D'après Berlin. Révision du procès Lesurques
i:;2 L AFFAIRE DV COURRIER DK LYON
qu'on ne peut déchiffrer. C'est ainsi que par un faux on a cherché à venir en aide à un coupable. Non content de mentir, Lesiirques, vous usez de ces moyens pour égarer la Justice! Nous savons ce qui nous reste à penser de pareils procédés et de la moralité de ceux qui les emploient!
(( Je veux croire, citoyen défenseur, que votre client a surpris également votre bonne j'oi, en vous faisant produire un semblable document! »
Ces paroles, dites d'un ton animé, au milieu d'un silence profond, produisirent une poignante impression, et, presque aussitôt, l'accusateur public se leva et requit l'arrestation de Legrand, prévenu de faux et de faux témoignages.
Le Tribunal rendit, sans désemparer, un jugement conforme à ces réquisitions et ordonna que le témoin Legrand fût aussitôt conduit en état d'arrestation devant le juge de paix du Pont-Neuf pour être interrogé sur le faux commis relativement à la date du 8, feuillet 23 du registre.
Cet incident devait être mortellement funeste à Lesurqucs. Les jurés, jusque-là nullement prévenus contre lui, n'écoutèrent plus dès lors que d'une oreille distraite les autres dépositions faites en sa faveur.
Vainement le peintre llilaire Ledru déclare que le 8 floréal il était allé rendre à Lesurques sa première visite depuis qu'il était à Paris et qu'il dîna gaiement avec lui en patois de leur pays ; qu'après le dîner, vers six heures et demie du soir, ils étaient allés se promener sur le boulevard des Italiens où ils rencontrèrent (ïuénot avec qui ils prirent un verre de liqueur dans un café, puis rentrèrent tous deux chez Lesurques vers sept heures et demie, tandis que Baudart, qui venait d'arrivei-, restait à souper.
Vainement Baudart déclare que le 8 il avait vu Lesurques qui l'avait invité à dîner pour le lendemain 9, jour où il était de garde.
Vainement Aldenhoff déclare que, le 8 floréal, il avait vu Lesurques et avait dîné chez lui avec Hilaire Ledru, André Lesurques et toute sa famille.
Vainement, et fâcheusement peut-ôtre, Clotilde- Eugénie Dargence^ vingt ans, ouvrière en linge, demeurant rue Saint-Honoré, maison de Cherbourg, affirme qu'elle avait vu Taccusé le soir du 8 floréal et qu'il lui était impossible de se tromper, parce que « depuis plusieurs mois, il n'était pas un jour sans qu'elle le vît^ ».
Vainement André Lesurques, qui était le cousin de l'accusé tandis que sa femme était cousine de Guénot, déclare-t-il que l'accusé avait couché chez eux ce soir-là.
Le siège de la conscience des juges était fait. D'ailleurs, le Président montra à leur égard une certaine partialité ^, « Comment, après un intervalle de plusieurs mois, leur dit-il d%n ton sévère, vous est-il possible de vous souvenir de ce que vous avez fait le 8 floréal? Quelle est la personne qui pourrait rendre compte comme vous de l'emploi de son temps après yn laps de temps aussi longP La précision, l'ordre, la netteté de vos déclarations ne déposent-elles pas contre vous ? Ne reconnaît-on pas en cela une collusion évidente? »
l..Elle était devenue, en 1822, Ck)tilde d'Ar^'ence.
2. Ces dépositions, reconstituées par les témoins eux-niénie» en 1822 n'étaient pas, il est vrai, parfaiteniout concordantes; et l)uis, était-ce une grande habileté d'avoir cité Eu{j:énie Darj^enre?
3. A tel point qu'un des témoins. M. Eymery, ingénieur, ayant été invité à déposer sans haine, etc. répondit : « Oui, citoyen Président, et surtout sans crainte, malgré tout ce qu'on l'ait ici pour en inspirer aux témoins. »
Et interpellant vertement Eugénie Dargence : « N'estce point une leçon apprise que vous nous répétez là machinalement?)), et il lui demanda si elle connaissait bien le nouveau calendrier républicain, quel mois précédait et quel mois suivait celui de floréal, combien ces mois avaient de jours, ce que, il est vrai, elle sembla ignorera
A dix heures et demie, l'audience est levée et renvovée au lendemain.
Cet incident Legrand se répandit vite dans Paris et TalTaire, dont les débats avaient été jusqu'ici négligés, commença à intéresser vivement l'opinion.
c) Troisiènfie audience (17 thermidor an IV).
En prévision d'une certaine affluencc, le service d'ordre avait été le lendemain augmenté.
On avait massé dans la Cour Neuve du Palais et dans celle du Mai, quelques cavafiers du 2 1« régiment de dragons, lequel n'était, en réalité, que la ci-devant légion de police licenciée. Le chef d'escadron de ce régiment, Malo, était chargé de toutes les mesures d'ordre.
Le Tribunal criniinel était d'ailleurs facile à garder.
Comme nous l'avons dit, il se trouvait au centre du Palais de Justice.
Les grandes galeries actuelles n'existaient pas encore et, pour y parvenir, il fallait traverser un dédale de cours, de courettes et de galeries, qu'on vînt du Pont- Neuf ou du Pont-au-Chahge.
Du Pont-Neuf, on débouchait en face la statue de
1. Rn])i)ort SiiiK'f^n aux CiiKi-Conts. De plus, rrcliorchro par la suite, elle ôlait inconnue au domicile qu'elle avait indiqué.