‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 79 sur 100 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

la cbiourmei à moins que la l ançon ne larde à venir; càr alors, pour les faire écrire d'une manière plus pressante , on les oblige à travailler et à aller à la corvée comme les autres, ce qui n'est pas une mince besogne. Or, j'étais parmi les captifs de rachat; car dès que l'on sut que j'étais capitaine, j'eus beau déclarer que je n'avais aucune iortune» aucune ressource, cela n'empêcha point que Ton ne me classât parmi les gentilshommes et les gens à rançon. On me mit une chaîne, plutôt en signe de rachat que comme marque d'esclavage , et je pussdis ma vie dans ce bagne avec une loule de gentilshommes et de gens de qualité désignés également pour le rachat. Bien que nous souffrissions parfois, et même à peu près toujours, la faim et le dénûment , rien ne nous faisait autant souffrir que d'être à chaque instant témoins des cruautés inouïes que mon maître exerçait sur les chrétiens : chaque jour il en faisait pendre quelqu'un ; on empalait celui-ci, on coupait les oreilles à celui-là; et cela pour si peu de chose, et même tellement sans motif, que les Turcs eux-mêmes reconnaissaient qu'il faisait le mal pour le seul plaisir de le l'aire, et parce que son instinct naturel le portaiturtrele meurtrier de tout le genre humain. Un seul captit s'en tira bien avec lui : c'était un militaire espagnol appelé un tel de Saavedra, lequel ht des choses qui resteront longtemps dans la mémoire des gens de ce pays, et toutes pour recouvrer sa liberté; et cependani , jamais Hassan- Aga ne lui ûoinvd un coup de bâton, ni ne voulut qu'on le Irappàt, ni même ne lui adressa une parole injurieuse, tandis que, à la moindre tentative de ce captif pour s'enfuir, nouscraignions tous qu'il ne fôterapalé, et lui-même en cuL la peur plus d'une lois. Si le temps me le i)crmctLait , je vous dirais à présent quelque chose de ce que lit ce soldat, ce qui, je suis sur, vous intéresserait et vous étonnerait beaucoup plus que le récit de mes ]H upres aventures. Mais je reviens à ce qui me concerne,

Hê DO» Qnicsom.

«« Sur la cour de notre prison doaiKiioat les l'enetres de la maison d'un More riche et considérable. Seluu Tusage du paySt c'étaient plutùt des lucarne^ que des fenêtres, et encore ces lucarnes étaient-elles protégées par des jalousies épaisses et serrées. Or, un jour, comme je me trouvais ^ui une terrasse de notre prison avec trois de nies compagnons, essa}ant, pour passer le temps , de sauter avec nos chaînes ; et comme nous étions seuls (car tous les autres chrétiens étaient allés au travail) , je levai par hasard les yeux, et je vis par Tune de ces lucarnes si bien fermées, sortir une canne de jonc au bout Je iaijuelle pendait nn |)etit paquet, et le joncs*agitait en tou$ sens, comme sii on nous eût lait signe de venir le prendre. Nous regardions ce manège, et l'un de ceux qui se trouvaient avec moi fut' se placersous la canne pour voir ce que Ton ferait et si on la laisserait tomber; mais aussitôt quïl Jut proche, on releva la canne , et on l'agita de droite h gauche comme quand on dit non avec la tête. Le chrétien s'en revint près de nous , et aussitôt voilà qu'qn recommence à baisser lu canne avec les mêmes mouvements que tout à Theure. Un autre de mes compagnons y fut à sua tour , et il lui arriva comme au preniiLi. Bref, le troisième y fut ensuite^ et il lui advint cq^nme au premier et au second. Moi , voyant cela , je voulus aussi courir la chance ; mais je ne fus pas plutôt arrivé et placé sous le jonc, (ju'on le luibsa tomber à mes pieds dans le bagne. Je m'empressai d aller aussitôt détacher le petit pmjuet, et j'y trouvai un mouciiuir noue, et dans le mouchoir il y avait dix aa»t5^ monnaie d'or de bas aloi qui a cours chez les Moi*es, et qui valent chacun dix de nos réaux. Quel plaisir nio lit cette trouvaille , il est inutile de le dire : ma joie iul égale à la surprise que j'épruuvai en pensant d où pouvait nous venir cette bonne fortune, particulièrement à moi, puisque, en pe voulant lâcher le jonc qu'à mon approche, on avait clairement indiqué que c'était à moi que celle laveur s'adressait. Je pris cet

argent si bienvenu , et, après voir brisé le jonc, je rétoumai dur la terrasse pour regarder la fenêtre, et J'en yiÈ sortir une main , d'une adminJ3le blancheur , qui

Pouvrit et la referma précipitamment. D'après cela, nous comprimes , ou du moins, nous imaginâmes que ce devait être quelque temme habitant cette maison, qui nous avait envoyé ce bienfait, et en signe de recon* naissance, nous fîmes des salutations à la manière moresque, en inclinant la tête, pliant le corps, et croisant les bras sur la poitrine. Un moment aprùs, on fit paraît! (j par la mùmu lucarne une petite croix de jonc, qu'on retira tout aussitôt. Ce signe nous affermit dans la pensée qu'il devait y avoir dans cette maison quelque chrétienne captive, et que c'était elle notre bienfai* triée. Mais la blancheur de la main et les bracelets dont elle était ornée déln lisant cette supposition , nous eûmes alors ridée que ce devait être une de ces chrétiennes renégates que leurs maîtres ont coutundè de prendre potll* épouse légitime , ce qu'ils tiennent à bonheur , car ils les préforent aux femmes de leur nation. Dans toutes nos conjectures , nous ([(mitions bien loin de la vérité.

« Depuis lors notre unique occupation était de regarder la fenêtre où nous était apparue Tétoile du roseau ; mais il se passa bien quinze jours sans qub nous la revissions, ni la main non plus , tii signal d'aucune espèce. Et , bien que dans cet intervalle nous eussions mis tous nos soins à savoir qui habitait cette maison, et s'il s'y trouvait quelque chrétienne renégate, on ne put rien noUa dire, si ce n'est que là dé-^ rheurait un More riche et cônsidérablé, appelé Agi- Morato, qui avail été aleàïdu du fort de Rata, emploi de haute importance dans le pays. Mais au moment ou nous étions le plus éloignés de croire qull dût pleuvoir par là d'autre cianis, nous vîmes tout à coup repardtre le jonc avec un autre paquet àu bout , plus gros que lë premier. Ce fut dans un moment où le bagne se trouvait, comme la fois précédente, entièrement désert.

Nom renouvelâmes l't'preuve déjà faite, cbacan de mes trois compagnons alla se présuu 1er avant moi; mais le joue ne se rendit à aucun d'eux, et on ne le laissa encore tomber qu'à mon approche. Je trouvai dans le mouchoir quarante écus d'or espagnols , et un billet écrit en arabe à la fin duquel on avait tracé une grande croix. Je baisai la croix, je pris les écus, je revins à la terrasse; nous lîmes nos salutations, la mam se montra de nouveau, et quand j'eus fait signe que je lirais le billet , Ton ferma la fenêtre. Nous demeurâmes tous aussi étonnés que charmés de Taventure; mais comme aucun de nous n'entendait l'arabe, si notre désir était grand de savoir le contenu du billet , plus grande encore était la difficulté de trouver quelqu'un qui pût le lire. A la fin, je me décidai à me confier à un ren^t natif de Murcie , qui me témoignait beaucoup d*amitié, et duquel j'avais pris des garanties qui l'obligeassenL à me garder le secret. 11 y a, en effet, des renégats qui ont coutume , lorsqu'ils ont l'intention de retourner eu pays de chrétiens, d'emporter avec eux quelques attestations de captifs considérables , où ceux-ci certifient , dans la forme (qu'ils peuvent employer, que tel renégat est homme de bien, qu'il a constamment rendu service aux chrétiens, et qu'il nourrit le désir de s'évader à la première occasion favorable. Il en est qui recherchent ces certificats avec bonne intention, d'autres pour en tirer parti au besoin : ainsi, sont-ils venus piller en pays de chrétiens, ont-ils été rejetés par un naufrage sur la côte, ou faits prisonniers, les voilà qui tirent leur certificat, en disant qu'on verra par ces papiers le dessein qui les a amenés, lequel n'était rien moins que de venir s'élablir en pays de chrétiens, et que c'est pour cela qu'ils étaient partis en course avec les autres Turcs : de cette façon, ils échappent aux premiers mouvements d'honneur, se réconcilient sans encourir aucune peine avec l'Église , et dès qu'ils en trouvent l'occasion , ils re- Louincnt en Berbérie faire le même métier qu'aupara-

GIUPITEIS xt. 449

vant. Il en est d'autres, comme j'ai dit, qui recherchent ces eerlitieats dans de bonnes intentions ^ pour s'en servir loyalement , et qui restent dans les pays chrétiens. C'était un de ces renégats qui était mon «rand ami : il avait des attestations de tous nos compagnons, où nous rendions de lui le meilleur témoignage qu'il fût possible. Si les Mores eussent trouvé sur lui ces papiers , ils Fauraient brûlé vif. J'appris qu'il savait parfaitement l'arabe, et uonnseulement le parler, mats récrire. Néanmoins, avant de m'onvrir entièrement à lui, je le priai de me lire ce papier que j'avais par hasard trouvé dans un coin de la chambrée. 11 l'ouvrit, le regarda quelque temps en silence , et se mit à Tépeler entre ses dents. -Je lui demandai s'il le comprenait. « Très-bien , me dit^il , et si vous voulez que je vous le traduise mot pour mol, donutz-inoi une plume et de l'encre; cela nie sera plus l'aeile. » Nous lui donnâmes aussitôt ce qu'il demandait. Il se mit à traduire peu à peu, et quand il eut fini : « Tout ce qui est ici en espagnol, dit41, c'est ce que contient le papier original, sans qu'il y manque un seul mot. Vous remarquerez seulement que là où il y a Lella Maryem^ cela veut dire Notre-Dame la Vierge Marie. » Nous lûmes alors le biU lot, qui était ainsi conçu :

« Lorsque j'étais enfant , mon père avait une esclave qui m'apprit dans ma langue Vazala^ chrétienne, et qui me dit maintes choses de Lella Marvem. La chrétienne mourut , et je sais qu'elle n est point allée au l'eu , mais auprès d'Aliah; car depuis je l'ai vue deux fois, et elle m'a dit d'aller en pays de chrétiens pour voir Lella Maryem qui m'aime beaucoup. Je ne sais comment y aller. J'ai vu bien des chrétiens par cette fenêtre , mais aucun no m'a paru gentilhomme , si ce n'est toi. Je suis jeune et belle, et j'ai beaucoup d'argent que j'emporte* rais avec moi. Vois si tu peux t'arranger de manière à

* Prière , orai8nn.

450 im Qtitetom.

ce que nous pariions ensemble y et là-bas tu sms mon mari, si In veux Télre ; et si tti ne le teux pas , je m*en consolerai , car Lella Maryem tne donnera un époux.

J*ai écrit ceci moi-même ; prends gaide à ton tour à qui tu le feras lire, ei ne le lie à aucun More, car ils sont tous trompeurs. Gela m'inquiète au plus haut point 9 et je Toudrais que tu né te découvrisses à per^ sonne ; car si mon père vient à le savoir, il me jettera aussitôt dans un puits et me couvrira de pierres. Je mettrai au jonc Un lil ; attaches-y ta réponse , et si ta n'as personne qui te récrive en arabe, dis-la-moi par signes 2 Lella Maiyem fera que je t'entendrai. Qu'Allah te conserve, ainsi que cette croix que je baise souvent , coiiiaïc nie l'a recommandi* la captive. »»

« Maintenant, seigneurs, à vous déjuger si le contenu de ce billet dut nous remplir de surprise et de joie. Ces deux sentiments éclatèrent de façon que le renégat comprit bien que ce papier n'avait pas été trouvé par hasard, maïs qu'il avait été réellement écrit à l'un de nous. En conséquence, il nous pria, si ce qu'il soupçonnait était la vérité , de nous lier et de nous ouvrir à lui , nous promettant de hasarder sa Vie poui* notre délivrance. £n parlant ainsi , il tira de son seiti un petit crucifix de métal, et, versant d'abondantes larmes, il nous jura, parle Dieu ({ue représentait cette image et auquel, bien que pécheur et mdigne , il était demeuré fidèle ^ de nous garder loyalement le secret sut* tout ce qu'il nous plairait de lui confier : car il entrevoyait, il pressentait que, par le moyen de celle qui avait écrit ce billet, lui-même, aussi bien que nous tous, devait recouvrer la liberté, et que, de plus, il obtiendrait l'objet de ses constants désirs qui était de rentrer dans le giron de la sainte Église sa mère , de qui son ignorance et son péché l'avaient séparé comme un membre puurri. En parlant ainsi, le renégat versait tant de larmes et montrait tant de repentir, que tous, d'un commun avis , nous consentîmes à lui

Page 1