‹ L'agent de change, ou, Une fin de mois drame en trois actesChapitre 9 sur 38 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

DARMANCOURT, CERNEVILLE.

Je t'ai bien désiré tout-à-1'heure, tu m'aurais vu batailler.

DARMANCOURT.

Contre qui ?

CERNEVILLE.

Le coulissier Saint-Just, qui, ayant des vues secrètes sur une charge d'agent de change, m'insinuait l'amour de la retraite et le désir de me retirer de la compagnie.

DARMANCOURT.

Ma foi, mon ami , à ton âge, avec ta fortune, je voudrais te savoir hors des affaires.

CERNEVILLE.

Mon cher Darmancourt, je dois encore mon exemple et les leçons de ma vieille expérience à mes jeunes confrères; notre parquet a besoin de quelques hommes de la vieille roche.

DARMANCOURT.

Quelques-uns de tes collègues se sont fus quelquefois exposés à de si terribles revers...

CERNEVILLE.

Tu m'y fais songer... A l'air de certaines personnes que j'observais hier à la bourse, je gagerais que cette fin de mois ne se passera pas sans quelque banqueroute considérable.

DARMANCOURT.

Je ne vois jamais ce temps de crise, sans éprouver un serrement de cœur sur le sort de ceux à qui il peut être fatal.

Et moi , je dis que la pitié qu'on a pour les fripons, n'est qu'une misérable faiblesse, un vol qu'on fait aux honnêtes gens... La race des bons est-elle éteinte, pour...

DARMANCOTJRT.

Je ne parle point des fripons, mais d'honnêtes négocians malheureux.

CERNEVILLE.

Les malhonnêtes gens sont moins à craindre que ceux-ci ; l'on s'en méfie; leur réputation garantit au moins de leur mauvaise foi.

DARMANCOIRR.

Fort bien; mais...

CERNEVILLE.

Mais un méchant qui travaille vingt ans à passer pour un honnête homme, porte un coup mortel à la confiance, quand son fantôme d'honneur disparaît. L'exemple de sa fausse probité fait qu'on n'ose plus se fier à la véritable.

DARMANCOXJUT.

Mon cher Cerneville, n'y a-t-il pas donc des faillites excusables? Il ne faut qu'une mort, un retard de fonds, il ne faut qu'une banqueroute frauduleuse un peu considérable pour en entraîner une foule de malheureuses.

CERNEVILLE.

Malheureuses ou non, la sûreté des fortunes ne permet pas d'admettre ces subtiles différences; et les .'aillites qui sont exemptes de mauvaise foi, ne le sont presque ;amais de témérité.

DARMANCOIRT.

Mais c'est outrer les choses, que de confondre ainsi.

Je voudrais qu'il y eût là-dessus des lois si sévères, qu'elles forçassent enfin tous les hommes d'être justes.

DARMANCOCRT.

Eh ! mon ami, les lois contiennent les méchans sans les rendre meilleurs; et les mœurs les plus pures ne peuvent sauver un honnête homme d'un malheur imprévu, et quelques-uns de tes confrères même...

CERNEVILLE.

Monsieur, la probité de l'agent de change importe à trop de gens pour qu'on lui fasse grâce en pareil cas.

DARMANCOURT.

Mais , écoutez-moi.

CERNEVILLE.

Je vais plus loin : je soutiens que l'honneur des autres est engagé à ce que celui qui ne paie pas soit flétri publiquement.

darmancoi'RT, mettant ses mains sur son visage. Ah! bon dieu !

CERNEVILLE.

Oui. flétri! s'il est malheureux, entre mourir et paraître indigne de vivre, le choix est bientôt fait, je crois : qu'il meure de douleur! Mais que sou exemple terVrolè augmente la prudence et la bonne foi de ceux qui l'ont sous les yeux.

DAUMANCOURT.

Vous condamnez sans distinction à l'opprobre un infortuné comme un coupable.

Je n'y mets pas de différence.

DARMANCOVUT.

Quoi ! si l'on de vos amis, victime des événemens...

CERNEVILLE.

Je serais son juge le plus sévère.

DARMANCOCRT.

Si c'était moi ?

CERNEVILLE.

Si c'était toi !... Son air m'a fait trembler.

DARMANCOEJRT.

Vous ne répondez pas?

CERNEVILLE.

Si c'était vous!., (avec effusion) mais premièrement, tu n'es pas agent de change. Voici comme tu fais toujours, quand tu ne peux convaincre mon esprit, tu attaques mon cœur.

DARMANCOURT , â part.

0 ciel! comment lui apprendre

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