SCÈNE XI TIBURCE, CHAMPVINEL, POCHONNET, PICCIOLA
CHAMPVINEL, entrant par le fond comme un fou et apercevant Tiburce.
Ah! mon cœur ne m'a pas trompé!... (Et courant à lui, il le presse dans ses bras.)
TIBURCE, cherchant à se dégager.
Eh bien ! Monsieur, que signifie?...
PICCIOLA
Ah! mon Dieu!...
POCHONNET.
Qu'a-t-il donc?
CHAMPVINEL, repoussant Tiburce, qui se réfugie derrière le bureau.
Mais, non, je me trompe peut-être... Ah! je me rappelle... (il se précipite sur Tiburce et lui déboutonne son paletot.) TIBURCE.
Mais, sacrédié ! que faites-vous donc ?
CHAMPVINEL.
Attends, attends que je m'assure!... (il lui oie son paletot.)
TIBURCE**
Comment, il me déshabille!...
Tiburce, Pochonnet, Picciola.
* Champrinel, Tiburce, Pochonnet, Picciola.
POCHONNET.
Devant ma fille !... (il étale son mouchoir devant les yeux de Picciola, pour l'empêcher de voir.)
CHAMPVINEL, -à Tiburce.
G'était au bras droit; relève ta manche.
TIBURCE
Il me tutoie!
GHAMPVINEL.
Permets! permets! (il relève la manche de Tiburce et s'écrie :) Oui, la voilà, elle y est!
TIBURCE
Ah! c'est la groseille que vous vouliez voir?
GHAMPVINEL.
Plus de doute, c'est lui, c'est bien lui!... (Le repressant sur son cœur.) Mon fils!...
TOUS
Hein!
GHAMPVINEL.
Ah! le Ciel me devait ce moment de bonheur!
TIBURCE, remettant son paletot.
Pardon, Monsieur, mais je ne peux pas avoir deux, pères.
CHAMPVINEL.
Deux pères ?
TIBURCE
Je viens déjà d'être pressé sur l'estomac de mon premier.
CHAMPVINEL.
Ah! tu as vu!... (il remonte et va à Pochonnet.) TIBURCE *.
Je n'avais pas de père du tout, c'était trop peu ; mais à présent ça m'en fait deux., c'est trop...
CHAMPVINEL, revenant à Tiburce.
C'est moi, ton seul père c'est moi!... Ce nom de Tiburce que tu portes, c'est moi qui te l'ai donné ; c'est le nom du saint que l'on fête au 14 avril, jour de ta naissance...
TIBURCE
Mais l'autre, l'Américain?
CHAMPVINEL.
C'était le mari de ta mère.
TIBURCE
Eh bien! mais alors...
Tiburce, Champvinel, Pochonnet, Picciola.
Quand tu vins au monde à Paris, il habitait Philadelphie, depuis un an.
TIBURCE, à lui-même.
Ah ! maman ! maman ! . . .
POCHONNET.
Mais, sapristi! ces détails devant ma fille! Va-t'en, Picciola.
PICCIOLA
Oh! ma foi, non : c'est trop intéressant.
POCHONNET, à lai-môme.
Et les émotions me sont contraires !.. (à Champvinei.) Mais, voyons, vous parlez maintenant de Philadelphie et tantôt vous me disiez Courbevoie.
CHAMPV1NEL.
Mensonge !.. l'homme masqué du 14 avril, c'était moi.
POCHONNET.
Vous!., corne de biche: et l'autre masque qui peut revenir!
CHAMPVINEL, à Tiburce.
Obligé de m'expatrier au retour du mari, je te confiai aux soins d'une nourrice, qui devait te conserver à ma tendresse, et je partis pour la belle Italie, où, trois mois après, j'étais marié... oui, marié à la plus jolie petite Italienne... et pendant dix-neuf ans que dura mon bonheur, je cessai complètement de penser à toi. Mais, hélas! je devins veuf et sans enfant... Oh ! alors, il se fit en moi comme une révolution subite. Une voix secrète se mit à murmurer à mon cœur: « ton fils existe! ton fils existe! » et je revins en France... A mon retour, (avec une émotion graduée) plus de nourrice, plus d'enfant,
plus môme de village!
TOUS, jetant un cri.
Ah!...
CHAMPVINEL, tranquillement.
Il avait été. remplacé par un chemin de fer... C'est alors que je me souvins du docteur Pochonnet... (à Pochonnet) Mais je n'osais rappeler vos souvenirs et, au lieu de vous faire des « questions, je vous fis faire des ordonnances. .
POCHONNET.
Mais, sac à papier, nous sommes tous perdus !
TOUS
Perdus !...
POCHONNET.
Ce récit que je ne vous ai pas fait, je l'ai fait à l'Américain...
De plus (désignant Tiburce), dans l'intention de me débarrasser de monsieur, je lui ai fait croire que monsieur était son fils... S'il apprend aujourd'hui que vous êtes le père de son fils, nous sommes tous fricassés !..
TIBURCE*, allant à Pochonnet.
Un instant, un instant !.. commençons par mettre de l'ordre dans nos idées... pour le moment j'ai deux pères... (à Champvinei.) Gomme galbe, comme physique paternel, je vous préfère... mais comme dollars, j'aime assez la paternité de l'autre.
CHAMPVINEL.
De la fortune, j'en ai; tu seras riche.
TIBURCE
Riche! et vous consentirez à mon mariage avec Picciola?..
CHAMPVINEL.
Ah! Mademoiselle... très-volontiers.
TIBURCE, à Pochonnet.
Et vous, docteur, si je vous sauve, consentirez-vous?
POCHONNET.
Eh ! bien, oui, bi vous nous sauvez... mais...
PICCIOLA, joyeuse.
Ah papa!..
POCHONNET.
Laisse-moi tranquille, toi. . . mais l'Américain, comment espérez-vous?.,
TIBURCE
D'abord, que sait-il?
POCHONNET.
Il sait tout puisque je lui ai tout raconté... et d'ailleurs, tenez., (allant reprendre sur le guéridon les deus papiers laissés par Farington) voilà ce qu'il a trouvé dans la chambre de sa femme... Lisez... (il donne un papier à Tiburce.)
TIBURCE, lisant.
« Ma chère Hélène,
» Le do
» chevet
»> 44 avril 4849
» docteur Pochonnet „
» Va le.....
» peut-être quelle est
* Champvinei, Tiburce, Pochonnet, Picciola.
- DE LA RUE QUINCAMPOIX Zt)
» nourri
» à mon enfant....
PICCIOLA
Que signifie ?
POCHONNET, remettant l'antre papier à Tiburce. Voilà ce qu'il prétend que cela signifie: TIBURCE, lisant.
« Ma chère Hélène,
« Le docteur appelé à mon chevet dans la nuit du 1 4 avril » 1849 est le docteur Pochonnet.
» Va le voir, il te dira peut-être quelle est la nourrice que » l'on a donnée à mon enfant. »
Ce n'est que cela?.. Que ne le disiez-vous?.. J'ai vu jouer Sèraphine au Gymnase et une quantité d'autres pièces où l'on rétablit le sens des billets brûlés ou déchirés... Attendez un peu... Je vais lui faire dire autre chose, moi. (il va pour se placer au bureau, mais la porte du fond s'ouvre et Farington paraît.)
TOUS
Lui!
SGNÈE XII Les Mêmes, FARINGTON.
FARINGTON , son revolver à la main.
Que personne ne bouge !
POCHONNET, à paît.
Et Joseph ne l'a pas annoncé !... Il s'entend avec mes ennemis!
FARINGTON.
Ce revolver est à six coups, il contient six balles ; vous êtes quatre... quatre et moi ça fait cinq... il en restera une... causons.
TIBURCE
Comment il en restera une ?...
Cliampviael, Tiburce, Farington, Pochonnet, Picciola.
farington.
Mon fils, taisez-vous, (à Pocbonnet) Et vous, Monsieur, parlez.
TIBURCE
Pardon, mais je demande la parole.
FARINGTON.
Vous?
TIBURCE, tenant le premier papier que lui a remis Pochonnet.
Oui, moi, voyons, sacrédié ! Le docteur vient de nous montrer ce papier, qui reproduit, selon vous, le. texte d'un billet accusateur. Nous nous sommes expliqués et nous sommes tombés d'accord sur un point : c'est que je ne suis pas votre fils.
FARINGTON.
Comment, vous n'êtes pas?...
POCHONNET, à part.
Il va me compromettre.
TIBURCE
Non, je suis né de père et mère auvergnats.
FARINGTON.
Auvergnats !
TIBURCE, bas à Champvinel, en lui serrant la main à la dérobée. Pardon, mon père.
CHAMPVINEL, bas.
Oh! ch'est bien, cha !
FARINGTON, à Pochonnet.
Mais alors, Monsieur, pourquoi m'avez-vous dit?...
POCHONNET, balbutiant.
Moi, Monsieur... je...
TIBURCE, l'interrompant vivement.
Tout à l'heure nous allons y arriver... mais d'abord causons de ce billet, qui doit dire tout autre chose que ce que vous lui faites dire.
FARINGTON.
Monsieur, j'ai mis près d'un an à rétablir le vrai sens de ce billet, et je défie qui que ce soit de lui en trouver un autre.
TIBURCE
Ah! vous défiez?... (Montrant le bureau.) Eh bien! placez-vous là... et vous allez voir...
POCHONNET, à part.
C'est sur moi que tout va retomber !
DE LA RUE QUINCAMPOIX Zi
TIBURCE *, à Farington qui, après quelques difficultés, s'est assis au bureau.
Prenez une plume et écrivez... Vous y êtes?
FARINGTON, prenant la plume.
Oui, allez.
TIBURCE, près du bureau, le premier papier à la main et le consultant.
« Ma chère Hélène, » Le clo... (dictant) le domestique... »
FARINGTON, surpris.
Domestique !
TIBURCE
Écrivez : « Le domestique... »
FARINGTON, écrivant.
Allez.
TIBURCE, coDsultantJe papier.
« Chevet.., » Ah !... (Dictant.) « De chez M. Chevet. . »
FARINGTON, se recriant.
M. Chevet!
TIBURCE
Un célèbre marchand de comestibles du Palai?=Royal... tout le monde le connaît.
TOUS
Oui,- Chevet !
TIBURCE, à Farington.
Ecrivez.
FARINGTON, écrivant.
« De chez M. Chevet... »
TIBURCE, consultant son papier.
« 14 avril4849... «(Dictant.) « Est entré le 4 4 avril 1849.... » (Consultant son papier.) « Docteur Pochonnet. (Dictant ) « Chez le docteur Pochonnet. »
FARINGTON.
Que signifie ?
TIBURCE
Ecrivez !
CHAMPVINEL.
Ecrivez! (Farington frappe du pied avec impatience et se remet a écrire.)
Champvinei, Farington, Tiburc:', Pochonnet, Picciola.
POCHONNET, à part.
Il ne croira jamais... Nous sommes perdus!
TIBURCE, consultant son papier.
« Va le... » Ah! diable ! « Va le... peut-être quelle est... » Ah!... (Dictant.) « Va le voir, il te dira peut-être quelle est...» Y êtes-vous ?
FARINGTON.
J'y suis, et c'est là que je vous attends.
POCHONNET, à part.
Il va tous nous massacrer !
TIBURCE, consultant son papier.
« Nourri... » (Cherchant.) « Peut-être quelle est... nourri...» Ah! (Dictant.) « Peut-être quelle est la meilleure nourriture... » FARINGTON, bondissant.
Nourriture !
TIBURCE
Ecrivez : « La meilleure nourriture.,. »
FARINGTON.
Soit! (Ecrivant.) « La meilleure nourriture... » Nous allons voir quel rapport vous trouverez entre ce mot: a nourriture...» et ces dernier mots : « à mon enfant. » Si vous appliquez la nourriture à son enfant, vous certifiez qu'elle en avait un.
POCHONNET, à part.
C'est évident.
TIBURCE
Attendez... attendez... et d'abord, terminons cette phrase... il devait y avoir autre chose après « nourriture. » (il cherche.)
POCHONNET, à part.
Comment, je ne trouverai pas une autre idée !
TIBURCE, dictant.
« Quelle est la meilleure nourriture comme hygiène. »
FARINGTON, écrivant.
« Comme hygiène... » Allez!
TIBURCE
Après hygiène, un point... et terminez la ligne par le mot ; « Pardonne... »
FARINGTON, écrivant.
« Pardonne... »
TIBURCE j dictant.
« A mon enfantillage. »
FARINGTON, bondissant.
« Tillage ? »
TIBURCE, prenant le papier que vient d'écrire Faringlon.
Voyons, est-ce que ma rédaction ne vaut pas bien la vôtre?
POCHONNET, à part, frappé d'un? idéo- Ah! j'en liens une I
TIBURCE, lisant.
« Ma chère Hélène,
» Le domestique de chez monsieur » Chevet est entré, le » 44 avril 1849, chez le » docteur Pochonnet.
» Va le voir, il te dira » peut-être quelle est la meilleure » nourriture comme hygiène. Pardonne » à mon enfantillage».
TOUS, excepté Farington.
Bravo !
CHAMPVINEL.
Parfait ! (il remonte et passe adroite.)
PICC10LA.
C'est ça ! (Elle remonte et passe à gauche.)
TIBURCE et CHAMPVINEL.
C'est ça !
FARINGTON*, se levant furieux et allant à Pochonnet.
C'est ça ?... mille tonnerres l... C'est pour causer nourriture avec le domestique de M. Chevet qu'un homme masqué est allé vous trouver dans la nuit du 14 avril?
POCHONNET.
Eh bien, non!... et puisque vous voulez tout savoir, je
vais tout VOUS dire. (Mouvement d'inquiétude de Champvinel, de Ti-
burce et de Picciola.) Depuis dix ans le drame de la rue Quincampoix s'était passé, lorsque je fus appelé au chevet d'un mourant. Ce mourant, c'était l'homme masqué !
FARINGTON.
Il est mort?
POCHONNET.
Oui... mais, à son heure dernière, il m'a confié son fils, en nie faisant jurer de ne jamais m'en
FARINGTON.
Et ce fils ?
POCHONNET.
Vous allez le voir... (Appelant.) Joseph?
Picciola, Tiburce, Farington, Pochonnet. Champvinel.