AVANT LE JUGEMENT
le fut au peuple, que Paul, dans les liens, ne pouvait enseigner, je vous dis... qu'il vous est permis de manger du beurre et des œufs en carême.
Mais entendez :
Puisse notre voix, aussi éclatante que la fatale trompette qui appellera les morts au dernier jugement, imiter les accents des envoyés de Dieu, quand ils disaient : « Peuples, écoutez, c'est Dieu lui-même qui parle par notre bouche. L'impiété a rompu ses digues, elle a inondé la terre, et, dans les élans de sa fureur, elle a dit : « Je monterai au ciel, « j'insulterai au Tout-Puissant! mais, du sein de la nue « sillonnée par les éclairs, au bruit de la foudre qui éclatera « sur le monde entier, la majesté de Dieu apparaîtra; du « trône de la justice partira la vengeance pour entraîner « l'impie dans l'abîme éternel ! »
Ce qui paraîtra inouï, c'est que cette manière de permettre l'usage des œufs durant le carême fut affichée par les soins de George! , vicaire de la grande aumônerie, aux portes des chapelles dans tous les châteaux du roi, au Louvre, aux Tuileries, jusque sur les portes de la chapelle du palais à Versailles1.
Une lettre de cachet signée Breteuil, datée du 10 mars 1786, envoya Georgel passer le carême plus tranquillement à Mprtagne, jolie petite capitale du Perche. La ville, rustique et paisible, émerge comme un îlot dans la mer verdoyante des pâturages. Il arriva à l'époque où le printemps renaît, cependant qu'à la Bastille Rohan commençait de trouver les murailles nues et tristes, car depuis le 15 décembre où, de prisonnier du roi il était devenu celui du Parlement, il ne lui était plus permis de « tenir salon comme à l'hôtel de Strasbourg », de donner des repas
1. Journal de Hardy, 1786, 13 mars; Bachaumont, XXXI, 203; Georgel, II, 192-93.
de vingt couverts, de rédiger en collaboration avec l'abbé Georgel des notes édifiantes pour le Courrier de l'Europe, la Gazette de Leyde et le Journal d'Amsterdam. L'archevêque de Paris, qui alla voir Rohan le 5 janvier1, fut frappé de l'altération de ses traits. « Vous voyez un homme bien malheureux, lui dit le cardinal, mais j'espère, avec la grâce de Dieu, supporter patiemment les souffrances jusqu'au bout. » Ses coliques néphrétiques l'avaient repris avec plus de violence. Son esprit s'aigrit alors; il s'imagina qu'on voulait l'empoisonner 2. Et le peuple — jusqu'aux filles joyeuses, assises avec leurs compagnons, les jambes ballantes, au bord des fossés de la Bastille — lui chantait :
On sait que le docteur Portai Nous a rendu le cardinal En le bourrant de quinquina.
Alléluia!
Oliva dit qu'il est dindon, Lamotte dit qu'il est fripon, Lui-même dit qu'il est bêta.
Alléluia!
Le Saint-Père l'avait rougi, Le Roi, la Reine l'ont noirci, Le Parlement le blanchira.
Alléluia !
A la veille du jour où le Parlement va s'assembler, la question, pour l'opinion publique, est entre le cardinal et la reine. La noblesse de Versailles espère trouver dans l'acquittement de l'un de ses plus brillants représentants l'humiliation de la souveraine.