CHAPITRE XXXTî
entra dans la chambre où donnait don Quichotte. A rinfltant même, toute la troupe que le yentero avait
annoncée entra dans la venta. Les quatre cavaliers , gens do bonne mine et à la tournure élégante, ayant mis pied à terre , allèrent descendre la dame de la selle où elle était assise, et l'un d'eux, la prenant dans ses bras 9 la porta sur un siège qui se trouvait à rentrée de la chambre où s'était caché Cardénio. Pendant tout ce temps , ni elle ni eux n'avaient quitté leurs masques, ni prononcé une seule parole; seulement, lorsqu'on l'eut posée sur son siège, la dame, poussant un profond soupir, laissa tomber ses bras comme une personne malade et défaillante. Les valets de pied menèrent les chevaux à l'écurie. A la vue de ce qui se passait, le curé, désireux de savoir quels étaient ces ^^ens mystérieux qui gardaient si bien le silence , fut trouver les valets de pied et demanda à Tun d'eux ce qu'il voulait savoir* « Pardine, seigneur, répondit celui-ci, je serais bien embarrassé de vous dire qui sont ces cavaliers. Je sais seulement que ça doit être des frens de distinction , surtout celui qui est venu prendre dans ses bras la dame que vous avez vue. Ce qui me le fait dire , c'est que tous les autres lui portent respect, et se contentent d'exécuter ses ordres. — Et la dame, qui est-elle? demanda le curé. — Je ne vous le dirai pas davantage, répondit le valet ; car, de toute la route, je ne lui ai pas vu la figure. Pour ce qui est de soupirer, oh! ça, je Tai entendue bien des fois, et pousser des gémissements si profonds qu'on dirait qu*è chacun d'eux elle va rendre l'âme. Et ne vous étonne/ |)as que mon camarade et moi n'en sachions pas davaiUage : il n'y a pas plus de deux jours que nous les accompagnons : ils nous ont rencontrés en route et nous ont engagés à les suivre jusqu'en Andalousie, en nous promettant de nous bien payer. — Avez-vous entendu nommer quelqu'un d'entre eux? demanda le curé. Non, par ma foi, répondit Tautre. Ils cheminent tous en si grand silence, que c'est mer-
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veille; on n'on tend autre chofen (pio les soupirs el les sanglols de la pauvre dame. Ça iàil pitié ; nous croyons sans aucun doute que , quelque part qu'elle aille , elle y va malgré elle, piir force. Autant qu'on en peut juger à ses vêtements, elle est religieuse ou le sera bientôt, ce qui est le plus probable; et peut-être ce qui la rend si triste, c'est qu elle n'a pas de goût pour le couvent.*— Tout cela peut bien être, «» reprit le curé. £t quittant ces deux hommes , il revint trouver Dorothée. GeUe<*ci, dès qu'elle eut entendu soupirer la dame voilée, mue par une compassion naturelle, s'approcha d'elle, el lui dit: w Quel mal avez-vous, madame:' Si c'est quelqu'une de ces indispositions que les femmes ont l'habi* tude de soigner , je me mets de grand cœur à votre service. » Â tout cela , la pauvre dame se taisait toujours; et, bien que Dorothée renouvelât ses ullresavec plus d'empressement, elle continuait à garder le même silence. Kutin, le cavalier masqué, auquel, d'après le dire du valet de pied , obéissaient tous les autres , étant survenu , dit à Dorothée : « Ne perdez pas votre temps, maciame, à faire des offres de service à cette femme; elle est habiiiice à n'avoir nulle reconnaissance de ce qu'on fait pour elle, et ne cherchez pas à obtenir d'elle une réponse , si vous ne voulez entendre sortir de sa bouche un mensonge. — Je n'ai jamais menti , ditaus* sitôt celle qui jus(|u'alors s'était tue; au contraire, c'est pour avoir été trop sincère , trop ennemie de tout artifice , que je me vois aujourd'hui si malheureuse ; et s*il est besoin que j'invoque un témoignage, c'est vousmême que j'atteste , puisque c^est ma franchise, c'est mon amour de la vérité qui vous a rendu, vous, faux et menteur. »
Cardéiuo entendit clairement et distinctement ces paroles, car il était fort près de celle qui venait de par^ 1er; la seule porte de la chambre de don Quichotte l'en séparait. Aussitôt, poussant une grande exclamation : « Dieu me protège I dit-il, que viens-je d'entendre?