RÉFORMES DEMANDÉES ET RÉFORMES A FAIRE
Depuis plus d’un an, une agitation considérable a été et est encore entretenue par les mines du Rand au sujet des réformes demandées au gouvernement. A en croire toutes ces demandes, le gouvernement devrait faire toutes les concessions, réduire de 50 ou 60 millions par an les recettes de son budget, pour donner satisfaction aux mines, qui, sous le prétexte de charges abusives contre l’industrie, oublient de voir qu’elles- mêmes auraient à faire les réformes les plus importantes dans leurs propres exploitations.
Les quatre points principaux sur lesquels portent les réclamations sont : 1° la dynamite; 2° les transports de chemins de fer; 3° les transports généraux; 4° les salaires des noirs.
Il est évident qu’une partie de ces réclamations est justifiée, surtout en ce qui concerne la dynamite et les transports par chemins de fer. Il est certain , d’après le rapport de la commission d’enquête, que le gouvernement donnera droit, dans une large me sure, aux desiderata exprimés. Mais la somme qui pourra être ainsi économisée ne sera jamais que faible en comparaison de celle qui pourrait être obtenue par les réductions importantes sur les frais d’exploitation, sur les salaires des blancs et des noirs, des directeurs, etc. Prenons, par exemple, les chiffres mêmes de M. Eckstein, le directeur de la compagnie la plus considérable de l’Afrique du Sud, la Rand Mines. M. Eckstein estime les dépenses actuelles, pour frais d’une tonne de minerai broyé, à 29!',‘ 1/2, se décomposant en :
Main-d’œuvre blanche 28 p. 100
— noiro 23 —
Explosifs 10
Combustibles 8 —
Approvisionnements et divers 31 —
Eu admettant que le gouvernement fasse les réformes les plus larges possibles, diminuant par exemple les prix des explosifs de 50 p. 100 et réduisant de moitié les tarifs de chemins de fer pour le charbon, on obtiendrait une réduction de 5 p. 100 pour les explosifs, de 4 p. 100 pour le combustible; or, il résulte du tableau des dépenses dans les mines d’or pendant l’année 1896, que sur un total de £ 9.740.921, les réductions obtenues du fait de l’abaissement du prix de la dynamite et du transport du charbon s’élèveraient au grand maximum à £ 400.000 pour la dynamite et à £ 200.000 pour le charbon, total £ 600.000, soit 15 millions de francs. Par contre, nous allons voir rapidement toutes les économies qui pourraient être apportées dans les autres dépenses des mines.
1° Salaires des blancs. — Les ouvriers blancs, les managers, les contre -maîtres, les directeurs, sont payés tous d’une façon fantastique. Il y a un gâchis dans l’administration des mines qui ne peut être comparé qu’à celui qui existait au canal de Panama. Nous avons vu nous - même qu’un directeur d’une des mines moyennes du Rand recevait un traitement fixe de 90.000 francs par an, était logé aux frais de la compagnie dans une maison magnifique et avait, toujours aux frais de la compagnie, deux landaus et quatre chevaux, ce qui est une dépense très élevée en Afrique du Sud. M. John Hammond, l’ingénieur Lien connu, a reçu l’année dernière 452.500 francs
comme traitement à la Consolidated Goldfîelds ; il est en outre ingénieur conseil dans d’autres compagnies et l’on voit de suite les sommes énormes qu’il doit gagner de ce chef. 11 y a plusieurs compagnies qui ont chacune deux ou trois ingénieurs en chef payés chacun entre 150 et 250.000 francs. De même, la moyenne des salaires des contre-maîtres varie entre 15 et 20.000 francs par an, et la moyenne des salaires des ouvriers ordinaires est de plus de 6.000 francs par an. Ces prix sont absolument exagérés ; il serait possible de les réduire au minimum de un tiers, pour ne pas dire plus, et ainsi payés, les ouvriers s’estimeraient très heureux. En dehors de cela, il y a dans les mines un personnel beaucoup trop considérable, ce qui fait que les ouvriers, trop nombreux pour le travail à produire, deviennent paresseux et font mal le peu d’ouvrage qu’ils ont à faire. Les ouvriers blancs occupés dans le fond des mines surveillent les noirs et ne font guère autre chose.
La réduction qui pourrait être obtenue facilement sur les salaires des blancs, réduction calculée à 33 p. 1007 donnerait £ 1.000.000 d’économie annuelle.
2° Salaires des ouvriers noirs. — Si les noirs sont payés à des prix tout à fait supérieurs à ceux qu’ils méritent, la faute en est entièrement aux compagnies minières qui, par manque d’entente, ont fait monter les salaires au moment de la rareté de la main-d’œuvre. A ce moment, les compagnies qui manquaient d’ouvriers allaient les chercher dans les exploitations voisines et, pour les attirer à elles, augmentaient leurs salaires. On était arrivé à payer les nègres £ \ 10sh par mois, nourris et logés. Or, un nègre
n’a pas de dépense autre que celle des liqueurs fortes, dont la vente a été interdite d’une façon absolue par une loi spéciale, très souvent enfreinte. Le nègre pourrait donc mettre la presque totalité do son salaire de côté, et, lorsqu’il a économisé 12 ou 15 livres, il s’en retourne dans son pays, achète une vache et plusieurs femmes et vit ainsi jusqu’à ce que, n’ayant plus d’argent, le besoin d’en acquérir de nouveau l’engage à revenir travailler aux mines.
Il y a six mois, les compagnies de mines cherchèrent à faire une entente, s’obligeant toutes à payer au même tarif leurs ouvriers noirs. Le prix nouveau fut fixé à 70 francs par mois, toujours nourris, et logés. Cette réduction de salaire fut acceptée sans aucun murmure; à peine quelques défections se produisirent-elles, et, au bout- de quelques jours, le travail continuait avec une réduction appréciable, pour les compagnies.
Gela ne suffit pas ; les compagnies doivent continuer à s’entendre d’une façon complète et imposer aux nègres un nouveau tarif qui, à notre avis, ne devrait pas dépasser 40 francs par mois au grand maximum,
Avec l’abondance de la main-d’œuvre actuelle, la disette qui règne à l’état permanent dans les districts d’où viennent les travailleurs, la peste bovine qui, en décimant le bétail, chasse les habitants des contrées contaminées, toutes ces raisons sont un sûr garant que les indigènes accepteraient avec beaucoup, de plaisir une nouvelle situation qui, bien que moins, avantageuse, serait encore très suffisante pour satisfaire leur idéal.
Les seuls points importants pour obtenir cet état de choses sont : l’entente de toutes les compagnies, l'observation rigoureuse de la loi sur les liqueurs, et le contrôle non moins rigoureux de la loi des passes, loi instituée par le gouvernement, par laquelle tout indigène est muni d’une plaque d’identité, est forcé de déclarer, sous peine de prison, tous ses changements de résidence, de rester dans la mine où il est employé, de ne pas circuler après neuf heures du soir, etc., etc. ; toutes ces mesures ayant été très sagement prises pour contenir les nègres sous une surveillance de tous les instants.
L’économie qui pourrait être faite sur les salaires des ouvriers noirs serait encore d’au moins un tiers sur les dépenses, par conséquent, sur le chiffre de l’année dernière, nous obtiendrions une économie de £ 817.000 par an.
3° Approvisionnements , machines et divers. — Nous n’avons pas fait figurer, dans le tableau général des dépenses des mines, les dépenses d’installation des machines à vapeur, des pilons, et en général de toutes machines servant à l’industrie de l’or. Ces dépenses se sont élevées, en 1896, à plus de £ 2.000.000 poulies mines, qu’il conviendrait d’ajouter aux £ 9.740.000 du total général des dépenses portées dans le tableau ci-joint.
Or, nous estimons que, sur ces £ 2.000.000 de machines, il y a une économie à faire d’au moins 25 p. 100, soit £ 500.000.
Il est utile pour les actionnaires de savoir comment les ingénieurs et les directeurs des mines ont soin de leurs intérêts. Lorsqu’un ingénieur des mines
veut faire installer des machines, il communique son projet au directeur, qui, dans la plupart des cas, l’accepte les yeux fermés. Le directeur est presque toujours actionnaire, membre, ou représentant d’une grande fabrique de machines ; il s’ensuit qu’il donne immédiatement la commande et est très heureux de payer ces machines très cher. En outre, les ingénieurs changent assez souvent de mine, et à chaque nouvel ingénieur, il faut de nouvelles machines. Nous connaissons un ingénieur français d’une mine du Rand qui a fait venir de Paris une machine coûtant 5.000 francs, tandis qu’une machine similaire avait été vendue par une maison américaine, pour le prix de 25.000 francs, au directeur de la mine qui en avait déjà passé la commande, si bien que la mine avait deux machines pareilles, dont Tune coûtait cinq fois plus cher que l’autre. De même, les dépenses les plus considérables, faites dans les travaux d’excavation ou de construction de pilons, pourraient être diminuées d’au moins un tiers.
C’est une habitude des ingénieurs du Transvaal de vouloir faire grand, sans s’occuper des résultats à obtenir. Dans le but de réduire éventuellement les dépenses de frais d’exploitation de 3d ou de 6d par tonne, ils font souvent dépenser 50 ou 100.000 livres en achats de nouvelles machines, et l’intérêt seul de ces dépenses est de beaucoup supérieur à l’économie produite dans l’exploitation.
Un financier de Johannesburg, en même temps intelligent homme d’affaires et directeur de plusieurs mines, a cité dernièrement l’exemple suivant de gaspillage scandaleux dans diverses mines :
Il a déclaré avoir fait foncer, dans une compagnie dont il fait partie, un puits de 1.040 pieds de profondeur pour une dépense totale de £ 8.400, soit environ £ 8 par pied, alors que, dans presque toutes les autres compagnies, le prix de revient du fonçage d’un puits est d’environ £ 25 par pied. On sait que le fonçage des puits est une des dépenses les plus importantes des exploitations de mines d’or, surtout pour les mines Deep Levels, où on estime généralement à £ 300.000 le coût du fonçage de deux puits.
Sur tous les autres chapitres de dépenses des mines, on remarque le même gaspillage, la même prodigalité et la même insouciance des directeurs à rechercher, par tous les moyens, les économies facilement réalisables.
Nous croyons ne pas exagérer en disant que les économies à apporter dans l’achat des machines, les travaux de mines, les dépenses de matériel, et les fournitures de tous genres, pourraient ne pas être inférieures à £ 2.000.000 par an.
Si nous reprenons les différentes sources d’économies ainsi obtenues, nous avons :
1° Dynamite et charbon £ 600.000, soit 5 p. 100 sur £ 12.000.000 (dépense totale annuelle);
2° Salaire des blancs £ 1.000.000, soit 8 p. 100;
3° Salaire des noirs £ 817.000, soit 7 p. 100;
4° Machines et divers £ 2.000.000, soit 17 p. 100.
Nous obtenons un total d’environ £ 4.500.000 d’économies par an, soit plus de 37 p. 100 sur les dépenses annuelles.
Voilà les vraies réformes à faire ; elles sont dans l’administration et dans la direction des compagnies ;
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elles ne doivent pas être réclamées au gouvernement qui n’en peut mais. Celui-ci a donné et donne tout son appui à l’industrie minière, il fait tout ce qu’il peut pour la protéger ; mais il s’est lié , dès les débuts de son existence, avec des compagnies qui, moyennant la concession d’un monopole, ont établi des fabriques de dynamite, ont créé des chemins de fer, et qu’il ne peut être question de dépouiller brutalement de tous leurs privilèges.
Il est cependant utile que les tarifs de chemins de fer soient abaissés dans de fortes proportions, non seulement pour les mines d’or, mais aussi pour le commerce tout entier. Nous n’avons pas parlé, dans l’étude précédente, de la réduction de frais des mines qui serait obtenue si les tarifs généraux de chemins de fer pour tous articles étaient réduits. Cette réduction serait certainement importante, mais il est très difficile de l'évaluer.
En un mot, ce qu’il résulte de plus clair de toute l’agitation entretenue, depuis si longtemps, autour de ces fameuses réformes, c’est que les directeurs et les administrateurs de mines ont cherché à provoquer des mouvements de spéculation, soit de baisse, soit de hausse, en faisant servir les réformes dans les deux cas et ont exagéré les dépenses provenant des charges du gouvernement pour masquer complètement les scandaleux gaspillages de leurs propres exploitations. Il reste aux actionnaires européens (ce qui nous paraît problématique) le soin et le devoir d’exiger des mines les économies faciles à réaliser.
Du fait de ces diverses économies désirables, les dividendes donnés par les mines d’or tripleraient
facilement; les mines ne payant pas jusqu’ici pourraient donner de beaux bénéfices et, partant, l’indusdrie aurifère toute entière en recevrait une impulsion considérable.