‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 24 sur 120 · Bibliothèque nationale, mss Joly de Fleury · texte numérisé non relu

Bibliothèque nationale, mss Joly de Fleury

des acteurs en jeu : billets à l'encre sympathique, furtivement envoyés par le cardinal de Rohan, qui est sous les verrous de la Bastille, à son défenseur, Me Target, où se lisent ses pensées de derrière la tête 1 ; lettres écrites par Mme de la Motte, réfugiée en Angleterre, à son mari et à sa sœur, où s'éclaire d'un plein jour le fond de son âme2; ce sont les mémoires rédigés par les accusés, soit au cours du procès, soit après, où chacun raconte par le menu et à sa manière ce qu'il sait et ce qu'il a vu3; ce sont les notes et papiers administratifs concernant la détention des prisonniers à la Bastille4; puis des rapports de police; des inventaires et des procès-verbaux d'huissiers, qui dessinent de leur trait net et sec, en lignes caractéristiques, les meubles et les costumes : tels les patrons d'un journal de modes ou les prospectus d'un magasin d'ameublement; les rapports envoyés sur plusieurs des principaux acteurs de l'intrigue, qui s'étaient enfuis pour échapper à la rigueur des loiss; puis les nombreuses relations des contemporains; car l'événement ayant frappé dès l'abord les imaginations, chacun tint à noter ce qu'il en entendait, à raconter ce qu'il savait des personnages, de leurs mœurs, de leur passé, de leurs caractères : Beugnot, Mme Campan, Mme d'Oberkirch , Mme de Sabran, l'abbé Georgel, Besenval, le duc de Lévis, le marquis de Ferrières, Mayer, Manuel et

1. Dossier Target, conservé à la Bibliothèque de la Ville de Paris, documents manuscrits non encore catalogués.

2. Archives nationales, F7, 4145 B. Papiers du Comité de sûreté générale.

3. De ces Mémoires il a été fait divers recueils. Le plus important, bien qu'il ne soit lui-même pas complet, a été formé par Bette d'Etienvillc sous le titre : Collection complète de tous les Mémoires qui ont jjarit dans la fameuse a/faire du Collier. Paris, 1786, 6 vol. in-18.

4. Dibl. de l'A rsenal, Archives de la Bastille, mss 12 157-59 et 12 517.

5. Archives des Affaires étrangères, Mém. et doc, France, 1399 et 1400.

Charpentier, les notes du libraire Hardy1, le récit demeuré manuscrit du libraire Nicolas Ruault2; les dépêches des ambassadeurs étrangers près le roi de France à leurs gouvernements respectifs; et tous les journaux, ceux de Paris, ceux de Londres, les gazettes de Hollande qui insèrent des correspondances de Paris ; un nombre infini de pamphlets, les nouvelles à la main, le Bachaumont, la Correspondance secrète] et l'iconographie, les pinceaux de Mme Vigée-Lebrun et ceux de Pujos, le crayon de Cochin, Tébauchoir de Houdon, le burin de Cathelin, de Janinet, de Desrais, d'Eisen, de Legrand, de Macret, les estampes populaires. Les lieux mêmes qui servirent de cadre à l'action se retrouvent, les maisons sont conservées : à Versailles le château avec le cabinet intérieur du roi et la galerie des Glaces; le parc avec le bosquet de Vénus; la place Dauphine, où se trouvaient le garni Gobert et l'hôtel de la Belle Image, aujourd'hui place Hoche; — à Paris, rue Vieille-du-Temple, l'hôtel du cardinal de Rohan; rue Saint-Claude, la maison de Cagliostro; rue Saint- Gilles, celle de Mme de la Motte; rue du Jour, l'ancien hôtel du Petit Lambesc, et rue de la Verrerie, l'hôtel de la Ville de Reims; les jardins du Palais- Royal; — en Champagne, à Bar-sur-Aube, à Fontette, à Clairvaux, à Châteauvillain, non seulement les lieux, mais les demeures, les murailles mêmes entre lesquelles se déroulèrent les événements du récit.

Aux beaux jours de l'automne dernier, nous allions

1. « Mes loisirs, ou journal d'événements tels qu'ils parviennent à ma connaissance », Bibl. nat., mss franc. 6680-85. Les passages relatifs à l'affaire du Collier sont dans le vol. 6685.

■2. Collection Alfred Bégis.

donc à bicyclette par le pays accidenté. Les routes étaient blanches sous le soleil : aux flancs des coteaux les pampres portaient les raisins mûrs. Dans les champs, où les récoltes étaient faites, les troupeaux de moutons confondaient leurs nuances d'un blanc qui tire sur l'ocre et le jaune avec les tons clairs des champs déblavés, jaunis par le chaume et les fanes sèches; mais, de place en place — c'étaient des rires, — les filles mettaient encore les récoltes en javelles : au passage du a Parisien » elles s'arrêtaient, se redressaient et regardaient, l'air ahuri. Et nous allions ainsi de Bar-sur-Aube aux Crottières, à Fontetle, à Verpillières, à Glairvaux, à Châteauvillain. Les bonnes gens comprenaient nos recherches. L'affaire du Collier, le nom de Mme de la Motte sont demeurés légendaires dans le pays. «Ah! monsieur, c'était une coquine! » disaient-ils, et, avec empressement, après avoir vidé, de compagnie, sur la table de bois brut, les longs verres de vin rose, ils nous aidaient dans notre tâche.

Comment remercier ceux qui, de toute part, nous ont tendu la main? M. Alfred Bégis, secrétaire de la Société des Amis des livres, a été pour nous un véritable collaborateur. Que de sources nous eussions ignorées sans ses indications sûres, précises! Depuis des années il réunissait des documents sur l'affaire du Collier, documents recueillis aux Archives nationales, aux archives paroissiales de Londres, aux archives départementales de l'Aube, aux archives municipales de Bar-sur-Aube et de Vincennes ; et bien des pièces se trouvent en original dans sa belle collection. Notes et pièces originales, M. Bégis a tout mis à notre disposition, ainsi que des séries d'estampes contemporaines. De nombreux documents il nous a

fourni la copie intégrale, faite de sa main. Notre ami Paul Cottin, directeur de la Nouvelle revue rétrospective, nous a prêté une série de brochures et de pamphlets, se rapportant au procès du Collier, ainsi que notre maître M. Jacques Flach, professeur au Collège de France, et notre obligeant collègue, M. le comte de la Revelière, administrateur de la Société des Études historiques.

M. Pierre de Nolhac, savant et charmant conservateur du château de Versailles, historien autorisé de Marie-Antoinette, a été, lui aussi, un collaborateur pour nous. Notes en main, il nous a montré, une à une, les salles du palais où les scènes les plus importantes se sont passées, et, dans le parc, il nous a permis d'identifier d'une manière certaine le bosquet de Vénus, où la gentille baronne d'Oliva apparut en reine de France au cardinal de Rohan prosterné. M. Christian, administrateur de l'Imprimerie nationale, ancien hôtel de Rohan, M. Le Vayer, administrateur de la Bibliothèque de la Ville de Paris, sont priés de vouloir bien accepter l'hommage de notre gratitude. Mine la comtesse de Biron a eu la bonté d'enrichir l'illustration de ce livre en autorisant la reproduction de son célèbre portrait de Marie-Antoinette en « gaulle » par Mme Vigéc-Lebrun, portrait dont le costume fut directement copié par Mme de la Motte dans la scène du Bosquet. M. Storelli, qui a épousé la petite-fille de Me Thilorier, avocat de Cagliostro, nous a communiqué ses souvenirs de famille et nous a permis de reproduire le buste de Cagliostro par Houdon, que l'illustre alchimiste donna jadis à son défenseur, ainsi qu'une miniature de l'époque représentant Mme de Cagliostro. M. de Bluze, bijoutier, a reconstitué avec infiniment d'art le collier de

la reine d'après les dessins très précis laissés par les joailliers qui l'avaient fait. Nous avons ainsi dans ce volume une image rigoureusement exacte de la fameuse et fatale parure. M. Morton Fullerton a prêté un exemplaire manuscrit, avec des variantes, du Mémoire justificatif de Jeanne de Valois. Enfin M. le docteur Lebrun, adjoint au maire de Bar-sur-Aube, a guidé nos recherches dans les archives de la ville. Il a fait retrouver : rue Nationale, la maison qui a appartenu à Mme de la Motte; rue d'Aube, l'hôtel Clausse de Surmont où elle passa les années décisives de sa vie.

Notre reconnaissance, nous la devonsaussi — nous la témoignons de grand cœur — aux devanciers : à Edmond et Jules de Concourt, écrivains et historiens admirables1; à notre érudit confrère, M. Emile Campardon, qui a écrit l'ouvrage le plus solide et de l'information la plus exacte sur le Collier de la reine2; à G. Chaix d'Est-Ange, qui mit au service de cette cause émouvante un talent d'un souffle élevé et ému 3 et qui rappelle par endroits celui de son illustre père; à Me Fernand Labori, qui défendit la même cause, l'innocence de la reine, avec sa fougue tonitruante et ses impétueuses convictions4; à M. Desdevises du Dézert, auteur d'un précis succinct et brillant du procès, dans un si joli tableau, si bien peint et en

1. Edmond et Jules de Goncourt, Histoire de Marie-Antoinette, nouv. éd., Paris, 1884, in-16. Dans ce volume-ci le chapitre vi est en grande partie emprunté à cet ouvrage, ainsi cpie dans le volume intitulé la Mort de la reine, le chapitre xiv.

2. Émile Campardon, Marie-Antoinette et le procès du Collier, d'après la procédure instruite devant le Parlement de Paris. Paris, 1863, in-8.

3. Marie-Antoinette et le procès du Collier, par G. Chaix d'Est-Ange, publié par son fils. Paris, 1889, in-8.

4. Fernand Labori, le Procès du Collier, discours prononcé à la Conférence des avocats le 26 nov. 1888, publié dans la Gazette des Tribunaux du 26 nov. 1888.

traits si justes, de la France à la veille de la Révolution1; à nos chers amis, Paul Boulloche, substitut près le tribunal de la Seine, l'historiographe très averti et judicieux de l'avocat Target2; et Gosselin- Lenôtre, qui a écrit sur Cagliostro et sa vieille demeure des pages où brillent son habituelle érudition, sa pensée pittoresque, son style coloré et vivant 3; sans oublier le curieux roman de M. Philippe Chaperon, la Marque, qui fait revivre l'âme de Jeanne de Valois dans celle d'une fille de nos jours, œuvre d'imagination, mais brodée sur une trame historique très ferme4. A ceux qui nous ont servi de modèles et de guides, à ceux qui nous ont soutenu de leurs encouragements et qui nous ont aidé, nous serrons la main. Puisse ce livre, où nous nous sommes efforcé de mettre ce que nous pouvions avoir en nous de rigueur et de conscience scientifiques, gardant sous les yeux les rigides principes de méthode et d'investigation enseignés par les chers maîtres de l'Ecole des Chartes, ne pas paraître trop indigne, et des devanciers et de si nombreux et affectueux concours.

Grâce à tant d'informations directes et précises, à tant d'indications minutieuses, circonstanciées, on peut distinguer clairement les caractères des personnages. Leurs physionomies en ressortent toutes

1. Desdevises du Dézert, VAffaire du Collier, dans la Revue des cours et conférences, 13 et 27 déc. 1900.

2. Paul Boulloche, Target avocat au Parlement de Paris, discours prononcé à l'ouverture de la Conférence des avocats, le 26 nov. 1892. Paris, 1892, in-8.

3. C. Lenôtre, Paris révolutionnante , vieilles maisons, vieux papiers (Paris, 1900, in-16), p. 161-71 ; la maison de Cagliostro.

Page 1