ACTE D’ACCÜSATION La découverte du crime
Dans la soirée dn 29 juillet 1889, un sieur Landry se présenta au commissariat de police du quartier Bonne-Nouvelle pour faire connaître la mystérieuse disparition de Goufïé, son beau-frère, huissier à Paris, qu’on n’avait revu ni à son étude, rue Montmartre, ni à son domicile particulier, rue Rougemont, depuis la soirée, du 26.
Landry était accompagné dans cette démarche par un nommé Remi Launé, agent d’affaires à Sèvres, se disant ami intime du disparu.
D’après la déclaration de ces deux personnes, l’huissier Gouffé était dans une situation prospère. Veuf depuis de longues années, il vivait avec ses deux filles, rentrant régulièrement pour les heures des repas, et n’avait pas l’habitude de découcher. Lorsque les encaissements du jour avaient été de quelque importance, ce qui se produisait fréquemment, il rapportait par prudence son argent â l’appartement de la rue Rougemont. Il n’avait projeté aucun voyage, sa santé robuste rendait impossible tout accident, et il n’était pas possible d’admettre l’hypothèse d’un suicide.
L’AFFAIBE GOUFFÉ
Landry exposa d’autre part le motif de ses inquiétudes : l’huissier Gouffé, dissimulait, sous ces apparences méthodiques, une existence agitée. Il avait de mauvaises mœurs. Son beau-frère nomma spontanément deux de ses maîtresses, et Remi Launé ajouta, sous forme de confidence, que son ami était très volage et très entreprenant et qu’il avait fort bien pu être attiré dans un guet-apens.
En dehors même de cette appréciation, la pensée d’un assassinat, ayant le vol pour mobile prenait, dès le début, beaucoup de consistance.
En effet, l’huissier avait quitté son étude le 26, à six heures et demie du soir; il avait été vu pour la dernière fois, sur le boulevard Montmartre, à sept heures dix minutes; et à neuf heures environ, un inconnu s’était introduit dans l’étude, ayant en sa possession les clefs de Gouffé, y était resté quelques instants, et, interpellé par le concierge lors de sa réapparition dans l’escalier, avait pris la fuite sans laisser voir son visage. A la vérité, le coffre-fort n’avait pas été ouvert, et une somme de 14,000 fr. en billets, placée à découvert derrière les dossiers, n’avait pas été enlevée; mais une dizaine d’allumettesbougies, à demi-consumées et jetées sur le parquet, révélaient les recherches auxquelles s’était livré le malfaiteur.
Réduite à ces indications trop vagues, la police ne put d’abord conduire utilement l’enquête. Remi Launé, qui pouvait l'éclairer sur l’heure, s’était gardé de dire que le nommé Eyraud, homme sans ressources et sans scrupules, lui avait quelques jours auparavant demandé des renseignements sur la fortune de Gouffé, et que celui-ci avait un caprice pour la fille Bompard, fille très corrompue et |maîtresse du même Eyraud.
L’instruction se poursuivait donc’sans données précises, lorsque, le 13 août, le cadavre d’un homme fut trouvé sur le versant d’un glacis boisé, dans la commune de Millery, près de Lyon. Ce cadavre était dans un état complet de putréfaction; il était placé dans un sac en toile cirée. Plus tard, sur le parapet d’où l’on avait certainement fait rouler le corps pour le précipiter vers le Rhône, un habitant découvrit une petite clef.
Par malheur le cantonnier Coffy avait retiré le sac à l’aide d’un tri-
dent, ce qui avait encore déformé le cadavre. Aussi, le sieur Landry, conduit à Lyon, ne reconnut pas les restes de son beau-frère, et le médecin commis, étant insuffisamment renseigné, conclut à la nonidentité de Gfouffé et du cadavre.
Cependant, le surlendemain 15 août, le hasard fit retrouver à St-Genis-Laval, commune voisine de celle de Millery, dans un fossé couvert de broussailles, les morceaux d’une grande malle brisée. La clef découverte près du cadavre s’adaptait parfaitement â la serrure, un de ses do us, qui manquait, avait été relevé à Millery, et l’odeur, comme les taches remarquées sur la paroi intérieure des débris, ne laissaient aucun doute; c’était incontestablement dans cette malle que le corps recueilli à Millery avait été transporté.
D’où était venue cette malle et son funèbre contenu ? Une étiquette adhérait encore à l’une des planches et permettait d’apprendre que le tout avait voyagé de Paris à Lyon, par chemin de fer, à la date du 27 juillet 1888 ou 1889, le dernier chiffre étant à peu près effacé. Un expert local crut lire 1888, mais les registres de la compagnie P.L.M. permirent de rectifier l’erreur et d’acquérir la certitude que le voyage avait été effectué le 27 juillet 1889, c’est-à-dire le lendemain môme de la disparition de Gouffé.
Par les soins du parquet de Lyon, la malle avait été reconstruite, et l’instruction allait s’avancer d’une marche assurée, lorsqu’un cocher de fiacre de Lyon, nommé Laforge, cédant au désir insensé de jouer un rôle, s’avisa de produire un récit mensonger du transport de la malle sur sa voiture et delà projection du cadavre dans le ravin, en sa présence. Pressé de questions, il alla jusqu’à dénoncer trois individus, détenus alors sous l’inculpation d’un autre crime. Cette déplorable imposture, dont d’ailleurs Laforge a été justement puni depuis lors, entrava et dissémina les efforts de la police.
Cependant, l’information suivait son cours à Paris. Avec un soin infatigable, on recueillit, à toutes les sources sérieuses, les renseignements les plus détaillés sur la taille, la conformation, les particularités physiques de Gouffé; on ne négligea pas même de recueillir sur son peigne quelques cheveux; èt, fournissant ainsi un signalement indiscutable, que la description d’une ancienne blessure à l’os d’une
jambe complétait encore, on fit appel aux lumières de M. le docteur Lacassagne. Le savant professeur, àl’aide de ces documents multiples, fit pour ainsi dire revivre le squelette placé à son amphithéâtre, et n’hésita pas dans ses conclusions : le cadavre transporté le 27 juillet de Paris à Lyon était bien celui de Gouffé.
Entre temps on reconstituait la vie de l’huissier; ses relations et ses habitudes étaient mises en lumière. C’est ainsi qu’on apprend qu’il avait fréquenté Eyraud, homme plus que suspect, ainsi que Gabrielle Bompard, fille de mœurs dissolues, et que ’ceux-ci avaient quitté précipitamment Paris le 27 juillet. Or, le 27 juillet était le lendemain de la disparition, le jour du transport du cadavre. Un mandat d’arrêt fut décerné contre eux le 29 novembre.
Le mois suivant, c’est-à-dire le 21 décembre, la malle trouvée à Saint-Genis-Laval était reconnue à Londres; cette malle avait été vendue à Eyraud et à la fille Bompard.
Michel Eyraud et Gabrielle Bompard
k dater de cette heure, la vérité était connue ; la justice possédait le nom des coupables.
On s’efforça aussitôt d’opérer leur arrestation ; mais l’entreprise était ardue. Eyraud, habitué aux voyages, parlant plusieurs langues, connaissait bien l’Amérique ; la fille Bompard portait le costume masculin au point de faire illusion aux plus sagaces. Enfin, le bruit excessif fait autour de ce crime et de ces criminels pouvait faire connaître ou deviner à ceux-ci les découvertes obtenues et les résolutions arrêtées. La poursuite présentait donc les plus grandes difficultés. Les agents de la sûreté visitèrent l’Angleterre, et de là passèrent au Nouveau-Monde. A New-York, Eyraud fut manqué de quelques jours seulement ; sa trace, recherchée jusqu’à San-Francisco , ne put être reprise. Enfin, le 22 janvier 1890, la fille Bompard se présenta à la préfecture de police, accompagnée d’un sieur Garanger, et fit la révélation du crime. Eyraud, dit-elle, avait assassiné Gouffé, non avec sa participation, mais en sa présence.
Il convient de faire remarquer ici que sa confession ne fut pas sincère. Son étrange absence de sens moral, son vaniteux besoin de la mise en scène, et plus encore sa préoccupation constante d'altérer les faits pour ne s’attribuer dans l’assassinat de Gouffé que le rôle de spectatrice, entachèrent son récit d’inexactitues et d’invraisemblances ; mais sur tous les points principaux qui ne touchent pas à sa coopération matérielle, elle a dit la vérité. L’instruction en a acquis la preuve, après avoir contrôlé une à une toutes ses assertions.
Gomment cette fille se trouvait-elle à Paris, séparée d’Eyraud, le 22 janvier 1890? Elle l’expliqua, ainsi que son compagnon Garanger. Arrivée le 7 septembre précédent à Québec avec Eyraud, lors de leur fuite commune, elle avait cherché un refuge successivement à Montréal, Vancouver, Victoria, San-Francisco. Déguisée en jeune homme pendant la traversée, se faisant ensuite passer pour la fille d’Eyraud sous le faux nom de Berthe Vanaërt, elle partageait avec impatience cette vie incertaine et misérable à laquelle les avait condamnés un assassinat sans profit.
Son acolyte, d’autre part, cherchait l’occasion de se créer des ressources à n’importe quel prix, lorsqu'ils firent l’un et l’autre la rencontre du sieur Garanger, d’origine française, voyageur un peu aventureux, peut-être aussi un peu naïf, ayant quelque fortune et du crédit. Ils jetèrent aussitôt leur dévolu sur lui, visant surtout à la bourse. Eyraud pour l’escroquer, sinon pis, Gabrielle pour en faire son amant. Pris bien vite au double piège, Garanger dut son salut à la cupidité de la tille Bompard, qui résolut de le conserver pour elle seule et d’échapper par lui au dénûment. Elle partit donc avec Garanger, en abandonnant Eyraud et se fit ramener à Paris.
Probablement les séductions de la grande ville l’attiraient après l’exil pénible qu’elle venait de subir: plus probablement elle s'imaginait qu’en venant accabler Eyraud k-distance, par des révélations savamment étudiées, elle se déchargeait de sa responsabilité propre. C’est ce qu’elle tenta avec une réelle finesse, avec beaucoup de discernement et d’esprit de suite ; mais il était aisé de saisir où commençait le mensonge dans ses récits, et l’instruction lui refusa le rôle de témoin qu’elle briguait, pour lui assigner celui de co-auteur.
Bientôt après la lumière se fit, éclatante et complète, quand Eyraud eut pris lui même la parole, en déclarant que tous les deux avaient de concert assassiné Gouffé.
Eyraud, réduit à la dernière extrémité et déconcerté après le départ imprévu de Garanger et de la fille Bompard, erra de New-York à Philadelphie, du Mexique à la Havane, changeant de nom à chaque étape.
Aussi incapable de remords que sa maîtresse, il vécut d’escroqueries, courut les lieux de débauche et rédigea pour un journal la relation audacieusement mensongère de la mort violente de Gouffé. Puis, reconnu à la Havane, il y fut arrêté par la police espagnole. Les formalités d’extradition furent accomplies sans retard et il fut écroué à Paris le 30 juin dernier. Alors, après quelques vaines réticences, il dut préciser ses aveux; et ses déclarations réitérées, suivies de sâ confrontation avec la fille Bompard, ont enfin livré le dernier mot du drame sanglant du 26 juillet 1889.
C’est cet exposé définitif qu’il convient de faire actuellement.
Eyraud est représenté par les témoins comme un homme sans moralité, sans probité, violent et capable de tout. Fils de négociants, il a reçu une certaine instruction, mais son inconduite ne lui a Jamais permis de conquérir la situation à laquelle il aurait pu prétendre.
En 1863, faisant partie de l’expédition du Mexique en qualité de caporal de chasseurs à pied, il déserte devant l’ennemi. Plus tard, ayant épousé une honnête femme qui lui apporte une dot de 40,000 fr.. il va représenter au Nouveau-Monde une maison anglaise dont les chefs le congédient en le qualifiant de chevalier d’industrie.
Devenu ensuite distillateur à Sèvres, il se ruine en débauches et conduit ses maîtresses de rencontre dans des restaurants situés à quelques pas du domicile conjugal. Il est déclaré en faillite, le passif est évalué à 450,000 francs. Réduit aux expédients, il essaie de dépouiller sa mère et répond à la résistance de celle-ci par des menaces de mort.
Il trouve enfin à s’associer avec un commissionnaire en marchandises du nom de Fribourg, dont il dévore bientôt la commandite par ses gaspillages et ses infidélités. La faillite est déclarée. C’est en 1888,
qu’il entre en relations avec la fille Bompard. Celle-ci affirme qu’elle l’a connu en sollicitant un emploi dans la maison Fribourg, gérée par lui. Eyraud soutient au contraire qu’il a été racolé par elle sur le trottoir du boulevard.
Quoi qu’il en soit, cette fille venait d'arriver à Paris lorsqu’ils se lièrent. Fille d’un marchand de métaux du département du Nord, dont la position est aisée, n’ayant T plus de mère, Gabrielle Bompard a été élevée dans de bonnes maisons d’éducation en Belgique et en France.
Mais elle a été partout congédiée à raison de sa nature indisciplinée et vicieuse. Ce fut à tel point que son père crut nécessaire de la placer comme pensionnaire au Bon-Pasteur d’Arras. Le sieur Bompard vivait avec une gouvernante sur le pied d’une intimité plus que suspecte. Gabrielle, en rentrant au logis paternel, se lia sans répugnance avec cette femme et la prit même comme confidente de ses aventures amoureuses. Après avoir noué et rompu plusieurs intrigues, s’ennuyant dans sa ville natale, elle partit pour Paris. Son père lui fit passer d’abord quelques centaines de francs; et bien vite l’accusée n’eut plus recours qu’au libertinage.
C’est alors qu’elle devint la maîtresse d’Eyraud. Celui-ci la fit rouler plus bas encore, jusqu’au cynisme. Il la poussait à fréquenter les mauvais lieux par esprit de lucre; et jusque dans ces maisons-là le langage ordurier de Gabrielle causait scandale. Eyraud, marié, père de famille, qui devait bientôt loger sa concubine à Levallois, près de son domicile conjugal, partageait les produits de la prostitution de cette fille de vingt ans. En vain il proteste : un jour Gabrielle se vantait d’avoir reçu des propositions d’un homme riche et annonçait qu’elle ne céderait que pour cinquante mille francs.
Eyraud lui dit alors :
— Nous mangerons cet argent ensemble.
— Oui, répond l’accusée, tu seras mon m.
Cependant, ces ressources honteuses étaient insufisantes, Gabrielle employait avec les fournisseurs de ses objets de toilette des manœuvres frisant l’escroquerie; Eyraud se mettait dans le cas de provoquer des plaintes au parquet; la caisse de Fribourg était à sec. C’est
alors que les deux accusés s’arrêtèrent à la pensée d’attirer quelque opulent débauché à un rendez-vous galant et de le dépouiller, vivant ou mort.
Préparatifs de l'assassinat.
Quelle serait la victime? Ils hésitèrent sur le choix. Ils connaissaient l’huissier Gouffé, qu’ils rencontraient au café Gutenberg, boulevard Poissonnière. Rémi Launé, l’agent d’affaires de Sèvres, les avait mis en rapport, et Gouffé montrait du goût pour celle qu’il appelait « la petite ». Mais alors ils ne le croyaient pas suffisamment riche et préféraient une autre proie. Laquelle? Gabrielle Bompard proposa à Eyraud de lui amener un riche bijoutier, retiré des affaires, qui semblait la poursuivre. Mais elle ignorait son adresse exacte et s’était brouillée avec la femme chez laquelle elle l’avait rencontré. Il fallut donc y renoncer; Gabrielle offrit alors d’attirer dans le piège un sieur R..., puis un sieur de L...
En attendant une décision sur ce point, il était urgent de tout préparer pour que le forfait pût être accompli à l’heure opportune. Il s’agissait à l’origine d’extorquer une grosse somme par voie de chantage, aussi les verrons-nous munis de papier, de plumes et d’encre, afin de faire signer des billets.
Mais, comme toute victime échappée en pareil cas au guet-apens, refuse de payer et porte plainte, sa mort seule peut laisser leur valeur aux signatures; l’homme, quoi qu’il fît, était donc d’avance condamné à périr; c’est ce qu’a très bien reconnu Eyraud, en répétant dans ses interrogatoires qu’il voulait voler et non tuer, mais qu’il avait néanmoins tout prévu pour la disparition du cadavre en cas d’accident.
On va maintenant voir à l’œuvre ces deux êtres qui ont délibérément conçu le crime, et qui vont, avec un effrayant sang-froid, en préparer la réalisation.
Le 1“ juillet 1889, Eyraud, sous le coup d’une plainte au parquet pour escroquerie, s’est réfugié à Londres ; la fille Bompard s’occupe de trouver le théâtre de l'assassinat. Il sera nécessaire d’avoir un
appartement au rez-de-chaussée, car partout ailleurs les piétinements et la chute d’un corps pourraient être entendus. Gabrielle arrête donc un rez-de-chaussée, c’est rue de Berne, 6. Le prix mensuel est de 150 francs; afin de se l’assurer mieux, elle le loue 200 francs; et cette fille, alors si misérable qu’elle n’a pas de vêtements de rechange, paye 40 francs d’arrhes.
Le 7, elle rejoint à Londres son amant Eyraud, et tous les deux, trois jours après, vont commander chez Peters et Robinson une cordelière en soie rouge et blanche, d’une solidité toute spéciale. Le surlendemain 12, ils achèteront chez Zwantzig une malle assez grande pour contenir le corps d'un homme. C’est la malle qui a été retrouvée à Saint-Genis-Laval.
Eyraud fait encore l’emplette d’une fausse harbe, d’une corde de 4 mètres, d’une poulie et d’un moufle. Le choix de ces différents objets montre assez que, dès le 12 juillet, Eyraud et la fille Bompard avaient décidé d’attirer un homme par l'appât du plaisir dans une chambre isolée, de l’étrangler, de le pendre, puis de le cacher, cadavre replié, dans une malle.
Gabrielle revient à Paris le 14, se gardant bien d’aller occuper son logement rue de Berne, mais rapportant avec elle la malle sinistre. Elle retourne à Londres le 17, et rentre à Paris le 20, accompagnée cette fois de Michel Eyraud. Le 21, elle se rend avec Eyraud à Pygmalion où ils achètent sept mètres de toile d’emballage. Elle rentre rue de Prosny, où de cette toile elle fait un sac qui a servi de linceul à leur victime commune.
Ils n’avaient plus qu’à procéder à l’installation ; mais Eyraud est éconduit rue de Berne. Gabrielle n’avant pas pris possession à la date convenue, le rez-de-chaussée avait été loué à une autre personne. Alors les deux amants se metferiLen quête d’un appartement analogue et le 24, trouvent un rez-de-chaussée conforme à leurs désirs, au numéro 3 de la rue Tronson-Ducoudray, au fond de la cour. Le prix est de 200 francs pour un mois. Ils payent 150 francs d’avance. La fille Bompard s’y installe aussitôt, sous le faux nom de Labordère. Ensuite, Eyraud se préoccupe de la solidité de la malle et de la faire doubler par un serrurier de deux bandes de fer. D’autre part, il se
procure un fort clou carré, dit support de rideau, un porte-mousqueton, une corde légère pour lier le corps d’un homme en cas d’accident, suivant son expression habituelle, et un morceau de toile cirée destiné à empêcher le sang et les déjections de se répandre.
Tout est prêt; et, à cette heure, la victime était choisie : c’était Gouffé. Eyraud, en effet, avait recueilli des renseignements de la bouche du sieur Remi Launé. Il l’avait interrogé sur le compte de l’huissier, et avait acquis la certitude que celui-ci était riche.
Cette conversation eut lieu le 25,. à la taverne de Londres. Un autre détail, d’une grande importance, avait probablement aussi été révélé par Remi Launé à Eyraud, détail relatif aux habitudes de Gouffé, qui se réservait toujours le vendredi pour mener, loin de ses filles, la vie de garçon, et qui ne rentrait pas dîner rue Rougemont, Gouffé devait porter ses valeurs sur lui ou les laisser à son étude. Or, Michel Eyraud et Remi Launé parlaienf’de Gouffé en dînant, le jeudi 25 ; c’était la condamnation à mort de celui-ci pour le lendemain vendredi.
Rien n’était plus facile que d’attirer Gouffé dans le guet-apens. Depuis quelque temps Eyraud, en vue du crime, avait fait croire aux gens de son milieu qu’il avait rompu avec Gabrielle Bompard et que celle-ci était libre. La fille Bompard pouvait donc aisément assigner un rendez-vous sans exciter la défiance Quant à rencontrer Gouffé, c’était chose très simple, puisque chaque jour l’huissier allait de son étude à la rue Rougemont et réciproquement à l’heure du déjeuner. Aussi, le 26, allèrent-ils l’attendre sur le parcours. Eyraud se tint à l’écart dans un café. Gabrielle se posta dans la rue, rencontra Gouffé, l’aborda, et, dans une scène rapide qu’il est facile de reconstituer par la pensée, se fit désirer, accorda une promesse, et, finalement, on convint de se rencontrer à huit heures du soir près de la Madeleine.
L'après-midi fut consacrée aux derniers préparatifs. Les brouillons des lettres qu’on voulait dicter à Gouffé furent écrits. Puis Eyraud emprunta un marteau et enfonça le clou dans la poutre formant traverse à l’entrée de l’alcôve; à l’intérieur de cette alcôve, il fixa le moufle et la poulie, agença la corde; la fille Bompard tenait l’esca-
beau. Ensuite, à l’extrémité de la corde, ils attachèrent le portemousqueton, en prenant les précautions les plus minutieuses pour que les rideaux ne fussent pas déchirés et pour que le porte-mousqueton jouât facilement. Gabrielle rendit la corde invisible en la revêtant d’une étoffe de couleur sombre. Le système était compliqué par l'arrangement de la cordelière, dont les extrémités se terminaient en . boucles, de façon à former nœud coulant en pénétrant l’une dans l'autre.
La chaise longue fut placée contre l’angle de l’alcôve, de telle sorte qu’un homme allongé sur ce siège devait avoir la tête à proximité de la corde et du mousqueton. Gabrielle Bompard conserva un peignoir afin que la cordelière fût naturellement placée autour de sa taille.
Eyraud porta une chaise dans l’alcôve, près du bout flottant de la corde apposée’au porte-mousqueton, et, pour plus de sûreté, masqua sa cachette d’un second rideau, décroché à cet effet dans l’antichambre.
Sur la table, ils disposèrent tout ce qu’il faut pour écrire et, en outre du champagne, des biscuits, de l’eau-de-vie.
L'assassinat de Gouffê
A six heures, ils allèrent dîner place de la Madeleine. Gabrielle but du champagne ; Eyraud rentra vers sept heures et demie et s’embusqua dans l’alcôve, sur la chaise préparée à cet effet. Il faisait encore jour, mais les volets avaient été fermés. Gabrielle Bompard, en possession de la seconde clef d’entrée, alla au rendez-vous et bientôt revint en ramenant Gouffé.
Celui-ci causait et plaisantait en pénétrant dans le petit salon où elle lui avait promis le plaisir. Comme tous les autres sièges avaient été soigneusement écartés, il s’assit instinctivement sur la chaise longue. Gabrielle lui offrit du champagne ; il refusa. Alors elle se plaça bientôt sur ses genoux -, puis, tout en badinant, de façon cares-
santé, elle prit à deux mains sa cordelière et lui en entoura le cou. Tandis qu’il souriait à ce jeu, elle passa doucement une des boucles dans l’autre, derrière la tête de l’homme, et glissa la boucle saillante dans le porte-mousqueton. Aussitôt Eyraud, prévenu vraisemblablement par le mouvement qu’elle fit en se levant, tira brusquement la corde et Gouffé fut subitement suspendu. Cette effroyable et prompte exécution démontre qu’Eyraud avait combiné non le chantage, mais l’assassinat.
Gouffé pendu, ils attachèrent tous deux la corde au pied du lit pour le maintenir en l’air. Puis Eyraud enleva au mort son trousseau de clefs et, laissant à Gabriellela garde du cadavre, courut à l’étude de la rue Montmartre. Ainsi qu’on l’a dit au début, il n’a rien trouvé; cette tentative de vol n’a pas abouti.
Quand il fut de retour rue Tronson-Ducoudray, il se mit à boire, et ensuite lui et la fille Bompard volèrent tout ce que Gouffé avait sur lui, à savoir : une pièce d’or de cent francs, un billet de banque de cinquante francs, une montre et sa chaîne en or ; une bague ornée de deux diamants, un pince-nez en écaille. Ils coupèrent sur lui ses vêtements, le mirent à nu. A cet instant, la vue d’un détail particulier de son habillement fit beaucoup rire Gabrielle. La tête étant enveloppée de toile cirée, ils firent descendre dans le sac le corps ficelé, puis le placèrent dans la malle, enfin, vers minuit, Eyraud rentra chez lui, tandis que Gabrielle Bompard se couchait, ayant à deux pas de son lit le cadavre de Gouffé.
Le lendemain, Eyraud fit ses adieux à sa femme et à sa fille ; il se fit mè ne remettre cinq cents francs par sa femme, qui est pauvre, alléguant son besoin de faire un voyage : c’était le voyage de Millery. Quelques instants plus tard, il faisait disparaître toutes les traces du crime, essayait avec le plus grand calme d’extorquer une somme d’argent à la propriétaire et partait pour Lyon avec sa compagne et avec la malle chargée du cadavre.
Après l’assassinat, il s’était trompé de coiffure et avait sur la tête le chapeau de Gouffé. Il ne s’en inquiéta pas autrement, conserva le chapeau pendant son voyage, et, trois semaines après, Gabrielle Bompard rentra sans hésiter dans l’appartement de la rue Tronson- Ducoudray pour réclamer la coiffure oubliée par son amant.
Arrivés à Lyon le 27 juillet, vers deux heures du soir, ils firent placer la malle dans leur chambre ; les sanies du cadavre suintaient par les jointures. Le 28, dans la journée, ils se débarrassèrent comme on sait, de la malle et du cadavre. De là, ils sont allés faire une excursion à un lieu de pèlerinage, et, arrivés à Marseille le 1 er août, ont jeté à la mer les vêtements et les chaussures de Gouffé.
A Marseille, Eyraud a obtenu une somme de 500 francs de son frère, qui habite cette ville. De son côté, la fille Bompard s’est chargée de demander un subside à un sieur Ghoteau, beau-frère d’Eyraud, lequel, confident probable du crime, remit 2,000 francs. Les accusés ont séjourné à Paris du 18 au 19 août et ont, de là, gagné Londres, puis le Nouveau-Monde. Gabriel le a fait monter en pendants les diamants qui ornaient la bague de Gouffé, pendu près de son alcôve, et elle a porté ces bijoux à ses oreilles jusqu’au jour où Eyraud les lui a arrachés pour les mettre en gage.
Eyraud, vaincu par l’évidence, a tout avoué. La fille Bompard, sans nier aucun des faits, cherche à rejeter sur Eyraud toute la responsabilité morale du crime. Mais l’instruction a fait justice de ce système invraisemblable. La perversité de celte fille est telle qu’on a jugé utile de la faire examiner par des médecins, afin de savoir si l’on ne se trouvait pas en face de quelque phénomène anormal. Mais les hommes de l’art ont constaté chez elle l’entier discernement et la complète responsabilité.
Les chefs d’accusation
En conséquence :
Eyraud (Michel) et fille BomcSfd (Gabrielle) sont accusés :
D’avoir, le 26 juillet 1889, à Paris, commis un homicide volontaire sur la personne du sieur Gouffé (Toussaint-Augustin). - Avec ces circonstances que ledit homicide volontaire a été commis :
I — Avec préméditation ;
II — Avec guet-apens.
III — Qu’il a précédé, accompagné, suivi et facilité les crimes de vol ci-après spécifiés.
2* D’avoir, le 25 juillet 1889, soustrait frauduleusement une somme d’argent, de bijoux et divers objets mobiliers au préjudice dudit sieur Gouffé ;
Avec ces circonstances que ladite soustraction a été commise :
I — La nuit ;
II — Par deux ou plusieurs personnes ;
III — Dans une maison habitée.
Eyraud Michel :
D’avoir, le 26 juillet 1889, à Paris, tenté de commettre une soustraction frauduleuse au préjudice dudit sieur Gouffé, laquelle tentative, manifestée par un commencement d’exécution, n’a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur.
Avec ces circonstances que ladite tentative d’exécution a été commise :