LA VALLEE DE LESPOXNE. — LE LAC, BLEU
verdoyants sont le signe caractéristique de ce coin jadis si célèbre de Bigorre, et que tant de bons et de mauvais poètes ont chanté.
Ce qu'on appelait alors un voyage aux Pyrénées, c'était se rendre à Bagnères, à Luchonou à Cauterets, et, prenant une de ces stations très connues pour point central, faire tout doucement, d'un bon petit train sans efforts, des promenades, des excursions mèmeà l'entour; — point cV ascensions. Bagnères-de-Bigorre fut particulièrement à la mode aux xvii'^et xviii^ siècles; la tentation ne vint à aucun visiteur d'essayer l'escalade du pic du Midi. On la croyait impossible. De vagues traditions racontaient bien qu'un certain Bernard de Palissy l'avait tentée dès le xvi^ siècle, pendant un séjour forcé à Tarbes, dans les États d'un prince huguenot, son coreligionnaire. On disait encore que plusieurs savants l'avaient imité ; ils se hissaient là-haut pour regarder de plus près les astres : le pic a longtemps passé pour le pkis haut sommet des Pyrénées. Enfin, au commencement de ce siècle, des physiciens et des naturalistes, quelques-uns comme Elie de Beaumont, très répandus dans la société parisienne, firent l'ascension avec succès. L'illustre Ramond, qui parcourait toute la chaîne, rapportait de ses courageuses explorations des récits merveilleux. Les touristes commencèrent à soupçonner que les montagnes étaient faites pour être escaladées.
Un premier personnage de haute marque mondaine s'avisa de monter au pic en 1839: ce fut le duc de Nemours. La vallée de Barèges voulut élever un monument commémoratif de sa « reconnaissance ». Les villes thermales ont, en effet, un intérêt direct à la mode des ascensions, qui crée une industrie, celle des guides. Cette mode est venue, elle est dans toute sa force et point trop meurtrière. — Les accidents devraient être fréquents, ils sont rares. — Que les divinités des monts en soient louées !
A Campan, ilyenavait une particulière, jadis, — unpetit dicude paroisse païenne. Il s'appelait Agheion; son autel, qu'on a décou-
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vert, a été transporté au musée de Toulouse. Nos pères encore ne la connurent point ; ils n'étaient pas plus archéologues qu'ascensionnistes ;c'étaientcle bons promeneurs, quiavaient le vers facile. Que de rimes, en l'honneur de cette « riante » vallée! Lesujetétait bon, si les rimes étaient médiocres. On ne peut rien imaginer de plus délicieusement frais que Campan; c'est une corbeille de verdure. A l'ouest, la vallée pousse de petit rameaux, des vais charmants qui montent vers des forêts et viennent expirer aux contreforts du pic du Midi. Les touristes d'autrefois les gravissaient sous l'ombrage; ils se reposaient longuement dans les pâturages supérieurs, ayantdevant les yeux le panorama des monts, touchant leurs premières assises, et s'en revenaient satisfaits par le même chemin. Nos pères n'étaient pas exigeants.
Quant au village de Campan lui-même, il n'a point d'attraits, et il vaut mieux le lui dire tout de suite. L'égUse est curieuse; on y entre par une cour dont la porte en plein cintre, de belle allure, est datée de 1562. Dans la cour, deuxcôtés subsistent encore d'une sorte de cloitre, de style Renaissance, soutenu par des colonnes de marbre,maiscoifféd'untoiten ardoises, comme une halle. L'église supporte un énorme clocher du xV siècle, une tour carrée, flanquée d'une grande tourelle et d'une autre plus petite, et tout cela vous a des airs de gros donjon. L'intérieur du sanctuaire présente de jolies boiseries du temps de Louis XV.
Un peu plus loin, sur la place, se voit une fontaine du genre rococo; à gauche, une vaste halle construite en bois, très curieuse. On peut l'attribuer au xvi^ siècle. Il dut y avoir alors un personnage qui fit beaucoup de choses pour Campan, et d'abord ce commencement de cloître, que nous venons de voir, et une partie de l'église. Il serait plus aisé qu'intéressant de retrouver son nom; la commune a de belles archives, elle en est fière, et a raison ; elle ne l'est pas moins de sa grotte, où nous conduit un jeune garçon ; elle a tort.
Mais elle peut s'enorgueillir de ses promenades qui firent sa
LA VALLÉE DE LESPONNE. — LE LAC. BLEU. lU
gloire d'autrefois ; elle a son vallon de Rimoula, les cirques de prairies et les forêts qui environnent le village, son pic de Montagnette, sa belle crête de liount-Blanquo; tout ce coin de montagne est à la paroisse de Campan, comme la France jadis était au Roi.
Ilfaut revenir en deçà du village, et remonter la rive droite d'un ruisseau qui traverse la route de Bagnères, pour atteindre d'abord les pâturages de Rimoula. De grandes hêtrées coupent les pelouses; tout un peuple de pasteurs habite des cabanes échelonnées, montant jusque sous l'ombrage du bois. Pour terminer cette région verdoyante, la Montagnette, qui masque la Pêne-Longue, et qui n'est point du tout un diminutif de montagne, quoique son nom ait l'air de le dire (2,300 mètres). Elle regarde le pic du Midi, son maitre, qui la dépasse de deux mille pieds.
Le val se divise en deux branches ; l'une va se heurter à un escarpement en franchissant la Pena Pich, paroi verticale d'une grande urne naturelle d'où s'échappent de toutes parts des filets d'eau; l'autre branche monte à l'ouest, s'infléchit au midi, s'arrondit en un nouveau cirque, au fond duquel se couche un étang marécageux ; l'eau en est rougeâtre comme si elle contenait de la sanguine. La crête de Hount-Blanquo, qu'il faut bientôt gravir, vous réserve une surprise. Vous vous seriez bien attendu à voir de là le pic du Midi surgir presque de toute sa hauteur, mais point à découvrir, à l'est, le haut rempart neigeux qui domine la vallée de Luchon.
Au-dessous de Hount-Blanquo, un petit lac miroite, et la forêt étend ses plis. On descend de la crête au laquet ; on joint, à travers de superbes roches qui sont évidemment des blocs erratiques, les cabanes de Hount-Blanquo. Il faut alors franchir une nouvelle arête, puis un petit torrent, et glisser par un sentier très encaissé et fort rude. On traverse un autre bois d'une fraîcheur délicieuse; on marche sur des mousses épaisses ; la ramure est percée d'avenues naturelles et en arcades ; on songe aux charmilles
peintes par Watteau. Ce n'esfcplusdu tout un paysage de montagnes; c'est de Tagreste, du joli, et voilà que justement on aboutit au parc d'une maison qui appartint à un prédicateur de Louis XV, ce roi des temps mignards. Celui-ci était un abbé philosophe ; il s'enrichit, et vint se reposer en ce Heu tout à fait charmant ; mais l'ambition le mordit ; son nom — Torné — figure sur la liste des membres de l'Assemblée législative. Torné devint évoque constitutionnel de Bourges, mais, du moins, ne poursuivit pas de sa haine le clergé orthodoxe. Le 27 octobre 1791, dans un discours très énergique, il soutint la cause des prêtres persécutés contre un autre évêque, Claude Faucher, qui demandait des proscriptions ; il est même miraculeux que ce courage et le souvenir de ce dangereux mouvement d'éloquence ne lui aient pas plus tard coûté la tête. Il ne perdit que son siège, ne fut point compris parmi les évêques concordataires, revint au pays et acheta un moulin. Au lieu d'une mitre, il porta le grand chapeau enfariné ; l'évêque était devenu meunier et mourut pauvrement dans la farine.
Avant d'en finir avec cette agreste excursion, un conseil : mettezvous en route pour Hount-Blanquo dans la matinée. Si vous ne le faites que l'après-midi, vous coucherez comme nous à l'auberge de Campan.
Dans la journée qui suit, nous joignons la rive droite del'Adour; à Baudéan, première station. Baudéan eut son donjon ; la tour féodale est enveloppée de constructions modernes. Le village a aussi son église, dont la voûte est en bois, et la coiffure des plus bizarres: un lourd clocher en encorbellement sur une charpente, et que flanquent quatre petits tourillons à pointes. Baudéan vit naitre le grand chirurgien Larrey. Ses fils ont comblé la paroisse de bienfaits, fondé un asile et des écoles ; Napoléon reconnaissait toutes les vertus dans son « ami » ; la charité est demeurée héréditaire dans sa race.
Asté nous retient plus longtemps. De Bagnères, ily a quelques jours, avant de nous enfoncer dans le massif central, nous regar-