‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 88 sur 120 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

pondance de la reine : « Les grandes dames de la Cour, lisons-nous clans le Journal de Hardy, prenaient avec la plus grande chaleur la défense du cardinal, tant elles étaient touchées et reconnaissantes de la délicatesse qu'il avait montrée, dans les premiers moments de sa détention, en chargeant le sieur abbé Georgel, son homme de confiance, d'anéantir ou de mettre à couvert généralement toutes les pièces qui auraient pu déceler ses agréables correspondances avec nombre d'entre elles ».

A l'instruction, Mme de la Motte fît une défense étonnante de présence d'esprit et d'énergie. Durant cette procédure de plusieurs mois, où elle fut presque journellement sur la sellette, elle ne se découragea pasviin instant. Elle tint tête à tous les témoins. Au moment où elle voyait son système de défense ruiné, aussitôt, en un clin d'œil, elle en construisait un autre devant les juges, avec les circonstances les plus précises. Si on demandait une preuve de ce qu'elle avançait : immédiatement elle citait deux, trois, plusieurs faits, inventés, pour appuyer ce qu'elle avait affirmé, et, à ces faits nouveaux, donnait sur-le-champ d'autres faits pour preuve, non moins imaginaires, si l'ombre d'un doute lui paraissait demeurer dans l'esprit du magistrat. Au cardinal, qui l'accusait en lui demandant d'où lui était venu subitement tant d'argent, elle répondait qu'il le savait mieux que personne puisqu'elle était sa maîtresse et qu'il l'entretenait; au baron de Planta, de qui les dépositions vigoureuses et précises la frappaient comme des coups de marteau, elle déclarait que c'était impudence à lui d'oser parler contre elle après avoir voulu la violer; au Père Loth,- naguère son homme de confiance et qui, partie par gratitude pour Rohan

auquel il devait d'avoir prêché devant le roi, partie par rancune contre Yillelle, qui l'avait supplanté dans l'esprit de la comtesse, racontait tout, elle disait qu'il était un moine crapuleux, amenant des filles à son mari et volant dans ses tiroirs; à Mlle d'Oliva elle reprochait ses mœurs et ses propos inconvenants; à Cagliostro elle jetait à la figure un chandelier de bronze, et lui rappelait avec des éclats de rire comment il la nommait « sa cygne » et « sa colombe », avec toutes sortes de roucoulements. Cagliostro répondait en levant vers les solives du plafond un regard inspiré, avec de grands gestes, inondant la malhéureuse comtesse d'un flux de paroles où revenaient le nom de Dieu et une foule d'expressions arabes, italiennes, et de grands mots sonores n'appartenant à aucune langue.

Une scène terrible fut la confrontation du 12 avril à la d'Oliva et à Villette. Pressée par leurs déclarations concordantes, Jeanne dut finalement avouer la scène du Bosquet. Jusqu'alors elle l'avait obstinément niée; mais l'aveu ne sortit qu'après mille cris de rage et des contorsions, au bout desquels elle eut un évanouissement. On courut chercher du vinaigre. Saint-Jean, porte-clef de la Bastille, la prit enfin dans ses bras pour la porter dans sa chambre. Mais à peine l'eut-il saisie, que, revenant à elle, Jeanne le mordit dans le cou jusqu'au sang. Saint- Jean poussa un cri et la laissa tomber l.

Cagliostro se distingua particulièrement dans sa confrontation à Rétaux de Villette. « Ce fut alors, écrit-il lui-même, que je lui fis pendant une heure

1. Gazette de Leyde, 14 avril 1786; Journal de Hardy, Bibl. nat., ras. franc. 6685, p. 317 (26 mars 1786); Georgel, II, 186-87; Vie de Jeanne de Saint-Iïnmj. H. 30.

et demie un sermon pour lui faire connaître le devoir d'un homme d'honneur, le pouvoir de la Providence et l'amour de son prochain. Je lui fis espérer ensuite la clémence de Dieu et du gouvernement. Enfin mon discours fut si long et si fort que je restai sans pouvoir parler davantage. Le rapporteur du Parlement en fut si touché et si attendri qu'il dit à Villette qu'il fallait qu'il fût un monstre s'il n'en était pas pénétré, parce que je lui avais parlé en frère, en homme plein de religion et de morale et que tout ce que je venais de dire était un discours céleste. Aussi Rélaux ne tarda-t-il pas à déclarer « que la femme La Motte était « une intrigante et une menteuse inconcevable, que « lui-même, à présent que tout était découvert, n'y « pouvait rien comprendre », et dit-il cela « avec des « étouffements et un maintien si pénétré que tous ses « mouvements eussent ajouté aux preuves s'il eût été « possible1 ». Mais à ces mouvements d'exaltation succédaient, quand Cagliostro se retrouvait seul dans sa chambre, des moments de prostration et de découragement qui allèrent jusqu'à inquiéter le gouverneur de la Bastille. Celui-ci en écrivit au lieutenant de police, qui ordonna de mettre auprès de lui un « basofficier » pour lui tenir compagnie et « prévenir les effets du désespoir2 ».

L'attitude du cardinal était d'une grande tranquillité. Il comparaissait dans ses vêtements de cérémonie, en rochet et en camail, et nous pouvons très

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