Spartien, Severus, 13; C. I. L., n
7. Pallu de Lessert, Les assemblées provinciales et le culte provincial dans l'Afrique romaine, in-8°, Paris, 1884; Le Même, Nouvelles observations sur les assemblées provinciales dans l'Afr.rom., 1890; cf. GuiRAUD, Les assemblées provinciales, in-S», Paris, 1886, p. 74 sq. ; Beur- LiER, Essai sur le culte rendu aux empereurs romains, in-8°, Paris, 1890, p. 120 sq.
8. P. MONCEAUX, op. cit., t. I, p. 32 sq. N'oublions pas Mithra, S. Gsell, Musée de Philippeville, in-4<», Paris, 1898, p. 48.
rement à ce qui se passait sur d'autres points de l'empire où les âmes étaient abandonnées au plus profond scepticisme par suite de la déchéance de la religion officielle, les Africains possédaient ce que nous devons appeler, faute d'une autre expression, une vie spirituelle. Il en était pour eux comme pour les Orientaux. Les cultes sémites recelaient une part d'inexprimable béatitude dans leurs formules et leurs théologies mystérieuses. L'engouement qui accueillit le judaisme au i^"" siècle, le mithriacisme au siècle suivant dans les milieux occidentaux comme la Gaule et Rome répondait à la solitude désespérée où les religions esthétiques de la Grèce et du Latium avaient plongé leurs affiliés. Cette émotion d*âme que les hommes de ce temps voulaient connaître, ils ne la trouvaient pas dans les charmants enfantillages municipaux auxquels se réduisait le paganisme officiel. Et s'il en était ainsi sur le sol natal de ce paganisme, à plus forte raison la situation était-elle la même et plus accentuée encore dans la province d'Alrique toute imprégnée des religions sémites sur lesquelles le contraste du culte officiel avait jeté un nouvel attrait. Les Africains respectueux de ce culte se soumettaient à ses prescriptions, mais les hommages rendus à Esculape, à Saturne, à Junon, étaient détournés de leur destination et s'en allaient à Eschmoun, à Baal-Hammon, à Tanit avec lesquels on les identifiait.
Le christianisme ne pouvait et ne voulait entendre parler à aucun prix d'un semblable compromis de conscience et si, nonobstant sa résistance, il en profita lui-même dans la suite, ce fut parce que le vieux germe punique survécut et opéra quand même, pour lui, quoique malgré lui. Ce qui exaspéra les
Africains fut la prétention du christianisme à s'isoler et à remplacer ; car il ne s'agissait pas de la réforme des vieux cultes, mais de leur destruction. Et cette destruction impliquait non seulement le désaveu de la croyance, mais encore l'abandon des espoirs indigènes, toujours vivaces, d'indépendance et de liberté conjoints à cette croyance.
11 est possible que cette doctrine des chrétiens — la seule chose qu'en voulussent voir les païens — ait été exposée ou pratiquée avec une certaine maladresse; qu'on ait fait usage d'affirmations trop catégoriques, d'anathèmes trop offensants ; on peut le croire puisqu'il s'agit d'Africains — mais on ignore tout de ces premières polémiques et de l'accueil qui fut fait généralement à la nouvelle secte. Si les chrétiens firent des avances, elles furent probablement reçues avec défiance ; car, en Afrique comme dans le reste de l'Empire, la prétention à s'isoler indisposait à leur égard. La société au milieu de laquelle on vit est ordinairement assez mal disposée pour ceux qui la dédaignent. Tertullien répétera bien haut que les chrétiens ne se distinguent des autres citoyens que par une morale plus sévère ; il fera remarquer qu'on les voit au forum, aux thermes, au marché, dans les boutiques, qu'ils exercent tous les métiers; cela ne servira de rien. Pour les anciens, la pierre de touche était la vie domestique ; là se célébrait le culte, là se réunissait la famille. Or, à mesure que cette famille voyait ses membres s'affilier au christianisme, ses rangs s'éclaircissaient à l'heure des réunions, les rites devenaient difficiles à remplir ; peut-être parfois, faute de la voix d'une jeune fille ou d'un adolescent, fallut-il omettre les hymnes sacrés; le culte en souffrait, la prospérité
de la famille était menacée. S'il s'agissait des sacrifices publics, on remarquait les mêmes vides, ou bien, le jour des jeux, le cirque et l'amphithéâtre étaient délaissés, dédaignés. Et, pendant ce temps, on savait que les nouveaux sectaires se réunissaient, usant d'artifices pour demeurer à l'abri des investigations. On ignorait ce qu'ils faisaient, mais des bruits circulaient avec persistance qu'on chuchotait avec dégoût. Ces gens, si empressés à condamner toutes les pratiques saintes qui étaient comme l'histoire même delà patrie, eux qui fuyaient toutes les pratiques innocentes que leurs parents, leurs amis, observaient avec bonheur, et même avec consolation ; eux enfin qui repoussaient toutes ces pratiques nobles qui avaient donné la richesse et la liberté dans le passé ; ces chrétiens qui refusaient de faire acte de croyant, acte de citoyen, se livraient à des plaisirs d'un dévergondage inouï; ces moralistes étaient des athées, des traîtres, des infâmes.
Parmi ceux qui exploitaient et colportaient avec le plus d'acharnement ces calomnies se trouvaient les Juifs, et on les croyait.
Les plaisanteries d'un tour grivois ou obscène avaient presque toujours accueilli les Juifs dans la société romaine, leur rendant inabordables certains lieux de réunion, les thermes et les bains plus particulièrement ^ Habiles à détourner l'attention, surtout lorsque de gênante elle devenait dangereuse, les synagogues paraissent avoir trouvé, grâce à l'impé-
1. KE1SA.N, Marc-Aurèle, in-S», Paris, 1883, p. 556, note 1 ; Eild, Les Juifs à Rome devant l'opinion et dans la littérature, dans la Revue des études juives, 1884, t. VIII, p. 1 ; 1885, t. XI, p. 18, 161 ; P. Lejay, Le sabbat juif et les poètes latins, dans la Revue d'Iiist. et de litt. religieuses, 1903, t. VIII, p. 305-335.
ratrice Poppée, dans le christianisme débutant, le nouveau bouc émissaire ' . La distinction entre Juifs et chrétiens mit longtemps à se faire aux yeux de l'Etat romain, quoique dans chaque camp on s'efforçât de dissiper cette confusion volontaire. En Afrique, où le nombre des Juifs était considérable ^, Tertullien les considérait comme une des forces ennemies qu'il avait à combattre. Leur influence ne put prévaloir pendant les années de calme qui suivirent la persécution de l'an 180. Les proconsuls se montrèrent tolérants, parfois même bienveillants ^ ; Pudens, sous le règne de Sévère, pendant les années où cet empereur africain témoigna des sentiments favorables aux chrétiens '*, avait appliqué à ceux-ci ce que contenaient de favorable les rescrits de Hadrien -^ et d'Antonin ^ ; il avait même renvoyé libre un chrétien
1. Ce poiat parliculier est trop étranger au sujet du présent travail pour être traité ici avec les développements qu'il exige; nous y reviendrons.
2. ViTRk, Spicilegium Solesmense, in-i", Parîsiis, 1852, t. I, p. xx-xxi; E. NoELDECHEN, TcrlulUan's Gegen die Juden auf Einheit, Eclitheit. Enststehung, dans Texte und Untersuchungen, t. XII, 2* partie, in-8°. Leipzig, 1894, p. 5-lU.
3. Pertinax (188-189); Didius Julianus (189-190) ; Cincius Severus (190- 191) ; cf. Fallu de Lessert, Fastes des provinces africaines, 1896, t. 1. p. 223-22'i et Vespronius Candidus (191-192). Ibid., t. I, p. 230-233. La démonstration faite par J. Sch.midt, Ein Beitrag ziir Chronologie dcr Schriften Tertullians, dans le Bheinisclies Muséum, 1891. 77 sq., ne laisse aucun doute sur la qualité de proconsul de tous ces personnages.
U. Sévère était né à Leplis, Spartiex, Severus, 15; pendant son gouvernement dans la Lyonnaise (186), naquit l'ainé de ses fils, Antonin, plus connu sous le nom de Caracalla ; il lui donna une nourrice chrétienne. Pendant le règne de Sévère, le nombre d'esclaves et d'affranchis impériaux professant le christianisme est assez considérable. On est fondé à croire que les Africains y étaient représentés.
5. G. Callewaert, Le rescrit d'Hadrien à Minucius Fundanus, dans la Rev. d'hist. etdelitt. relig., 1903, t. Vlil, p. 152-190, et la bibliographie, p. 152, note 1. Ch. Guigxebert, Tertullien, étude sur ses sentiments à l'égard de l'empire et de la société civile, in-8°, Paris, 1901, p. 73-9'i.
6. A. IlARNACK, Das Edikt des Antoninus Plus, in-8°, Leipzig, 1895;
qui n'était pas accusé régulièrement'. Cependant les bruits les plus calomnieux circulaient sur les fidèles. Le peuple qui de tout ne comprend que les dehors accueillait avidement les récits infâmes qu'on colportait; plus l'accusation était monstrueuse ou ridicule, plus elle obtenait de crédit : « Tel commence à calomnier, dit TertuUien, puis vient un second qui ajoute aux mensonges du premier ; bientôt un troisième va renchérir sur les fables débitées par ses devanciers, et ainsi de suite. Le vulgaire accepte tout les yeux fermés et se fait l'écho docile des infamies qu'on invente sur notre compte^. » La calomnie s'exerçait en particulier au sujet des calamités physiques qui ravageaient les provinces (peste, fièvre, épizootie) ^, et des infamies dont les assemblées chrétiennes passaient pour être le théâtre. « Si le Tibre inonde Rome, si le Nil n'inonde pas les campagnes, si le ciel est fermé, si la terre tremble, s'il survient une famine, une guerre, une peste, un cri s'élève aussitôt : « Les chrétiens au lion ! à mort les chrétiens ^ ! » Tel était le premier mouvement de la foule ; parfois sa fureur avait une cause différente. Depuis longtemps, les païens se divertissaient à tourner en ridicule la dévotion des Juifs
L. Saltet, VédH d'Antonin, dans la Bev. d'Iiist. et de litt. relig.^ 1896, t. I, p. 383-392.
1. TERTULLIEN, Ad Scopulam, 4 : Pudens ctiamque missiim ad se chrislianum in elogîo concussione ejvs intellecto, dimisit, scisso elogio, sine accusatore negans se audilurum hominem secundum mandatum. Il semble que le proconsul brusqua le débat et que, personne ne se présentant pour soutenir la plainte, il déchira le rapport de police et refusa de procéder à l'interrogatoire. Les mots secundum mandatum indiquent qu'on appliquait encore la législation du rescrit de Trajan interdisant de recevoir une accusation anonyme.