la vie que je m^ne, essayent de me tirer de cette triste retraite ])oiir niu it^placer dans un séjour plus convenable ; mais comme elles ne savent ])oint ce que je sais ^ moi , qu'en sortant du mal présent , j'aurais & tomber dans un pire, elles doivent sans doute me t^ nir pour un es[n'\i lailtle, et ])ent-être môme pour un homme dénué de tout jugement. Et il ne serait pas étonnant quUi en fùtainsi ; car je m'aperçois bien moi-même que le souvenir de mes malheurs est si vif et si fort , et qu'il a tant d'influence pour ma perdition que , sans pott«* voir m'en défendre , je reste quelquefois couinie une pierre, privé de tout sentiment et de tonte connaissance. Il faut bien que je reconnaisse cette vérité quand on me dit 9 en m'en montrant les prouves » ce que j'ai fait pen* dant que je me suis trouvé en proie à ces terribles accès. Alors je ne sais qu'éclater en plaintes inutiles , que maudire sans profil ma mauvaise étoile; et, pour excuser ma folie, j'en raconte la cause à tous ceux qui veulent Tentendre* De cette manière , quand les gens sensés ap« prennent la cause ils ne s'étonnent plus des effets* S'ils ne trouvent point de remède à m'uffrir, du moins ils ne m'accusent pln:^, et l'horreur de mes extravagances se change en pilié de mes malheurs. Si donc, seigneurs , vous venes dans la même intention que d'autres sont venus, je vous en supplie , avant de continuer vos sages remontrances, écoutez ma fatale histoire. Peut-être, après l'avoir entendue , vous épargnerez -vous la peine que vous prendriez à consoler une infortune qui n'est pas susceptible de consolation. »
Le curé et le barbier , on ne peut plus désireux d'ap« prendre de sa bouche même la cause de son mal, le prièrent instaïuinciil de la leur conter, s'cngageant à ne faire que ce qu'il voudrait lui-même pour le guérir ou le soulager. Sur ce le pauvre gentilhomme commença sa déplorable histoire à peu près dans les mêmes termes et avec les mêmes détails qu'il l'avait contée
chàpitab xlkyii* 271
à don Quichotte et au cbevrier» pèu de jours «upanhvaut, lorsque, àToccasion de maître Ëlisabad et par
suite delà scrupuleuse exactitude avec laquelle don Quichotte rempHsbuit les devoirs de la chevalerie , le i éeit, comme ou i'a vu, reata ioachové. Mai» à présent un heureux hasard permit que son accès ne reprit point Cardénio , et il eut le loisir de continuer jusqu'au bout.
Quand il fut arrivé à l'endroit du billet (]uv don Fernand trouva daus uii \o\umed'Amadts de (îaule : « J'en ai parfaitement conservé le souvenir, dit Cardénio, et voici comment il était conçu :
« LUGINBE A CaEDÉNIO.
w Chaque jour je découvre en vous des mérites ( jui naturellement m'obligent à vous estimer davantage. Si donc vous voulez que j'acquitte ma dette, sans que ce soit aux dépens de Thonneur , il vous sera facile de réussir.
' J'ai un père qui vous connaît et qui m'aime , lequel , gans conliaiodre ma volonté, satisfera celle qu'il est juste que vous ayez, si tant est que vous m'estimiez, comme vous me le dites et comme je le crois. »
« Ainfiiquej(3vousraiconté,c*estoe billet qui m'enga-» gea à demander la main de Lucinde. Ce fut aussi ce billet qui la posa dans l'opinion de don Fernand comme une des femmes les plus spiiituelles et les plus ingénieuses de son temps. Enfin ce fut ce môme billet encore qui lit ndtre en lui Tenvie de me perdre avant que mes désirs fussent comblés, le confiai à don Fernand que le père de Lucinde exigeait que le niien la lui demandât, et que je n'osais en prier mon père dans la crainte qu'il ne voulût pas y consentir; non qu'il ne connût parfaitement la qualité, les vertus et les charmes de Lucinde, dont le mérite était fait pour ennoblir toute autre mal* son d'Espagne, mais parce que je supposais qu'il ne voudrait point me laisser marier avant de savoir ce que le duc Uicardo voulait faire de moi. Bref, je lui dis que
272 DON QUICHOTT£.
je ne me hasarderais point îi m'ouvrîr à mon père tant à cause de cet obstacle que de |)lusieui s auti es que j'entrevoyais avec ('(IVoi, sans d'ailleurs m'en ri ndre bien compte , et seulement parce qu'il me semblait que mes désirs no devaient jamais se réaliser. A tout céladon Fer» naùd me répondit , qu'il se chargeait, lui , de parler à mon père et d'olitenir (jif il pailtU au père dv LuciaJi ... 0 trompeur Mai ius I cruel Catilina ! pertide Galalon î traître YellidoM que t'avait donc fait cet infortuné qui te confiait avec tant d'abandon les secrets et les joies de son cœur ! Quelle offense avais-je commise envers toi ? Quelles paroles f ai-je dites, et quels conseils l'ai-je innés qui n'eussent pour unique but ton intérêt personnel et l'augmentation de ton honneur?... Mais pourquoi me plaindre, hélas! ^'est-ce point une chose reconnue que lorsque le malheur nous vient d'une fatale étoile , comme il se précipite de haut en bas avec une incroyable violence , il n'y a nulle force sur la terre qui le puisse arrêter, nulle prudence humaine qui le puisse prévenir? Qui aurait pu s'imaguier que don Fernand, cavalier de sang illustre et d'esprit distingué , qui devait de la reconnaissance à mes services , et qui était assez puissant pour obtenir tout ce que sa passion lui faisait souhaiter, quoique part qu'il s adressât, irait se mettre en tête de me ravir à moi , ma seule brebis , que même je ne possédais pas encore ? Mais laissons de côté ces considérations inutiles , et renouons le fil rompu de ma triste histoire.
« Don Fernand qui regardait ma présence comme un obstacle à l'exécution de son infâme projet , résolut de m^envoy er vers son frère aîné sons prétexte de demander à celui-ci quelque argent pour payer six chevaux qu'à deàsein , et dans le seul but de m'éloigner pour avoir le champ libre , il avait achetés le jour même où il s'offrit
* Vellido DolfoB est le nom du zamoron qui assaBSiiia le roi don Sancbe le Fort» an c(îége de Zamora, en t073. — On peut voir sur cet épisode de l'bisu»)re dT«$tpag^c , notre Bomancero générai, t. H, aux Romancei du Cid
Diyiiizeo by
do parler à mon père. Poiivais-je, hélas î prévoir celte trahison? pouvait-elle seulement tomber dans ma pen* Bée? non , assurément; loin de là» je m'offris de bon cœur k partir aussitôt, content que j'étais de ce marché. Dans la liuiL je parlai à Lucinde ; jo lui dis ce cpie nous avions concerlé don Feriiand et moi, on rengageant à avoir la ferme espérance de voir bientôt comblés nos justes et honnêtes désirs. Elle, se méGant aussi peu que moi de la trahison de don Fernande elle me dit de faire en sorte de revenir bien vite; car, pensait-elle, nos souiiaiLs seraient accomplis dès le moment où mon v>ore aurait parlé an skîu. Je no î^ai» coinnient cela se iil, mais comme elle achevait de prononcer ce peu de mots, ses yeux s'emplirent de larmes , sa voix s'éteignit ; il sembla qu'un nœud fût venu lui serrer la gorge , sans lui permettre d'articuler les paroles qu'elle s'efforçait de me dire encore. Je restai stupéfait de cet accident si liuuveau , que jamais je ne lui avais vu jusque-là. En effet , chaque fois qu'un heureux hasard ou ma diligence nous permettait de nous parler , c'était toujours avec un contentement parfait, sans qu'il se mêlât à nos entretiens ni pleurs, ni soupirs, ni jalousies, ni soupçons. Moi, je ne me lassais pas d'exalter mon bonheur de ce (jue le ciel me l'avait donnée pour dame; je vantais sa beauté, j'admirais son mérite et son esprit. Elle, de son côté, me rendait ingénument la pareille, louant en moi ce que son amour lui faisait paraître digne d'éloges. Au milieu de tout cela, nous nous contions mille enlantillages , et les aventures de nos voisins ou de nos connaissances, et jamais ma hardiesse n'allait plus loin qu a prendre presque de force une de ses belles mains blanches que j^ap* prochais de ma bouche : c'était le seul bonheur que me permissent les étroits barreaux d'une fenêtre basse par lesquels nous étions séparés. Mais la nuit (jui procéda le triste jour de mon départ, elle pleura, elle geniit, elle soupira et puis s'en fut, me laissant plein de trouble et d'angoisse , effrayé d'avoir vu chez Lucinde ces té-
174 BOK ovioBom.
moignageïj bi nouveaux et si péuibles de regret et de chagrin. Cependant, pour ne pas détruire mes espérances, j'atiribuaii tout cela à la force de i'amonr qu'elle me portait, et à la douleur que cause toujours l'absence
à ceux qui savent aimer. Enfin je partis triste et pensif, l'àme remplie de craintes el tle soupçons , sans savoir ce qu'il fallait aoupcouner et craindre : iudiceâ trop certains du coup qui m'attendait.
<c J'arrivai au Heu où j'étais envoyé , je remis la lettre au frère de don Fernand, je fus bien reçu de lui, mais non jias dépêché bien promptement ; car il m'enjoignit d'attendre, à mon grand déplaisir, une huitaine de jours, et dans un endroit où le duc son père ne pût me voir» don Fernand lui ayant écrit do lui envoyer de l'argent à l'insu de son père. Tout cela fut une ruse du perlide, son frère ayanl Luut l'arp^enl nécessaire pour m'expédier inconlinent. Cet ordre imprévu m auioi isait à lui désobéir , car il me semblait impossible de vivre tant de jours éloigné de Lucinde , surtout Tayant laissée dans la tristesse que je vous ai dite; néanmoins j'obéis en bon serviteur, bien que je visse que ce serait aux dépens de mon repos, de mon bonheur. Mais, au quatrième jour, un homme arrive, me cherchant pour me remettre une lettre qu'à l'écriture de la suscripiion je reconnus être de Lucinde. Je l'ouvre tout tremblant y pensant bien que quelque grand motif Tavait seul décidée à m'écrire pendant celle absence, car, lorsque j'étais près d'elle , elle le faisait rarement. Avant de la lire , je demandai à Thomme qui la lui avait donnée, et combien de temps il était resté en rente; il me répondit que, passant par hasard dans une rue de la ville vers l'heure de midi, une très-belle dame l'avait appelé d'une fenêtre, les yeux remplis de larmes, en lui disant àla hâte : « Mon ami , si vous êtes chrétien , comme tout en Voua l'an** nonce, je vous supplie, pour Tamour de Dieu , de porter vite, vite , celte lettre à l'endroit et à la personne qu'indique lasuscription, et que tout le monde connaît.
et vous ferez en cela une bonne œuvre devant Nôtre- Seigneur ; et alla quô vous la puissiez iaire sans vous incommoder, preoes ce que contient ce mouchoir. » En diiant cela , elle jeta par la fenêtre > aTeo la lettre que je vous ai remise , un mouchoir où «e trouvaient enveloppés cent réaux ainsi que cette bafoue d'orque je porte; puis aussitôt, sans attendre ma réponse, elle s'éloigna do la fenêtre, après avoir vu. cependant que j'avais ramassé le mouchoir et la lettre» et quand je lui eus dit par signes que je ferais sa commission. Me voyant donc si bien payé de la peine que j nllcus prendre , et ayant reconnu à la 8iiscriplion de la luUre qu'un ni'ciivoyait vers vous, seigneur, que je connais bien ; touclié, en outre, des larmes de celte belle dame , je résolus de ne me fier à personne et de venir moi-même vous apporter la let« tre i et, depuis seize heures qu'elle me Ta donnée , j'ai fait le chemin qui est, comme vous le s:r cz, de dix-huit lieues.» iandisquelcreconnaissant messager me donnait tous ces détails j'étais, comme on dit, suspendu à ses pa^ rôles, et les jambes me tremblaient si fort, que je pouvais à peine me soutenir. Enfin, j'ouvris la lettre, con« çue à peu prés ainsi :
« La parole que vous avait donnée don Tornand de parler à votre père pour qu'il parlât au mien , il Ta rem-plie plus à sa satisfaction que dans votre intérêt. Sachez^ seigneur, qu'il a demandé ma main , et mon père séduit par les avantages que, dans son opinion, a sur vous don Ternand , a consenti à la lui accorder. La chose est tellement sérieuse que d'ici à deux jours doivent se l'aire les fiançailles, mais avec tant de secret qu'elles n'auront d^autres témoins que le ciel et quelques gens de la mai« son. En quel état je suis, imaginez-le; s'il vous importe d'accourir, jugez-en; et si je vtjus aime ou non, l'événement vous le fera connaître. Plaise à Dieu que ce billet parvienne en vos mains avant que la mienne se voie contrainte de s'unir i celle d'un homme qui sait si mal garder la foi promise ! »
. « Tel était en sabsiauce le contenu de la lettre A peine eus-je achevé de la lii e , que je partis à rinstant même sans plus attendre de réponse ni d'argent ; car je reconnus alors clairement que ce n'était pas pour acheter des chevîiux , mais afin d'avoir lui-même le champ libre, que don Fernand m'avait envoyé vers son frère. La fureur qui m'animait contre don Fernand , et la cramte de perdre un cœur que j'avais gagné par tant d'années de dévouement et d'amour, me donnèrent des ailes ; et dès le lendemain j'arrivai dans ma ville natale, juste à Theure convenable pour entretenir Lucinde. J'entrai secrètement, et je laissai la mule que j 'avais moulée chez le brave homme qui m'avait apporté la lettre. Un heureux hasard permit que je trouvasse Lnchide à la fenêtre basse, si souvent témoin de nos amours. Elle et moi nous nous reconnûmes aussi lot; mais non pas comme elle devait me revoir, mais non pas comme je devais la retrouver.... Y a-t-il, hélas! quelqu'un au monde qui puisse se flatter d'avoir pénétré, sondé, i'abime des confuses pensées et de la changeante humeur des femnios; personne assurément.... Dès que Lucinde me vit: « Cardénio , me dit-elle , je suis vèine de mes habits de noce; déjà m'attendent dans le saiou, don Fernand le perfide, et mon père l'ambitieux^ avec d'autres témoins qui seront plutôt ceux de ma mort que de mes fiançai!*» les. Ne te trouble poinl, aim, mais tâche de te trouver présent à ce sacrifice. Si mos ]>arô1es n ont pas le pouvoir de rempùcher, je porte caciie sur moi un poignard qui saura me soustraire à toute violence, et qui, en mettant fin à ma vie , te prouvera la sincérité des sentiments que je t'ai voués. » Je lui répondis plein de trouble et avec précipitation , craignant qu'on ne me laissât pas le loisir de lui répondre : « Que ta conduite , ô Lu cinde, justifie tes paroles! si tu portes, (oi, un poignard pour accomplir ta promesse, moi, j'ai là une épée pour te défendre, ou pour me tuer si le sort nous est contraire. >» Je ue pense pas qu'elle ait pu tout entendre, car
€flAPITRE XXYII.
on vint rappeler en grande hâte pour qu elle ne Ht pas altendre le tiancé. Alors , je puis le dire ainsi , le soleil de ma joie se coucha, et la nuit de ma douleur acheva de se fermer. Je demeurai les yeux privés de la lumière,
et rintelligonce privée de raison, absolument incapable de trouver l'entrée de sa demeure et de mr iliriger. Mais enfin, considérant de quelle importance était ma présence pour tout ce qui pouvait arriver en des circonstances si critiques, je me ranimai de mon mieux, et j'entrai dans la maison. Comme j'en connaissais dès longtemps toutes les issues, tavoi'isé d'ailleurs par le trouble et la coiilusioii qui y régnaient, j'y pénétrai sans cire vu de personne. Je parvins à me glisser jusque dans unrecoin que formait une fenêtre du salon même, et que couvraient de leurs plis deux rideaux en tapisserie à travers lesquels je pouvais voir, sans être vu, tout ce qui se passait dans le salon. (loimucuL vous peindre, à présent, réniùMui) (jui agita mon cœur tout le temps que je demeurai là caeiié! les pensées qui m assaillirent! les résolutions que je formai! C'étaient tant de projets, et de telle nature, qu'il ne serait pas possible, et même qu'il serait mal de les révéler. Il vous suffira de savoir que le liaucu entra danï> la salle sans autre parure que ses vêtements ordinaires. Il avait pour parrain Jo mariage un cousin germain de Luûinde , et dans le salon il ne se trouvait d'autres personnes que les serviteurs de la maison. Un peu après , Lucinde sortit d'un cabinet de toilette , accompagnée de sa mère et de deux suivantes, vêtue et parée comme il appartenait à sa naissance et à sa beauté. Le trouble où j'étais ne me permit pas d'observer les détails de son costume ; j'en remarquai seulement les couleurs qui étaient le rouge et le blanc , et les reflets que jetaient les riches bijoux dont sa coiffure et tous ses habits étaient ornés. Mais rien n'égalai t la beauté singulière de ses cheveux bluudsqui brillaient aux yeux d'un éclat plus vif que les pierres précieuses, et auprès desquels pâlissait la lumière des quatre torches qui
27i DOU «JlOliOffTK.
éclairaient le ^aldn... 0 souvenir , ennemi aiui lel de moïi repos! à (|iiui sert de nie représenter niainienant lefi incomparables aUraiU de celle ingrale adorée? No vaiiUii pas mieux, cruel souyeiiir, que ùi me rappelles et me représentes ce qu'elle fit alors, afin qu^animé par le rcssentimeni d un si manifeste outrage, je ni'a|>j)lique à chercher, sinon la vengeance , du muins le tciuie de ma xie?... Ne vous lassez point, seigneurs, d'enlendre lea digressions auxquelles je me laisse aller ; car ma douloureuse histoire n'est paa de celles qui peuvent se conter en peu de mots et à la hâte, et chacune de ces circonstances me semble, à moi, mériter qu'on la rapporte. »
Le curé lui répondit que non«*seulementils ne se ka* saient point de l'entendre , mais que les détails où il
entrait leur paraissaient on ne peut plus intéresi^aïUs, et que, loin de pouvoir être ])assos sous silence, ils méritaient la même attention «jue le lond môme du récit, « Aussitôt donc que tout le monde fut réuni daus la salle , continua Cardénio, le curé de la paroisse entra , lequel prit les deux fiancés par la main pour faire ce que requiert le cérëmomal. Lorsqu'il piouonca ces mots sacramentels : « Voulez-vous , dame Lucinde , prendre le seigneur don Fernand , ici présent, pour votre légitime époux, comme Tordonne la sainte mère Église? » je passai toute la tèie et le cou hors de la tapisserie, et, l'oreille attentive, Tâme trou LU e , j'écoutai ce que répondrait Lucinde , altendant de sa réponse ou mon arrct de mort ou la confirmation de ma vie.,.. Ah! pourquoi ne me suis-je pas en ce moment élancé de ma retraite, en m'écriant : Lucinde, Lucinde! vols ce que lu Fais, considère que tu es à moi et que tu ne peux pâsélreàunautre, songe que prononcer le owî, et m ôter la vie , ce sera Tatiaire du même instant. £t toi , trailre don Fernand , ravisseur de mon bien, meurtrier de ma vie, que veux*ttt?Que prétends-tu? Ne vois- tu pas que tu ne peux honnêtement arriver au but de tes désirs,
puisque Lucinde est ma lemme et que j e suis son époux ?. . . Ah ! pauvre insensé que je suis ! A présent que me Toilà bieo loin et à Tabri du péril , je dis ce que j'aurais dû faire et ce que je ne fls pas ! A présent que j'ai laissé ravir mon plus clicr trésor, je maudis le ravisseur que j'aurais pu châtier, si j'avais eu autant de cœur pour me venger» que j'en ai maintenant pour me plaindre! £n-> fin , puisque je fus alors stupide et lâche, il est juste que je meure maintenant dans la honte , les regrets et la folie!.... Le curé attendait toujours la réponse de Lucinde, qui garda un long silence; et, lorsque je pensais qu'elle allait tirer son poignard pour tenir sa promesse, ou que sa langue allait se délier pour déclarer la vérité, et faire par là mon bonheur, j'entends que d'une voix faible et tremblante elle dit : Oui , fe te prends. Don Fernand prononça les mêmes paroles, lui mit au doigt l'anneau du mariage , et ils furent unis d'un indissoluble nœud. Le marié s^approcba pour embrasser son épouse ; mais elle , posant la main sur son cœur, tomba évanouie dans les bras de sa mère.
« 11 me reste à dire maintenant en quel état je me trouvai, lorsque, dans ce oifi fatal, que j'avais entendu, je vis la perte de mes espérances, la fausseté des promesses et de la parole de Lucinde, et Timpossibilité de jamais recouvrer le bien qu'en un seul instant j'avais perdu, le demeurai ne sachant q»ic résoudre, me croyant aliandonné du ciel et devenu insupportable à la terre ; car l'air ne fournissait plus d'iialoine à nies soupirs , ni l'eau de matière à mes larmes ; le feu seul s'était accru, et tout moQ cœur brûlait de jalousie et de rage. L'évanouissement de Lucinde avait mis en émoi toute rassemblée , et sa mère Payant délacée , afin qu'elle pût respirer plus à l'aise , on trouva dans son soin un papier cacheté duquel don Fernand se saisit aussitôt, et qu'il se mit à lire à la lumière d'une des torches. Ën achevant cette lecture , il se jeta sur une chaise , la tête appuyée sur sa main ^ dans Tattitude d'un homme for«
280 DON QUIGHOTTE.
tement pn^'occupé, sans se melor aux soins i|iM>n prodiguait à sa femme pour la l'aire revenir de sua évanouissement. Pour moi , quand je vis toute la maison ainsi bouleversée, je me hasardai à sortir, sans me soucier d'être vu, bien déterminé , si j'étais découvert, à faire un tel éclat que tout le monde connût la juste indiguatioQ qui m'avait porté à châtier le traître et à punir l'inconstante encore évanouie. Mais mon étoile , qui me réservait sans doute pour de plus grands maux , s'il est possible qn'il y en ait , voulut qu'alors j'eusse autant de jugement et d'intelligence que j'eu ai manqué depuis. C'est pour(|uoi , sans vouloir tirer vengeance de mes plus grands ennemis, ce qui m'eût été t'aciley puis» que nul ne pensait à moi, j'imaginai de me punir moimême et de mUnfliger le châtiment qu'ils avaient mérité ; et même , ce me semble , avec plus de rigueur que je n'en aurais exercé contre eux, si je leur eusse en ce moment donné la mort ; car celle qui trappe à l'improviste a bieotôt terminé le supplice , mais celle qui se prolonge en un lent tourment tue incessamment sans ôter la vie. Enfin je sortis de cette maison, et me rendis chez riKjmnu' où j'avais laissé ma mule. Je la fis aussitôt seller, et sans prendre congé de lui , je quittai la ville, n'osant pas même, comme un autre Loth, tourner la tête pour regarder. Quand je me vis seul au milieu de la campagne , protégé par robscurité de la nuit et invité par son silence à donner cours à mes plaintes , sans crainte d'être écouté ou reconnu , j'éclatai en malédictions contre Lucinde et don Fernand , comme si j'eusse par là vengé l'outrage que j'avais reçu d'eux. Ce Tut à elle surtout que je m'attachai, lui donnant les noms de cruelle, d'ingrate, de fausse cl de parjure , et lui prodiguant ceux d'intéressée et d'avaricieuse , puisque c'était la riciiesse de mon ennemi qui avait ébloui ses yeux , et lui avait fait préférer celui envers qui la fortune s^était montrée le plus libérale de ses dons. Puis , au milieu de l'enipor tement de ces injures et de ces nia-
llHAPITRi: XX VU
likUctions , je Texcusais en dtsanl;: Pourquoi m'étonncr qu'une jeune fille, élevée dans la retraite , au près de ses
parents, accoiilumée ii leur obéir toujours , ait voulu condescendre à kur désir, alors iju ils lui duunaient pour époux un gentilhomme si noble , si riche et de si belles manières, qu'en le refusant elle aurait fait croire ou qu'elle avait perdu Tesprit , ou qu'elle avait déjà donné son cœur, ce qui eût porté une grave atteinte a sa renommée. Puis , revenant à mes premiers sentiments, je me disais : Pourquoi n'a-t-elîe pas dit que j'étais son époux ? On aurait vu qu'elle n'avait pas fait un choix si indigne qu^on ne pût l'excuser ; car avant que don Fernand s'offrit, jamais ses parents euxmêmes n'auraient pu raisonnablement souhaiter mieux que moi pour époux de leur fille. Ne pouvait-elle donc, avant de s'engager dans ce dernier et terrible pas , dire qu'elle avait reçu déjà ma main , puisque je me serais prêté, dans ce cas, à tout ce qu'elle aurait voulu feindre ? Enfin , je demeurai convaincu que j)eu d'amour, peu de jugement , beaucoup d'ambition et le désir des grandeurs lui avaient fait oublier les promesses dont elle avait entretenu et bercé ma crédule tendresse. Brisé, agité , et ainsi me parlant à moi-même , je cheminai tout le reste de la nuit et me trouvai au point du jour à Tune des entrées de ces sierras ; j'y pénétrai et continuai de marcher encore trois jours sans suivre aucune sorte de chemin ; enfin j'arrivai à une prairie, située je ne sais trop de quel c6té , et là je demandai à des bergers que je rencontrai de m'indiquer où était l'endroit le plus désert et le plus sauvage de ces montagnes. Ils m'indiquèrent celui-ci ; je me dirigeai aussitôt de ce côté avec le dessein de finir ici ma vie. En entrant dans ce désert ma mule tomba morte de faim et de fatigue , ou plutôt, à ce que je crois, pour se débarrasser de l'inutile fardeau qu'elle portait. Je restai à pied , accablé de lassitude , exténué de besoin , sans avoir ni vouluii chercher personne qia me secourût, .le demeurai de
2b2 WON QUICHOTTE.
la sorte , je De lais combien de temps couché sur le eoL Puis , je me relevai ne souffrant plus de la faim , et je
vis pW's de moi quelques cbevners, ceux sans doute qui avaient pourvu à aies besoins. Ils me racontèrent , en effet, comment ils m'avaient trouvé et cominent je disais tant d'extravagances , que j'annonçais clairement avoir perdu Tesprit. Hélas ! j'ai bien senti moi-même depuis lors que je ne l'ai pas toujours libre et sain , mais si aliaibli , si troublé, que je fais mille folies, déchirant mes habits, parlant tout haut au milieu de ces solitudes, maudissant ma lataie étoile, et répétant sans cesse le nom cbéri de l'ingrate , sans autre intention que d'ex-baler ma vie avec mes cris et mes plaintes. Quand je reviens à mui, je me trouve si fatigué, si rendu, qu'à peine puis-je me soutenir. Ma plus ordinaire habitation est le creux d'un liège atbsez vaste pour proléger ce misérable corps. Les pâtres et les clievriers qui parcourent ces montagnes avec leurs troupeaux , mus par nn sen* timent de charité , me nourrissent au moyen de vivres qu'ils placent sur les chemins et sur les rochers, où ils pensent que je pourrai les trouver en passant ; car, bien que je sois souvent privé de ma raison, cependant la nécessité parle, et Finstinct naturel éveille en moi une sorte d'appétit et la -volonté de le satisfaire. D'autres fois, à oe qu'ils me disent quand ils niu i cncontrent dans mon bon sens, je m'embusque sur les chemins et j'enlève de force, quoiqu'ils me les offrent de bon cœur, les provisions que des bergers apportent du village à leurs cabanes. C'est ainsi que je passe le reste de ma misérable vie , jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de la conduire à son dernier terme, ou de m'oter la mémoire, afin que je perde tout souvf nir des charmes et du parjure de Lucinde et de la perfidie de don Fernand. S'il m'accordait cette grâce , en me laissant la vie , je ramènerais sans doute mes pensées vers la droite raison ; autrement, je n'ai plus qu'à le prier avec instance d'avoir pitié do mon âme , car je ne sens en moi ni le courage ^ ni la force d'arra-
cher moa corps à la pénible existence où je Tai moimême condamné. ... Voilà, seigneurs, l'amère histoire
de liics iiilurlunes. Dites-moi , s'il e^i possible de la conter avec moins de regrels que je ne vous en ai iiiontréi^ Surtout, ne vous laiigucz pas à vouloir me per<-» vuader ou me conseiller ce que la raison vous suggérera pour remédier i nos maux ; car cola ne me serait pas plus ulile que n'est le brauvage ordonné par le médecin le plus lial)i!e ;iu niuliiilc (]ui ne vent pas le pretidro. Moi, je ne veux point de i^uérison sans Lucinde; et, puisqu'il lui a plu d'appartenir à un aulre , alors qu'elle était ou devait être à moi , il me plait d'appartenir à Tiiw fortune , alors que j*aurais pu être au bonheur. Elle a voulu , par son inconstance , rendre ma perte assurée ; eh bien! moi , en m'obstinant à ma perte, je rendrai sa volonté satibiaite. Et l'on dira désormais qu'à moi seul a manqué ce qui est la dernière ressource de tous les malheureux , auxquels sert de consohition l'impossible lité même d'être consolés. C'est, au contraire, pour moi la cause de plus vils regrets et de maux plus cruels ; car j'imagine qu'ils doivent se prolonger même par delà la mort. >»
Ici Cardénio termina le long récit de sa triste et amoureuse histoire ; et , comme le curé se préparait i lui adresser quelques mots de consolation, il fut retenu par une voix qui frappa ti^ut à coup son orcdlc. Cette voix disait en accents plaintifs ce que dira la (]natriènie partie de cette narration ; car c'est ici que mit tin à la troisième partie le sage et diligent historien Cid Hamet BeU'» Engéli.
CHAPITHË XXVIU.
Qui traite 4« U nouvelle et agréable aventure qui arrhs au Wi ti au
b^bier Uaiis la Sierra-Moreoa*
Heureux, trois fois lieuiciix rniciU les temps où vint au monde ilntrépide chevalier don Quichotte de la
Manche I Rn effet , parce quHl a pris la glorieuse réso*lotion de ressusciter Tordre à demi mort déjà de la chevalerie errante, nous jouissons mainLenant dans notre âge, qui n'est pas trop riche en joyeuses dislraciions , aon-seuleoient du ciiarme de sa véridique histoire, mais encore des contes et des épisodes qu'elle renferme, non moins agréables et ingénieux pour la pl upart , non moins véritables que Vhistoire elle-même. Celle-ci, re [prenant le fil retors et dévidé du récit, raconte ({u'au moment où le curé se dis[)0sait à consoler de son mieux Cardénio , une voix Ten empêcha en frappant leurs oreilles de ces tristes accents : u 0 mon Dieu^ disait cette voix , est-il possible qu'enfin j'aie trouvé un lieu qui puisse servir de sépulture cachée à ce corps dont je porte ijien malgré moi le pesant fardeau? Oui, je le crois, à moins que la solitude que promettent ces montagnes ne vienne aussi à me tromper. Hélas! combien ces rochers et ces broussailles qui me laissent par mes plaintes confier mes malheurs au ciel, me seront une compagnie plus agréai lie que ne pourrait Tétre pour moi celle d'aucun mortel; car il n'est pas un homme sur la terre de qui l'on puisse attendre ni un conseil dans le doute , ni un soulagement dans la peine, ni un remède dans les maux ! » Ces tristes paroles furent entendues par le curé et ceux qui se trouvaient aveclui ; et Lumnie il leur parut, ce qui était en effet, qu'on les avait prononcées tout près d'eux , ils se levèrent pour ciiercber qui se plaignait ainsi. Us n'eurent pas fait vingt pas, qu'au détour d'une roche ils aperçurent, assis au pied d'un frêne, un jeune garçon aux vêtemens rustn jaes, dont ils ne purent voir alors le visage à cause qu'il 1 inclinait en se baignant les pieds dans un ruisseau qui coulait en cet endroit. Us étaient arrivés si doucement, que le jeune garçon ne les entendit point. Celui-ci, d'ailleurs, appliquait toute son attention à se laver les pieds qu'il avait tels qu'on aurait dit deux fragments de blanc cristal de roche venus parmi ieh autres pierres du ruisseau. La blancheur et la
CVAPITIE XXTIU. 28&
beauté de ces ))iecls leur causa le plus vif étonnemenl; car ils ne leur semblaient pas iaits pour fouler des mottes de terre derrière des charrues et des bœufs » comme Findiquaient les vétemens de rincorniu. Voyant qu'on ne les avait pas remarqués, le curé, qui marchait devant, fit signe aux deux autres de se blottir derrière des quartiers de roche (jui se trouvaient là. Ils s'y cachèrent tous trois , épiant d'un œil attentif le jeune garçon. Gelui*ci portait une petite capote de drap brun» à deux pana, bien serrée autour des reins au moyen d'une épaisse ceinture blanche. Il avait également de larges chausseset des poulaines en drap l)rtin , et sur la tête une montéra de même étoffe ^ Ses poulaines étaient retroussées juscju'à la moitié des jambes, qui semblaient, assurément, faites de blanc albâtre. Quand il eut fini de laver ses beaux pieds y il prit , pour les essuyer, un mouchoir qu'il avait sous sa montera, et, en ùtant sa coiffure, il releva la tête. Alors ceux qui r(»bservaient eurent le loisir de voir une beauté incomparable , si bien que Cardénio du à voix basse au curé : « Puisque ce n'est pas Lucinde , ce ne peut pas être une créature humaine ; c'est quelque ange ! » Le jeune homme avait ôté sa montéra , et, agitant la tête d'un et d'autre côté, il fit tomber tout cpars des cheveux dont ceux du soleil même auraient été jaloux. Alors nos amis reconnurent que celui qu'ils avaient pris pour un jeune garçon des champs était une femme, et dans la fleur de sa jeunesse, et la plus belle qu'eussent encore vue les yeux du curé et de son compagnon, et même ceux de Cardénio , s'il n'eût pas connu ï.ucinde ; car il allirma depuis que la seule beauté de Luciude pouvait le disputer à celle-là. Ses longs et blonds cheveux non-seulement lui couvrirent les épaules, mais la cachèrent tout entière sous leurs tresses , tellement que de tout son corps on n'apercevait plus que les pieds. Pour les démêler, elle employa , en guise de peigne ,
' Espace de bonnet que pcrtenl les jwysans de la Mai^ ho H de TAiida
fti6 DON «uiciom.
les duigis du litnix lïiains d*uno telle blauclieur que , si les pieds avaient pai u daos Teau des morceaux de cridi* tal , les mains dans les cheveux ressemblaient à des flocons de neige. Tout cela avait redoublé chez nos amis , avec radmiralion, le désir de savoir qui était cette.belle personne. Ils résolurent donc de se montrer; mais, au mouvement qu'ils tirent en se levant, la charmante iiUc leva ia tête, et, séparant avec ses deux mains les cbe* veux qui lui couvraient le visage , elle re^Ginla d'où ve* nait le bruit ; puis aussitôt , ayant vu ces trois hommes , elle se leva [)récipilamment , et, sans prendre le temps de se chausser et do rassembler ses cheveux , elle saisit un petit paquet de bardes qui se trouvait près d'elle, et te mit à fuir, pleine de trouble et d'eiîroi. Mais elle n'eut pas fait quatre pas , que ses pieds délicats ne pouvant souffrir les aspérités des cailloux , elle se laissa tomber à terre. A cette vue nos trois amis accoururent vers elle, et le curé^ prenant le premier ia parole ; u ArrêlC2-*vous^ madame, lui dit-il i qui que vous soyez, sachez que nous n'avons d'autre intention que celle de voua servir. Ainsi n'essayez pas vainement de prendre la fuite ; vos pieds ne sauraient vous le permettre et nous ne }M)nrrions nous-mêmes y consentir. » A tout cela elle ne répondait pas un seul mot, étonnée et conluso. Ils s'approchèrent «ncore, et le curé la prenant par la main , continua de la sorte: <« Ce que nous cachent vos habits, madame, vos cheveux nous l'ont découvert ; indices ccrlaiiisquo ce ne sont pas de frivoles motifs qui vous ont obligée à tra-* vestifr votre beauté sous ces vêtements indignes d'elle , et qui vous ont amenée au fond de cette solitude où nous nous félicitons de vous avoir rencontrée, sinon pour remédier à vus maux, au moins jtourvuus offrir nos conseils; car» tant que la vie dîne, aucun mai ne peut arriver à nette extrémité que celui qui l'épronve refuse même d'écouter les conseils qui lui sont offerts avec bonne intention. Ainsi donc , chère madame , ou clier monsieur, ou cequ'il vous plaira d'être, remettez-vous do
CEifITAC XXVfil. Wf
l'alarme quu vuus» a causée notre vue, et contez-ïioiis votre buiine ou mauvaise furlune, bien assurée qu'en noua U)Uâ eusemblo Qt eu diacuu de noua voua trouverez qui voua aide à aupporter voa peinea en lea partageant »
Pendant que le curé parlait ainai , la belle traveatie demeurail iiilerdite et comine frappée d'un charajc , les regardant tour à tour sans remuer les lèvres et sans prononcer un aeul mot, semblable à Fignorant villageois auquel on montre à Timproviste des choaea rares et qu'il n'a jamaia vuea. Enfin , le curé lui ayant encore adreaaé quelques mots affectueux , elle laissa échapper un prulbiid soupir et rniupit le silence: « PiUiàque la solitude de ces montagnes , dit-elle , n*a pu me dërû« bar aux regarda , et que mea cheveux détachée ne me permettent pins un innocent mensonge , en vain m'ob« attnerais-je à fehidre, en vain eaflayeraia-je de soutenir ce qu'on ne croirait plus (jue par pure conrloisie. Cela posé, je dis, seigneurs, que je vous rends grâces des oUres de aervice que vous m'avea laites , leaquelloa m*ont miae dans Tobligation de vous aatiaCaire en tout ce que voua m'aves demandé. Je crains bi^ , à vrai dire, que le récit de mes infortunes ne vous cause autant de regret que de pitié , quand il vous sera démontré que vous n'y devez trouver m remède ni consola** tion; mata cependant, pour que mon honneur ne soit pas compromis dans votre pensée , apràs m'avoir re* connue pour femme, et m'avoir vue à mon âge, seule et sous ce déguisement, loulcs choses (jui , réunies ou séparément, peuvent inspirer les soupçons les moins flatteurs ^ Je me décide à vous dire ce que j'aurais voulu qu'il me fût possible de taire. » Ce petit discoura fut débité tout d'une baleine par cette charmante fille , avec une voix si douce et une clocution si aisée, que nos trois amis ne Furent |>a8 moins tVappésde son esprit qu'ils ne l'avaient été de sa beauté, ils lui réitérèrent leurs offres de service et lui firent de nouvelles instances pour qu'elle remplit sa promesse, fille, alors ^ sans sè
288 DON OmCHOTTE.
faire prier davaiilage , après avoir reiiiib sa cliaubsure avec une décence pariaite et relevé ses cheveux , s'assit de son mieux sur une grosse pierre autour de laquelle se placèrent nos trois amis; puis, se faisant violence
pour retenir quelques larmes qui lui venaient aux yeux., d'une voix claire et douce elle commença ainsi Thistoire de sa vie :
' « Dans la partie de T Andalousie la plus rapprochée de nous est une petite ville de laquelle un duc prend le titre qui le met au rang de ceux qu'on appelle grands
d'Espagne. Ce duc a deux iiis : l'aîné, héritier de ses États, paraît devoir Têtre aussi de ses belles qualités; quant à Tautre , je ne sais de quoi il est héritier , si ce n^est des ruses de Ganelon et des trahisons de Vellido. l>e ce seigneur sont vassaux mes parents, d'humble lignage, mais fort riches, et à tel point que, si leur naissance eût égalé leur fortune , ils n'auraient eu rien de plus à souhaiter, et moi je n'aurais pas eu à craindre de tomber dans le malheur où je me vois, et qui tient probablement à ce qu'ils n'ont pas eux-mêmes une illustre origine. 11 est vrai qu'ils ne sont pas d'extraction si basse qu'ils aient à en rougir; mais elle n est pas non plus SI haute que je puisse m'ôter de la pensée que c'est de leur humilité que viennent tous mes maux. Ils sont laboureurs enfin ; mais de sang pur» sans aucun mélange de race malsonnante , et , comme on dit , vieux chrétiens de vieille roche ; si bien , que leurs richesses et leur maguiticence leur ont acquis peu à peu les noms d'hidalgos et de cavaliers. Cependant, la plus grande richesse et la plus grande noblesse dont ils fussent glorieux , c'était de m'avoir pour fille. Aussi , comme ils n'ont pas eu d^autres cuiants, et que d'ailleurs mes parents sont les meilleurs et les plus tendres, jetais bien une des tilles le plus doucement choyées que jamais aient choyée un père et une mère. J'étais le miroir où ils aimaient à se contempler, le bâton où s'appuyait leur vieillesse , le but unique où leudaient tous leurs
désirs , toujours soumis à la volonté du ciel et dont les miens ne s'écartaient sur aucun point , reconnaissante que j'étais de toutes leurs bontés. £t de la même mar nière que j'étais maîtresse de leurs cœurs , je Tétais aussi de leurs biens. C'est moi qui admettais ou congédiais les domestiques , et le compte de tout ce qui était semé ou récolté passait par mes mains. Les moulins d'huile y les pressoirs de vin , les troupeaux de grand et de petit bétail , les ruches d'abeilles , enfin tout ce que peut avoir un riche laboureur comme mon père était remis à mes soins , el je remplissais mes fonctions d intendante avec tant de diligence, que mes parents en étaient charmés, je ne saurais \ous exprimer à quel point. Les moments de lajouméequime restaient, après avoir donné les ordres aux valets de ferme et aux journaliers, je les employais aux exercices permis et même commandés à notre sexe, l'aiguille, la tapisserie , et le rouet bien souvent ; et , si parfois , pour me ré.créer, je laissais ces travaux , je me donnais le divertissement de lire quelque bon livre ou de jouer de la harpe; car Tespérance m'avait appris déjà que la musique , en même temps qu'elle remet le calme dans Tâme, repose l'esprit fatigué. Telle était la vie que je menais dans la maison paternelle. Si je l'ai contée avec tant de détail, ce n'est point par vanité , ni pour vous montrer que je suis riche; j'ai voulu seulement vous faire juger combien peu il y a eu de ma faute si je suis tombée d'une situation si heureuse dans le triste ( tat où je me trouve en ce moment. Or, je passais en vain ma vie au milieu de tant d'occupations et dans une ci6* ture si sévère, qu'elle pourrait se comparer à celle d'un couvent, n'étant, m^imaginais^je, vue de personne, si ce n'est des gens de la maison , car les jours où j'allais à la messe , c'était de si grand matin , accompagnée • de ma mère et de mes femmes , si bien voilée d ailleurs et si timide , qu'à peine mes yeux voyaient plus de terre que n'en foulaient mes pieds* Et néanmoins, les
Diyiiizeo by
290 ^UICHOTT». •
yeux de l'amour, ou de Toisiveté, pour mieux dire, plu» perçants que ceux du lynx , découvrirent mon existence et me livrèrent aux poursuites de don Femand. C'est le nom du second fils de ce duc dont je vous ai parlé. »
A peine celle qui racontait celte histoire eut-elle prononcé le nom de don Fernand , que Cardénio , changeant de visage, se mit à frémir, et il y avait dans tous ses traits une telle altération , que le curé et le barbier, ayant jeté les yeux sur lui, craignirent qu'il ne fût pris d'un de ces accès de folie dont ils avaient ouï dire qu'il était de temps en temps attaqué; mais pourtant, après ce frémissement, Cardénio demeura tranquille en regardant fixement la jeune fille, comme s'il Feût reconnue. Celle-ci , sans prendre garde aux mouvements convulsifs de Cardénio , continua de la sorte s< m récit :
« Ses yeux ne m'eurent pas plutôt aperçue qu'il se sentit , comme il le dit ensuite , enflammé de ce violent amour dont il donna bientôt des preuves. Mais pour achever plus tôt la longue histoire de mes malheurs , je passerai sous silence les démarches cfue fit don Fernand pour me déclarer sa passion, il suborna tous les gens de ma maison, combla mes parents de présents et de faveurs. Le jour, c'étaient de perpétuelles fêtes dans la rue que j'habitais , et, pendant la nuit , les sérénades ne laissaient dormir personne. Les billets, eu nombre infini, qui, sans que je susse coninient, parvenaient en mes mains, étaient remplis d'amoureuses paroles , et contenaient moins de syllabes que de promesses et de serments. Tout cela cependant , loin de m'attendrir, me rendait plus farouche, comme si don Fernand eût été mon plus mortel ennemi, comme si tous lesefïorts qu'il faisait pour me séduire il les eût faits pour m'irriter. Ce n'est * pas que je ne reconnusse le mérite personnel de don • Femand , et quo ses soins me déplussent; loin de là , j'éprouvais je ne sais quelle secrète satisfaction à me voir ainsi aimée, recherchée par un si noble cavalier,
GHAPIiaE XIYIU* S91
et je n'étais point fâchée de lire les louanges qu'il me prodiguait dans ses lettres -, car, ce me semble , nous autres femmes , quelque disgraciées que nous soyons , nous trouvons toujours du plaisir à entendre vanter notre beauté. Mais ce qui m'empêchait de fléchir, c'était le soin de mon honneur , c'étaient les conseils continuels que me donnaient mes parents, lusi|uels voyaient clairement dès lors l'intention de don Fernand , d autant que , pour lui , il ne se mettait pas en peine que tout le monde la connût. Ils me disaient qu'en ma vertu seule reposment leur honneur et leur réputation ; que je considérasse la disLaucc qui me séparait de don Fernand . et que je reconnaîtrais, malgré tout ce qu'il me pourrait dire, qu'il avait plutôt en vue son plaisir que mon intérêt ; que si je voulais mettre un obstacle à ses offensantes poursuites, ils étaient prêts à me marier sur-le-champ avec celui que je choisirais, non-seulement parmi les princip uiv jeunes gens de notre endroit, mais de tous les alentours; car tout était facile avec leur grande fortune et la l éputation dont je jouissais. Ces offres, et leurs avis, dont je sentais la justesse, fortifiaient si bien ma résolution que jamais je ne voulus répondre à don Fernand un seul mot qui pût lui laisser entrevoir, mrme de loin, l espuir d'obtenir ce qu'il voulait. Cette circonspection , cette réserve qu'il prit sans doute pour du dédain dut exciter ses coupables désirs : c^est le seul nom que je puisse donner à l'amour qu'il me témoignait; car s'il eût été ce qu'il devait être, je n*aurais pas en ce moment Toccasion de vous en [varier. Bref, don Fernand apprit que mes parents clierchaient à m'élablir aUn de lui ôter l'espoir de me pos« séder, ou du moins afin que j'eusse plus de gardiens pour me défendre. Cette nouvelle ou ce soupçon le décidèrent à entreprendre ce que je vais vous raconter : « Une nuit , j'étais seule dans mon appartement, sans autre compagnie que celle d'une femme de chambre • ayant eu soin de bien fermer les portes p dans la crainte
202 ]M>if QUiCBom.
que la moindre négligence ne vînt à mettre mon honneur en péril. Tout à coup , sans que je sache y sans que je puisse imaginer comment cela se fit , malgré tant de précautions , dans la solitude et le silence de ma retraite, louL à coup il parut devant moi. Sa présence me troubla à tel point qu'elle m'oLa la vue et la voix. Je ne pus pas même jeter des cris pour appeler au secours , et d'aillears il ne m'aurait pas , je crois, laissé le loisir de crier ; car aussitôt il s'approcha de moi , et me prenant dans ses bras (je n'avais pas la force de me défendre tant j'étais troublée), il se mit à me tenir de tels discours que je ne sais comment le mensonge peut être assez habile pour se donner ainsi la couleur de la vérité. Le traître en même temps s'aidait de larmes et de soupirs pour mieux m'aboser. Moi, pauvre enfant, seule parmi les miens , cL sans expérience de semblables rencontres, je commençai , je ne sais comment, à ajouter foi à ses propos trompeur>$ ; non cependant de manière à éprouver autre dbose qu'une simple compassion pour ses soupirs et ses pleurs. Aussi , revenue de mon premier trouble, je recouvrai peu à peu mes esprits perdus, et avec plus de courage (|ue je n'aurais cru pouvoir en conserver, je lui dis: u Si, comme je suis dans vos bras, seigneur, je me trouvais au pouvoir d'un lion furieux , et qu'il me fallût , pour ma délivrance , faire ou dire quelque chose mu détriment de ma vertu , il ne me serait pas plus possible de le faire ou de le dire qu'il n'est possible que ce qui a été ne fût pas. Ainsi donc, si vous tenez mon corps enserré dans vos bras, moi je * tiens mon âme retenue par mes bons sentiments, bien différents des vôtres , comme vous t n aurez la preuve si votre passion vous portait à user de violence envers moi. Je suis votre vassale, mais non votre esclave. La noblesse de votre sang ne vous donne pas le droit de me mépriser, de déshonorer Thonnêteté du mien , et je m'estime autant , moi fille obscure d'un laboureur, que vous gentilhomme et cavalier. Vos forces ue peu-
CHiflTEE XIYUl. 293
vent rien sur moi ; vos richesses ne tous serviront de rien , vos paroles ne réussiront pas à m'abuser , ni vos
soujnrs et vos larmes à m'attendir. Si je voyais quelqu'une de ces choses daiis celui (jue mes parents peuvent me proposer pour époux, alors ma volonté se soumettrait à la sienne > de manière que , même à contrecœur, pourvu que mon honneur Rit intact , je lui livrerais sans résistance* ce que vous, seigneur, voulez maintenant m'arracher par la violence, f/est vous dire que jamais personne n'obtiendra de moi la momdre faveur qu'il ne soit mon légitime époux, — S'il ne faut que cela pour vous satisfaire, me répondit le déloyal cavalier, voyez, charmante Dorothée (c'est le nom de rinlui Lunée qui vous parle), voici ma main que je vous engage. Oui , je jure d'être à vous pour jamais , et je prends à témoin de mon serment le ciel à qui rien n'est caché et cette sainte image de la Vierge qui est là devant nous ! »
Lorsque Cardénio l entendit se nommer Dorothée , il fut saisi d une nouvelle émotion , et acheva de se con- Brmer dans la première opinion qu'il avait eue d'elle. Mais ne voulant pas interrompre Thistoire pour voir
3uel en était le dénoûment , qu'il prévoyait en partie , lui dit seulement : « Quoi, madame, Dorothée est votre nom? J'ai ouï parler d'une personne qui s'appelait comme vous, et dont les malheurs sans doute vont de pair avec les vôtres* Mais continuez votre récit : un temps viendra où je vous dirai des choses qui ne vous causeront pas moins d'étonnement que de pitié. «» A ces paroles de Cardénio , Dorothée jeta les yeux sur lui, et après avoir considéré, non sans surprise, son étrange et misérable accoutrement, elle le pria , s'il savait quelque chose qui la concemftt » de le lui dire aussitôt. <i Tout ce que la fortune m*a laissé, ajouta^-t-elle , c'est
tnîTigam, etc.
294 DOi« qvKMont.
le coarage de lopporter quelques désastres qui puissent m'atteindre, bien assurée qu'il ne saurait m'en arriver
aucun (|ui accrût mon inlortune. — Je n'aurais pas perdu un instant, madauic , à vous dire ce que je pense , répondit Cardénio, âi j'étais moi-même assuré de ne pas me tromper dans mes soupçons ; mais Toccasion de les dire n'est pas venue, et il ne vous importe nullement encore de les eonni^tre. — Comme il vous plaira , reprit Dorothée; je reviens à mon histoire.
« Don Fernaad s'élant saisi d'une image de la Vierge qui se trouvait dans ma chambre , la prit à témoin de nos fiançailles et, sous les promesses les plus solen* nelles et les serments les plus formidables , m'engagea sa parole d'être mon uiai i. Cependant , avant qu il achevât de les prouuiicer, je lui dis de bien prendre garde à ce qu'il allait faire ; qu'il considérât le courroux que son père ne manquerait pas de ressentir en le voyant épouser la fille d'un laboureur, son vassal ; qu'il ne se laissât point aveugler par la beauté (pie je pouvais avoir, puisque, tjuelle (pi'elle fût, elle ne suUlrait jamais à le jusliQer de sa taute; et que , si son amour le portait à me vouloir du bien, il me laissât un sort conforme à ma naissance, car jamais des unions si disproportionnées ne réussissent , et elles ne donnent pas longtemps ie bonheur qu'elles semblent promettre. Je lui exposai toutes ces raisons que je viens de vous dire, et bien d'autres encore, dont je ne me souviens plus; mais elles ne purent l'empêcber de suivre son dessein s ainsi , celui qui emprunte en se proposant de ne pas pa}er ne regarde guère aux conditions du cou Lr;it. Dans ce moment je fis à part moi un rapide raisijnnement, me disant en moi-même : Je ne serai pas la pre^ mière que le mariage ait portée d'une humble condi-* tion à un rang élevé , et don Fernand ne sera pas le premier non plus à qui les charmes de la beauté , ou plutôt une aveucle passion ait fait choisir une compagne si peu en rapport avec la gi^deur de sa nais-
CVAPITHB xiTin. 395
sance. Or, puisque je ne veux pas changer le monde ni élablirde nouveaux usages , il sera raisonnable à moi d'accepter cet honneur que m'offre le sort ; car dût Vaf*^ fection qu'il me témoigne ne pas durer au delà de Taccumplissemeiil de «es désirs, enfin je n'en serai pas moins son épouse devant Dieu ; tandis que , au contraire , si je yeux l'éloigner par mes dédains , Je le vois en un tel état que » oubliant ses devoirs , il emploiera la violence , et je resterai non-seulement sans honneur, niais sans excuse de la faute (|iie puaira me reprocher quieoru|ye n'a pas la dans mon cœur. Comment, en eûet, persuader jamais soit à mes parenis, soit aux antres I que ce cavalier ait pu entrer dans ma chambre sans mon consentement? >» Toutes ces demandes et ces réponses , mon imagination se les fit en un instant. Mais ce qui commença sui louL à ébranler ma résolution et ce qui , à mon insu , causa ma perte , ee furent les serments et les imprécations de don Fernand , les témoins qu'il invoquait y les larmes qu'il répandait en abondance, et enfin, Tavouerai-je , le charme et la grâce de sa personne qui, appuyée de tant de témoignages (11111 véritable amour, aurait suffi à vaincre tout autre cœur aussi libre , aussi sage que le mien. J'appelai la fille qui me servait pour avoir sur la terre un témoin qui se joignît aux témoins invoqués dans le cîel. Don Fernand renouvela et confirma ses premiers serments; il prit de nouveaux saints à témoin ; il prononça contre lui mille malédietions s'il n'accomplissait point sa promesse; ses yeux se mouillèrent encore de larmes pendant que ses soupirs enflammés s'échappaient de son sein ^ il me serra avec plus de force entre ses braa dont je n'avais pu me dégager un seul instant ; et enfin, quand ma servante eut quitté l'appartement, il mit le comble à mon déshonneur et à sa trahison.
« Le jour qui succéda à cette nttit fatale ne venait point, à ce que je crois, aussi promptement que don Pernand Taût souhaité; car après avoir assoavi une
Diyiiizeo
296 DON QnCHOTTfi.
passion sensuelle, il n*esl pas de plus vif désir que celui de s'éloigner des lieux où on l'a satisfaite. C'est , du moins , ce que je pensais en voyant don Femand si pressé de s'éloigner de moi. Guidé par celte même servante qui Tavail inUûduit jusqu'en ma chambre, il avait quitté la maison avant que le jour parût. Du reste , en me faisant ses adieux , il me répéta , quoique avec moins d'empressement et d'ardeur qu'à son arrivée » que je fusse tranquille sur sa foi, que je pouvais compter sur la sincérité et la constance de ses serments ; et , comme garantie de sa parole , il tira de son doigt un riche anneau quMl mit au mien. Enfin, il me quitta et moi je demeurai , je ne sais si triste ou contente. Ce ' que je puis dire » c'est que je demeurai pensive et con* fuse, et presque hors de moi d*un tel événement, sans avoir le courage ni même la pensée de gronder ma servante pour la trahison qu'elle avait commise en cachant don Fernand dans ma propre chambre; car je ne pou* vais encore décider si ce qui venait de m'arriver était un bien ou un mal. J'avais dit à don Femand , au moment de bon départ , qu il pourrait parle même chemin me venir voir d'autres nuits en secret , puisque j'étais à lui y jusqu'à ce qu'il lui convint de rendre public notre mariage; mais, à l'exception de la nuit suivante , il ne revint plus , et je ne pus parvenir à le voir ni dans la rue ni à Péglise, pendant plus d'un mois que je me fatiguai vainement à le chercher, bien que je susse qu'il n'avait pas quitté la ville et qu'il allait presque tous les jours à la chasse, exercice qu'il aimait avec passion. Combien, héïasl ces jours me parurent longs et ces heures amères! Je me rappelle que je commençai alors à douter Je la bonne foi de don Fernand et même à cesser d'y croire. Je sais aussi que j'adressai alors à ma servante les reproches que je ne lui avais pas adressés auparavant pour me plaindre de son audace. Je sais enfin qu'il fallut me faire violence pour retenir mes pleurs et composer mon visage, afin d'éviter que mes pa«
CBAFiT&£ XXTIII. 297
rente ne me demandassent le sujet de mon affliction » et pour ne pas être obligée mov-méme de recourir avec
eux au mensonge. Mais cette situation ne pouvait durer; et le moment vint bientôt où je perdis toute patience , où je foulai aux pieds toute considei atiuii et toute retenue , où je laissai enfin éclater ces ressentiments jusquelà si soigneusement contenus : ce fut lorsque , au bout de quelques jours^ le bruit chez nous se répandit comme quoi , dans une ville voisine , don Fernand s'était manc avec une jeune personne d'une beauté merveilleuse et d'une fainilh' considérable , mais pas assez riche néanmoins pour qu'elle eût pu prétendre par sa seule dot à un si noble parti. On disait qu'elle se nommait Lucinde^ et Ton rapportait aussi des choses extraordinaires arrivées pendant la cérémonie des fiançailles. »
En entendant le nom de Lucinde, vous eussiez vu Cardénio plier les épaules, froncer le sourcil, se mordre les lèvres, et bientôt après , deux ruisseaux de larmes inonder son visage. Dorothée» cependant» ne laissa pas de continuer son récit : « Cette triste nouvelle arriva proinj)temenl jusqu'à moi; mais au lieu de se glacer en rapprenant, mou cœur s'enilanmia d'une telle fureur» d'une telle rage, qu'il s'en fallut peu que je ne sortisse de la maison pour parcourir les rues de la ville en publiant l'infâme trahison dont j'étais victime. Mais cette fureur se calma par la pensée qui me vint d'un projet que je réalisai dès la nuit suivante. Je m'habillai de ces vêlements, que me fournit un do* mestique de mon père, de ceux qu'on appelle zagals^ chez les laboureurs, auquel j'avais découvert toute ma funeste aventure , en le priant de m'accompagner jusqu'à la ville où j'espérais rencontrer l'auteur de mes chagrins. Cet homme, après m'avoir fait des re- ' montrances sur la hardiesse et rinconvenance de mou projet, me voyant bien résolue, s'offrit, comme il le dit,
' Le sag^ est m Mpèeo de vatot de ferme, quf mène les troupesuz su pâturage.
ù m accompagner jusqu'au bout du monde. AussiuM, à rinstant même , j*enfermai dans un sac de tode un habiliemeDide femme, ainsi que de l'argent et des bijoun pour m*en sertir au besoin , et, dans le silence de la nuit, sans rien dire de mon départ à ma perfide servante, je quittai la maisuii, acconijjaguéc de ce seul domestique, et nssnillie de mille pensées confuses. Je pris à pied le chemin de la ville; mais le désir d'arriver me donnait des ailes. Je voulais , sinon empêcher ce que je croyais consommé sans retour, au moins parler à don Fernand et lui demander de quel cœur il avait pu se conduire ainsi. J'arrivai en deux jours et demi au terme de mon voyage , et, en entrant dans la ville , je m'informai de la maison des parents de Lucinde. Le premier "à qui j adressai cette question m'en apprit plus que je n'aurais voulu en savoir : il m'indiqua leur maison, et me raconta tout ce qui s'était passé aux fiançiûlles de leur tille, chose tellement publique dans la ville qu'elle faisait le sujet de toutes les conversations. Il me dit que le soir où fut célébré le mariage de don Fernand avec Lucinde , celle-ci , après avoir prononcé le oui qm enchaînait sa destinée, était aussitôt tombée évanouie, et que son époux l'ayant voulu délacer pour lui donner de Tair, avait trouvé dans son sein un billet écrit de la main même de Lucinde , où elle déclarait qu'elle ne pouvait être Tépouse de don Fernand, parce qu'elle était celle de Cardénio (un noble cavalier de cette ville, à ce que me dit cet homme), et que si elle avait donné à don Fernand le oui conjugal , ç'avait été pour ne point désobéir à ses parents. Enfin , on voyût encore dans ce billet l'intention assez claii enient exprimée de se donner la mort à la fin de la . cérémonie, amsi que les motifs qui l'y avaient déterminée. Cette intention était, disaitH^n , suffisamment confirmée, d'ailleurs, par un poignard qu'on trouva caché sous ses vêtements. A cette vue, don Fernand , se croyant joué et outragé par Lucinde, s'était jclc i?ui clic avant
qu'elle fut revenue de son évaaouisseuient, et avait voulu la percer de ce même poignard qu'on a^ait trouvé dans son sem; ce qu'il aurait fait si les parents et les assistants ne l'en eussent empêché* On ajoutait que
doîi I ernand ( lait sorli aussitôl et que Lucinde n'avait repris ses sens que le lendemain ; qu^alors elle conta à ses parents comment elle était la véritable épouse de ce Cardénio que je vous ai dit. J'ai su même que Cardénie, s'il faut en croire le bruit courant, s^était trouvé présent à la cérémonie , et que , voyant sa maîtresse mariée, ce qu*il n'avait jamais cru possible, il était sorti de la ville en désespéré , après avoir écrit une lettre où il se plaignait de l'outrage que lui faisait Lucinde et annonçait qu'on ne le reverrait plus. Tout cela était de notoriété publique dans k ville , et Ton n'y parlait pas d'aulre chose; et l'on parla bien davantage encore , quand on sut que Lucinde avait disparu de la maison paternelle et même de la ville , car on l'y chercha vainement; de quoi ses malheureux parents étaient hors d'eux-mêmes, ne sachant quel moyen prendre pour la retrouver. Toutes ces noiivclles ranimèrent un peu mes espérances, et je pensais qu'il valait mieux pour moi n'avoir pas trouvé don Femand que de Ta* voir trouvé marié. 11 me semblait^ en effet) que mon malheur n^était pas encore sans remède , et je m'efforçais de me persuader que peut-être le ciel avait mis cet obstacle imprévu au second mariage du perfide, pour lui rappeler les engagements qu'il avait pris une première fois , pour ramener à réfléchir qu'il était chrétien ^ et qu'il devait plus à son ame qu'à toutes les considéra* tiens humaines. Je roulais toutes ces pensées dans mon esprit, me consolant sans sujet de consolation , H me forgeant de lointaines espérances pour amuser une vie que maintenant je déteste.
« Tandis que je parcourais la ville sans savoir que résoudre, puisque je n'avais pas rencontré don Fernaud j j'entendis le crieur public annonçant dans les
300 DOH mtnfym.
rues une grande récompense pour qui me trouverait , donnant le signalement de ma figure , de ma taille et des habits que je portais. J'entendis égpalement rapporter comme un ouindire que le valet qui m'accompagnait m'avait enlevée de la maison paternelle. Ce coup me pénétra jusqu'à Tâme ; vis avec une douleur affreuse combien bas était tombée ma réputation , puisquil ne suffisait pas que je l'eusse perdue par ma fuite , et qu'on me donnait pour complice un Atre si vil et si indigne de fixer mes pensées. Aussitôt que j'entendis publier ce ban, je quittai la ville, suivie démon domestique qui déjà me paraissait chanceler dans cette iidélité à toute épreuve qu'il m'avait promise , et la même nuit , dans la crainte d'être découverts , nous pénétrâmes jusqu'au plus profond de ces montagnes. Mais comme on dit, un malheur en appelle un antre , et la fin d'une disgrâce est d'ordinaire le commencement d'une plus grande. C'est ce qui m'arriva ; car dès que mon bon serviteur, jusque-là si dévoué et si sûr, se vit seul avec moi dans ce désert, invité par ses instincts pervers bien plutôt que par mes attraits , il voulut saisir roccasion que ces solitudes paraissaient lui offrir. Sans respect pour moi et sans crainte de Dieu , il osa me tenir d'insolents discours; et voyant avec quel mépris, avec quel dégoût je repoussais ses impudentes propositions, il cessa les prières auxquelles il avait eu d'abord recours , et voulut employer la violence ; mais le juste ciel , qui rarement refuse de venir en aide aux bonnes intentions , favorisa si bien les miennes que, malgré Tinsuffisance de mes forces , je le fis sans grande peine rouler dans un précipice, au fond duquel je le laissai mort ou vivant, je l'ignore. Aussitôt , avec plus de rapidité que ma fatigue et mon effroi ne semblaient me le permettre » je m'enfonçai dans ces montagnes sans autre dessein que de m'y cacher et d'échapper à mes parents ou à ceux quils auraient envoyés à ma poursuite. Il y a déjà plusieurs mois que je suis dans ces lieux. J'ai rencontré un berger
qui m'a prise à son service et m'a ameuée dans un ha* meau au co^r de la montagne. Je l'ai servi depuis ce temps , faisant en sorte de passer aux champs tout la
jour pour cacher ces cheveux qui , tout à Theure , dans un moment d'oubli, m'ont découverte; niais toule mon adresse et toute ma sollicitude furent vaines à la fin. Mon maitre , s'étant aperçu que je n'étais pas de son sexe, ressentit les mêmes désirs coupables qu'avait éprouvés mon valet ; et comme la fortune ne place pas toujours les moyens de salut à côté du danger, et que je ne trouvai point cette fois de précipice pour y jeter l'insolent, je crus prudent de fuir encore et de me cacher de nouveau daus ces lieux sauvages, plutôt que d'essayer ce que pourraient sur lui mes forces ou mes remontrances. Je revins donc chercher parmi ces rochers et ces bois un endroit où je pusse sans obstacle prier le ciel, avec des soupirs et des larmes, de j)rendre en pilié mes infortunes , et de m'aider à rentrer dans une existence plus douce; ou de permettre que je laissasse ma vie dans ces solitudes, en y ensevelissant la mémoire d^une infortunée qui a donné si innocemment sujet à la malignité humaine de la condamner et de la tlétrir. »