HOPITAUX ET HOSPICES
Les civilisations égyptienne, grecque et romaine ne connurent pas d’hôpitaux et n’en comportaient pas. Les malheureux et les pauvres d’aujourd’hui étaient alors des esclaves dont n’avait pas à s’occuper la société; il appartenait à chaque maître de soigner les siens, s’il le jugeait utile, et de conserver les infirmes, s’il le croyait bon.
Les seuls lieux publics où se rendaient les malades étaient les temples, et ceux d’Esculape furent les plus célèbres. Comme dans les basiliques des lieux de pèlerinage actuels, les souffrants venaient dans les lieux saints implorer la Divinité pour triompher de leurs maux, et comme aujourd’hui encore, mais plus puissamment, ils enrichissaient les Temples. Pour mieux frapper les sens, atteindre tout le moral de l’être et capter la confiance des croyants, non seulement on donnait aux édifices divins une magistrale ordonnance, mais on avait encore soin de les édifier dans les sites les plus délicieux. C’était dans des bois emplis d’essences odorantes, au milieu de jardins embaumés, près de sources minérales ou thermales que se dressaient les Temples d’Esculape; le Temple d Epidaurc, le plus célèbre de I antiquité, où Hippocrate rendait scs aphorismes, bordait la mer et s’abritait des vents par un rideau de collines boisées, parfumées des senteurs de plantes aromatiques.
Les prêtres de ces Temples étaient en même temps médecins et, parmi eux, les Asclépiades eurent la plus illustre fortune.
Ce fut la gloire du christianisme de proclamer l’égalité des hommes, de leur inspirer des idées de fraternité, de donner la liberté à ceux qui en étaient privés. Tous les hommes sont frères puisqu’ils ont tous une âme; et puisqu’ils sont frères, les uns ne sauraient opprimer les autres et les plus heureux ont le devoir d’assister les malheureux. L’application de ces principes conduisait à un communisme que seules des idées de foi peuvent réaliser:
« Unis, écrivait Tertullien en ai G, par les nœuds d’une même espérance, d’une même discipline, nous ne faisons qu’un corps. Chacun apporte chaque mois son modique tribut lorsqu’il le veut et comme il le veut, en raison de scs moyens; car personne n’y est obligé, tout est volontaire. C’est là comme un dépôt, qui s’emploie à la nourriture des indigents, aux frais de leur sépulture, à l’entretien des pauvres orphelins, des serviteurs épuisés par l’âge, et à celui des chrétiens condamnés aux mines, relégués loin de leur patrie ou détenus dans les prisons. Nous traitons les pauvres comme celles de ces créatures sur qui la divinité attache scs regards avec le plus de complaisance. »
Les premiers abris pour les pauvres, les infirmes, les malades furent édifiés par les-chrétiens. Le Concile de Nicée, en 325, prescrit d’ouvrir dans chaque ville un lieu séparé pour les voyageurs infirmes ou pauvres.
En 363, l’empereur Julien date de Lutècc la curieuse lettre impériale suivante:
« Jetons les yeux, disait Julien, sur les moyens qu’emploie l’impie religion chrétienne pour se ré-
pandre: la charité envers les pauvres, le soin d’ensevelir les morts, la sainteté de la vie. A son exemple, je veux que vous construisiez dans toutes les villes plusieurs hôpitaux pour y recevoir et nourrir les étrangers, non seulement ceux de notre religion, mais même les autres, s’ils sont pauvres. J’ai donné des ordres en conséquence. J’ai commandé à la Galalie de fournir trente mille mesures de blé et soixante mille seliers de vin tous les ans. Je veux que la cinquième partie soit distribuée aux pauvres qui servent les prêtres, le surplus aux voyageurs et aux mendiants; car il est honteux de voir que nul ne mendie son pain parmi les juifs, et que les impies Galiléens nourrissent non seulement leurs pauvres, mais aussi les nôtres. Ne soutirons donc pas que ces nouveaux venus nous ravissent l'honneur et le méritequi nous appartient, et couvrent d’opprobre notre négligence et notre inhumanité. »
Il y eut donc, sous l’ influence chrétienne, des tentatives d’assistance publique par le gouvernement romain. Mais ces tentatives restèrent peu fructueuses et, même à Rome, ce fut le christianisme qui lit élever le premier hôpital, fondé en 3qo par Fabiola, de la famille des Fabius.
Dans les Gardes, la prospérité fut grande pendant les premiers siècles de notre ère, ce qui rendit les misères rares et aisément secourables. Vvec les invasions des ive et v‘‘ siècles les ruines s'accumulèrent et l'assistance s’imposa. Le monde romain avait été emporté et ce fut aux évêques, successeurs des patriciens, qu’incomba le devoir de subvenir aux misères accumulées par la guerre et les famines. On installa des abris, des refuges où des personnes charitables vinrent donner des soins aux malheureux.
A celte assistance privée succéda une véritable assistance oflicielle vers la lin du v'1 siècle, lorsque Clovis monta sur le trône des Francs (7|8i). Les hôpitaux
sc fondèrent et les reines Clotildc, Ultrogoth, Bruneliaut en furent les protectrices dévouées. Ultrogoth en particulier fonda en 54a le grand hôpital de Lyon. En 5(j6, l’évêque du Buy, saint Bénigne, créait l’hôpital de cette ville.
A Paris, il est fait mention à celte époque par Grégoire de Tours d’une sorte d’hospice-refuge de Saint- Julien-le-Pauvre.
Au vi° siècle, sont fondés l’hôpital d’Autun (6o4), l’hospice de Saint-Geniés à Clermont (65o), l’hôpital de Saint-Denis (052), peut-être lHôtel-Dieu de Paris par saint Landry (60o).
Née de l’Eglise, puissante avec elle sous les premiers Mérovingiens, l’Assistance aux pauvres et aux infirmes faiblit aussi avec l’Eglise dont la décadence suivit la décadence mérovingienne. Le clergé dégénéré ne remplit plus les devoirs qui lui incombaient.
Sous Charlemagne cependant, les établissements hospitaliers reçurent une très grande extension cpii se continua sous Louis le Débonnaire; mais cet heureux essor ne devait pas se prolonger.
Au ix1’ siècle, les famines, les pestes, les ravages des incursions des Northmans, les luttes consécutives à la division de l’empire franc développent la misère. L’Eglise elle-même devient barbare et le Concile de Troyes (909) montre le patrimoine des pauvres dilapidé à l’envi par ceux-là mêmes qui en avaient l’administration .
Au x'! siècle, sous l’empire de la Féodalité, la violence et le désordre triomphent ; la misère publique est peu soulagée.
Au xifi siècle, après les angoisses de l’an mil, apparaît une recrudescence religieuse extraordinaire dont profitent en partie les institutions hospitalières.
Au xii1' siècle, on constate un progrès social net, et des hôpitaux nouveaux sc créent.
Un très grand nombre de léproseries furent alors
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fondées. Trois notamment furent construites à Orléans en ii 12 par Louis Al sur les ruines d’un hospice d’une origine très reculée.
Au xme siècle, sous l’impulsion de Louis IX, les hôpitaux et les maladreries reçurent une extension nouvelle. A la mort de Louis A III, il existait déjà 2 000 de ces dernières, en France. Les Quinze- A' ingt furent fondés en 1260, et vers cette même époque, les hôpitaux de Compiègne, de Brie-Comte-Robert, de Yernon et de Pontoise s’élevèrent.
Les xive et xve siècles sont marqués par les invasions des Anglais, les ravages des Grandes Compagnies et des routiers, l’altération des monnaies, rétablissement de la gabelle, les persécutions contre les hérétiques, les juifs et les lépreux.
Au xve siècle, pas de progrès social bien marqué bien que le moyen âge soit terminé.
Au xvie siècle, la vie intellectuelle se réveille, les serfs sont affranchis en grand nombre et le nombre des malheureux décroît. Le Parlement rend le célèbre arrêt de i5oâ qui donne à des laïques l'administration de l’Hôtel-Dicu (v. p. 242).
La richesse nationale était grande à tel point qu’une ordonnance intervint en 1 5 4 9 pour « défendre aux paysans, gens de labeur et valets, s’ils ne sont aux princes, de porter pourpoint de soie, ni chausses bandées ni boudées de soie ».
En i56(i, une ordonnance impose aux communes l'obligation de nourrir leurs pauvres, ce qui devait être facile étant donné ce bien-être général. En province, l’ Hôtel-Dieu de Bourges date de ce siècle.
Au xvuc et au xvme siècle (ire partie), les populations sont accablées d’impôts et sont misérables ; les hôpitaux, bien qu’insuffisants, augmentent cependant sans cesse.
En 1612, Louis XIII fonde la maison de Notre- Dame de la Pitié.
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En 1 6 1 3, Marie de Médicis crée l liôpilal de la Charité dont le développement devait se faire prodans le cours des
gressivement \viic et xviii1
et siècles.
régulièrement
En 1619, l’hôpital Saint-Louis est inauguré.
En iG32, Louis XIII décide l’établissement sur les ruines du château de Bicêtre d’un hôpital pour les militaires. Louis XIV réalise complètement l’idée de son prédécesseur.
De i63.2 à 1637 s’installe l’hôpital des Incurables.
Saint A incent de Paul entreprend une véritable croisade de charité et fonde l’hôpital des Enfants- Trouvés en 1 638 .
Au xvme siècle, la misère fut grande en France et partant les hôpitaux se montrèrent toujours insuffisants. L Hôtel-Dieu de Paris présentait un aspect lamentable, tel qu’il résulte du rapport historique de Tenon.
A cel le époque, se fonde l’hôpital dcl’Enfant-Jésus (1724-1751), qui deviendra les Enfants-Malades.
En 177a, un violent incendie détruit en grande partie l’Hôtel-Dieu (v. p. Go3). Une souscription nationale est aussitôt ouverte et produit plus de deux millions qui sont d’ailleurs détournés de leur pieuse desti nation.
Au moment même de la Révolution, une améliorai ion due à un meilleur état de la sauté publique commençait à se faire sentir, ainsi qu’il résulte des comptes de I Hôtel-Dicu: contrairement à l’habitude, les revenus dépassaient les dépenses.
Mais pour parvenir à mieux et plus complètement soulager les infortunes, il fallait plus que les rapports des médecins, plus que les désirs du Roi, plus que les ravages de l’incendie de 1772, plus que la souscription nationale de deux millions pour l’IIôtel-Dieu, il fallait la Force brutale mais nécessaire d’une Révolution.
Grande salle des malades, de forme rectangulaire.
Par la Constituante, par la Législative, par la Convention, les Pouvoirs publics proclamèrent et appliquèrent pour la première fois dans le Monde les Droits de l’Homme et du Citoyen.
Les premiers chrétiens avaient, par l’abolition de l’esclavage, établi la liberté de l’homme et diffusé les idées de fraternité et d’égalité; la Révolution étendit les limites de cette liberté en matière d’assistance, repoussa l’idée de charité de l'Eglise pour y substituer le droit au secours.
Dès lors le malade n’avait pas à se contenter des soins bénévolement donnés, il les exigeait de la société et devait en avoir le contrôle par ses représentants. Ceux-ci d’ailleurs prirent à cœur leur rôle et entreprirent la Réforme des Hôpitaux. Leur premier soin lut de donner un lit à chaque malade, de mieux administrer les revenus hospitaliers, d’établir un service médical régulier.
Pour donner un lit à chaque malade, il fallait surtout augmenter les bâtiments. On y parvint d’abord en transformant en hôpitaux les abbayes des congrégations supprimées, on, comme à l’Hôtel-Dieu, le palais archiépiscopal. Puis, on construisit des annexes aux anciens hôpitaux et même des hôpitaux nouveaux.
Durant le cours du xixe siècle les hôpitaux ont été sans cesse s’améliorant sous l’influence scientifiques. L’application de la vapeur au service des transports eut pour première conséquence la disparition des famines, cause commune des grandes misères des siècles précédents. Les progrès de l’hygiène permettent de localiser rapidement et de détruire la plupart des épidémies : deuxième grande cause de l'encombrement hospitalier.
La disparition des famines et de la plupart des épidémies facilite singulièrement le rôle de l’assistance moderne. Et si ces deux fléaux réapparaissaient, nous verrions sans aucun doute se répéter la lamen-
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table situation de l’ancien llôtel-Dieu. Qu’on se rappelle la dernière épidémie de grippe de 1801 ; les salles recevaient deux et trois fois plus de malades qu’elles n’eussent dû, et les derniers arrivés étaient couchés simplement a terre, côte à côte, sur un matelas, entre les lits ou dans les passages, dans une promiscuité ne laissant guère à désirer à celle des lits à plusieurs compartiments de jadis.
Fig. 26. — La Maladrerie du Tortoir (Aisne), xive siècle.
Façade Est. La salle avait la hauteur du bâtiment tout entier.
Une autre raison de supériorité des hôpitaux actuels sur les anciens lient au progrès des sciences biologiques elles-mêmes. L’application des idées pastoriennes abaisse la mortalité dans des proportions supérieures à tout ce que nos pères pouvaient espérer.
C’est ainsi que, pour la réalisation de scs réformes, la Révolution politique n’a pu les mener à bien
on matière hospitalière, dans le courant du xixc siècle, que par les progrès concomitants du service des transports, de l’hygiène publique et de la médecine.
Enfin, pour bien juger des efforts faits dans le passé pour soulager les misères sociales, il ne faut pas s’en tenir au mémoire de Tenon et à la France du xvmc siècle. Le résumé historique que nous donnons permet de dire qu’il y a eu de bonnes et de mauvaises périodes ; si la France du xvme siècle était très malîcureusc, celle du xvic en revanche était très riche. Les temps qui virent s’élever tant de splendides basiliques ne furent pas toujours durs aux pauvres. Les quelques gravures que nous donnons de façades ou de salles d’hôpitaux montrent qu’il serait exagéré de croire que la bonne hospitalisation est née d’hier. En matière d’isolement, les maladreries des xue et xme siècles restent des modèles: celle du Tortoir (Aisne), édifiée dans la première moitié du xivc siècle était pour 8 malades et follet qui l’a étudiée ne put s’empêcher de dire : « Quand on compare la magnifique salle, pour huit malades seulement, avec les réduits où l’on entasse de nos jours les malades contagieux, on n’ose pas parler des progrès modernes de l’hospitalisation (i). »
À l’Exposition universelle de iqoo. l’Administration de l’Assistance publique avait exposé vis-à-vis deux installations de malade (2) : l’une, symbole du passé, était la reproduction d’un ancien lit de la Confession 60 de l’Hôtcl-Dieu avec quatre malades ; l’autre, image du présent, comportait un lit métallique bien propre avec sa table de toilette ajourée. Pour être
(1) C. Toi.let. Les édifices hospitaliers, p. 63. Paris,
(2) F. Jayle et C. Jaiivis. A l’Exposition. Le Pavillon de la à ille de Paris. La Presse Médicale , 23 mai 1900. p. S. 189.
L’Æsculape 3o
juste il faut rapprocher du grand lit de la Confession 56, des gravures qui nous sont parvenues, telle que celles ci-jointes (fig. 23, 24, a5), et coller à la pancarte du beau lit métallique la description suivante de l’hôpital d’Auberx illiers, en cette même année 1900 :
« Des pavillons disparates échelonnés en enfilade sur une longueur de 800 mètres, construits en bois ou en carton, aux parois mal jointes, pleines de fissures, à travers lesquelles l’air filtre continuellement et crue les malades sont eux-mêmes obligés de boucher avec du papier et des chiffons; aux planchers effondrés, au point que certains lits ont la tète plus basse que les pieds; impossibles à chauffer avec leurs énormes poêles en fonte, auprès desquels on grille, pour geler quand on s’en éloigne; impossibles à aérer; peuplés de rats et de punaises, sans égouts, avec (quand il yen a, car 011 les avait oubliés dans un pavillon construit récemment pour les varioleux) des waler-closets non étanches, exhalant une odeur repoussante cpii se répand dans les salles de malades; avec des baignoires bosselées, impossibles à tenir propres, fuyant de toutes parts, etc. Un personnel, la plupart du temps nullement préparé au service qu il a à remplir, mais absolument méritant et digne d’intérêt, dont le logement consiste en un seul dortoir encombré. La plupart des infirmiers et infirmièrescouchant par terre, là où ils peuvent, dans les salles de malades (r) »
L’étude du passé démontre combien il est difficile de soulager parfaitement les misères sociales. La tâche de l’Administration actuelle reste aussi difficile à remplir
(1) E. De Lwarenne. L’IIôpital temporaire d'Aubervilliers. La Presse médicale, 1900, 21 novembre, p. 16a.
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qu’il y a ecnl ans, la foule des malheureux augmentant sans cesse dans les villes trop peuplées. Aussi les efforts réels qu’elle fait sans cesse méritent-ils d’être secondés par tous. Son honneur sera d’avoir construit des hôpitaux adéquats aux exigences scientifiques. Boucicaut, Trousseau, Bretonneau méritent l’attention de l’observateur: ils sont la manifestation de la volonté de l’Administration de faire mieux.
Cependant, l’un de nous ayant eu l’occasion de visiter les grands hôpitaux de Berlin, Moscou, Vienne, Londres, Leipzig, Edimbourg, etc., ayant décrit les nouvelles créations de l’Assistance à Paris, et ayant contribué à l’édification du service-modèle de gynécologie de l'hôpital Broca, nous nous permettons, en nous appuyant sur une étude longue et attentive de l'hygiène hospitalière, de formuler des critiques dans le seul but de contribuer au perfectionnement des établissements hospitaliers.
Le système employé par l’Administration de l’Assistance publique pour la construction de ses hôpitaux, système d’ailleurs en partie imposé par le Conseil municipal, est tellement mauvais qu’il faut tout le génie de notre nation pour ne pas obtenir par son emploi des résultats déplorables. Mais, tant est développé chez nous le désir de faire beau et bien, que chacun, se raidissant contre toutes les entraves administratives, parvient quand même à réaliser plus ou moins l’œuvre de son esprit.
La base, éminemment détestable, est le mode de fonctionnement du concours. Des candidats se présentent et exposent des projets, bons ou mauvais; des juges se réunissent, compétents ou incompétents, et votent. Un projet est classé premier, et comme le second ou le troisième projet ont ou paraissent avoir des particularités intéressantes, une commission impose au lauréat des modifications à son œuvre, au besoin en en dénaturant le sens. Puis, de nouvelles
commissions se réunissent, votent et revotent, et, au bout de six mois, toute responsabilité a disparu. On change, on désaffecte, on démolit : tout le monde s’en lave les mains.
On peut faire remarquer, d’ailleurs, que les architectes nommés n’ont en général aucune notion en matière de construction hospitalière. « Mais cela ne fait lien, disait l’un d’eux; je construis bien en ce moment une caserne, et je n’en ai jamais fait. » Grand plaisir pour les soldats qui l'habiteront!
Du jury, il en est comme des candidats : quelles «pie soient l'intelligence et la bonne volonté de ses membres, il manque de compétence. Et pourquoi serait-il compétent? Tous les litres et les fonctions ne garantissent pas la compétence, puisque cette compétence est inutile pour acquérir les dits titres et fonctions.
Ajoutons, du reste, qu’on ne trouverait pas plus en Allemagne qu’en France ce jury compétent. La science hospitalière est encore à scs débuts; il n’y a pas longtemps que I on construit des bâtiments dont l’usage ne peut être qu'hospitalier. Il est donc bien cl i lïicile de trouver des hommes suflisamment expérimentés pour donner un avis parfaitement motivé. Aussi actuellement le système du choix est-il préférable, parce que ce système permet, prévoit et impose à l’élu le complément, par de nouvelles études, de son instruction fatalement imparfaite. A l’appui de ce dire, on peut citer deux exemples pris en Allemagne et en Russie: le premier a trait à la construction d’une simple Clinique, le second à l’édification de toute une Université. A chacun de voir le résultat obtenu par le principe du choix, basé sur la compétence acquise et la responsabilité.
Le prof. Zweifel eut à construire la Clinique gynécologique de Leipzig. Bien qu’il eut déjà édifié une autre Clinique, il n’hésita pas cependant à faire un
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tour d’Europe avec son architecte, notant çà et là toutes les particularités intéressantes; puis il participa à l’élaboration du plan, présida à la construction et discuta, point par point, avec l’architecte, les moindres détails, depuis la hauteur des plafonds jusqu’à la qualité des verres de vitre. Le résultat fut l’édification d’un modèle du genre.
En i883, l’Université de Moscou entreprit la construction de ses merveilleuses Cliniques. 11 fut d’abord décidé que, aux frais de l’Université, deux professeurs et un architecte iraient visiter les constructions du même genre à l’étranger. L’architecte ne fut pas nommé au concours, mais choisi : ce fut M. Bikowskv qui fut adjoint aux prof. Snéguirew et Erismann « pour étudier les institutions cliniques, les laboratoires et quelques nouveaux hôpitaux de Munich, Zurich, Berne, Strasbourg, Heidelberg, Leipzig, Halle, Berlin et Paris ».
« A leur retour, la commission chargée de la construction des nouvelles cliniques se mit au travail avec la plus grande activité. Dans scs séances, auxquelles prit constamment part la majorité des membres de la Faculté de médecine, on fixa définitivement les principes sur lesquels on devait se baser, tant pour la disposition générale et le mode de construction des bâtiments que pour leur organisation intérieure cl la répartition des malades dans les diverses cliniques. Quant au projet lui-même, son élaboration en fut confiée à M. Bikowskv ; ce dernier reçut, de chaque professeur intéressé à l’entreprise, les indications nécessaires relativement aux points de détail du projet, qui, s’écartant des règles et des principes généraux, constituent les particularités* de chaque institution distincte et répondent à des exigences spéciales (1). »
(i) F. Jayle. — « La clinique chirurgicale de la Faculté
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Tous ceux qui sont allés au Congrès de Moscou ont pu juger de la parfaite installation de toutes les nouvelles cliniques.
De cette critique une conclusion s’impose, c’est que la construction des hôpitaux relève de la science, et non de l’imagination. Ce n’est pas, d’après des vues de l’esprit qu’on doit construire un hôpital, mais bien d’après les données de l’expérience, et il faut prendre le mot expérience dans le sens restreint d 'expérience des constructions hospitalières. Quels seront donc les meilleurs architectes? Ce seront les plus spécialisés; or, comme pour renforcer l’importance de cette donnée, il se trouve que, parmi les derniers hôpitaux construits, le mieux compris et le meilleur marché, Trousseau, est justement édifié par deux architectes que l’art des constructions hospitalières intéresse et qui s’y spécialisent. Voilà dans quel esprit il faudrait choisir pour la construction de nouveaux hôpitaux: prendre des hommes ayant fait leurs preuves. Mais ce ne serait pas suffisant ; on devrait adjoindre à l’architecte représentant le côté technique, un médecin représentant le côté scientifique.
Il est avéré que les meilleures constructions hospitalières d’Europe sont le résultat de la collaboration quotidienne, depuis le tracé des plans jusqu’à l’ouverture des services, d’un médecin et d’un architecte, tous deux de compétence spéciale. A celui-là d’indiquer les données du problème, d’émettre des idées, de provoquer des installations nouvelles; à celui-ci d’en discuter et d’en assurer la réalisation. Seul le médecin connaît les besoins des services, seul il a le droit d’imprimer une orientation neuve à la conception de leur organisation, seul il prévoit les avantages des dispo-
cle Moscou ». La Presse Médicale, 1898, n° 76, i4 septembre, p. 1 58.
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sitions spéciales pour le meilleur fonctionnement de l’établissement hospitalier. A lui il appartient d’être l’àme delà direction, et il doit trouver dans l’architecte le collaborateur précieux qui permet la réalisation d’un heureux concept. Pour tenir son rôle, il lui faut connaître les principaux et les plus récents hôpitaux de l’Europe et avoir toujours pour but de faire mieux.
L’architecte, obligé, en quelque sorte, de s’en tenir aux données établies, peu enclin à étudier sur place les cliniques étrangères, ne saurait que bien exceptionnellement édifier des constructions vraiment originales.
L’Administration de l’Assistance publique, en confiant presque exclusivement à scs architectes, même les plus compétents, l’édification de ses nouveaux services, ne saurait donc prétendre à des bâtiments d’une disposition neuve ou d’un aménagement parfait. Elle s’enrichit de belles constructions, mais elle n’aboutit pas à satisfaire les esprits curieux, instruits et avides de nouveautés.
Le choix de médecins et d’architectes compétents est donc indispensable pour l’édification à bon compte d’hôpitaux-modèles ; mais, cela ne suffit pas : il faudrait allouer aux futurs auteurs des nouvelles constructions les crédits nécessaires pour aller visiter les hôpitaux les plus récents d’Allemagne, de Russie et d’Angleterre.
Ainsi, le Conseil municipal et l’Administration de l’Assistance publique feront économie d’argent d’une part, et, d’autre part, assureront l’édification d’hôpitaux-modèles. Hors de cette voie, tout est et tout sera incertitude et hasard.
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