‹ L'agent de change, ou, Une fin de mois drame en trois actesChapitre 22 sur 38 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

EUGÉNIE, CERNEVILLE.

cerneville, le regardant sortir.

Je suis outré contre lui. Cependant, il faut l'avouer, il m'a tou- «hé jusqu'au tond de l'âme.

EUGÉNIE

Non, il n'est pas coupable... il aura rendu quelque grand service dont tout le mérite à ses yeux est peut-être de rester ignoré.

CERNEY1LLE.

Mais manquer de fidélité.

Avec un homme du caractère de Darmancourt , je suis tentée de respecter tout ce que je ne puis comprendre.

CERNEVILLE.

Quelque usage qu'il ait fait de ses fonds, il est inexcusable.

EUGÉNIE

Ah ! mon oncle, n'abandonnez pas votre ami.

CERNEVILLE.

Tu rie presses de l'obliger... Apprends que je l'ai tenté... j'.ù offert ma garantie ù M. de Laroncière.

EUGÉNIE

Il l'a refusée ?

CERNEVH.LE.

Il faut que les 1100, ooo francs de Darmancourt soient vergés aujourd'hui même au trésor.

Eugénie, d'un ton insinuant.

N'y a-t-il donc aucun moyen de faire cette somme?

CERNEVH.LE.

Onze cent mille francs, à la veille de la liquidation. Si mes traites de Londres m'avaient manqué , je ne sais moi-même ce que je serais devenu.

EUGÉNIE

Vous m'avez dit si souvent que vous aviez beaucoup de ces effets, dont on pouvait se servir au besoin.

CERNEVILLE.

Mes placemens sont faits depuis long-temps; j'ai tout remis à Hartley à son dernier voyage; et c'est cette créance qui compose les fonds qui me sont arrivés de Londres aujourd'hui.

EUGÉNIE

Eh! bien, mon oncle , ces six cent mille francs, puisque vous les avez, vous pourriez en disposer.

cerneville, avec chaleur.

Veux-tu que je me rende coupable de l'abus de confiance que je reproche à ce malheureux? La seule chose peut-être sur laquelle il ne puisse y avoir de composition , c'est un dépôt. De l'argent prêté, on l'a reçu pour s'en servir, mille raisons peuvent en faire excuser le mauvais emploi; mais un dépôt... il faut mourir auprès.

EUGÉNIE

Si on parlait ù celui de qui vous le tenez ?

CERNEVILLE.

Apprends qu'il n'en a ramassé les fonds que pour acquitter une dette immense ; il les destine à réparer, s'il se peut , des torts! Mais tu m'accuserais de dureté... Tu veux le voir, parle-lui, j'y consens, il est prêt à l'entendre, et cet homme... c'est moi. Et génie , avec joie.

Ah! je respire ! mes amis seront sauvés.

CERNE VILLE

Avant que d'être généreux, Eugénie-, il faut être juste.

EUGENIE.

Qui oserait vous taxer de ne pas l'être ?

CERNEVILLE.

Toi-même, à qui je vais enfui confier le secret de cet argent. Ecoute , juge moi : J'étais sans fortune, la fille d'un riche négocient m'avait permis de l'obtenir de ses parens ; ma demande fut rejetée avec dédain; dans le désespoir où ce refus nous mît, nous n'écoutilmes que la passion; un mariage secret nous unit. Mais la famille , loin de le confirmer, renferma cette malheureuse victime, et l'accabla de tant de mauvais trailcinens qu'elle perdit la vie, en la donnant à une fille que les cruels dérobèrent à tous les yeux.

EUGÉNIE

Pauvre enfant !

CERNEVILLLE.

Je la crus morte avec sa mère; je les pleurai long-tems !... Enfin, j'épousai la nièce de M. Després, mon prédécesseur. Mais le hasard me fit découvrir que ma fille était vivante. Je lui donnai des soins, je la retirai secrètement; et depuis la mort de ma femme, j'ai pris tous les ans sur ma dépense une somme propre à !ui faire un sort indépendant du bien de mon fils. Voilà quelle est la malheureuse propriétaire de ces six cent mille francs; crois-tu, mon enfant, qu'il y ait un dépôt plus sacré?

EUGÉNIE

Non, il n'en est pas.

CERNEVILLE.

Puis-je toucher à cet argent ?

EUGÉNIE

Vous ne le pouvez pas. Mais vous êtes attendri, je le suis moimême. Pourquoi donc cette infortunée m'est-e'le inconnue Ppourquoi me faites-vous jouir d'un bien-être et d'un étal qui lui sont refusés ? Ah! je brûle de m'acquitler envers elle de tout ce que je vous dois. Allons la trouver, faisons lui part de nos peines ; elle «est votre fille; peut-elle n'être pas compatissante et généreuse ?

Que dis-tu , Eugénie ? tout son bien , le seul dédommagement de son infortune, lu veux le lui arracher!

EVCENIE.

Nous aurons fait notre devoir envers nos amis.

CERNEVILLE.

Elle se doit la préférence.

EUGÉNIE

Elle peut vous l'accorder.

CERNEVILLE.

Mets-toi à ma place; une telle proposition. . .

EUGÉNIE

Ah ! comme j'y répondrais !

CERNEVILLE.

Si elle nous refuse ?

EUGÉNIE

Nous ne l'en aimerons pas moins; mais n'ayons aucun reproche à nous faire.

CERNEVILLE.

Tu l'exiges?

Eugénie , vivement.

Mille, mille raisons me font un devoir de la connaître.

cerneville , d'une voix étouffée.

Ah! mon Eugénie!

EUGÉNIE

Qu'avez-vous?

Mon secret s'échappe avec mes larmes.

EUGÉNIE

Mon oncle. . .

Ton oncle !

Quels soupçons!. .

Tu vas mehîiïr.

Parlez.

O précieux enfant !

Achevez.

cerneville , lui tendant les bras.

Tu es cette fille chérie.

CERNEVILLE.

EUGÉNIE

CERNEVILLE.

EUGÉNIE

CERNEVILLE.

EUGÉNIE

eucÉnie, s'y jetant à corps perdu.

Ah! mon père !

CERNEVILLE.

Mon enfant, cnnsole-moi; dis que tu me pardonnes le malheur de ta naissance. . . Combien de fois j'ai gémi de l'avoir fait un sort si cruel!

Eugénie , avec un grand trouble.

N'empoisonnez pas la joie que j'ai d'embrasser un père si digne de toute mon affection.

CERNE VILLE

Eh bien ! mon Eugénie, ordonne, ex^ge. Tu m'as arraché mon secret; mais pouvais- je disposer de ton bien sans ton aveu ? s

EUGÉNIE

C'est le vôtre, mon père. Ah! s'il m'appartenait. . .

CERNE VILLE

Il est à toi. C'est tout ce que je puis faire pour mon Eugénie. Tu sais que toute ma fortune appartient à mon fils,. Prescris-moi seulement la conduite que tu veux que je tienne aujourd'hui. Eugénie , vivement.

Mon père, allez, prenez cette somme, offrez-la à M. de Laroncière ; qu'elle serve à le désarmer, à sauver nos auiis.

CERNEVILLE.

Que te restera-t-il?

EUGÉNIE

Vos bontés.

cerneville la presse contre son sein.

Chère Eugénie! mon cœur est ému ; il faut que je me remette du trouble où cette conversation m'a jeté. Eugénie, sortant.

Ah, Gustave, que je suis heureuse I

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