‹ L'affaire MaubreuilChapitre 4 sur 6 · SIGNALEMENT · texte numérisé non relu

SIGNALEMENT

DE MAUBREIL (JACQUES-MARIE-ABNOULD De)

Arrêté pour complicité â^un vol considérable fait à tnain armée, et évadé de sa prison en sciant un gros barreau y la tmit du 18 au 19 avril Î815.

Agé de trente ans,

Taille élancée de 173 centimètres (5 pieds 4 pouces),

Cheveux bruns bouclés,

Front haut, uni et blanc,

Sourcils bruns.

Yeux bruns, ronds et saillants, regard hardi.

Nez écrasé, gros et long, un peu tourné de côté en descendant,

Bouche moyenne, lèvres grosses et rondes.

Menton rond,

Visage ovale,

Barbe brune.

Teint blême,

On remarque quelque chose des traits d'un nègre dans Tensemble de sa figure.

Au moment de son évasion, il était vêtu d'un gilet rond de drap bleu, boutons de soie et pantalon bleu. Bottes courtes sans revers, garnies de fers aux talons.

Il n'aura pas manqué de changer de nom et de costume.

Les Autorités civiles et militaires sont invitées à faire

m L'AFFAIRE MAUBREUIL

arrêter cet individu partout où il sera trouvé et à faire saisir les valeurs qui seraient trouvées en sa possession. Dans le cas où il serait arrêté aune distance trop éloignée de Paris pour y être amené le même jour par la gendarmerie sans changer d'escorte, il conviendra de le faire placer provisoirement dans une Maison d'arrêt en l'y faisant garder h vue par deux gendarmes, nuit et jour, jusqu'à ce que le Préfet de Police qui devra être prévenu de suite, ait pu l'envoyer chercher en chaise de poste, attendu que ledit MAUBREIL ne manquerait pas d'employer tous les moyens de corruption pour parvenir h s'évader de nouveau.

LE CONSBILLER d'ëïAT, PRÉFET, COMTE DE l'empire

Signé : REAL.

« Monsieur le comte Real, écrit, en recevant ce papier, M. Desmarest, lé policier intègre et fidèle, qui a pu faire un pareil signalement? Je ne reconnais pas du tout Thomme. » Voilà qui est grave, venant de Desmarest. Real passe outre, il donne ordre de réimprimer, tel quel, le signalement et d^en envoyer des exemplaires en quantité suffisante au duc Rovigo; Fouché interdit qu'on le communique aux journaux.

Y a-t-il là indice d'une intrigue où serait mêlé Fouché?

11 a à son cabinet, comme secrétaire chargé des

analyses — et ce cabinet composé de trois personnes s occupe de tout ce qui parait au ministre devoir être traité dans son cabinet, et il a été nommé par lui sur un arrêté tout écrit de sa main — un sieur Charles-Esprit de Chassenon, fils d'un président de Cour souveraine de Bretagne, qui, à Tâge de seize ans, a reçu deux coups de feu en combattant dans la Vendée. En 1807, ce Chassenon est entré au Conseil d'Etat comme auditeur, il a été trois fois intendant en pays conquis et a, dit-il, reçu une grave blessure en Russie. Ce Chassenon, qui s'est rallié pourtant avec quelque enthousiasme à la Restauration, qui se recommandait alors de son parent le général Charette, de son grand-père le marquis de Saujan (?) officier général et cordon rouge, qui était « connu particulièrement et avantageusement par les ministres, de Sa Majesté » et qui attendait de la justice du Roi la réparation des injustices qu'il avait essuyées de « Fempereur- Napoléon » « puisqu'il n'avait pas reçu l'avancement auquel ses talents lui donnaient des droits », n'avait point trouvé sans doute un accueil digne de lui, puisque, dès le 20 mars, Fouché le trouvait prêt à entrer à son Cabinet.

Chassenon était de Nantes comme Maubreuil, exactement son contemporain; origines pareilles, mêmes combats en Vendée : ils avaient été très liés et

c'est à lui que Maubreuil s'estadre^é dès le 23 mars pour le prier, au nom de leur ancienne amitié^ de venir le voir : « il verra en lui un homme bien indignement sacrifié, un grand exemple des effets du plus funeste sort; enfin, il apprendra de lui des choses importantes relatives à FËmpereur. » Maubreuil croit, à ce moment, Chassenon employé par le grand maréchal : il lui écrit chez le général Bertrand^ aux Tuileries. Chassenon sert-il d'intermédiaire entre Fouché et Maubreuil pour quelque besogne obscure que Real ne doit pas connaître, cela semble résulter d'une façon positive de lettres mystérieuses écrites par Maubreuil à Chassenon. Juste à ce moment, Fouché négocie avec les chefs vendéens qu'il veut convaincre de Tinutilité d'une prise d'armes et avec lesquels il se ménage, comme avec les émigrés de Gand. Fouché est de Nantes comme les Guerry. Maubreuil est parent et ami des La Rochejacquelein. C'est une première hypothèse. Fouché aurait-il un autre but en lâchant Maubreuil qu'il peut croire exaspéré contre les Bourbons ? C'est une seconde hypothèse. Il y en aurait d'autres à examiner : avec Fouché, tout est croyable, et Maubreuil n'est-il pas un bon instrument pour ouvrir une Régence, juste au moment où le duc d'Otrante paraît vouloir s'en entendre avec le prince de Metternich ?

De la préfecture de Police, Maubreuil est allé rue Sain t-André-des- Arts, 55, où de Brosse Tattendait : c'est la fabrique d'huile de Vanteaux et Geslin qui a été, une année au moins, au nom de Demontbreuil, avant de passer au nom de Detryon. Ce Detryon, cousin de Maubreuil, s'est révélé à la Restauration le chevalier de Tryon et a réclamé la croix de Saint-Louis qui lui avait été accordée à Edimbourg par Monsieur. Il était des fidèles du comte d'Artois; un de ses frères avait, disait-il, été fusillé à Paris en remplissant une mission du prince, lui-même avait échappé par miracle, — ce que certifiaient MM. de la Rochejacquelein, de Mouchai, de Lussac, de Turpin, de Brettes, de Mailly et de Tryon-Montalembert. 11 y avait déjà un Tryon à Monlereau ; en voici un autre. Les complices de Maubreuil sont si nombreux, si bien placés, leur action est si multiple que, à chaque instant, on en découvre de nouveaux ; mais cette fabrique d'huile aux multiples propriétaires, — tous nobles et tous déguisés pour la circonstance en roturiers — qui sert d'asile aux conspirateurs et aux évadés, n'est pas un des ressorts les moins curieux qu'ils aient tendus.

De la rue Saint-André-des-Arts, Maubreuil est conduit en cabriolet, par de Brosse, chez sa mère au château de Rumont, à trois lieues de Nemours;

s» L'AFFAIRE MAUBREUIL

puis, toujours avec de Brosse, il passe en Belgique, pour offrir, a-l-il dit, ses services au Roi et soulever la Vendée. — Son père, Guerry de Beauregard, est tué le 20 mai au combat d'Âizenay et on sait le rôle que jouent dans la prise d'armes les La Rochejacquelein. — Mais, lorsque Matibreuil arrive h Bruxelles le 7 mai, Semallé, chargé d'une surveillance de police sur les Français rejoignant la Cour, l'arrête de son autorité privée, sur ce territoire du roi des Pays-Bas, comme soupçonné d'être venu pour assassiner le roi de France.

Qu'y a-t-il entre ces deux hommes? Semallé at-il peur que Maubreuil, parvenant jusqu'à Louis XVIII, ne fournisse sur les causes, les conséquences et les profits de l'affaire de Fossard, une version toute différente de celle qu'on lui a présentée; qu'il ne compromette irrémédiablement et Vanteaux malgré son innocence proclamée, et Semallé lui-même ? Prétend-il éviter à Laborie, qui rédige le Moniteur de Gand, le désagrément de se trouver en face de son ancien ami ? Croit-il sincèrement, sur des avis venus de Paris, que Maubreuil est venu en Belgique dans le dessein arrêté de tuer le Roi et les princes? En tous cas, M. de Semallé porte à s'emparer de Maubreuil, qu'il conduit à Gand, un zèle qui ne lui iréussit point ; car, malgré un rapport d'Angles, le Conseil du

Roi, peu désireux de mécantenter sonhôte^Ie désavoue. Le baron d'Eckslein réclame Maubreuil, lequel, après une tentative de suicide demeurée inexpliquée, est conduit à la frontière prussienne et mis en liberté.

Cependant, à Paris, malgré Tévasion du principal inculpé, on a continué à instruire le procès, mais on Ta fait avec une sage lenteur. Le procureur impérial Courtin, hier procureur du Roi, et comme tel exécutant Tordre de M. le chancelier Dambray de ne point interjeter appel de Tordonnance du Tribunal, est à présent pressé vainement par le procureur général impérial, le baron Legoux, de former son réquisitoire. 11 se défend en alléguant les plus fâcheux contre-temps. La justice, telle qu'il la comprend aujourd'hui, n'est pas seulement boiteuse, elle est paralysée : le 19 avril, il a reçu la lettre du procureur général annonçant l'envoi des pièces et l'expédition de l'arrêt de la Cour de Cassation du 14 ; le même jour, il a été informé par le préfet de Police de Vévasion de cet inculpé : il a accusé réception le 21. Son substitut Riou a donné, le 24, son réquisitoire « relativement au vol des diamants, au complot formé contre

Napoléon et sa famille, à la complicité du nommé Laborie, au recel de Dasies par le sieur Couture et à Tévasion de Maubreuil » ; la journée du 23 a été remplie par le dépôt au grefTe des pièces adressées par Maubreuil et Dasies. — Mais, ensuite, M. Dubois, juge chargé de Tinstruction, tombe malade, et M. Courtin se reprocherait de le dessaisir. Le 29 avril, nouvelle lettre du procureur général invitant le procureur impérial à se hâter. M. Courlin prend deux jours pour répondre que, si M. Dufour persiste à être malade, il désignera M. Nicod. Mais M. Nicod ne recommence les interrogatoires que le 7 mai ; il les suspend ensuite pour quatre jours et ne les reprend que le 11. Les inculpés qu'il a sous la main ne sont que des comparses, puisqu'on a laissé évader Maubreuil et qu'on n'a pas su prendre Laborie. « Les interrogatoires et les déclarations ajoutent peu de développements à ceux de la première information et elle recevra sous peu de jours le complément possible en l'absence du principal inculpé et des fonctionnaires de différentes classes qu'il eût cependant été important d'entendre. »

Mais, ajoute le procureur impérial, si la prévention est établie à l'égard du vol des diamants et du recel d'inculpé imputé à l'avocat Couture, « en sera-t-il de même à l'égard du complot formé

contre Tempereur Napoléon et sa famille? A quelle époque aura-t-il été formé? Quels seront les principes du droit public dont résulterait Tapplication de la loi pénale? Quels fonctionnaires et quels individus pourraient être réputés avoir provoqué, préparé ce complot et favorisé son exécution, etc., etc., etc.? »

Il y a plus : le procureur général près la Cour de Cassation, Merlin, par son réquisitoire, n'a-t-il pas soulevé une difficulté nouvelle? L'autorisation du Gouvernement ne doit-elle p^s précéder les poursuites? Maubreuil n'a-t-il pas agi en exécution d ordres? par là n'est-il pas fonctiannaire? donc couvert par Tarticle 73 de la Constitution de Tan VIII et, dès lors, ne convient-il pas de demander au Conseil d'Etat une autorisation de poursuivre?

Enfin, l'instruction de l'évasion a été séparée de l'instruction principale, n'y a-t-il pas lieu de l'y réunir?

Pour toutes ces raisons, le procureur impérial éprouve « autant d'embarras que de crainte de ne pas mettre à l'examen de TafTaire toute la promptitude qui lui est recommandée » : le It mai, le substitut qui doit présenter le rapport n est pas encore désigné.

Il est vrai que, sur Tordre de Legoux, on en

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nomme deux, sans doute pour regagner le temps perdu : Thouret et Brière de Valigny, qui, le 31 mai, présentent leur rapport au procureur général : mais quel rapport! Eux aussi ont donné à corps perdu sur la piste de Laborie : ils ont enregistré avec religion toutes les hâbleries de Maubreuil; ils ont admis, les yeux fermés, sans même discuter les dates, que les ordres des ministres français et des généraux étrangers ont été délivrés sur des lettres de Roux-Laborie qu'ils n'ont pas retrouvées, dont ils ne peuvent citer aucun passage, et dont Texistence est problématique ; ils ont oublié à ce point Thistoire d'hier qu'ils ne se sont point souvenus que, le 16 avril 1814, Monsieur, comte d'Artois, était en possession du gouvernement et exerçait la lieutenance générale.

Tout le monde s'emploie pour donner et prendre le change. Le procureur impérial n'y manque pas dans ses conclusions qu'il dépose le 16 juin*.

Le surlendemain, c'est Waterloo.

Ainsi, en trois mois, pas une preuve n a clé

* « Attendu que des faits ci-dessous exposés, il résulte :

« !• Que le prince Talleyrand paraît avoir accueilli l'idée de

faire assassiner l'Empereur, ses deux frères, les princes Joseph

et Jérôme et de faire enlever le roi de Rome au mois d'avril 1814 ;

« Qu'il paraît également s'être servi de l'entremise de Laborie

pour charger de l'exécution de ce complot Maubreuil et Dasies ;

acquise, pas un argument même n'a été trouvé. Les Archives regorgent de pièces : la Police n'aurait qu'à étendre la main pour saisir les complices de Maubreuil qui vont et viennent dans Paris

« Néanmoins, comme il ne leur a fait lui-même aucune proposition directe et qu'il ne s'est engagé personnellement dans aucune entrevue, dans aucun pourparler avec eux ;

a Qu'il n'existe contre lui que la déclaration de Maubreuil, et la présomption que Uoux-Laborie ne se serait pas permis de faire délivrer & Maubreuil et à Dasies, sans l'autorisation du prince, les ordres dont ils ont été porteurs ;

« 2« Attendu qu'il est très vraisemblable que les trois agents signataires desdits pouvoirs sous les dates des 16 et H avril 1814 connaissaient l'objet de la mission pour l'accomplissement de laquelle ces ordres étaient expédiés ;

« Que Tun d'eux, commissaire au département de la Police générale, a donné à cette expédition l'épithéte de secrète, sans doute aûn démasquer le but criminel de la mission qu'il n'osait avouer ;

« Cependant, comme aucunes déclarations ne viennent éclairer la justice à cet égard et qu'enfin il serait possible que ces agents eussent reçu, purement et simplement, l'ordre de délivrer de tels pouvoirs, sans avoir été préalablement admis à la confidence du projet conçu contre l'existence de l'himpereur et de sa famille ;

« Le Procureur impérial requiert, quant à présent et jusqu'à nouvelles charges, non-iieu en faveur du prince de Bénévent, du général Dupont, et de MM. Angles et Bourrienne ; il requiert au contraire le renvoi devant la Chambre des mises en accusation :

« l<»De Roux-Laborie, pour avoir, au mois d'avril 1814, proposé à Maubreuil et Dasies une mission qui avait pour but l'assassinat de l'Empereur, des princes Joseph et Jérôme et l'enlèvement du roi de Rome ;

« 2« De Maubreuil et de Dasies pour avoir accepté cette mission;

« 3« De Maubreuil et de Dasies pour complot contre la vie de l'Empereur au mois de mars 1815 ;

« 4« De Maubreuil et de Dasies pour vol sur un chemin public des effets appartenant à la reine de Westphalie ;

A 5* De Prosper Barbier, comme complice de ce vol. »

qu'il n'en sera plus question : Haubreuil, selon les ordres dont il était porteur, a en effet dû arrêter la reine de Westphalie et la dépouiller : mais il a commis une faute, légère à la vérité, en détournant les bijoux et l'argent qu'il était chargé de prendre. On ne lui en demandera pas compte, pourvu qu'il se montre bon royaliste, et qu'il se taise.

Seulement Haubreuil, est devenu bonapartiste — bonapartiste à outrance. 11 ne saurait se contenter si Napoléon II ne remonte pas sur son trône. Il a d'ailleurs tous les moyens de Ty aider ; il est en correspondance avec Marie-Louise ; il colporte la proclamation qu'elle a adressée aux souverains pour sauvegarder les droits de son fils — cette protestation apocryphe dont on trouve tant d'exemplaires copiés par des mains inexpertes, où s'atteste la profondeur de la religion nationale, se repaissant de mensonges et de chimères plutôt que de subir l'odieuse dégradation bourbonienne !

Maubreuil parait sincère; il ne semble pas dirigé par la police ; il fait des prosélytes, mais fort peu et combien bas. Il est arrêté à Angers le 22 avril 1816, par ordre de M. Pasquier, préfet de la Sarthe, frère de l'ancien préfet de Police. Il est transféré à Paris sous la surveillance d'un capitaine de gendarmerie, mais encore une fois déli-

vxé par M. de La Rochejacquelein et' M. de Brosse qui obtiennent la complicité de Tofficier chargé de le garder.

Eux seulement? Ils n<î sont pas poursuivis, Auguste de la Rochejacquelein, colonel des Grenadiers royaux, ne reçoit aucun blâmé^; le Gouvernement consent donc à Tévasion s'il ne l'ordonne pas. Le zèle intempestif de ses agents a arrêté Maubreuil ; en lui ouvrant les portes, on se débarrasse de lui.

Mais le voici encore : le voici établi sous le nom de Durand, barrière du Roule, dans une maison garnie tenue par un nommé Lecomte. Il remet 32.000 francs à ce Lecomte pour meubler une maison à Vaucresson, près Saint-Cloud — ou il recevra Napoléon II ; il envoie Lecomte à La Ferté-Bernard porter des lettres à des conspirateurs ; Lecomte est arrêté, transféré au dépôt de la Préfecture, puis, ayant aidé à faire prendre Maubreuil et ayant livré « des documents précieux », mis en liberté et gratifié d'une pension de 400 francs sur la liste civile.

Maubreuil arrêté à Vaucresson pour l'affaire Lecomte* est traduit pour l'abus de confiance (c'est

* Maubreuil a une façon à lui d'expliquer cette affaire et, bien que son explication soit singulièrement confuse, il faut la donner. Dans un acte de récusation qu'il lance le 4 août 1817, à Rouen,

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le vol de diamants) devant le Tribunal correctionnel de Paris qui se déclare incompétent. Mais il y a eu débat, là et devant la Cour royale où M^ Cou-

conlre M. Pasquier, garde des Sceaux, « en lant que Son Excellence, en sa qualité, entendrait présider les sections réunies de la Cour do Cassation qui doivent prononcer sur le pourvoi fait par M. le procureur général de la Cour de Rouen contre l'arrêt rendu par la même Cour le 25 juillet dernier dans le procès instruit contre le déclarant à la requête du ministère public », il allègue pour second motif: « En avril 1816, le préfet du Mans, Jules Pasquier, me rencontre par hasard. Il me fait l'infâme proposition de venir à Paris trouver son frère, le ministre actuel, et M. Decazes, m'offre toutes sortes de dédommagements si je veux dénoncer le comte d'Artois comme ayant voulu en 1814 faire assassiner Napoléon et sa famille, me prêter enfin à. déshonorer ce prince, chef du gouvernement lors de la signature des ordres. Il me comble d égards et de soins. J'arrive à Paris. En homme d'honneur, je fais part à M. de La Rochejacquelein, sous le sceau du secret, de ce qu'on veut, ainsi qu'au marquis de Brosse; tous deux me conseillent de ne point aller trouver les deux fourbes, Decazes etPasquier. Je me retire en silence à Vaucresson par l'avis de M. de la Rochejacquelein, en attendant la possibilité de recourir à une justice indépendante, hors des hautes influences et des ténébreux projets ; que fait l'infâme Pasquierî N'osant m'arrêter pour l'ancienne affaire, à cause de la mise en liberté solennelle du 18 mars 1815; il offre de me faire dénoncer par son frère ; M. Decazes accepte ; alors, le parjure Jules Pasquier me dénonce comme faisant partie du complot de Grenoble... On m'enlève de Vaucresson le 11 juin; on me trafne, lié, garrotté, les fers aux mains. Au moyen de cet odieux prétexte, depuis quatorze mois, ces deux fourbes me torturent pour me décider à servir leurs projets, avec tant d'inhumanité qu'on ne voudra ni ne pourra le croire un jour. »

C'est à peu près la même explication qui, plus confusément encore, se trouve dans une lettre autographe de seize pages in-4» que Maubreuil écrit de son secret, le 31 octobre 1817, à M. le premier avocat général près la Cour de Douai : lettre dont on ne saurait imposer la lecture, car là, la folie éclate tout entière ; dans l'une et l'autre pièce comme on voit, il a soin de confondre l'arrestation au Mans avec l'arrestation à Vaucresson. Sur cette

ture le défend et représente les ordres qu'il a reçus. Maubreuil parle à son tour; il est verbeux, incohérent, puis d'une violence d'aliéné ; ses discours sont d'un fou; les lettres qu'il écrit par centaines sont d'un fou. Mais sa défense n'est pas d'un fou.

Voici, d'après un témoin autorisé, les paroles qu'il prononça et dont on eut soin d'empêcher toute diffusion par l'impression. « ... Jamais je n'ai été ni commis du Trésor, ni envoyé à la recherche des caisses, sacs, etc., encore moins chargé de protéger la retraite de la famille Napoléon. Que le ciel les préserve à jamais de protections semblables à celle qu'on m'avait chargé de leur assurer ! ! ... Français, vous allez la connaître enfin cette mission. Daignez au moins croire que jamais l'idée d'un lâche assassinat contre un homme admiré naguère de tout l'Univers et dont le sort contraire à l'Europe conjurée remettait la vie entre mes mains ne souilla ma pensée ! Non !

dernière les Mémoires de Semallé donnent des détails qui se trouvent conQrmés par des lettres d'un sieur Galleton, officier de paix, et qui impliquent dans l'affaire un nommé Rémy, frotteur au Palais de Saint-Gloud; c'était ce Rémy qui logeait Maubreuil et qui le livra. Et toujours apparaissent de Brosse, Dasies, Faverolles, ex commissaire des Guerres. De Brosse est arrêté et aussitôt relâché. C'est de Brosse qui, à la première audience de la police correctionnelle le 10 avril 1817, paraîtra seul aux côtés do Maubreuil pour le défendre.

Français ! Non ! Vous approuverez ma conduite ! En acceptant cette fatale mission, je conçus, le premier jour, le projet de lui sauver la vie ainsi qu'à son fils et de leur faire mille fois un rempart de mon corps plutôt que de souffrir que Ton attentât Meurs jours... Ai-je eu tort Français? »

Voilà Tingénieuse forme de défense qu'il a trouvée et voici comme il en couvre le vol de Fossard : « J'étais loin de m'attendre, je l'avoue, que ces mêmes journaux qui m'ont calomnié pendant trois ans, alors que je gardais un morne silence, et cela par respect pour les hauts intérêts politiques, saisiraient avec avidité Toccasion de proclamer une relation aussi scandaleuse, aussi défigurée que celle qu'il a plu à M. le procureur du Roi de faire ici relativement à la partie insignifiante de ma mission et qui a rapport aux caisses et aux quatre sacs Westphaliens. »

La Cour royale de Paris a déclaré la compétence du Tribunal correctionnel ; la Cour de Cassation casse l'arrêt et renvoie Maubreuil devant la Cour d'Amiens dont Tarrêt en faveur de la compétence est de nouveau cassé : renvoi à la Cour de Douai qui attribue de nouveau la compétence à la police correctionnelle et évoque la cause, c'est le 22 décembre 1817; depuis dix-huit mois, Maubreuil est traîné de prison en prison, toujours au secret. Le

1*'^ janvier 1818, il s'évade de la Tour Notre-Dame oîi il est détenu.

« Dans la journée, il a eu plusieurs personnes à sa table : un employé au greffe de la Cour, un écrivain à Tétat-major de la place qui lui sert de secrétaire, un individu détenu pour contrebande. Le repas a duré de dix heures et demie à deux heures et demie. Il a reçu ensuite quelques visites. » Sa cellule donnait sur un balcon où une sentinelle veillait nuit et jour. A six heures, quand on entre par hasard dans sa cellule, la porte est ouverte ; un drap de lit pend au balcon : le factionnaire n'a rien vu, rien entendu. La cellule a une seconde porte sur un couloir intérieur. Cette porte est fermée. Et, pour l'ouvrir, on va chercher un serrurier. Maubreuil en a emporté la clef dans sa poche !

Le 6 mai suivant, la Cour de Douai, jugeant par défaut, le condamne pour le vol de bijoux à cinq années d'emprisonnement, 500 francs d'amende, dix ans d'interdiction de ses droits et de surveillance.

De la conspiration pour Napoléon 11, du prétendu complot contre les princes que Semallé se trouve encore dénoncer et qu'il s'attache à démontrer, moyennant le concours bénévole de

royalistes employés à la police militaire comme M. de la Tourette et M. Ri voire, ou travaillant en amateurs comme M. de Courcy-Montmorin, il n'est pas question dans l'arrêt; mais le marquis de Brosse a protesté par une pétition à la Chambre des députés contre l'emprisonnement de Maubreuil; Semallé, mis en cause à propos de l'arres-tation de Bruxelles, a riposté par une brochure que Maubreuil a attaquée comme diffamatoire.

Procès sur procès, arrêts sur arrêts, et toujours les mêmes folies.

De Douai, Maubreuil est passé en Belgique, puis en Angleterre où il a retrouvé Dasies et où grouille une bande étrange de personnages, épaves de l'émigration, rebut de la Révolution, détritus de la police impériale, journalistes à vendre, pamphlétaires à acheter, tout. un lot de héros du 31 mars pour qui l'air de Paris est malsain et Sainte- Pélagie trop hospitalière; puis, des bonapartistes proscrits ou redoutant la proscription, des serviteurs de Napoléon débarquant de Sainte-Hélène, un monde au milieu duquel Maubreuil s'agite, pérore, se bat, forge des escroqueries nouvelles, accablant de ses lettres l'ambassadeur de France, menaçant les princes, les rois, les empereurs, de révélations qui feront scandale, et trouvant,

comme de juste, des amateurs qui, pour leurs journaux, s'empressent à recuillir ses informations.

Il a déjà usé de la presse anglaise : de sa prison, le 3 juin 1817 il a trouvé moyen d'adresser au Morning Chronicle une lettre où il mettait en cause Pozzo di Borgo ; cette lettre a été publiée. Elle a fait sortir Pozzo du silence obstiné qu'il a gardé jusque-là sur Maubreuil, dont le nom n'a pas été une seule fois inséré dans sa correspondance : ici, c'est de lui-même qu'il s'agit et, bien « qu'il n'ait pas voulu profaner les archives » en accompagnant les pièces de Maubreuil « d'une dépêche formelle », il en dit assez dans une lettre particulière au comte Nesselrode pour qu'on comprenne qu'il en sait bien plus encore : « Le scélérat qui en est Tauteur, écrit-il, est le fameux Maubreuil que M. de Talleyrand avait envoyé en course les premiers jours du Gouvernement provisoire en 1814. Personne de nous n'a jamais vu cet homme et le seul acte qu'il ait d'un Russe est le simple visa du général Sacken, comme gouverneur de Paris au bas d'un passeport français, formule qui se répétait cent fois par jour à cette époque. Quel que fût Tobjet de la mission de Maubreuil, le résultat termina par le vol des diamants et autres effets de la reine de Westphalie ce qui lui valut un emprison-

29S L'AFFAIRE MÂUBREUIL

nemeAt. Plusieurs mois après, vous m'ordoïmâtes de m'intéresser pour faire rendre les effets volés, j'en parlai dans le temps aux ministres qui en découvrirent une partie, disant qu'on les avait trouvés dans une caisse sous Teau, au pied d'un des piliers du Pont Royal, circonstance imprimée alors dans les Gazettes. Maubreuil continua depuis à être détenu sans qu'aucun de nous se soit jamais mêlé, même en idée, de cette vilaine affaire. Se voyant perdu, il s'est imaginé qu'en menaçant de dire que son entreprise était connue d'une plus haute autorité et qu'elle avait pour objet la destruction de Bonaparte, on empêcherait son jugement, et en conséquence sa punition, c'est-à-dire qu'on interviendrait pour avouer les calomnies qu'il invente. N'ayant pas réussi, il s'est avisé de m'envoyer de sa prison les turpitudes qu'il ose écrire dans les feuilles ci-jointes. Le duc de Richelieu et le garde des Sceaux à qui j'en ai parlé, ont été d'opinion, comme moi, qu'il fallait traiter ces tours de galérien avec mépris. Vous remarquerez. Monsieur le comte, que ce malheureux parle d'un Russe avec lequel il paraît avoir des rapports. Je les ignore et ne veux pas même nommer l'homme qu'il donne à soupçonner. Je n'aurais pas dû attirer l'attention de Votre Excellence sur une pareille infamie un seul instant, cepen-

dant, quoique méprisée de tout le monde» il m'a paru plus sûr de la lui faire connaître, ainsi que le cas qu'on en fait ici. »

Pozzo rejette, comme on voit, sur Talleyrand, la responsabilité entière de la course de Maubreuil ; — c'est un mensonge. Il affirme que la responsabilité de Sacken se borne à un visa au bas d'un passeport français; — c'est un mensonge. Il dénature tous les incidents ; il ignore tout des affaires de Maubreuil ; il s'est intéressé pour faire Vendre les objets volés, alors que rien n'a été rendu. Il a oublié les ordres qu'il a reçus de son empereur ; il ne sait pas que la reine de Westphalie est la cousine de son souverain. Tout est faux de ce qu'il dit, cet homme si avisé, si pénétrant, qui est instruit de tous les dessous et qui a tout d'un policier, jusqu'à l'habitude du mensonge. Sans prétendre qu'en l'accusant d'avoir participé à l'affaire, Maubreuil soit dans la vérité, ne peut-on penser, pour le moins, que Pozzo ne montrerait pas à la fois tant d'indignation et si peu de mémoire s'il ne connaissait toute l'affaire et n'avait à craindre que Maubreuil ne la révélât. Au reste, cette lettre écrite, Pozzo se renferme dans le silence et, à l'ordre que lui transmet Nesselrode le i7-29 juillet, au nom de l'empereur « de lui faire connaître le nom du Russe avec lequel Maubreuil prétend avoir eu

des rapports, ainsi que tout ce qu'il pourra apprendre à ce sujet », il ne répond rien.

Sauf sur ce point particulier, Nesselrode, qui, ayant été chargé par Tempereur Alexandre des premières démarches, sait à quoi s'en tenir, prescrit lui aussi le silence, commande la prudence, ne semble avoir d'autre objet que d'étouffer le scandale; il a prescrit au prince Lieven, ambassadeur à Londres, de réclamer, près du prince régent et de lord Castlereagh, contre la publication de la lettre de Maubreuil dans le Morning Chronicle. On répond à Lieven qu'il est impossible de poursuivre l'éditeur parce qu'il a publié la lettre sans commentaire, et Nesselrode trouve que cela vaut mieux.

Mais, à Londres, Maubreuil se rend bien autrement redoutable. 11 a amené ou il a trouvé sur place une façon de secrétaire. Il annonce qu'il va publier le récit des persécutions qu'il a subies, révéler tous les secrets, déchirer tous les masques. Lieven s'émeut, mais, bien plus, l'ambassadeur de France, d'Osmond, auquel le chef de sa police, Beaumont-Brivazac, cousin de Decazes, ci-devant directeur de police à TArmée de Catalogne, transmet, en les aggravant, les menaces de Maubreuil. Il y a là un chantage, mais est-il organisé par Beaumont, ou par Maubreuil, ou par l'un et

Tautre *? Maubreuil paraît toujours argenté, il dispose de sommes importantes, il remue à des moments les louis à poignée. A l'ambassade, on semble prêt à entrer en accommodement. Mais Maubreuil ne s'arrête point : d'abord, il lance un Mémoire adressé aux membres du Parlement dont les fragments paraissent dans le Statesman, puis des brochures, des appels à TEurope, des appels au Congrès d'Aix-la-Chapelle : Adresse au Congrès ET A TOUTES LES PUISSANCES DE l'EuROPE eUCOyée

à Aix-la-Chapelle, à tous les souverains^ à leurs ambassadeur s y à leurs ministres et aux différents Cabinets relative à l'assassinat de Napoléon et DE son Fils, attentat {selon Marie-Armand de Guery de Maubreuil, marquis d'Orvault) ordonné par la Russie, la Prusse et les Bourbons; dans

* Le policier amorce le chantage par un rapport confidentiel en date du 14 mars 1818, où il annonce tous les désastres qui vont fondre sur le Roi et sur les princes si Maubreuil publie ses mémoires, mais il donne en même temps le remède : « Maubreuil laissera de côté procédures, mémoires écrits et inédits, toutes lettres et documents secrets relatifs à cette affaire et à ce qui s*est passé avec M. S. P. Mais, pour se fixer à Londres et avoir les moyens de travailler, il demande une licence secrète pour exporter, par les petits ports de la Vendée, loin de l'œil des négociants dont la cupidité serait tentée, la valeur de 300.000 francs en blé froment au cours, pour l'achat desquels ses parents et amis feront les fonds qui pourront lui manquer. »

Dans ses lettres au marquis d'Osmond, ambassadeur du Roi, (deux lettres du 27 mars et une du 10 avril) Maubreuil n*a garde de faire lui-même la proposition, mais il insiste sur les menaces de publication et allègue son dénûment.

302 L'AFFAIRE M AUBREUIL

laquelle sont exposés tour à tour les moyens adoptés par eux pour le masquer aux yeux du monde entier^ et les différentes intrigues cTun très grand nombre de personnages.

Ce titre seul dénote TaUéiié : mais le texte esl plus probant encore : Il avait résolu, « de s'en tenir à un simple enlèvement de... (celui dont on voulait le sacrifier entier, même dont le fils surtout ne devait pas être épargné), de s'en tenir à un simple enlèvement de... et à la remise de sa personne à Ferdinand VII; et cela comme une réciprocité qui pouvait avoir lieu en raison aussi de V enlèvement de ce roi lui-même, à Bayonne, 6n 1808, et de sa détention ensuite à Valençay, pendant dix années ». Voilà le style et la forme; à Charenton ou à Bedlam, il y a des fous plus raisonnables.

A chaque brochure, il y a recrudescence de Taccès. Presque raisonnable, ou du moins à peu près logique, dans les premières pages, Maubreuil, à mesure qu'il écrit, accroît son délire qui s'étale en phrases interminables et incompréhensibles. Il veut être confronté avec Napoléon et, pour cela, être envoyé à Sainte-Hélène; il a causé avec Alexandre, assis sur le bord de son lit; il a eu des entretiens familiers avec Je roi de Prusse. Et, non content des brochures qu'il imprime, non content

des lettres qu'il écrit à d'Osmond, il en écrit de pareilles, tout aussi longues à Beaumont-Brivazac, à Danican, à Chateauneuf, à Dumas de Montbadon, à Dasies, à une foule d'êtres mystérieux qui sont à Londres on ne sait pourquoi, faisant on ne sait quelles besognes malpropres, pour le compte d'on ne sait qui.

Il ne reste pas en Angleterre. Vers 1820, il est sur les bords du Rhin ou en Belgique, où il publie d'autres brochures; en 1822, il est à Guernesey, entretenant avec la France des correspondances dont s'inquiète le ministre de l'Intérieur et que doit surveiller le préfet de la Manche *; en 1823, il rentre à Paris, tombe malade, est porté à l'hôpital Saint-Louis; on l'y arrête, on le mène à la Conciergerie; on l'expulse du royaume en lui disant « que le moment de reparaître n'est pas encore venu ». Il doit passer encore deux années en Belgique, mais le Gouvernement royal lui fait une pension. En 1825, le voici de nouveau à Paris, dénué de tout, sans habits, sans argent. Il va droit à la préfecture de Police « préférant dans son triste état se constituer prisonnier que de se

* Certaines de ces lettres adressées & un M. Virgile Roze, chez Adrien, au Lion d'Or, rue Saint Clément à. Nantes, indiquent toutes sortes de commerces de chevaux, de marchandises des Indes, des procès, des dettes & l'infini, des prodigalités ineptes et une misère noire, mais rien de politique.

faire arrêter ». Avec quelque argent' qu'on lui donne, il va s'établir dans un grenier, rue de. TArbre-Sec, oîi il reçoit la visite de son ancien ami, le marquis de Brosse, et de son ci-devant domestique, Prosper Lebarbier, devenu Lebarbier de Sérigny et propriétaire de manufactures. L'indemnité des émigrés va être votée; Maubreuil a des réclamations à produire dans deux ou trois départements. On lui prête de l'argent, on le nippe, et, bientôt après, mis en possession de sommes importantes — peut-être données par le nouveau roi Charles X — il entre dans les affaires de Lebarbier et de M. de Brosse, achète à Montville une papeterie qui doit Tenrichir, se mêle à des spéculations, puis se brouille avec ses associés, leur intente des procès, publie des mémoires, se replonge dans la chicane. Dans ses mémoires, si violents qu'ils soient, nulle allusion pourtant au passé — pas même lorsqu'il constate Tétrange rapidité avec laquelle son ancien valet a fait fortune.

On pourrait le croire tout entier à ses procès, à ses spéculations ou à sa ruine nouvelle. Mais soit que, ayant dissipé ce qu'il avait reçu, il veuille essayer un nouveau chantage, soit que, n'ayant plus le cerveau occupé ailleurs, il donne de nouveau dans ses délires, il se reprend à Talleyrand :

Certes, depuis 1814, depuis Tentrevue avec Vilrolles, il accuse Talleyrand de lui avoir donné cette mission fatale. Il Ta crié en 1817 devant le Tribunal et la Cour royale, mais ce n'est que peu à peu qu'il a vu en Talleyrand le persécuteur. A présent, il veut un scandale, il le prépare, et à Saint-Denis, le 21 janvier 1827, à Tissue de la cérémonie expiatoire de la mort de Louis XVI, il se jette sur Talleyrand et le soufflette. Il est arrêté, traduit en police correctionnelle : Alors, déluge de brochures, deux, trois, quatre brochures, inspirées, non écrites par lui, certaine tout à fait curieuse, où TafTaire de Fossard est reprise point par point, de façon à intimider Charlés X et le Polignac qui va devenir son principal ministre.

Condamné à cinq ans de prison, dont il fait quelques mois à rinfirmerie de la prison de Poissy, il est mis en liberté lors de la constitution du ministère Polignac *.

On croit savoir que, de 1830 à 1840 pour le moins, il reçut en Belgique une pension de 5.000 francs du gouvernement de Louis-Philippe^

' U est en liberté le 27 février 1829 où il écrit des lettres violentes au duc de Rovigo « dont il attend une rétractation complète. »

■ En 1836, k la suite de rixes avec des « ruffians prussiens », il est sur le point de perdre cette pension et adresse une hottéo

et que plus tard il en eut une de 2 500 francs de Napoléon III ^ Il prétendait n'avoir été persécuté que pour n'avoir pas exécuté les ordres qu'il avait reçus, n'avoir pas tué Napoléon, le Roi de Rome et Marie-Louise ; il disait avoir fait passer à Sainte- Hélène des avis importants; il était pauvre et l'Empereur était bon.

D'ailleurs, le fils de ceux-là qui avaient été ses victimes — le roi Jérôme et la reine Catherine — a aussi pardonné. Le prince Napoléon écrivait en 1865 : « Sans ces lignes qui apprennent à nos lecteurs qu'il vit encore, peu d'entre eux auraient ridée de reconnaître le comte de Maubreuil dans un grand vieillard que Ton voit errer quelquefois autour des hôtels de quelques familles vendéennes dont il se dit le parent, aux portes des ministères, à celles même des palais impériaux. Son aspect est pauvre sans être dégradé et ses traits, ravagés et un peu hagards, portent plutôt l'empreinte des plus terribles passions que celles de l'extrême vieillesse et de la misère. 11 parle, à ceux que la

d'injures à M. Brenier, alors chargé d'affaires à Bruxelles, et des lettres injurieuses à* Louis-Philippe, au duc d'Aumale et au duc Decazes.

*M. Belmontet lui sert d'intermédiaire en 1853 et 1838 pour réclamer l'arriéré de sa pension. Le 19 juillet 1862, Maubreuil s'adresse directement à l'Empereur pour demander qu'elle soit augmentée.

curiosité retient un moment auprès de lui, un langage déclamatoire et violent, le même dont se servaient les hommes des générations passées pour exprimer des haines inconnues à la nôtre ou dépassant la mesure de notre énergie. »

Maubreuil, malgré les brochures qu'il se plaisait encore à publier de temps à autre^ inspirait

* Je n'ai point la prétention d'énumérer toutes les brochures qu'a pu imprimer ou inspirer Maubreuil. Elles sont en nombre infini. Certaines semblent avoir été seulement composées et tirées à la brosse. Elles se répètent d'ailleurs et se copient toutes. Voici pourtant, en dehors des factums judiciaires, celles que j'ai pu voir * :

La première en date, la plus caractéristique l'Adresse au Congrès dont j'ai donné le titre ci-dessus, a été, la même année (1818), traduite en anglais et imprimée chez Schulze and Dean, sous ce titre : Translation ofan address to the Congress, to ail the powers of Eujope, concerning the a^sassination of Napoléon and his son ; in which are exposed the chief means employed by the Bourbons to ruin those who prevented the exécution of that political atrocily; the pretexts successively adopted to conceal it from the knowledge of the World; and the différent intrigues of a greaty number of personnages. Outre les éditions en langue française publiées en Angleterre, il en existe au moins une sous la rubrique

* En 1817, il faut signaler : Adresse d MM. de la Chambre des députés^ signée le marquis de Brosse. (Paris, Dentu, 1817, in-8«).

Réponse de M. le comte de Semallé aux inculpations de M. le marquis de Brosses {PaiTis. Michaud, 1817, in-8«).

M. Dasies d M. le comte de Semallé (S. D. M"»"» Jeunehomme, 1817, in-8").

Plaidoyer prononcé le 14 juin devant la Cour royale par M* Pinet pour M. de Maubreuil (affaire Semallé). (Paris. Lenormant, 1817, in-4<>.)

Plaidoyer pour M. Marie-Armand Giierry de Maubreuil^ marquis d'Orvault, prononcé par M^ Couture le il avril i8 H ^recueilli par h sténographe (S. D. Porthmaun, in-8»).

Mais ces brochures ne sont indiquées ici que comme références : Maubreuil a participé à certaines, mais il n'en est pas l'auteur.

Relativement au jugement de 1818, on a publié en 1827 :

Affaire de Maubreuil jvgée définitivement d la Cour royale de Douai, le 6 mai f8f8. (Paris, Delaforest, 1827, in-8°.)

alors quelque pitié, mais la misi^re lui pesait et il voulut faire une fin opulente. En 1812, il s'était

Dusseldorf. Quérard indique une édition de Paris, méyie date, ((ue je n'ai pas vue.

Du môme courant viendrait, s'il est vrai, qu'elle ait été imprimée à cette date : Lettre de M. Marie- Armand rfe Guerry de Maubreuil, marquis d'Orvault adressée, à S. A. R.lepnnce régent d' Angleterre (Londres, 7 juillet 1819), publiée à Philadelphie en i8/9, réimprimée à Guernesey en 1819 et à Londres en 18i0. Mais cette pièce ne m'est connue que par la réimpression faite à Paris, en

Il faut de là sauter à 1827, où l'on trouve :

Précis de ce qui a été dit par M. de Maubreuil à Vaudience du 31 juillet 1827, dans Vaffaire Paulmier et entièrement supprimé parla censure (Paris, Giraudet, 1827, in-8'»).

Cour Royale. Chambre dés appels de Police correctionnelle. Précis de ce qui a été dit par M. de Maubreuil (Séance du2'è août) (Paris, Guiraudet, S. D., in-8»).

Notice historique sur Marie-Armand de Guerry de Maubreuil^ marquis d'Orvaull... par un de ses anciens compagnons dHnfortune. (Paris, Guiraudet, 18i7, in-8».)

Plaidoyer de Af« Germain devant la Cour Royale le 15 juin 1827. (Paris, Guiraudet, 1827, in-8».)

Réplique de Af» Pinet pour M. de Maubreuil à Vaudience de la Cour Royale, section correctionnelle le 29 avril 1827. (Paris, Guiraudet, 1827, in-8«.)

Réplique de M» Pinet pour M. de Maubreuil le i^ juin 1827, devant la Cour Royale t section correctionnelle. (Paris, Guiraudet, in-8»).

Ces dernières pièces réimprimées sous le titre :

Extraits des plaidoyers et mémoires des avocats Germain et Pinet [imprimés en 1827). (Paris, Guiraudet et Touaust, 18oo, in-8»).

Quérard annonce :

Exposé des motifs de sa conduite envers le prince de Talleyrand. (Paris, 1827, in-8»), que je crois n'être autr^que \d>. Notice historique ci-dessus.

En 1829 :

Adresse à MM. les députés par Marie-Armand de Guerry de Maubreuil. Poissy 7 mar* 1828 {publié le 15 avril 1829) (Paris, Guiraudet, 1829, in-8».)

adressé à Villiaume pour contracler une alliance avec une jeune fille riche. En 1866, il s'adresse à un certain docteur S... a pour chercher, soit une adoption, soit un mariage qui lui permit, comme il dit, de finir ses jours en paix ». Il n'avait pas

Rien, que je sache, en 1830.

En 1831 :

Chateaubriand démasqué ou Examen critique de sa brochure sur la monarchie élective. Paris, Werdet, 1831, in-8».)

En 1835 :

M. de Maubreuil et la diplomatie ou adresse au congrès de Tœplitz,parM. de Maubreuil, marquis d'Orvault (La Haye, Doorman, 1833, in-S*.)

En 18.. ?

Extraits généalogiques, historiques, nécrologiques, relatifs aux parents et alliés du comte Armand de Guerry de Maubreuil, marquis d'Orvault, qui ont servi la cause monarchique dans tous les temps et continué depuis 1790 à servir la cause royaliste, dite aussi « du trône et de Vautel ». S. L. N. D. (en épreuves.) . En 185i :

Réimpression de Lettre adressée à S. A. R. le prince Régent d'Angleterre (Londres, 7 juillet 1819.) Ci-dessus. (Paris, Guiraudet et Touaust, 1855, in-8».)

En 1855 :

Extraits des plaidoyers et mémoires des avocats Germain et Pinet (imprimés en 1827) ci-dessus (Paris, Guiraudet et Touast, 1855, in-80).

En 1857 :

Réimpression à Nantes, chez la veuve Mangin, de la Lettre cidessus.

En 1861 :

Histoire du soufflet donné à M. de Talleyrand-Périgord... par M. Marie-Armand comte de Guerry de Maubreuil, marquis d'Orvault. (Paris, les principaux libraires, 1861, in-8».)

Placet, à S. M. Napoléon Jll (17 octobre 1861). (Paris, Pilloy, fol.)

Enfin les Mémoires dont la publication fut commencée dans un journal dont j*ai vu la coupure, sans parvenir & en trouver le titre; et les Mémoires judiciaires sur le procès de Montville.

le droit d'être difficile et on lui trouva la fiancée qu'il lui fallait. Il épousa en novembre^ dans le Luxembourg d où elle était originaire, une fille, Catherine Schumacher, qui se faisait appeler M"' de La Bruyère et qui avait gagné une sorte de fortune par l'Europe. 11 reconnut par surcroît un garçon que cette fille avait, disait-elle, adopté et qui était né, en 1856, à Bucharest d'une prétendue Pauline Drouin écuyère. Le père Schumacher était cocher de fiacre, la mère tenait un garni, mais la fille avait son hôtel, ses chevaux, de beaux bijoux, des rentes et surtout de nombreuses créances dont l'origine était médiocrement pure. A propos d'une de ces créances dont ils réclament conjointement le paiement, voici encore Maubreuil et sa prétendue femme — non ! le marquis et la marquise d'Orvault — devant les tribunaux ; les y voici à propos d'une pension alimentaire que réclament à leur fille, le père et la mère Schumacher; les y voici, enfin, à propos d'une tentative d'assassinat commise sur la marquise par son frère, employé au Comptoir d'escompte, où il a fait des faux. L'affaire Maubreuil revient à la mode et les journaux y trouvent matière à une copie abondante. Même y cherche-t-on ce qui n'y est point, des attaques contre l'Empire, et n'y veut-on point voir ce qui y est : la révélation de ce que fût la pre-

mière Restauration. L'enfant de Catherine a été renvoyé de Sainle-Barbe-des-Champs : c'est un nouvel élément de polémique morale sur Tinno. cence des bâtards. Maubreuil, qui a tant aimé le bruit, en fait encore plus qu'il ne souhaiterait peut-être, à quatre-vingt-trois ans. Au moins en tire-t-il parti, fait-il imprimer des brochures, annonce-t-il ses Mémoires dont un journal commence la publication. Il faut croire qu'il y trouve quelques ressources momentanées — peu — car, après un passage à Asnières où il abandonne en partant une malle de papiers, il va mourir misérablement le 17 juin 1869, à Thôtel de Bordeaux, rue Capron, derrière la butte Montmartre. On rendit, paraît-il, les honneurs militaires à ce chevalier de la Légion d'honneur.

Que ne s'était-il tenu tranquille? Il eût été colonel comme M. de Vanteaux qui, pour ses problématiques services en Hollande et en Normandie, fut colonel à Tétat-major de la 1" division militaire le i*' septembre 1815, et confirmé dans son grade le 28 mai 1820 ; il eût été colonel comme M. de Coi^sbouc et eût, comme lui, commandé la place de Vitryle-François, à moins que comme le faux marquis de La Grange, il eût, en état flagrant d'usage de faux, d'usurpation d'état civil, de nom et de titre,

touché son traitement de réforme ; il eût été maître des Cérémonies comme M. de Geslin ; gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi comme M. de Semallé; conseiller d'Etat et député comme M. Dudon, ambassadeur et pair de France comme M. de VilroUes ; il eût au moins fait une grande fortune comme son ancien valet Lebarbier deSérigny. — Qui niera que sa place était marquée entre Polignac et Bourmont dans le dernier Cabinet de Sa Majesté Très Chrétienne ?

Mais il eut trop de logique^ manqua de mesure et se trompa d'époque. Ce qui était légitime le 8 avril ne Tétait plus le 20 ; ce qui avait été louable à Orléans ne Tétait plus à Fossard ; dévaliser une Autrichienne était un haut fait, une Wurtembergeoise un crime. Qu'on aille donc s'y reconnaître ! Attacher la Légion d'honneur à la queue de son cheval, faire ses ordures sur la tète de la statue de Napoléon, c'était un excès de zèle qu'on eût sûrement excusé, si on ne Teût pas récompensé, mais jaser hors de propos était un attentat de lèsemajesté et on le lui a fait bien voir. Il était à demi fou, on Ta rendu fou plus qu'aux trois quarts; point assez pour qu'il ne fût pas responsable, mais, comme on dit à présent, avec une responsabilité atténuée.

Ce qui ferait douter qu'il fût irresponsable, ce

sont les ménagemenls qu'il a su garder vis-à-vis de certains hommes, c'est son étonnant mutisme au sujet du comte d'Artois. Jamais il ne Ta accusé, jamais il ne Ta compromis, jamais il n'a parlé ou écrit sur lui. Des relations qu'ils eurent, Taveu ne vient pas de lui, mais de Charles X. « De pareilles gens sont embarrassants, disait Charles X à M. Royer-CoUard, un jour qu'il était question de Maubreuil. Ce sont des brigands et des canailles et, par malheur, on a eu des rapports avec eux. Quand on conspire, on est exposé à se mettre en H mauvaise compagnie, n'est-ce pas, monsieur Royer-Collard, vous devez avoir éprouvé cela, vous qui avez conspiré? — Sire, je n'ai jamais conspiré qu'avec des honnêtes gens », répondit Royer-Collard. Ce qui démontre ou que les correspondants du comte de Lille étaient de grandes dupes, ou que leurs conspirations étaient singulièrement anodines — à moins qu'ici comme ailleurs, rhypocrisie ne fût un des éléments essentiels delà Doctrine.

L'affaire Maubreuil n'est pas une cause célèbre ; elle est un morceau de l'histoire; elle n'est pas un accident, elle est une conséquence ; ftllc n'entache pas un homme, elle flétrit un régime. Mau-

31 i L'AFFAIRE MÂUBREUIL

breuil n'intéresse pas comme personnalité, mais comme partie d un groupe dont il est peut-être un des individus les moins suspects, les moins tarés, les plus présentables. — Et c'est ce groupe qui a fait la Restauration.

Dans Taffaire Maubreuil, qui est en cause, ce n'est point cet aventurier à demi responsable, c'est Monsieur qui lui a donné ses ordres, ce sont les amis de Monsieur qui l'ont employé et qui, sans doute, ont partagé avec lui le butin de Fossard.

Par la suite, il ne s'agit m^me plus d'un attentat individuel dont les auteurs n'ont été ni poursuivis ni punis, il ne s'agit point d'une magistrature servile inclinant la Loi devant le bon plaisir du Roi ; il s'agit d'un acte souverain, par lequel le roi Louis XVIII, pour profiter du vol qu'a ordonné son frère, déchire le traité auquel il doit son trône, renie l'adhésion qu'il y a solennellement donnée, et par là justifie, de la part de Napoléon, toutes les représailles.

Le 20 mars n'a pas été seulement la révolte de la nation contre un prince imposé par l'étranger; il n'a pas été seulement la revanche des Français patriotes contre des aigrefins, qui, par un coup à à la Malet, avaient imposé aux Parisiens leurs cocardes et leur drapeau ; il n'a pas été seulement Tinsurrection contre un régime de favoritisme qui

menaçait les biens, la liberté, la vie des citoyens, qui renouvelait l'ancienne monarchie sans ses garanties corporatives, sans ses résistances parlementaires, sans ses libertés provinciales, sans ses traditions militaires, et qui n'organisait rien, hormis le pillage des caisses, le pillage des emplois, le pillage des grades, le pillage des croix, le pillage de la France; il a été, de la part de Napoléon — et l'affaire Maubreuil n'est qu'un épisode entre cent — la plus légitime des revendications, la plus légale, peut-on dire, car ce n'est pas lui qui a rompu le traité du il avril, ce sont les Bourbons. Ceux-ci n'ont été envoyés en possession du trône qu'après avoir reconnu et promis d'observer le pacte qui, en échange des droits que Napoléon avait abdiqués, lui en garantissait d'autres, précis, nettement sp(Jcifiés, et mis par l'Europe à' leur charge. Ils ont outrageusement méconnu tous ces devoirs parce qu'ils l'ont cru faible et désarmé. La revanche a été prompte. Il a paru seul, sans soldats et sans argent, et, eux avec leur armée, leurs généraux, leurs préfets, leurs courtisans, ont fui piteusement — emportant toutefois, comme viatique, l'argent du Trésor et les diamants de la Couronne.

Nous reproduisons ici les Ordres que donnèrent à M* de Maubreuil les ministres français, d'après les originaux conservés au Greffe de la Cour de Douai et reproduits d* abord par M. de Savignon^ avocat général à la suite du Discours qu*il a prononcé à Vaudience de rentrée du 17 octobre 1892. (Douai, 1892.)

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