‹ L'affaire de Siam, 1886-1896Chapitre 8 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La question siamoise de 1886 au 27 mars 1889.

La signature de la convention de Xiengmaï' attira de nouveau sur la question des frontières nord du Siam l'attention de la diplomatie française. Elle n'était malheureusement pas en état de présenter des arguments décisifs. Il était bien évident, en effet, que le prestige nouveau, que FAngleterre venait de s'acquérir par la déclaration d'annexion de la haute Birmanie, était la raison majeure pour laquelle le Siam avait consenti à cette puissance des avantages de commerce et de pénétration qu'il n'avait encore consenti, à aucune autre. Or le gouvernement français n'avait rien fait, et ne pouvait rien faire, pour acquérir une influence analogue. C'était époque précisément où l'audacieuse et fatale éloquence de M. Clemenceau venait, en une séance parlementaire demeurée célèbre, d'arrêter la politique d'intervention africaine de M. Jules

Ferry, et de nous faire perdre, par Tabandon de notre action en Egypte, le fruit de longues années d'efforts et notre antique prépondérance dans cette partie du continent noir. II n'y avait donc point d'apparence qu'une proposition d'extension, ou seulement de revendication de nos droits, iflans les régions les plus mal connues de l'Extrôme-Orient, pût rencontrer devant la Chambre française un accueil favorable. Aucun de nos ministres dirigeants ne se hasarda à présenter un projet condamné d'avance, malgré l'intime conviction où l'on était que notre silence, à cette époque où chacun des Etats intéressés élevait le plus haut ses convoitises, était, plus encore qu'une défaite, préjudiciable à nos intérêts. Il ne restait donc à nos représentants à Bangkok que leur seule dignité, et les ressources de leur esprit, pour défendre les droits de leur pays contre des appétits moins justifiés qu'avides. Nous devons dire, à la louange de M. de Kergaradec, et surtout de M. Harmand, que, malgré Tinfériorité marquée de la situation où les laissaient les exigences de la politique réservée de la métropole, ' nos ministres en Siam tirèrent le meilleur parti possible des faibles moyens restés en leur pouvoir, et que l'énergie et le talent dévoué qu'ils déployèrent, en des circonstances toujours péni- '

blés et souvent ingrates, eussent mérité le succès, et suffisaient en tous cas à sauvegarder, pour l'action à venir, la situation précédemment acquise. Leurs protestations répétées et vaillantes furent comme autant d'affirmations virtuelles, qui furent haussées à la valeur de principes' et de vérités irréfragables, à l'époque, plus heureuse, où leurs successeurs, moins doués peut-être, mais assurément mieux pourvus, purent appuyer de l'action métropolitaine leurs propres paroles, et récoltèrent ainsi les fruits de tant de patients efforts.

Dès que, par la convention de Xiengmaï, et par le lent et sûr établissement de l'influence anglaise dans les Etats Shans de la Birmanie, les Siamois se furent convaincus qu'ils avaient trouvé, à leur occident, des voisins peu accommodants, et parfois des maîtres, ils tournèrent vers l'Orient leurs prétentions envahissantes. Les Anglais, qu'ils avaient jusque-là trouvés sur leur chemin, les engageaient dans cette nouvelle voie. La prépondérance de la Grande-Bretagne, qui s'affirmait tous les jours davantage à Bangkok, permettait aux agents anglais d'espérer pouvoir exercer cette prépondérance partout où s'étendrait la puissance effective du Siam; envoyer les Siamois au Laos était pour l'Angleterre le moyen

le plus prudent et le moins coûteux de le conquérir.

Contre les prétentions siamoises, plus ou moins secrètemei^t appuyées en Europe, nos agents ne pouvaient qu'user de protestations platoniques : ils ne s'en firent point faute. Mais il fallait posséder, pour servir de base à ces protestations, un instrument diplomatique plus récent, et surtout plus précis, que le traité du 15 août 1856 avec le Siam, ou que les clauses spéciales de la convention de 18O0 concernant les régions du haut Mékhony.M. de Kergaradec, consul général à Bangkok, s'y employa avec une grande ténacité. D'ailleurs la conduite tenue par le gouvernement des Indes, au moment de la convention de Xiengmaï, pouvait lui servir d'exemple, et lui indiquait, de la façon la plus précise, ce que l'on pouvait espérer de la bonne volonté du Siam, et aussi ce qu'il était nécessaire d'en obtenir, pour que la France ne se trouvAt pas dans une situation, politique et commerciale, inférieure à celle de l'Angleterre.

La nécessité de cette convention se montrait d'autant plus urgente que des explorateurs et desL ingénieurs anglais se dirigeaient, avec d'ambitieux projets, bien tenus secrets, vers la principauté de Luang Prabang, et que la presse colo-

nîale anglaise encourageait, en des termes inquiétants pour nous, leurs expéditions et leurs visées. Pour se rendre la cour de Bangkok inévitablement favorable, ils feignaient d'avoir été encouragés par elle, et de céder, de bon cœur d'ailleurs, à ses invitations.

Cette première tentative, qui devait servir de prétexte aux empiétements futurs, avait été immédiatement dénoncée par M. de Kergaradec; celuici avait même entretenu le prince Dewawongse, ministre des affaires étrangères de Siam, d'un projet de chemin de fer que les ingénieurs anglais prétendaient avoir soumis au gouvernement Siamois, et vu accueillir favorablement.

« Les lettres de MM. Colquhoun et Holt-Hallet « disent que le gouvernement siamois a promis « de construire un chemin de fer allant de Raheng « à la frontière de Birmanie, à condition que le « gouvernement de l'Inde construirait lui-même « la route de Moulmeïn à la frontière. On fait « entendre, en même temps, que le roi de Siam « est tout prêt à accepter les propositions de « M. Colquhoun pour la construction du chemin . « de fer de Bangkok à Denmaï.

« Le prince Dewawongse, à qui j'ai eu Tocca- « sion de parler de ces affirmations, vient de me « déclarer bien positivement qu'elles ne sont pas

« fondées. J'ai eu aussi une conversation avec le « Kromarum Bidjid, demi-frère de S. M., qui a « rempli Tan dernier les fonctions de haut corn- « missaire au Xieny M^ï ; il m'a paru très opposé « à ce projet : « M. Colquhoun, dit-il, demande « une garantie d'intérêt de 7 0/0 sur les capitaux « à employer pour la construction, mais nous « pourrions parfaitement emprunter de l'argent « à G 0/0, faire faire le travail, garder la pro- « priété de la ligne, si nous la jugions nécessaire. « En réalité, elle ne l'est pas, et en tous cas, nous « n'aurions pas d'intérêt à la construire avec un « embranchement de Raheng sur la Birmanie, « favorisant ainsi Moulmeïn au détriment de Bang- « kok. Nous voudrions avoir des voies ferrées, « mais nous n'avons rien promis à M. Colquhoun. « Si nous avions les ressources nécessaires, nous « construirions d'abord le chemin de fer de Ko- « rat. »

« V. E. peut donc être assurée que le Siam est « en réalité peu disposé à adopter le plan de Col- « quhoun. Si ce plan était mis à exécution, le « gouvernement de l'Inde n'aurait à faire que « Tembranèhement de Moulmeïn à la frontière, « 100 kilomètres environ, tandis que le gouver- « ncment siamois devrait construire, de Bangkok 4f àXiengmaïet à Xiengsen, 1200 à 1500 kilomè-

4C très dont profiterait surtout le port de Moulue meîn. »

(Lettre de M.deKergaradec à M.deFreycinet^ ministre des Affaires étrangères, 2 janvier 1886).

Il convient de faire observer que, malgré les protestations d'indifférence que contient cette lettre, de la part du frère du Roi et du ministre des Affaires étrangères, l'expédition sur Luang Prabang, qui avait été décidée en principe dans un conseil secret, le 20 septembre 1885, était néanmoins partie de Bangkok le 3 novembre, dans le but mal déterminé de « rétablir la tranquillité dans les provinces nord du royaume ». Le secret était si bien gardé de son but véritable et de sa marche et des instructions qu'elle emportait, que M. de Kergaradec n'en put avoir connaissance qu'en avril 1886. La lettre par laquelle il en informait la métropole est typique ; elle précisait les décisions présentes et les intentions futures de la Cour, et elle indiquait les moyens que notre agent préconisait pour s'opposer à la lente invasion qu'il dénonçait. Je transcris ici presque entièrement cette lettre, à cause de sa capitale importance, et surtout parce qu'elle fut la cause déterminante

— iode tous nos mouvements militaires en Indo-Chine en 1886 et 1887 (1).

« Je remarque que le départ de l'expédition « de Luang Prabang coïncide avec le retour d'un « ingénieur anglais, qui avait été chargé de dres- « ser au Laos la carte des territoires relevant de « la couronne de Siam. Cet ingénieur, M. Mac « Carthy, est allé depuis lors rejoindre Texpé- « dition... Les deux colonnes de cette expédition « sont dirigées, Tune sur Nongkhay, l'autre sur « Luang Prabang. Cette dernière, commandée par « le Phra Hawaï, est arrivée à Luang Prabang le « 20 février. Le Phra Ilawaï en est reparti le 15 « mars, et devait marcher dans le nord-est pen- « dant vingt-cinq jours pour atteindre Muong- « son (2). 11 comptait passer sur ce plateau la « saison des pluies, construire deux ou trois forts, « y laisser garnison, et descendre ensuite vers le « sud pour opérer sa jonction avec la première « colonne qui viendra de Nongkhay par la route « de Xien Kouang.

« Le pays de Muongson (Sonia), qui se trouve

(1) Celle letlre clail accompaynée d'une carte relatant les itinéraires de M. Mac Carlliy sur Lai Ciiau et les liijnes frootièret que le roi de Siain rcvendiquail dans son discours du Trône de 188 i.

(2) Sonia, capitale des Seize Chaus.

4C un peu au-dessous de la la latitude de Hanoi « est un plateau de 2500 à 3ooo pieds d'éléva- « tion, d'un climat très salubre. Bien des cir- « constances que les Siamois connaissent nous « échappent encore ; mais l'effort qu'ils font pour « s'emparer avant nous de cette position montre « assez quelle en est l'importance... Il semble « que nous ne saurions voir favorablement la « formation de l'empire rêvé par S. M. Nous ne « saurions surtout admettre quil se constitue en « absorbant des territoires qui appartiennent de € droit à l'Annam. Je pense que nous avons déjà € très suffisamment, en théorie, réservé les droits « de l'Annam sur le Laos oriental. Les Siamois « nous ont laissé dire, et ils agissent. Faire ces « réserves une fois de plus serait donc inutile... « Si nous voulons sauvegarder efficacement les « droits de l'Annam et les nôtres, je pense qu'il « faut d'abord aller montrer notre pavillon sur « le plateau, que nous atteindrons en partant, « soit de Baoha, soit de Laokay. Si les Siamois « y vont pour combattre les bandes chinoises, « nous avons le même prétexte pour y aller... Un « conflit n'est pas à craindre. V. E. peut être « assurée que les généraux siamois ont des « ordres pour cette éventualité, et n'oseraient « engager leur gouvernement. J'ai déjà transmis

AO

-« à M. Paul Bert, gouverneur de Tlndo-Chme, les < renseignements qui précèdent ».

(Lettre de M. de Kergaradec à M. de Freycinet, président du Conseil, 2? avril 1886).

C'est à la réception de cette lettre que furent résolues, sur les propres indications de M. de Kergaradec, les colonnes de la Rivière Noire et de Dienbien, que commandèrent le colonel Pernod (aujourd'hui général) pour la colonne de l'Est, et le commandant Oudry (aujourd'hui colonel du i®"^ zouaves) pour la colonne de l'Ouest Ces colonnes nous valurent l'occupation des Seize Chaus et du plateau de Sonia, celui-là même que la colonne siamoise du prince Hawaï avait pris comme séiour d'hiver.

11 est à remarquer que M. de Kergaradec admettait dès lors la question siamoise comme intimement liée a la question de notre Protectorat au Tonkin, et que, tout en réservant les droits immédiats du gouvernement français a intervenir directement, il considérait le gouvernement particLler de Tlndo-Çhine comme le premier intéressé à tous les incidents de la lutte courtoise des influences, et comme le premier disposé aux réserves de droit et aux applications de fait^

C'était également l'avis du gouvernement français, qui prescrivait de la façon la plus expresse à nos agents à Bangkok d'adresser au gouverneur de rindo-Chine une copie de tous les rapports diplomatiques s' appliquant, de près ou de loin, aux choses du Protectorat (i).

Vers la même époque, les patients efforts que faisait depuis plusieurs mois M. de Kergaradec obtinrent leurs résultats, et la France acquit, pour la région de Luang Prabang, des droits au moins égaux à ceux que l'Angleterre avait obtenus en i883 sur le Xiengmaï. Cette convention qui prit le nom de convention de Luang Prabang, fut signée à Bangkok le 7 mai 1886, et donnait désormais une raison plausible à l'établissement, depuis longtemps décidé, d'un vice-consul à Luang Prabang.

Voici, dans des principaux articles, la teneur de cette convention :

Art. I. — Les autorités siamoises à Luang

(I) € En vue de ce résultat (la protection des Cambodgiens et « Annamites sur territoire siamois), et aussi d'une manière gêné- « raie, j'ai invité M. de Kergaradec [écrivait M. de Freycinel à « M. Paul Bert] à vous tenir exactement au courant de tout ce 4 qui lui paraîtrait présenter, dans le pays de sa résidence, « quelque intérêt pour la mission qui vous a été confiée » (Correspondance du ministère des affaires étrangères. Direction de l'Extr.^ricnt, 6 mars 1886, n. 5).

Prabang donneront aide et protection aux Français et protégés français qui viendront commercer ou s'établir dans cet état ; et réciprocité de la part des autorités annamites pour les Siamois qui viendraient s'établir en Annam.

Art, 2. — Les Français ou protégés français' devront être munis d'un passeport délivré par les autorités françaises en Annam (Résident gêné-, rai de Hué, ou fonctionnaire délégué à cet effet). Il devra être renouvelé à chaque voyage, et présenté à toute réquisition. Les personnes qui ne seraient pas munies de passeport pourront être renvoyées à la frontière, mais sans être molestées. Des passeports pourront aussi être délivrés par le consul général de France à Bangkok et l'agent de France à Luang Prabang, en cas de perte du passeport primitif, ou de remplacement du passeport périmé. Les Français voyageant dans l'intérieur du royaume devront être munis de passeports délivrés par les autorités siamoises.

Art. 3. — Les Français et protégés français paieront les taxes exigibles conformément aux lois siamoises ; les droits ainsi perçus à Luang Prabang ne pourront être supérieurs à ceux qui sont perçus à Bangkok.

Art. 4' — Les intérêts des Français et protégés

français seront placés sous la surveillance d'un consul ou vice-consul à Luang-Prabang.

Art. 6. — Le Roi désignera un ou plusieurs fonctionnaires pour remplir à Luang Prabang les fonctions de juges et de commissaires. Ils exerceront leur juridiction dans toutes les affaires où des Français ou protégés français sercmt intéressés comme plaignants ou accusés. Ils rendront leurs jugements conformément à la loi siamoise. L'agent français aura le droit d'assister aux débats, d'exiger copie de la procédure, et de donner aux juges les conseils qu'il estimera utiles.

L'agent français aura le droit d'évoquer devant le tribunal consulaire toute cause dans laquelle les deux parties seront des Français, ou dans laquelle un Français serait accusé ou demandeur, pourvu que le jugement ne soit pas encore intervenu. La cause sera alors jugée par l'agent français conformément aux lois françaises.

Art. 7. — L'appel des causes est ouvert à Bangkok ; dans le cas où les défendeurs ou accusés seront Français ou protégés, la décision finale appartiendra au consul général de France.

Art. g. — Les Français ou protégés pourront acheter des terrains dans l'Etat de Luang Prabang, y demeurer, y construire ; ils seront assu-

jettis aux mêmes impôts de propriétés que les Siamois.

Art. 10. — Tout Français ou protégé qui voudra acheter ou couper des arbres dans les forêts, exploiter des mines, établir des usines, devra passer avec les propriétaires un contrat pour une période déterminée. Ce contrat sera revêtu des sceaux du gouverneur de la Province et de .

Tagent français, et visé par le commissaire visé à l'article 6. i

Art. II. •— Les commissaires veilleront à ce que les contrats reçoivent leur pleine et entière exécution.

Cette convention était valable pour sept ans à partir du jour de la ratification à Bangkok (5 mai i886). En la communiquant au gouvernement de rindo-Chine, M. de Kergaradec la faisait suivre d'observations intéressantes, en ce qu'elles établissaient une comparaison, tout à notre avantage, avec la convention anglaise de Xiengmaî.

« L'article 1 donne aux Français le droit de « s'établir, qui n'est pas stipulé dans la conven- « lion anglaise. Les seuls articles prohibés par « l'article 2 sont les armes et l'opium. Les « droits visés par l'article 3 sont de 2 o/o ad « valorem sur toutes les marchandises importe tées. Le juge siamois ne pourra rendre ses

« décisions de justice qu'en présence de Pagent « français, ce qui ne se trouve pas dans la con> « vention anglaise. L'article g nous donne à nous « seuls le droit de posséder des propriétés fon- « cières. La faculté d'exploiter les mines n'est < pas accordée par la convention anglaise. L'arec ticle i4 permet de dénoncer la convention, et ' < aussi d'en étendre Teffet à d'autres parties du « royaume, sur un simple échange de notes ».

(Observations relatives à la convention de 1886, 12 mai 1886).

Ces parties du royauo^e étaient, en suite d'une conversation avec le prince De wawongse, les provinces de Nongkay et de Ponpissay (i).

On peut remarquer que, jusqu'à l'acceptation par leSiam d'un agent consulaire français àLuang Prabang, la question des frontières avait été, d'un commun accord, réservée. D'une part, le gouvernement Siamois ne pouvait espérer mieux que la continuation d'une incertitude; pour lui plus avantageuse qu'une affirmation, quelle qu'elle fût; d'autre part, l'agent français craignait, en entamant

(i) Lettre de M. de Kergaradcc à M. Paul Bert, is mai 18SC, n« 7

une seconde négociation concurremment avec la première, de nuire au succès de l'une et de l'autre, en indiquant trop bien le but final qu'il poursuivait. Mais dès la ratification de la convention de Lung Prabang — ratification qui coïncide avec l'arrangement anglo-chinois du 24 juillet 1886 pour la région de la Birmanie — M. de Kergaradec reprit directement la question de frontières, dont la question de Luang Prabang n'avait jamais été qu'une préface obligatoire (1). Aussi notre agent saisit-il avec joie la première occasion favorable de rappeler au prince Dewawongse l'intérêt que la France ne cessait de porter à la question toujours en suspens des frontières entre Annam et Siam; cette occasion se présenta sous la forme d'un incident sans importance qui s'était produit à Battambang. La conversation des deux diplomates mérite d'être rapportée dans son entier :

(i) L'arrangement anglo-chinois du 24 juillet 188C précisait jusqu'au 20* degré la frontière de l'ancienne Birmanie Royale et un article secret — peut-être même constituait-il un arrangement verbal — reconnaissait la longanimité dont la Chine avait fait preuve envers l'Angleterre, en lui consentant d'avantageuseslimites par la promesse d'aider la Chine dans la revendication, vis-à-vis de Tlndo-Ghine française, de nouvelles frontières au sud de la préfecture de Ssemao.

« Nous avons à traiter d'affaires très impor- 4C tantes pour les deux pays, celle, par exemple, « de la fixation des limites entre le Siam etPÂn- « nam.

« — C'est en effet une question très importante, 4C dit le prince, et nous ne demanderons pas mieux « que de délimiter la frontière le plus tôt possi- « ble.

€ — Je n'ai pas, dit le consul général, d'ins- « tructions précises; en supposant que mon gou- « vernement veuille entrer dans cette voie, com- « ment pensez-vous qu'il conviendrait de pro- « céder?

4C — On pourrait, dit le prince, nommer des « commissaires qui se rendraient dans le Laos, « dresseraient des cartes ; et, sur ces renseigne- « ments, nous pourrions négocier ici et nous met- « tre d'accord.

« — Ce serait fort bien ; mais encore faudrait- <c il que les vues ne fussent pas trop divergentes ; « d'après ce que j'ai entendu dire, vous auriez « donné l'ordre d'occuper à l'est et au nord-est <c de Luang Prabang certains territoires qui relève vent de l'Annam. N'avez-vous pas de carte qui « indique les limites attribuées au royaume ? »

Le prince dit qu'il ne croyait pas avoir de carte convenable, mais que son gouvernement n'enten-

<iait faire occuper que des territoires relevant de la couronne.

Cette conversation, qu'on peut considérer comme le point de départ des négociations ultérieures, fut communiquée par M. de Kergaradec au gouvernement français le 7 juin 1886, et à M. Paul Bert, en Indo-Chine, le 20 août de la même année.

M. de Kergaradec expliquait les bonnes volontés du gouvernement du Siam de la manière suivante :

« Le gouvernement Siamois désire régler cette « question le plus tôt possible, parce qu'il es- « père le faire aujourd'hui dans des conditions « meilleures que celles qu'il obtiendrait plus tard, « quand TAnnam aura repris ses forces. Nous « aurions donc intérêt à ne rien précipiter. S'il ne « s'agit cependant que d'instituer des commis- « sions chargées d'explorer le pays, et de dres- « ser des cartes, il semble qu'une entente sur ce « point ne saurait offrir beaucoup d'inconvénients. « Elle ne nous empêcherait pas de prendre des « mesures conservatoires, par exemple^ de laiS" « ser des garnisons dans les points qui seraient « déjà considérés par le Protectorat comme hors « de discussion. »

(Lettre de M. de Kergaradec à M. de Freycinct; 7 juin 188C).

M. de Freycinet donna pleine et entière approbation au projet de M. de Kergaradec, sauf bien entendu en ce qui concernait l'occupation préalable, à main armée, de certaines positions frontières, et il avertit le chef de aotre protectorat indo-chinois de se mettre en rapport avec notre agent à Bangkok pour l'envoi sur les lieux d'une commission d'exploration, devant procéder à la délimitation des frontières (i).

En se mettant en rapport, pour cette question spéciale, avec M. Paul Bert, M. de Kergaradec put lui préciser les prétentions du Siam, grâce à l'apparition d'une carte-frontière que l'administration des postes siamoises venait de faire paraître, sans toutefois la faire répandre dans le public.

La frontière avec la Birmanie était celle qui, vingt ans auparavant, avait été déterminée par une commission anglo-siamoise. Partant de l'embouchure du Pakchan dans le golfe du Bengale, par lOo de latitude Nord, elle remontait ce cours d'eau jusqu'à sa source, suivait la ligne de partage des eaux jusqu'à la rivière Thang-yên, longeait cette dernière jusqu'à son confluent avec la

(i) Corr. des aff. clr. : Direction des protectorats. 3o juillet

iQQA n A^

Saluen, et remontait la Saluen, jusqu'au confluent du Namtwen, un peu au-dessous du 20® degré.

De là, une ligne mal déterminée entre le Xiengmaï, qui demeurait siamois, et les états Shans, tributaires de l'ancienne Birmanie, venait aboutir à Xieng-Sen, sur le Mékhong (i).

A partir de Xiengsen les Siamois prétendent aux limites suivantes :

i** La rive gauche du Mékhong jus:ju'à l'embouchure du Namia (Loso, de Dutreuil de Rhins, Namham et Namban de la carte Pavie) ;

2° La rivière Namla jusqu'à sa source, un peu au-dessous du 28* degré de latitude, et par la longitude de la préfecture de Poueul, soit environ 99** ;

3® Une ligne très courte rejoignant le Lysienkiang (Songbo, ou Rivière Noire) au-dessus du 23® degré;

4° La rive droite de la Rivière Noire jusqu'à 2i%i5de latitude Nord et 102° de longitude Est (C'est la position du village de Thaccua, dans le Sonlachau) ;

5** Une ligne brisée, tracée arbitrairement, qui

(i) Le Namtwen est le Namiiout. Aujourd'hui la fronlicrc anglosiamoise suit la ligne de partage des eaux depuis i4**.4o' lat. N., mais cesse d'être figurée sur les cartes à partir de 20<»,3o' latitude de Xiengsen (sur la carte de la mission Pavie).

rejoint par 19** de latitude Nord et 102° de longitude Est la ligne de partage des eaux (parallèle de Xienkhouang, méridien de Baoha et de Saniaboury) ;

6" A partir de ce point, la frontière suit la ligne de partage des eaux jusqu'au i4® degré, ou un peu au-dessous. La frontière irait de là rejoindre leMékhong aux environs de Sambor (i).

« Il est à remarquer, écrivait M. de Kergara- «« dec à Paul Bert, que la prétention de remonter « jusqu'au 28® degré, plus haut que Ssemao, n'est « justifiée par aucun document. Au contraire, la « commission d'exploration du Mékhong a reconnu « que le territoire siamois, sur la rive gauche « du fleuve, ne s'étendait pas au-delà du Namsi, « par 20^,45' Is^titude Est (2). Le dernier mandate rin Laotien du Nam-ou est à Muongkoua, par « 2i%i4' latitude Est (3).

< Le prince Dewawongse m'a cepen-

K dant affirmé que, dans l'idée de son souverain, X la frontière de Siam allait jusqu'à la Chine; K cette appréciation, ajoutait-il, est celle de la K Chine elle-même, car, au mois de février 1886,

(i) Ces prétentions sont exactement précisées dans une lettre de M. de Kergaradec à Paul Bert, du 21 août 1886, n. 12.

(2) Voyage d'exploration de Francis Garnier, p. 378.

(3) Bulletin de la Société de Géographie, I887. p. 388.

< le marquis Tseng disait à l'ambassadeur de

< Siam à Londres que la Chine et le Siam étaient

< bien limitrophes, en ajoutant que la frontière de « la Chine s'arrêtait au nord de Xiengtong. Comme « je faisais remarquer que ces paroles du mar- « quis Tseng indiquaient une prétention de la « Chine sur Xien Hong, le prince me répondit :

< Peut-être. — Mais, repris-je, nous considérons « que le territoire du Tonkin s'étend jusqu'aux -« anciennes possessions birmanes; le gouvernè- « ment Siamois aurait-il l'intention de s'interpo- « ser? — Pas absolument, dit le prince; nous « ne voudrions pas nous opposer aux vues de la « France, dans le cas où elle tiendrait à aller « jusqu'au Mékhong. C'est d'ailleurs une question « à régler avec la Chine, et avec l'Angleterre qui « a succédé aux droits de la Birmanie. Si cet « accord existe, nous ne ferons pas de difficultés.

« Mon impression personnelle, ajoutait M. de « Kergaradec, est que la cour de Bangkok tient « fort peu à la frontière de Cliiue, et que, si elle « y émet des prétentions, c'est afin de pouvoir, « en les abandonnant, obtenir de meilleures con- « ditions pour la fixation de sa frontière avec l'An- « nam ».

Lettre de M. de Kergaradec à M. Paul Bert, 21 août 1886, no 12).

Comme on a pu le voir par les précédents textes, et surtout par les conversations que le ministre des affaires étrangères Siamois tenait volontiers avec notre consul général, il semblait que le principal de la question cks frontières étaitréservé, et que, en tous cas, les rivalités des deux nations demeuraient absolument courtoises, toujours disposées à un arrangement amical, et pour ainsi dire platoniques. On a vu que, rassuré par ces dispositions, M. de Kergaradec espérait que le temps viendrait où PAnnam serait assez fort pour élever la voix, et inclinait à temporiser. L'établissement à Luang Prabang d'un vice-consulat, pour la gérance duquel on avait choisi M. A. Pavie, initié de longue date à ces régions, paraissait une garantie suffisante de nos droits, et une preuve assez claire de notre souci des intérêts de PAnnam. Une certaine quiétude, malgré les premiers symptômes alarmants que nous avons déjà enregistrés, provenait des dernières déclarations du prince Dewawongse, et le gouvernement français s'y complaisait, tout aussi bien que le résident général en Annam.

Le discours que, d'une façon assez imprévue, le Roi de Siam prononça, à l'occasion de l'anni-

versaire de sa naissance, devant les agents accrédités à Bangkok, nous réveilla de cette tranquillité trop confiante. Voici le passage de ce discours qui avait trait à l'extension que le Roi souhaitait au nord et à Test de son royaume :

« L'expédition militaire que nous avons dû en- « voyer dans les provinces du nord-est a pour- € suivi ses travaux avec persévérance. Ces prp- « vinces sont presque entièrement nettoyées des « bandes de pillards, de ces Hos féroces, qui « menaçaient de s'y établir. Dans cet état, il ne « reste plus que quelques mesures administrati- « ves à prendre ; il s'agit avant tout d'organiser € les provinces de Pou-Eun, Hopanh hoatanghoc « et Sibsongchuthaï. »

(Discours prononcé par le Roi de Siam, le 21 septembre 1886).

M. de Kergaradec s'empressa de faire tenir le texte de ce discours à M. Paul Berl. Tout en remarquant que les succès de l'expédition avaient * été beaucoup moins marqués et décisifs que ne le laissait entendre le discours de la couronne, il établissait que le Pou-Eun était le phu annamite du Tranninh, et que les deux autres provinces, dont les noms bizarres apparaissaient pour la première fois dans sa correspondance, faisaient partie de la région des seize chaûs méos et des

six cantons laotiens que le Tonkin et l'Ânnam avaient toujours revendiqués comme leurs. Sonia et Laï, dans le bassin de la Rivière Noire, étaient leurs capitales ; c'était vers les plateaux où elles étaient situées que Tétat-major de Hanoï préparait l'expédition militaire de 1887 (i).

M. de Kergaradec joignait à sa lettre une note philologique de M. Lorgeon, attaché au consulat général, qui est beaucoup trop aride et technique pour trouver ici sa place, mais qui devait être d'une grande utiUté dans les délimitations provisoires des juridictions actuelles, et surtout pour l'historique des peuplades et des principautés laotiennes, tantôt indépendantes, tantôt tributaires ' de l'Annam ou du Siam. Les archives de la résidence supérieure à Hué, et celles de la direction des Protectorats au ministère des affaires étrangères (aujourd'hui au ministère des colonies) possèdent des copies de ce travail intéressant et touffu.

Le premier résultat de l'alerte causée par ce discours fut de précipiter le départ de M. Pavie pour sa résidence de Luang Prabang. Ce départ, qui eut lieu le 3o septembre, s'effectua par

(l)Leltre de M. de Kergaradec à M. Paul Bert, 30 septembre

Raheng, Xiengmaî et Xienghaï. Cet infatigable agent avait l'intention, aussitôt le consulat installé, de partir vers le nord-est pour reconnaître la route du Tonkin par la Rivière-Noire ou par le haut Songma. Ce premier voyage s*accomplit avec un rare bonheur, et au milieu des péripéties les plus singulières ; il constitua la première de ces explorations ou missions que poursuivit sans relâche l'audacieux voyageur jusqu'en 1892. Les capitaines Cupet et Nicolon, MM. Vacle, Massie, de Saint-James, ont partagé les dangers et les privations des plus mauvais jours de ces voyages, et ont, avec leur chef, attaché leurs noms au pays que nous a valu leur patience. D'autres officiers et explorateurs leur furent, par la suite, adjoints, et nous les verrons à leur tour figurer, soit dans les pièces diplomatiques qui concernaient leurs missions, soit au bas de cette magnifique carte d'Indo-Chine, qui fut leur œuvre collective. II ne nous est pas possible d'entrer ici dans les détails de ces lointains voyages. On peut en lire dans le « Tour du Monde » et dans d'autres publications géographiques, d'intéressants comptes-rendus. Il faut espérer que M. Pavie occupera ses loisirs en faisant de ces lointains épisodes une histoire, diplomatique plus encore qu'anecdotique, qui sera, pour tous les coloniaux, du plus haut intérêt.

D'ici-là, on pourra consulter, pour les résultatsdes missions Pavie, et spécialement de celle dont il est ici question, la série des Etudes Coloniales, que nous avons jadis publiées (i).

L'impression produite sur le gouvernement français parle discours du 21 septembre fut assez vive pour que M. de Freycinet écrivît à M. Paul Bert une lettre fort expresse, où il l'invitait à faire réunir, dans les archives de la cour d'Annam, tous les documents propres à éclairer la religion du gouvernement sur la question des frontières, et à guider les travaux de la commission de délimitation, moyen préservatoire proposé par M. de Kergaradec (2). M. de Freycinet paraissait s'étonner que la mesure, prescrite par lui le 3o juillet, n'eût pas encore reçu même un commencement d'application. Au point de vue des frontières, c'était en effet chose fâcheuse ; mais^ notre résident général avait été entièrement absorbé par les difficultés intérieures que, en Annam, le parti des mandarins opposait à sa politique.

i (1) Etudes Coloniales. Le Tonkin Actuel, i890, Savine, éditeur ; 12, rue des Pyramides. Dans les seize chàus : historique des Missions Pavie. Chamuel, éditent; 79, faubourg Poissonnière. (2) Corr. des AIT. Etr. S. Direction des Protectorats, 8 octobre i886, n. 120.

M. de Freycinet faisait suivre sa lettxe d'une courte note où M. G. Dévéria, secrétaire interprète du gouvernement, avait résumé l'histoire des petites dynasties laotiennes et birmanes, notamment de Vienchan, et des événements qui mirent fin à leur existence. Cette note, qui résumait aussi les travaux des missions de Doudart et Lagrée, de Francis Garnier, du lieutenant d'Arfeuilles, de M. Louis de Carné, des missionnaires français et du docteur Paul Neïs, contenait les seules documentations en possession desquelles se trouvait alors la métropole. Pour les compléter, M. de Freycinet prescrivait l'examen des archives de Hué, et l'expédition d'une copie des traités qui, dans le cours du siècle, avaient été conclus entre l'Annam et le Siam.

Malheureusement pour la rapidité des négociations, la lettre pressante de M. de Freycinet n'arriva pas à M. Paul Bert. Victime de son dévouement aux intérêts de l'Indo-Chine, et de son ardeur pour le travail, ce dernier avait succombé le II novembre aux suites d'une dysenterie mai soignée. L'intérim était fait, jusqu'à l'arrivée du nouveau résident général, M. Bihourd (ancien préfet, aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne) par j\L Paulin Vial, capitaine de frégate, ancien chef de cabinet de M. Paul Bert,

On ne peut faire à M. Vial un reproche d'avoir été débordé par des charges imprévues dans une position à laquelle il ne s'était jamais préparé. Sa bonne volonté, activée encore par une dépêche de M. de Kergaradec, en date du 15 novembre, se traduisit par une lettre à M. de Freycinet (25 novembre), oùil lui demandait des ordres pour la constitution de la commission de délimitation et par la désignation de M. le lieutenant de vaisseau Deleschamps, qui devait s'occuper de rassembler les documents qui pouvaient être utiles en la circonstance.

A partir de l'arrivée au Tonkin de M. Bihourd (27 janvier 1887), de profondes modifications qu'il n'y a pas lieu d'apprécier, furent apportées à l'œuvre inaugurée par Paul Bert et continuée par Paulin Vial. Les remarquables aptitudes de M. Bihourd pour l'organisation administrative rencontraient, dans un pays neuf et encore bouleversé de la conquête, un trop vaste champ d'action, pour que le nouveau résident général ne se donnât pas tout entier à une création qui l'intéressait au plus haut degré. Il ne nous appartient pas de médire de cette installation, en tous points louable, mais un peu prématurée : toutefois il

nous sera permis de regretter que la sollicitude de M. Bihourd ne se soit pas étendue aux questions internationales d*où dépendait l'intégrité de l'empire, dont il établissait avec tant de soin les rouages intérieurs.

Vers ce même moment, M. Plarmand, alors consul général à Calcutta, après avoir étudié soigneusement, dans ses détails et dans ses effets Tarrangement que l'Angleterre avait conclu avec la Chine le 24 juillet 1886, au sujet des frontières de la Birmanie, suggéra à M. de Kergaradec l'idée de s'inspirer des clauses de cet arrangement pour résoudre, une fois pour toutes, une question qui était depuis si longtemps pendante^ ' et qui menaçait de s'éterniser au grand détriment (le l'Annam. Voici quel était l'arrangement auquel , M. Ilarmand faisait allusion, et dont il conseillait

l'exemple au Protectorat. j

Les Anglais, après s'être emparés de Bhamo et de la Birmanie supérieure, concédèrent à la ; Chine une apparence de suzeraineté sur leur 1 récente conquête. j

« Si, écrivait lord Dufferin, le secrétaire de%.\^ <c affînres étrangères ne voit pas d'objection à \ « cède procédure, le gouvernement de Tlnde ne « p(Mit en voir à ce que son représentant en Bir- « manie confirme la pratique actuelle d^nnéchange

4C amical de présents avec le gouverneur du Yun- <c nan, dans des conditions convenables (i). »

^arrangement anglo-chinois stipule (art. i) que, en tant qu'il a été dans la pratique de la Birmanie d'envoyer en Chine, tous les dix ans, des missions chargées de présents, l'Angleterre convient que le plus haut fonctionnaire de Birmanie enverra les missions décennales accoututumées. Moyennant cette concession, la Chine convenait (art. 2) que l'Angleterre serait, à son égard, libre de ses actes.

M. Harmand suggérait au gouvernement français une convention avec le Siam pour tous les territoires de la rivç gauche du Mékhong, et il estimait que la question serait ainsi définitivement résolue, jusqu'au jour où le Protectorat se sentirait assez prépondérant en Extrême-Orient pour s'affranchir de V échange amical.

Consulté sur les vues de M. Harmand, notre agent à Bangkok déclara ne les point partager. Les raisons qu'il donnait de sa désapprobation paraissaient assez plausibles. Il n'admettait pas que le Siam fût disposé à abandonner gracieusement lia vallée du Mékhong — rive gauche — et

(1) Voir la € Colonisation de V Indo-Chine > par M. Chailley- Bert, 2* partie, Ck>lin, éditeur, 1892.

il ajoutait que, dans le cas improbable d'un consentement, le Siam ne serait plus une puissance assez considérable pour que la France lui fit l'hommage d'une suzeraineté, même fictive. De plus, il établissait une comparaison assez juste entre le point de départ que l'Angleterre avait donné à ses revendications et celui qu'aurait pu donner la France :

€ Les Anglais, disait-il, étaient maîtres du « pays ; c'est Siam au contraire qui commande « au Laos. Pour être dans une situation vrai- « ment semblable à celle des Anglais en Birmane nie il faudrait commencer par nous rendre « maîtres du Laos oriental. Cela fait, Siam accep- « terait sans doute une simple suzeraineté nomi- « nale ; mais on ne voit pas bien quel inté- « rôt nous aurions alor"> à lui en faire l'oBre, « tandis que l'Angleterre a pu se croire obligée « de ménager une grande nation asiatique. Enfin « cette fiction de suzeraineté ne serait pas sans « danger, si un jour les événements laissaient le « Siam sous l'influence directe d'une puissance « qui ne serait pas la France ».

(Lettre de M. de Kergaradec au ministre des . AfF. Etr., 22 décembre 1886).

M. de Kergaradec affirmait en outre que, si le procédé conseillé par M. Harmand pouvait réus-

sir pour le Tranninh, pour les neuf cantons laotiens, et pour la région des seize chaus, il faudrait en tout cas employer la force, lorsque il s'agirait de la rive gauche tout entière du Mékhong. Ni Tune ni l'autre branche de cette alternative ne pouvait plaire au gouvernement français dont le désir était de résoudre à l'amiable la question tout entière, et M. Flourens avertit M. Bihourd qu'on eût à s'en tenir aux travaux de la commission de délimitation, et que les suggestions de M. Harmand étaient réservées pour l'époque où les gouvernements seraient suffisamment éclairés (i).

Ainsi que nous l'avons fait pressentir, les négociations des frontières subirent, pendant l'administration de M. Bihourd, un temps d'arrêt sensible. Les travaux de recherches, sur les lieux mêmes et dans les archives, ne furent peutêtre pas poussés avec toute l'activité que réclamait l'importance des questions traitées ; le gouvernement de rindo-Chine et, à sa suite, le gouvernement métropolitain, attendirent paisiblement

(1) Corr des aff. étr., sous direction des protectorals, 11 février 1887, no 228. Il est curieux de constater que les événements ultérieurs donnèrent raison à la fois à Nf. Harmand et à M. de Kergaradec.

le résultat des pacifiques enquêtes qu'ils avaient, en principe, décidées.

Cependant les Siamois continuaient sans relâche et insensiblement la politique dont le discours de la couronne de Siam (21 sept. 1886) contenait le résumé et les projets. L'expédition du Phra Hawaï sur Luang Prabang, sans avoir obtenu l'éclatant succès que la presse siamoise célébrait complaisamment, s'était néanmoins maintenue dans le pays, et ses chefs y faisaient œuvre d'organisateurs. Ces organisateurs faisaient ensuite œuvre de conquérants eh reculant peu à peu leurs postes frontières ; la raison invoquée de ces empiétements successifs était la présence, aux abords de régions conquises, de bandes pillardes et nomades, connues sous le nom générique de Hôs.

Ces Hôs, dont l'existence tient une si grande place dans les prétextes des agents siamois d^ Luang Prabang, étaient des Chinois, venus, pour" des raisons multiples, des provinces du nord^ Yunnan ou Quangsi. C'étaient d'abord des Pavillons Noirs, ouCoden, qui, primitivement installée dans le Quangtong, avaient été employés par 1 gouvernement chinois à la répression des der nières insurrections des Taîpings. Ces Pavillon Noirs avaient été imprudemment appelés, ver

18745 pstr les rois d'Annam de la race Nguyen, pour aider les mandarins tonkinois à étouffer les révoltes des tribus thôs des montagnes au nom des derniers descendants des Le. Le célèbre Luuvinhphuoc avait fait là sa première entrée triomphale dans la vallée du Songkikong. Après la disparition du prétendant Lebadinh, une bande de Coden inoccupés était descendue dans le Tranninh, ainsi qu'en font foi les lettres des missionnaires catholiques (1874 à 1885). Ces Coden furent rejoints plus tard par des Chinois musulmans, qu'une persécution religieuse chassait de Yunnan (i).

Après la prise de Sontay par l'amiral Courbet (déc..i883) et la dispersion des forces ennemies qui en fut le résultat, ime grande quantité de montagnards de la région muong, réunis dans les lignes de Dong-van par le prince HoangKe Vîem, ou dans les enceintes de Phulamtao par Luuvinh phuoc lui-même, passèrent également dans la haute vallée du Songma. Leurs rangs furent grossis, deux ans plus tard, par des retardataires et des mécontents de cette armée du Yunnan que le vice-roi Sam mena sur les bords du fleuve Rouge

(1) Lettre du consul général de Bangkok au Résident général en Annam-Tonkin, du 15 février 1887, no 21.

de Laokaî à Thanba, et dont le déblocus de Tuyenquang par le colonel Giovaninelli arrêta la marche envahissante.

TVIais le meilleur appoint leur fut donné au moment de la conclusion de la paix de Tientsin. Une scission éclata parmi les combattants de « l'Armée de rOuest ». Tandis que les soldats du viceroi Sam et les Pavillons Noirs de Luu vinh phuoc acceptaient les conditions du traité et évacuaient le territoire du Tonkin, les Pavillons Jaunes (Covang) refusèrent de déposer les armes, et continuèrent la guerre sous trois chefs et sur trois théâtres différents. Ces trois chefs étaient frères ou cousins, et appartenaient à la souche des Hoang. L'aîné, Hoang-thang-loî, conduisit sa tribu sur la haute Rivière Claire et sur le plateau de Tulong, que, malgré tous les efforts, il occupe encore aujourd'hui. Le second, Hoang-loc-trinh, demeura dans les régions de Dongvan; puis, pourchassé^ il se retira peu à peu sur la Rivière Noire médiane, dans la haute vallée de Phuyenchau (route de Yanyen à Honghoa). Ses partisans furent de précieux auxiliaires pour les grands chefs rebelles annamites, notamment pour le Bogiap (C887) et le Doc ngu (i 889-1 892). Le troisième chef, Hoang-tu-chung, qui avait été un des principaux lieutenants de Luu Vinh Phuoc dans la guerre de

1883, conduisit ses hommes chez les Hôs, dans le sud des Seize Chaus et jusqu'aux environs de Luang Prabang, d'où en 1889, le commandant Pennequin, alors gouverneur de Sonia, les délogea pacifiquement, et les fit rentrer au Yunnan (i).

Durant toute l'année 1887, ces Hôs, qui bien certainement n'étaient pas parmi les plus honnêtes et les plus tranquilles populations de Tlndo- Chine, furent mis en avant par les Siamois installés à Luang Prabang, chaque fois qu'ils jugèrent une occasion favorable pour s'engager plus avant sur les territoires dépendant du royaume d'Annam. Comme nous l'avons déjà fait pressentir, nous ne nous opposâmes à leurs tentatives ni diplomatiquement, ni militairement, et nous devons reconnaître que le gouvernement annamite demeura seul à maintenir ses droits et à en réclamer le respect par de nombreuses et vigoureuses protestations, tant auprès du Protectorat que des agents français à Bangkok. Mais ces protestations restèrent sans réponse, et il faut se borner, en constatant leur insuccès momentané, à enregistrer les principales.

Le 25 mars, le « Bangkok Times » commençait

(1) Parmi les autres chefs des Pavillons noirs, Hoangnhi et Bathaï uivirent Luu vinh Phuoc, et Hoang huu penh rejoignit plus tar.i Hoang loc trinh.

à publier des notes anonymes concernant les résultats obtenus par les Siamois dans la région entre le Tonkin et Luang Prabang. Ces récits, où les succès des Siamois et leurs droits étaient fort exagérés, et où le Siam était chaudement invité à poursuivre le cours de ses empiétements, étaient dûsà la plume, pleine d'imagination, de M. Mac Carthy. Toutefois, il y avait bien, dans les agissements des Siamois à Luang Prabang, une suite de ces envahissements illégaux dont on faisait grand étalage, puisque vers la même époque (i4 mars), le conseil secret de Hué s'alarmait des plaintes qu'il recevait constamment des Annamites établis dans les provinces de l'Ouest, et qu'il se déterminait, dans un rapport confidentiel, à donner corps à ces doléances, en les transmettant aux autorités françaises. Suivant ce rapport, une troupe de 3oo Siamois, détachés du corps de Luang Prabang^ étaient venus dans les huyens de Cammôn et de Camcot, et s'était installée dans les pays Mois de Nahuong ; les habitants de certaines parties du Nghéan (Truongchau et Quichau) étaient refoulés jusque dans la région de Huong son (Hatinh). On sait que les mandarins annamites, surtout d'un aussi haut rang que ceux qui composent le Comat, sont peu prodigues de leurs paroles et de leurs écrits. Il ne faut donc point s'étonner que,

après une première réclamation non écoutée, ils aient gardé le silence, que des rapports, qui n'eusseat été que des répétitions, leurs aient paru des pléonasmes inutiles, et qu'ils se soient donc abstenus de toute démonstration nouvelle. Ce n'est pas qu'ils fussent demeurés inertes ou inattentifs : ou peut s'en apercevoir, lorsque à la fin de l'année 1887, le 28 décembre, ils se plaignirent que, par une suite de visites courtoises, le commandant français du poste de Linhcam (Cammôn) eût semblé reconnaître le bon droit du commandant siamois de Nahuong, et la légalité de l'installation de son poste (i). Le conseil secret ouvrit Tannée 1888 par une nouvelle et très solennelle protestation des droits de la couronne d'Annam sur les huyens de Cammôn et Camcot, récemment envahis.

Fort heureusement pour le sort de cette pro- .teslation, M. Constans, de retour de sa mission diplomatique chinoise, venait de prendre en main le gouvernement du Protectorat. 11 envoya à nos chefs des postes frontières l'ordre strict de cesser avec les Siamois toute relation de camaraderie, de ne plus dépasser, ni laisser dépasser les

1. Ce poste, disait cette même plainte, était fort bien retranché, et défendu par cinquante soldats armés de fusils modernes.

poteaux-frontières installés par les envahisseurs, de faire, chacun en ce qui la concernait, les réserves les plus expresses, et de constater Tarhitraire caprice qui avait seul présidé à la pose de ces délimitations nouvelles. C'était, pour ainsi dire, l'établissement de la paix armée : M. Conslans ne pouvait, sans l'agrément de la métropole, faire davantage; mais au moins sauvegardait-il les droits antérieurs de l'Annam, et prévenait-il, en principe, les autorités siamoises que le fait accompli n'était point accepté.

Un singulier incident vint précipiter les événements, et hâter les effets de l'énergie dont le Gouverneur-Général venait de donner une première preuve.

On sait que, depuis le guet-apens de Hué, et le choix que les deux reines-mères avaient fait de S. M. Dongkhanh pour succéder au roi Hamnghi (5 juiIIet-19 septembre 1885), ce dernier, entraîné par les conseils de l'ex-régent Thuyet et de ses deux fils, parcourait les provinces nord de l'Annam et les provinces ouest du Tonkin, appelant ses anciens sujets à la guerre nationale contre la France. Bien que ses prédications n'eussent pas eu tout le succès qu'il en attendait, elles ne laîs-

saient pas que d'entretenir dans les provinces ainsi remuées un trouble inquiétant, d'autant plus que les habitants, respectueux à l'excès de tout ce qui touche au trône, n'osaient prêter main forte aux autorités régulières contre l'illustre fugitif.

La situation précaire de Hamnghî, traqué à la fois par les troupes françaises qui combattaient Hoangkeviem et le Bogiap, et par les émissaires réguliers ou secrets de la cour de Hué, l'engagea à faire appel aux secours de l'extérieur. Le conseil secret avertit le Protectorat, par une lettre du 17 janvier 1888, qu'il avait la preuve des relations des rebelles du Hatinh, parmi lesquels Hamnghi était alors réfugié, avec les Siamois du Cammôn et du Camcot.

Cette information était d'une gravité qui ne pouvait échapper à personne. M. Constans, avec le tact politique très délié dont il a partout fait preuve, comprit quel parti il en pouvait tirer, non seulement par le discrédit que cette amitié étran- [gère devait jeter sur le prince rebelle, mais surtout par le reproche qu'il était en droit de faire aux autorités siamoises de s'immiscer dans les querelles intérieures de l'Annam, et par l'avantage qu'il y aurait à les trouver ainsi datis une situation irrégulière vis-à-vis de nous. Ordre fut

donné aux agents français des provinces occidentales de TAnnam d'exercer une active surveillance sur les correspondances qui pouvaient pas-i ser les frontières. Le résultat ne se fit pas attendre. Le 3o janvier, le résident de la province de Phuyen annonçait , de Quinhon, la prise de trois réfugiés annamites au village moï de Buongthuy, sur le Bla (versant oriental du plateau d'Attopeu). C'étaient des envoyés du roi Hamnghi à Bangkok, porteurs de correspondances et de présents : ces correspondances comprenaient : 1° une lettre de Hamnghi au roi de Siam, lettre rédigée par les soins de Nguyen trong hiep (i), et demandant des secours contre les Français; 2° une lettre des mandarins du Hatinh aux mandarins de Siam, dans le même but; 3° une lettre des mandarins de la cour d'Annam aux bonzes du royaume de Siam, également dans le même but.

M. Constans jouait de bonheur ; il était éclairé' à la fois sur les intentions de Hamnghi, du Comat, t et des Siamois. Mais il n'y avait pas de temps à perdre si l'on voulait profiter de cette fortune.

i. Ngayen trong hîep était alors président du conseil secret et premier ministre de S. M. Dongkhanh, vis-à-vis duquel il usait, comme en voit, de cette même politique astucieuse, dont il essayai! de leurrer les agents du Protectorat.

M. Constans, en renouvelant les termes de sa lettre du 17 février (i), enjoignît au Comat de lui adresser sans retard les titres de revendication de TAnnam sur les huyen de Camroôn et de Camcot, qui étaient précisément visés dans les rapports du Conseil Secret. Ces titres arrivèrent à Hanoï le 18 mars, et, peu après, M. Constans donnait à un officier de sa maison militaire, M. le capitaine Luce, Tune des missions qui peuvent être considérées comme les premières revendications effectives des territoires envahis,

« Le Gouvernement annamite protestant très « nettement contre les prétentions de la cour de « Siam sur les territoires de la rive gauche du <( Mékhong, vous aurez à recueillir les documents « qui permettent d'établir les droits de TAnnam € sur ces territoires contestés; s'il était néces- 4a saire que vous alliez sur place contrôler quel- « ques renseignements, vous auriez à prier S. M.

(i) € Le commandant du poste de Linhcam informera le corn- « mandant des troupes Siamoises que le gouvernement français « entend dégager sa responsabilité. Il spécifiera d*autre part, que

< rétat .de choses provisoire ainsi constitué ^le saurait en rien « engager Tavenir, et ne doit être nullement considéré comme

< un acquiescement à Toccupation illicite du Tranninh par les 4C troupes siamoises, et qu'il entend, au contraire réserver tous « ses droits sur ces territoires. »

(Lettre du Gouverneur-Général au résident supérieur en Annam ; 17 février 1888 : n« 92 bis).

« de vouloir bien vous fournir les moyens de transie ports nécessaires. »

(Lettre du Gouverneur Général au Capitaine Luce : i4 avril 1888).

Deux mois après, le capitaine Luce adressait au Conseil Secret un rapport résumant les documents que M. Constans lui avait prescrit de compulser et de collationner. Cette pièce est le premier témoignage de l'appui officiel et effectif que le gouvernement du Protectorat entendait donner au gouvernement annamite dans ses justes réclamations. Elle établissait, avec la plus grande clarté et avec une rare précision de langage, la situation où se trouvait, d'après ses archives mêmes, le gouvernement du roi d'Annam vis-àvis les différents territoires en litige ; et, par là même les mandarins royaux étaient invités à éclaircir le mieux possible cette situation et les droits historiques dont ils se réclamaient, sur les points où les lacunes des annales laissaient quelque obscurité. Ce rapport lumineux fut la cause de la haute carrière administrative de M. Luce, et l'origine môme des revendications de droit de l'année 1889.

Voici le résumé du rapport du capitaine Luce :

En ce qui concerne les provinces du sud (Quangnam, Quangngaï, Phuyen), le pays, suivant les

archives, est habité par des Laotiens et Mois nomades jusqu'au bord du Mékhong, qui constitue la limite des possessions annamites. Mais ces tribus nomades, peu à peu indépendantes, ont semblé reconnaître la domination annamite.

En ce qui concerne les provinces du nord, les annales, fort explicites, intéressent les six phus (préfectures) de Camlô, Lacbien, Trantinh, Trandinh, Tranninh, Tranbicn.

Le phu de Camlô, ou Ailaodinh, est formé de neuf cantons montagnards (i) et habité par des Mans tributaires de Hué ; il payait tribut au mandarin gouverneur de Ouangtri. Mais, en i83i, les Siamois attaquèrent, sans provocation, la partie occidentale de cette région, et en réduisirent les habitants en esclavage.

Le phu de Lacbien dépend de la province de Hatinh ; c^ était autrefois le phu annamite de Lak* hôny qui 8^ étendait aussi sur la rive droite du Mékhong j sous Gialong ; il payait tribut tous les trois ans (1802-1819). Après la défaite du Vantuong par les Siamois, le roi d'Annam Minhmang nomma Phuochomang chef de la région, avec imposition du tribut triennal à Hué (1829).

(i) En Siamois : Kcusong (carte de la missioa Pavie), Ces neuf subdivisions portent les noms de : Balan, Tambôn, Manbôn, Tabang, Langthing, Nabôn» Manvan. Xuongthanh, Thuongkhé.

Le phu de Trantinh, dépendant de la province de Hatinh, comprend les huyen de Tamnguyèn, Mangson et Yènson. En 1829, le roi Minhmang le créa, avec les mêmes dispositions de vassalité que le phu de Lacbien.

En 1828, le roi Minhmang créa le phu de Trandinh, sur la demande du chef du pays, Langdinhlê, avec le huyen de Gamlinh. En i84o, les huyen de Camcot et Cammon furent directement rattachés au Hatinh.

Le phu de Tranninh fait partie intégrante du royaume d'Annam depuis le règne de Lethanton (i 461-1498), et payait, depuis Gialong, le tribut annuel. C'est là que les Siamois, sous prétexte de repousser l'invasion des Hôs de 1874, ont porté leurs propres invasions.

Le phu de Tranbien appartient à la province de Nghêan et a suivi le sort politique du Tranninh.

Quant aux Seize Chaus Méos, dépendant des provinces tonkinoises de Thanh hoa et de Hong hoa, au sujet desquels mêmes les Siamois semblent élever un conflit, ils ont été de tout temps soumis à l'Annam. Les colonnes françaises les ont parcourus en 1887, et ont occupé définitivement leur capitale Sonia. Elles ont donc affirmé de la façon la plus irréfutable les droits du gouvernement au nom duquel elles agissaient.

« Il résulte de cet exposé que, si les ouvrages 4c et les cartes des archives indiquent le Mékhong « comme limite du royaume, la présence dcsSia- « mois sur toute, la rive gauche n'en a pas moins « été constatée. Il est donc nécessaire que, lors- « que le gouvernement de la République jugera « le moment venu de traiter ces questions avec « le gouvernement siamois, et de lui demander « l'évacuation des territoires indûment occupés, « on soit en mesure de prouver, d'une façon « évidente, que le Siam n'a aucun droit sur ces « territoires. 11 faut également démontrer que « c'est sans droit aucun qu'il a peu à peu étendu <f son action sur la rive gauche du fleuve. C'est « pourquoi j'ai l'honneur de vous demander de <t vouloir bien inviter les autorités des diverses « provinces intéressées à se procurer le plus « promptement possible ces renseignements, « dont l'importance ne vous échappera pas ».

(Lettre du capitaine d'artillerie Luce à L. L. E. E. les membres du Comat, 25 juin 1888).

Sur l'ordre de M. Constans, les mandarins annamites se mirent immédiatement à l'œuvre ; mais, vu la nature des documents qu'il fallait réclamerjusque dans les tribus mois, vu la défiance qui régnait parmi les populations limitrophes, vu la difficulté des communications, il fallut près

d'un an pour rassembler les renseignements nécessaires. Leur exposé, qui fut établi par les différents gouverneurs et coordonné par le Comat, fait l'objet du chapitre suivant, et résume à merveille les droits de TAnnam et les réclamations des habitants. Les renseignements concernant les régions de Cammon et de Camcot, qui avaient été réclamés dès la première intrusion siamoise, j étaient parvenus dès le i8 mars 1888. Ils ne figurent néanmoins qu'à leur place géographique dans le résumé général.

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