‹ L'agonie de Luiz de CamoensChapitre 17 sur 17 · FIN DU PROLOGUE · texte numérisé non relu

FIN DU PROLOGUE

LE SANTA-FÊ

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Dans les derniers jours du mois de mai de l'année 4570, par une de ces calmes et splendides soirées si communes sous le climat privilégié de la péninsule Plispanique, un vaisseau, les voiles à demi gonflées par une faible brise soufflant du large, franchissait majestueusement l'embouchure du Tage et venait jeter l'ancre dans le port de Lisbonne.

Il portait le pavillon portugais et avait nom le Santa-Fé.

Ce navire revenait des Indes, où il avait conduit Dom Luiz de Atayde, appelé au gouvernement des posses-

sions portugaises, en remplacement de Dom Antonio de Noronha.

Parti de Goa au mois de février ^ 568, ayant à bord l'ex-vice-roi, quelques officiers de sa maison et plusieurs gentilshommes des premières familles de Portugal, parmi lesquels on distinguait Heitor da Sylveira, Antonio Cabrai, Luiz de la Yeyga, Diogo do Couto, le Santa-Fé s'était d'abord dirigé vers la côte orientale de l'Afrique. Après une longue relâche à Sofala, dans le Mozambique, où deux nouveaux passagers s'étaient embarqués, il avait fait voile vers l'Europe, et dans le courant du mois de décembre 1569, c'est-à-dire près de deux ans après son départ de Goa, il était arrivé en vue des côtes du Portugal.

La traversée n'avait pas cessé d'être heureuse. Le Santa-Fé n'était plus qu'à une faible distance de la côte, dont les falaises se dessinaient vaguement à l'horizon, derrière le rideau d'une brume transparente; quelques heures encore et il allait enfin toucher au but de cette longue pérégrination : matelots et passagers se félicitaient mutuellement de revoir ensemble la commune patrie, si longtemps désirée, lorsqu'une vigie, placée dans les haubans, signala, flottant sur les hauteurs de Cintra, un long pavillon noir qui apparut aux yeux des voyageurs consternés comme un linceul funèbre enveloppant la ville entière.

La joie fit place à la stupeur : un morne abattement suivit cette terrible apparition.

Le doute n'était pas possible : c'était le signal d'une affreuse calamité.

En effet, pendant que le Sanla-Fc accomplissait sa longue traversée, la peste avait ravagé Lisbonne.

Bien que l'épouvantable fléau eût déjà beaucoup perdu de son intensité lorsque le vaisseau s'était présenté en vue du ïage, on continuait néanmoins d'observer avec rigueur les sévères précautions qu'exigeait la prudence : l'entrée du port était formellement interdite aux navires de toute provenance, étrangers et nationaux.

Le Santa-Fc avait dû obéir à la loi commune, et, suspendant sa marche, attendre, en croisant en vue des côtes, que l'interdiction fût levée.

Sa pénible quarantaine avait duré cinq mois, cinq siècles pour les passagers !

L'ordre royal qui rendait aux navires la libre navigation du fleuve, obtenu par Diogo do Couto, l'un des principaux passagers, avait été rapporté le matin même du jour où le Santa-Fé remontait le Tage et mouillait devant Lisbonne.

Le pont de ce vaisseau présentait alors un étrange spectacle.

Tandis que l'équipage exécutait silencieusement les manœuvres nécessaires pour le mouillage, les passagers s'étaient réunis à l'arrière, et debout, tètes nues, se tenaient groupés dans une attitude respectueuse autour d'une sorte de lit grossièrement improvisé, sur lequel était étendu un corps inanimé.

C'était le cadavre de Dom Heitor da Sylveira.

Le jeune fîdalgue était mort presque subitement le jour même, quelques instants seulement avant le retour à bord de Dom Diogo do Gouto.

Les passagers, gentilshommes et officiers, qui perdaient en lui un ami sincère, délicat et dévoué, l'exvice-roi lui-même qui avait plus d'une fois apprécié ses brillantes qualités, tous lui rendaient les derniers devoirs et se disposaient à accompagner ses dépouilles jusqu'au palais de sa famille.

Deux prêtres, deux missionnaires qui faisaient partie des passagers embarqués à Goa prêtaient à cette funèbre cérémonie le concours de leur ministère sacré, et revêtus de leurs habits sacerdotaux, récitaient à genoux les suprêmes prières.

La flamme rougeàtre et fumeuse des torches allumées autour de ce lit funéraire se confondant avec les derniers rayons du soleil qui disparaissait peu à peu sous l'Océan, couvrait d'une lueur blafarde les visages pâles et consternés des assistants, et donnait à cette scène une physionomie étrangement lugubre.

Un peu en arrière du cercle ainsi formé autour du corps de Dom Heitor da Sylveira, se trouvaient deux autres passagers dont les vêtements grossiers, usés, misérables, formaient un singulier contraste tant avec la tenue sévère, mais somptueuse et recherchée, des gentilshommes, qu'avec la sombre livrée de leurs serviteurs. Il était facile de reconnaître qu'ils n'appar-

tenaient ni à la cour du vice-roi, ni à la domesticité attache'e à sa personne, et que, par cette raison, sans doute, ils avaient voulu demeurer à l'écart.

C'étaient les deux passagers que le Santa- Fé avait reçus à Sofala.

Mais quelque fût le motif qui les déterminât à se tenir ainsi en arrière, le spectacle qu'ils avaient devant les yeux ne les affectait pas moins douloureusement. L'un d'eux, tout particulièrement, ne quittait pas du regard le visage décoloré de Dom Heitor da Sylveira et les larmes qui descendaient rapides et silencieuses le long de ses joues trahissaient la pénible émotion qui l'oppressait et qu'il s'efforçait vainement de contenir. Cet homme pouvait avoir quarante-six ans. Il était de taille moyenne, d'une constitution encore robuste, mais dont les fatigues, les chagrins, les privations avaient déjà visiblement altéré la vigueur native.

Plus que le corps, le visage portait l'empreinte des luttes et des souffrances morales que cet homme avait eues à soutenir et à endurer ; son front large et proéminent dont la calvitie complète du crâne laissait voir l'entier développement, était sillonné de rides que la méditation, l'étude et les veilles avaient seules pu creuser aussi profondes et aussi précoces; une barbe blonde dans l'épaisseur de laquelle perçaient de nombreux poils argentés, encadrait sa figure amaigrie dont le soleil de l'Inde et de l'Afrique avait bronzé le teint,

accentué fortement les traits, sans parvenir toutefois à en compromettre la distinction.

Rien qu'à voir cet homme comme il se tenait alors sur le pont du Santa-Fé, debout, les bras croisés sur la poitrine, on eut déjà reconnu qu'il était ou qu'il avait été soldat, si tout d'abord en absorbant l'attention, une profonde cicatrice qui partageait le sourcil ne faisait inévitablement remarquer l'absence de l'œil droit, et n'attestait ainsi, d'une manière flagrante, que cet homme avait affronté la mort sur les champs de bataille.

Quoique cette particularité donnât à la physionomie quelque chose de sévère, de rude même, elle n'allait pas néanmoins jusqu'à en effacer l'expression de franchise, de loyale résolution et- de bonhomie dont le mélange la caractérisait et se traduisait nettement d'ailleurs dans le regard sympathique de l'œil gauche où rayonnait une étincelle de ce feu sacré qui décèle les âmes d'élite en les dévorant.

Aussi, malgré la pauvreté de ses vêtements, cet homme avait-il, dès les premiers jours de sa présence à bord, captivé les sympathies de tous les passagers, à quelque rang qu'ils appartinssent, et n'était-il abordé par eux qu'avec des marques non équivoques d'une respectueuse déférence.

Cet homme vieilli avant l'âge et si misérablement vêtu était une de ces hautes intelligences, un de ces génies puissants dont les conceptions et les travaux confondent les esprits vulgaires du siècle qui les pro-

duit et font l'éternelle admiration des générations qui suivent.

Il était à la fois soldat et poète; soldat intrépide, le plus grand poète de son temps.

Il se nommait Luiz de Camoens.

L'autre personnage était son esclave et s'appelait Antonio.

C'était un homme de cinquante ans; mais on lui en donnait volontiers soixante et plus, tant les rudes travaux, les privations, la misère, l'avaient vieilli, usé, cassé.

Son teint cuivré, ses yeux obliquement fendus, son nez large et épaté, ses lèvres épaisses indiquaient son origine javanaise.

Mais si la souffrance avait mis sa terrible empreinte sur le corps et sur la physionomie d'Antonio, elle n'avait ni altéré son intelligence, ni épuisé son énergie; elle n'avait pas surtout refroidi son cœur.

Attaché depuis douze ans au service de Gamoens qui, pendant son séjour à Macao, l'avait arraché aux mauvais traitements d'un maître indigne, le pauvre esclave n'avait pas cessé un seul instant de témoigner au poète sa profonde reconnaissance par un dévouement absolu, par la plus complète abnégation.

Associé à toutes les disgrâces, à toutes les infortunes de son nouveau maître, il l'était également à toutes les espérances, à tous les rêves de gloire du poète, et cette touchante association née sous l'influence du malheur,

entretenue et cimentée par les plus cruelles épreuves ne devait se rompre que par la mort. A cette heure, Antonio n'était déjà plus le serviteur de Gamoens: il était devenu son ami. Auprès du grand poète, l'humble esclave avait grandi; il s'était transformé et le jour n'était pas loin où il allait devenir poète aussi : poète de cœur et d'action.

Aussi ne devons- nous pas nous étonner si la pénible émotion qui étreignait Camoens était également ressentie par le fidèle javanais, et si nous le voyons porter alternativement ses regards pleins de larmes et d'anxiété du visage de son maitre au corps d'Heitor da Sylveira, et du corps d'Heitor da Sylveira au visage de son maître.

Gamoens pleurait son ami perdu, Antonio pleurait les larmes de Camoens.

Heitor da Sylveira et Camoens étaient depuis longtemps liés d'une étroite amitié. Ils s'étaient rencontrés à la Cour de l'ex-vice-roi Dom Afonso de Noronha; tous deux ils avaient, en -1553, pris part à l'aventureuse expédition dirigée par ce gouverneur contre le roi de Pimenta. Le poète-soldat et le brillant fîdalgue, que sa bravoure avait fait surnommer le Dragon, avaient vaillamment combattu côte à côte, et c'était sur le champ de bataille qu'ils avaient appris à se connaître et à s'estimer.

Pour des cœurs aussi noblement trempés, l'amitié née dans de telles conditions ne reste pas un vain mot j ces deux hommes le prouvèrent en ne cessant de se

prêter mutuellement le concours dévoué de leur influence et de leur crédit dans les circonstances difficiles qu'ils eurent l'un et l'autre à traverser.

En ce moment, toutes ces circonstances se représentaient à la pensée de Camoens; il énumérait mentalement tous les services qu'il avait reçus; sa mémoire fidèle lui rappelait l'ardeur et la délicatesse que son ami mettait à les offrir et à les faire agréer; il se souvenait enfin de l'enthousiasme de l'Hector Lusitanien, comme il se plaisait à l'appeler, pour l'épopée nationale des Lvsiades, et de l'énergique résolution qu'il avait solennellement prise d'user de tout son crédit à la Cour pour hâter la publication de l'œuvre et pour obtenir du roi lui-même qu'une récompense légitime consacrât la gloire du poète en assurant la fortune du soldat.

Camoens se souvenait de tout cela; mais eût-il pu oublier les liens sacrés qui l'unissaient depuis dix-sept ans au brave fidalgue que le dernier bienfait qu'il en avait reçu aurait suffi pour expliqur sa poignante douleur.

S'il revoyait enfin sa patrie ardemment désirée, s'il allait dans un instant en fouler de nouveau le sol bien aimé, c'était à Heitor da Sylveira qu'il devait ce bonheur inespéré : l'ami dévoué avait non-seulement acquitté le prix du passage du poète à bord du Santa-Fc, mais il avait généreusement acheté sa liberté en jetant vingt mille reis à un impitoyable créancier qui s'opposait à son départ,

Il n'y avait qu'une année à peine que Gamoens avait quitté Goa pour se rendre au Mozambique, lorsque le Santa-Fé était venu relâcher à Sofala. Le long séjour qu'il avait fait dans les Indes ne lui avait pas été favorable : venu dans ces contrées lointaines pour prendre part aux nombreuses expéditions militaires dont elles étaient alors le théâtre, et oublier ainsi dans le tumulte des combats l'indifférence de ses concitoyens pour ses talents, leur ingratitude pour ses loyaux services, peut-être aussi avec le secret désir d'y trouver le terme glorieux d'une existence brisée à toujours dans ses plus tendres affections, il n'y avait rencontré que des injustices, des persécutions, d'odieuses accusations, la misère, la prison. Aussi, abreuvé de dégoût et d'humiliation, voyant s'évanouir les unes après les autres toutes les illusions de sa jeunesse, toutes les espérances de son âge mûr, il n'eut plus qu'un seul désir : revoir son pays et y mourir, et il avait saisi avec empressement l'occasion qui s'était présentée de s'en rapprocher en acceptant l'offre que lui avait faite de l'accompagner Dom Pedro Barre to, appelé à la capitainerie de Mozambique.

Mais la fortune ne s'était pas montrée moins inexorable sur la côte orientale d'Afrique qu'elle ne l'avait été dans les Indes. Toujours noble et fier malgré sa pauvreté, ferme et digne dans sa conduite, Camoens n'avait pu subir longtemps les exigences de son nouveau protecteur; une rupture complète avait eu lieu

entre lui et Dom Pedro Barrcto, et lorsque le Santa-Fé mouilla dans les eaux de Sofala, le poète, devenu le débiteur insolvable de son insatiable protecteur, était réduit à vivre de la pitié publique.

L'arrivée du Santa-Fé avait mis fin à cette douloureuse position.

A peine débarqué, Heitor da Sylveira, activement secondé par ses nobles compagnons de traversée, s'était empressé de faire rechercher son vieil ami et d'aller lui rendre visite.

L'affreuse détresse du poète émut ce groupe de gentilshommes, dont quelques-uns l'avaient connu à Goa, dont les autres, comme Diogo do Couto, par exemple, n'aspiraient qu'au moment de le connaître. Ils sollicitèrent du vice-roi l'autorisation, qui fut sans peine accordée, de le recevoir à bord du Santa-Fé , et sur l'initiative d'Heitor da Sylveira, ils se cotisèrent pour payer le prix du passage, tandis que, de son côté, Dom Diogo do Couto, devenu à son tour l'ami infatigable du poète, allait par la ville quêter près de ses compatriotes le linge et les vêtements nécessaires pour une aussi longue traversée.

C'est ainsi que Camoens avait quitté Sofala; c'est

dans cette terrible position qu'il allait revoir son pays.

Mais s'il revenait des Indes et de l'Afrique humilié,

pauvre, vêtu misérablement, les haillons dont il était

couvert abritaient un trésor inappréciable.

Les persécutions, les cachots, la misère, n'avaient

point étouffé les élans de son génie; l'indifférence de ses concitoyens n'avait point refroidi son ardent amour de la patrie : le poète, non moins infatigable que le soldat, avait, au milieu de tant de déceptions et de hontes, élevé à l'honneur de son pays un monument impérissable, un poème national, qui devait, en faisant rayonner le Portugal d'une gloire légitime, lui procurer à lui-même l'admiration, la reconnaissance et la fortune.

Les Lusiades composaient l'unique bagage de Camoens, bagage précieux sur lequel reposaient désormais toutes les espérances du poète.

Si l'homme revenait pauvre d'argent, le poète revenait, lui, riche encore d'avenir.

Hélas! la mort d'Heitor da Sylveira anéantissait ces rêves légitimes; le dernier souffle de l'ami avait dissipé ces espérances suprêmes.

Luiz de Camoens allait se trouver isolé, sans ressources et sans appui, dans sa ville natale.

L'homme était depuis longtemps déjà mort aux illusions de la fortune.

L'agonie du poète allait commencer.

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Cependant le Santa- Fé était amarré.

Le débarquement s'effectuait.

Le corps de Dom Heitor da Sylveira avait été descendu à terre par quelques matelots du bord que les missionnaires et les passagers étaient venus successivement rejoindre.

L'ex-vice-roi Dom Antonio de Noronha, puisant dans sa vive affection pour la famille de Dom Heitor le pieux courage de se faire le messager de la fatale nouvelle, prit congé de ses compagnons de traversée et se dirigea vers le palais des Sylveira, suivi de quelques serviteurs seulement.

Le funèbre cortège se mit en marche.

Chose étrange et qui frappa de surprise les acteurs de cette cérémonie! — L'arrivée du Santa-Fé qu'on savait revenir des Indes, de ce navire qu'on avait vu croiser depuis cinq mois en vue des côtes, n'avait attiré sur la rive du Tage, où se pressait d'ordinaire, en pareille circonstance, une foule animée, impatiente, bruyante, que quelques matelots et quelques mousses. Le cortège qui s'avançait lentement, à la lueur des torches, ne rencontrait sur son passage que de rares individus, assis sur les bornes des rues ou couchés sur les marches des palais; leur immobilité absolue exprimait leur complète indifférence pour ce spectacle inaccoutumé, qui n'eût pas, en d'autres temps, manqué d'exciter leur vive curiosité.

Luiz de Gamoens, appuyé sur le bras de Diogo do Gouto, suivait silencieusement, jetant autour de lui un regard étonné, presque effaré. On eût dit qu'il n'avait plus conscience de lui-même, qu'il cherchait à reconnaître les lieux où il se trouvait, ou du moins, s'il les reconnaissait, que l'étrange aspect sous lequel ils lui apparaissaient en ce moment le frappait d'épouvante et de stupeur.

Pauvre Camoens !

Plus de dix-sept ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait quitté Lisbonne. De graves événements s'étaient accomplis pendant ce long espace de temps et avaient compromis la prospérité du royaume, altéré la physionomie de la capitale,

Lorsque Dom Diogo do Coulo était revenu à bord après avoir obtenu de la Cour l'autorisation de débarquer, il avait bien rapporté à ses amis quelques tristes détails sur les ravages causés par le fléau, dont le pavillon noir flottant sur les hauteurs de Cintra avait annoncé la présence à Lisbonne. Il leur avait bien communiqué sur l'état du royaume quelques nouvelles fâcheuses recueillies à la hâte sur son passage, mais dans son récit nécessairement rapide, décousu, incomplet, rien n'avait fait pressentir à ces gentilshommes, si fiers, à bon droit, de la prospérité de leur patrie, toute l'étendue du mal qui s'était accompli.

Le sinistre aspect que présentait Lisbonne révélait ce que Dom Diogo do Couto n'avait pu dire, ce qu'il ignorait sans doute encore lui-môme.

Dom Joao III était mort depuis treize ans. Il avait laissé la couronne à son petit-fils Dom Sébastien, encore mineur, sous la régence de Catherine d'Autriche, son aïeule.

Si la régente, à force d'énergie et d'habileté, avait pu conserver intactes et prospères les possessions lointaines de l'Inde et du Maroc, elle n'avait pu parvenir à faire oublier au peuple portugais qu'elle était fille de Philippe II, roi de Castille, et sœur de Charles-Quint.

La haine profonde que son origine étrangère inspirait à la nation, dont le pacte fondamental porte que les princes étrangers ne deviennent point les maîtres du Portugal, cette haine avait fait naître dos prétentions,

des rivalités sans nombre, et les troubles qui en avaient été la conséquence inévitable s'étaient prolongés pendant toute la minorité du jeune monarque.

Majeur depuis deux ans, Dom Sébastien avait pris les rênes du gouvernement. D'un tempérament impétueux et brave, son caractère était sombre et mélancolique; sa vie pieuse, retirée, monotone, jetai c sur la cour un reflet de tristesse qui avait quelque chose de monastique et qui s'étendait de la capitale au reste du royaume. Elevé par des prêtres, gouverné par des favoris et des Jésuites, il aspirait à la double gloire de l'apjtre et du conquérant, et ne s'entretenait déjà plus que du projet depuis longtemps conçu de porter les armes en Afrique, pour soumettre à la foi chrétienne les farouches habitants de ces lointaines contrées.

Aux discordes civiles qui avaient entraîné le royaume sur une pente fatale; aux projets de conquêtes dont l'exécution, avortée quelques années plus tard à la suite d'un sanglant désastre, devait précipiter le Portugal du haut rang qu'il occupait depuis deux siècles à la tête des puissances de l'Europe; à ces sombres avantcoureurs d'une décadence prochaine, la peste était venue joindre ses affreux ravages.

Ce fléau, qu'on avait vu si souvent paraître au moyen âge, avait jeté la mort et l'épouvante dans la capitale même du royaume : six cents personnes avaient succombé dans une seule journée du mois d'août K3G9; soixante-dix mille dans le courant de cette fatale année.

Ceux que la mort avait oubliés dans cette immense et sinistre moisson, saisis d'une légitime terreur, avaient, en foule éperdue, cherché dans la fuite un salut incertain et s'étaient dispersés dans les provinces les plus éloignées du royaume. La Cour elle-même, entraînée par l'effroi universel, s'était réfugiée d'abord à Cascaës, puis à Almeidin, où Dom Diogo do Couto l'avait rencontrée.

A l'arrivée du Santa-Fé, la population qui avait fui le danger était encore sous le coup de la terreur et n'osait rentrer dans la capitale.

La vaste cité était aux trois quarts déserte; le port complètement abandonné.

Les habitants qui étaient restés les tristes témoins de cette horrible catastrophe, la plupart par misère, plusieurs par devoir, quelques-uns par dévouement, tous, pâles, amaigris, les yeux injectés de sang, couverts de haillons, se traînant douloureusement et sans but à travers les rues et les places publiques, errant sur la rive du ïage, semblaient plutôt les spectres livides d'une sombre nécropole que les habitants d'une capitale splendide.

Tel était le navrant spectacle que Lisbonne offrait aux passagers du Santa-Fé et qui stupéfiait Luiz de Camoens.

Cette superbe cité que le poète avait laissée resplendissante de richesse et d'élégance, sans cesse envahie par une multitude d'étrangers, voyageurs, négociants,

marins, accourus de tous les points du globe pour se disputer les trésors de son immense commerce, Camoëns la revoyait lugubre, abandonnée, presque déserte; un crêpe funèbre semblait voiler ses monuments, ses palais, ses clochers étincelants de dorure et de lumière ; un deuil universel avait remplacé ces fêtes splendides, ces bals magnifiques, ces représentations dramatiques, ces réunions galantes que multipliait une Cour brillante et fastueuse.

A l'activité féconde de la ruche avait succédé la stérile inertie du sépulcre; au bruit, à l'éclat, à la vie, le silence, l'obscurité, la mort.

Ce vaste et puissant empire qu'il avait laissé, comme il le dit lui-même, « embrassant à la fois les lieux où « naît le soleil, les contrées qu'il éclaire à son midi et « les climats qui reçoivent ses derniers rayons, » cette belle et bien aimée patrie qui n'avait cessé d'inspirer ses chants poétiques, il la revoyait enfin... mais déchirée par de mortelles dissensions, ensanglantée par la guerre civile, livrée à des ministres indignes et justement abhorrés ; gigantesque vaisseau battu par une mer houleuse, faisant eau de toutes parts, prêt à sombrer enfin sous les mains parricides de ses propres pilotes.

Fils toujours aimant d'une mère toujours ingrate, Luiz de Camoens pliait sous le poids de son immense douleur.

Il pleurait.

A peine au milieu de ses sanglots laissa-t-il échapper

cette plainte touchante, exact résumé de ses douloureuses émotions :

« Lisbonne, ù mon pays, est-ce ainsi que nous devions « nous revoir ? »

La mort de Dom Heitor da Sylveira avait mis à une cruelle épreuve l'ami sincère et dévoué; mais le lugubre spectacle de la patrie en deuil de ses enfants, agonisante elle-même, ouvrait au cœur du grand citoyen, du soldat et du poète, une blessure bien autrement large et profonde que le temps lui-même devait être impuissant à cicatriser.

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Le corlége arriva au palais des Sylveira.

La délicate mission dont F ex-vice-roi s'était spontanément chargé avait été sans objet; le palais était vide de ses hôtes habituels : le terrible fléau avait emporté dans la tombe la famille entière des Sylveira.

Quelques serviteurs avaient seuls survécu ; gardiens fidèles de ce sépulcre de marbre, ils attendaient le retour de Dom Heilor : ils ne, devaient recevoir que son cadavre.

Le récit du lugubre drame qui s'était accompli dans cette splendide demeure acheva de jeter l'épouvante dans le cœur des passagers. Une même pensée assaillit

simultanément leur esprit : chacun redouta pour sa famille une pareille catastrophe.

Torturés par la plus poignante anxiété, ils s'éloignèrent silencieux, accablés, et se dispersèrent par les rues de Lisbonne pour gagner leurs demeures respectives.

Gamoens n'avait plus ni demeure, ni famille, lui.

Il attendit, immobile et muet, que le corps de Dom Heitor fût placé dans une des salles du palais pour déposer sur le front de son ami le suprême baiser d'adieu.

Puis il se retira anéanti, brisé par tant d'émotions cruelles, voilant de ses mains les larmes qui ruisselaient sur son visage.

Il se retrouva dans la rue déserte, seul avec Antonio.

Tous deux marchèrent quelque temps côte à côte, sans but, au hasard, machinalement.

Peu à peu, cependant, le calme se fit dans l'âme désolée du poète. Revenu au sentiment de lui-même, Camoens envisagea sa propre situation. Seul avec son vieil esclave, sans argent, sans ressources, sans amis, il était comme étranger, inconnu, perdu pour ainsi dire, dans sa ville natale.

Qu'allait-il faire? — Où allait-il chercher un abri?

La peste avait sans doute anéanti, ou tout au moins dispersé dans les provinces du royaume les quelques familles qui pouvaient avoir gardé de lui un assez bon souvenir pour lui offrir une hospitalité passagère.

Et quant aux hôtelleries, laquelle consentirait à ouvrir ses portes, à donner asile à cet homme si pauvrement vêtu?

La situation devenait pressante : le soleil était depuis longtemps disparu, et la nuit avait surpris le poète au milieu de ses douloureuses préoccupations.

Le moment était arrivé de prendre une détermination, mais le poète ne s'arrêtait à aucune.

.Antonio, qui jusqu'alors avait gardé le plus complet silence, hasarda une timide question. Un souvenir, bienfaisante inspiration du ciel, avait traversé son esprit :

— Seigneur chevalier, dit-il, vous souvient-il de ce bon missionnaire qui venait souvent nous visiter au temps où nous étions à Goa?

— Dom José Indio! reprit vivement Camoens en regardant son serviteur, s'il m'en souvient! — Oh! certes, je n'ai pas oublié les visites qu'il me fît dans la prison où m'avait jeté Barreto! Oui, oui, je m'en souviens. — Mais, pourquoi cette demande, Antonio?

— C'est que, répondit l'esclave avec une certaine hésitation, c'est que je me rappelle qu'en vous faisant ses adieux, il vous annonça qu'il retournait à Lisbonne...

— C'est vrai; il était rappelé à son couvent.

— Oui, c'est cela, je me souviens à présent, le couvent de Santo-Domingo, dans une rue voisine duquel vous lui apprîtes que vous étiez né.

— En effet, ta mémoire est exacte, mais où veux-tu en venir avec ce souvenir, ajouta tristement le poète?

— Ne pourriez-vous pas aller lui demander l'hospitalité... pour cette nuit?

— Penses-tu donc, ami, que la mort aura plutôt respecté les religieux que les autres habitants de la ville?

— Je ne sais, maître; mais Dieu est si bon! répondit timidement l'esclave, en poussant un soupir.

— Sans doute, Dieu est bon, mais la mort est aveugle; elle fauche impitoyablement , sans tenir compte des services rendus, du courage et des vertus.

— Il se fait tard, reprit après un instant de silence le pauvre Javanais, qui craignait de voir son maître retomber dans ses pénibles pensées et dans son abattement.

— C'est-à-dire, répondit le poète avec un amer sourire, que tu veux que nous allions frapper à la porte de ce couvent?

— Je n'ai pas d'autre volonté que la vôtre, maître.

— Pourquoi non, après tout? — Il se peut que Dom José Indio vive, et, dans ce cas sa vieille affection ne me refusera pas un asile pour cette nuit du moins; s'il n'est plus, les religieux, ses frères, auront sans doute quelque compassion pour le pauvre voyageur qui venait avec confiance lui demander l'hospitalité.

Antonio se taisait; mais le regard qu'il fixait sur son maître, le balancement de sa tète intelligente, expli-

quaient clairement l'approbation qu'il donnait à cette résolution.

— D'ailleurs, continua le poète avec un certain enjouement et comme se parlant à lui-même, il est assez naturel que ma rentrée dans la ville se fasse par le quartier où j'ai fait, il y a quarante -six ans de cela, mon entrée dans le monde... où j'ai passé mon heureuse enfance, ajouta-t-il plus bas. — Tu as raison, Antonio; viens donc, viens, mon ami, allons au couvent de Santo-Domingo.

Le poète et l'esclave s'acheminèrent lentement, à travers les rues de la ville et arrivèrent, après de longs détours, à la porte du monastère.

Dom José Indio n'était pas mort.

Il était devenu un des dignitaires du couvent, et ce fut avec les marques de la plus vive et de la plus franche cordialité qu'il accueillit les deux pauvres voyageurs.

Sans attendre que Camoens achevât d'exprimer la demande que son costume misérable et l'heure avancée de sa visite faisaient d'ailleurs assez pressentir, il donna l'ordre de préparer pour lui et pour le Javanais une pièce convenable.

Puis, le missionnaire et le poète s'enfermèrent et causèrent. Au récit que fit Luiz de Camoens des cruelles épreuves qu'il avait dû subir, de ses travaux, de sa misère présente, Dom José Indio ajouta celui des événements terribles qui s'étaient accomplis dans ces der-

nières années en Portugal, et peu s'en fallut que le jour surprit les deux interlocuteurs échangeant leurs regrets, leurs inquiétudes, leurs espérances.

Gamoens avait rencontré au couvent de Santo-Domingo un ami dont l'affection et la sollicitude devaient lui rester fidèles et sincères jusqu'au jour de l'éternelle séparation.

Par malheur, le crédit et l'influence du moine ne s'élevaient pas à la hauteur des sentiments de l'ami.

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LES LDSIADES

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L'agonie a des intermittences.

Cet affreux précurseur de la mort suspend parfois sa marche dévorante et son épouvantable travail pour les reprendre ensuite avec plus de violence et consommer enfin son œuvre de destruction : souvent le moribond semble revenir à la vie, au moment où son dernier souffle expire sur ses lèvres glacées.

L'agonie du grand poète portugais eut une de ces intermittences ;

Une seule.

Pendant les deux années qui suivirent immédiatement le retour de Luiz de Camoens à Lisbonne, le malheur, qui n'avait cessé de le poursuivre et de Fut-

teindre, suspendit ses coups; la fortune, qui jusqu'alors s'était montrée dédaigneuse, implacable, parut disposée à lui sourire et prête à lui tendre une main secourable.

Ce furent les deux années les plus calmes de sa vie entière.

Le poète respirait; l'homme se sentait vivre.

Il aurait été complètement heureux si les déchirements de la patrie, le deuil de ses plus intimes affections, les douloureuses épreuves du passé n'eussent par avance mêlé leur amertume à ses joies futures et empoisonné pour toujours ses espérances et ses succès.

Dans la cellule du couvent de Santo-Domingo où Dom José Indio lui avait donné une cordiale hospitalité , Camoens s'était remis au travail avec toute l'ardeur de ses jeunes années, avec tout l'enthousiasme que communique le génie.

Il avait renoué ses relations avec ses anciens amis et ses jeunes compagnons de traversée; il avait revu l'exvice-roi Dom Antonio de Noronha; il était reçu chez le comte de Yimioso; Dom Diogo do Couto lui rendait de fréquentes visites; une étroite amitié l'unissait à Manoël Gorréa, le savant examinateur synodal de l'archevêché de Lisbonne.

Son isolement avait cessé; il n'était plus étranger dans la grande cité natale qu'il avait depuis tant d'années désiré revoir !

Il avait repris courage enfin et poursuivi l'œuvre laborieuse de toute sa vie.

Les Lnsiadcs, ce poème conçu à Coïmbre, sur les bancs de l'Université, commencé à Sanlarem pendant un premier exil, continué à Ceuta sous le feu de l'ennemi et dans les hôpitaux, repris à Goa, au fond d'un cachot, poursuivi à Macoo, dans la grotte silencieuse de Patané, achevé à Sofala, au milieu de la plus affreuse détresse, ce poème, trésor précieux qu'il avait dû disputer aux flots, il en avait revu les chants divers avec le soin le plus minutieux; il en avait fait enfin cette œuvre grande et belle qui devait, en immortalisant son nom, rester le chef-d'œuvre de la littérature portugaise;

Les Lvsiades parurent.

La publication de cette grande épopée, la première qui ait été écrite en langue moderne, fit événement dans la vieille Europe.

L'admiration fut universelle;

Le succès immense.

Deux éditions, chose inouïe pour l'époque, furent enlevées dans la même année.

Des traductions parurent en Espagne, en Italie, en France.

Le Tasse, qui à ce moment même préparait, lui aussi, cet autre chef-d'œuvre qui a nom : La Jérusalem délivrée, Le Tasse adressa un chaleureux sonnet à Luiz de Camoens, qu'il saluait comme son maître et proclamait son guide.

Ce ne fut pas un succès, ce fut un triomphe !

Cette noble poésie, qui consacrait d'une manière si

éclatante la vieille gloire nationale causa surtout une émotion profonde clans les rangs divers de la société portugaise.

Le nom de Luiz de Camoens était dans toutes les bouches, la reconnaissance dans tous les cœurs.

Grands et petits, riches et pauvres, chacun voulut apprendre par cœur les strophes les plus brillantes de ce brillant poème; le peuple les chantait par les rues.

Et ce ne fut pas un enthousiasme passager, un engouement éphémère : tel fut l'enivrant parfum qui s'exhala de cette poésie patriotique qu'elle devint, pour ainsi dire, le chant national portugais, et que, quatrevingts ans plus tard, au siège de Columbo, les soldats en répétaient les harmonieuses octaves en franchissant la brèche.

Présenté à la Cour par le comte de Yimioso, devenu son protecteur et son ami, Camoens offrit lui-même au roi Dom Sébastien le premier exemplaire de son ouvrage.

Le jeune monarque, qui avait accepté la dédicace du poème, reçut le poète avec la plus affable bienveillance.

Il lui accorda une pension de 15,000 reis.

A l'exemple du maître, les courtisans l'accueillirent avec empressement et lui exprimèrent à l'envi les plus chaleureuses protestations d'affection et de dévouaient.

Le peuple, lui, témoignait d'une façon plus touchante et plus noble son admiration pour le poète, sont respect pour le vieux soldat : il se rangeait sur son passage

LES LUSIADKS. 39

dans les rues de Lisbonne et se tenait découvert jusqu'à ce qu'il lut hors de vue.

Reçu par le roi, accueilli par la Cour, honoré par le peuple, admiré par tous, Luiz de Gamoens dut se croire arrivé au terme de ses longues souffrances, parvenu au but de ses laborieux efforts; il voyait enfin, après tant de déceptions, ses espérances s'accomplir : ses rêves de gloire devenaient une réalité.

S'il dut, à cette heure du triomphe, oublier les cruelles épreuves du passé et trouver dans l'intarissable bonté de son cœur la force d'adresser à ses indignes persécuteurs un généreux pardon, il dut aussi promener à l'horizon un regard plus calme et envisager l'avenir avec plus d'assurance.

La gloire nouvelle que son oeuvre brillante projetait sur son pays ne devait-elle pas ouvrir devant lui une route désormais facile et sûre? L'admiration, la reconnaissance de cette vaillante nation dont il avait chanté les exploits avec tant d'éclat, ne lui promettaient-elles pas une existence sinon fastueuse, du moins douce et tranquille?

Le poète dut le penser et se croire désormais à l'abri des orages qui avaient tant de fois éclaté sur sa tète et agité sa vie; il dut regarder les hommages qu'on lui prodiguait à l'heure présente comme autant de gages de sécurité pour l'avenir.

Il se trompait, hélas!

Cette fois encore il était le jouet d'une illusion cruelle.

Le bruit légitime qui s'était fait autour des Lusiades s'apaisa tout à coup; le poète à son tour fut bientôt oublié.

A l'éclat du triomphe succéda l'obscurité profonde; à l'admiration, l'indifférence; à la reconnaissance, l'ingratitude.

La gloire, compagne fidèle du génie, avait tenu généreusement ses promesses et posé sur le front du poète la couronne immortelle ; mais la fortune avait détourné la tête et retiré sa main.

L'œuvre des Lusiadea avait enrichi ses éditeurs : le poète était resté pauvre.

C'en était fait : l'intermittence avait cessé;

L'agonie allait reprendre son cours.

Wvvv/vVW

Le séjour de Luiz de Camoëns au couvent de Santo- Domingo n'avait duré que quelques mois.

Le savant Manoël Gorréa, curé de la paroisse Saint- Sébastien, auquel il avait été présenté par Dom José Indio et à la pieuse affection duquel nous devons de connaître les traits du poète, Manoël Gorréa avait sollicité et obtenu pour lui des religieuses franciscaines une modeste chambre située au premier étage d'une maison attenante à leur couvent de Santa-Anna, et qui en était une dépendance inoccupée.

Le poète était venu s'installer là avec sôû fidèle

serviteur aussitôt que les Lusiades avaient été terminées et qu'il avait obtenu du roi le privilège de les faire imprimer.

Un mauvais lit dressé au fond d'une alcôve que fermaient d'épais rideaux de serge grossière, une table, un vieux bahut, un grand fauteuil, quelques escabeaux vermoulus composaient tout le mobilier de ce pauvre logement.

Une longue épée suspendue à la muraille en formait l'unique décoration.

Sur la table, divers papiers, quelques gros volumes maculés par un fréquent usage révélaient les habitudes studieuses, les occupations favorites de l'habitant de ce logis, où pénétrait un jour douteux à travers les vitraux taillés en losanges d'une fenêtre unique, étroite et basse, donnant sur les jardins du couvent.

C'était sur cette table que Gamoens avait lu et corrigé les épreuves de son poème, qu'il avait fait avec tant de regrets les suppressions exigées par le censeur royal, et qu'il avait enfin écrit cette vigoureuse dédicace où il donnait au jeune monarque les mâles conseils que lui inspirait son patriotisme.

C'était dans cette humble chambre que le poète avait goûté les premiers enivrements de la gloire; c'était là qu'après sa présentation à la Cour il était revenu le cœur plein d'espérance, salué par les acclamations enthousiastes du peuple de Lisbonne.

Mais c'était là aussi qu'il devait connaître l'ingratitude

de la Cour et des grands et voir sevanouir pour jamais les illusions de toute sa vie.

Dix-huit mois environ s'étaient écoulés depuis que Luiz de Camoens habitait cette triste demeure. Le mince produit qu'il avait retiré de son œuvre était complètement absorbé; la pension que le jeune roi Dom Sébastien lui avait accordée était mal payée, et le jour n'était pas loin où elle ne devait plus l'être du tout.

Le poète était à bout de ressources.

Mais Antonio était là, toujours fidèle, toujours dévoué.

Doué de cet instinct merveilleux, de ce tact exquis dont les âmes véritablement aimantes et dévouées ont seules le secret, Antonio pressentait quand un nouveau malheur devait encore frapper son maître, et, s'il ne pouvait le conjurer, il s'efforçait du moins de lui en rendre le choc moins terrible. Dans sa sollicitude pleine de délicatesse, il s'étudiait surtout à dissimuler à l'infortuné poète l'étendue de sa misère, l'horreur de sa situation et à éloigner de lui tout ce qui pouvait lui révéler la réalité, veillant avec un soin extrême à satisfaire à ses moindres besoins, à prévenir ses plus innocents désirs.

Le vieux javanais s'entourant de mille précautions, pourvut à la subsistance du grand poète.

Acceptant résolument cette tâche laborieuse, il ne recula devant aucune fatigue, devant aucune humiliation pour l'accomplir.

Il allait, le jour, se mêler aux ouvriers du port, aux porte-faix ou aux maçons, se livrant aux travaux les

plus pénibles, chargeant sur ses épaules les plus lourds fardeaux pour gagner les quelques moédas dont il avait besoin pour acheter les aliments de son maître.

Et quand le travail manquait, quand son énergie demeurait ainsi forcément stérile, son dévoûment infatigable le conduisait, le soir, dans les rues ou sur les ponts les plus fréquentés de Lisbonne, et là, blotti dans quelque recoin obscur, sur les marches d'un palais, dans l'angle d'une porte ou derrière un pilier, il implorait la pitié des passants et demandait l'aumône.

Le dévoûment d'Antonio ne trouva qu'un seul imitateur dans cette grande cité, naguère si enthousiaste.

Ce fut une femme de la plus humble condition, une jeune marchande des rues, à laquelle Antonio, attiré sans doute par son air affable et modeste, achetait de préférence ses maigres provisions.

Elle était mulâtresse et se nommait Barbara.

Son nom, comme celui de l'esclave javanais est inséparablement lié au récit des malheurs du grand poêle portugais.

WAA/WWXi

Par une fraîche matinée d'automne, un pâle rayon de soleil pénétra dans l'humble logement de Camoens.

Antonio étendu . sur la natte qui lui servait de lit, ouvrit les yeux à cette clarté subite.

Il se dressa sur son séant, avec effort, tournant vers l'alcôve son premier regard.

Un sourire de satisfaction effleura ses lèvres lorsqu'il aperçut les rideaux encore fermés.

— Allons, se dit-il, allons, mon vieil Antonio, encore un peu de courage, debout! Ne te laisse pas abattre par la douleur; tes souffrances ne tarderont pas à finir, mais jusque-là tu te dois à ton maître, plus malheureux que toi encore. — Allons, debout et à l'ouvrage!

En se parlant ainsi, Antonio s'était levé; il avait roulé sa natte et l'avait poussée avec précaution dans un des angles de la chambre.

Cette besogne terminée, il se redressa, regarda de nouveau l'alcôve, et poussant un profond soupir :

— Pauvre cher maître ! murmura-t-il, il dort! — Oui, Dieu est bon, puisqu'il lui envoie le sommeil pour qu'il puisse oublier la réalité ! — Encore trop tôt pour lui viendra le moment du réveil !

Antonio allait sans doute entr'ouvrir les rideaux pour avoir la satisfaction de contempler son maître endormi, lorsqu'on frappa brusquement à la porte.

Surpris et surtout contrarié de ce bruit importun, l'esclave se retourna vivement, faisant un geste de la main pour inviter le visiteur à frapper moins fort, comme si le visiteur eut pu apercevoir ce geste.

On frappa de nouveau.

Antonio courut alors à la porte et l'ouvrit, tout en continuant d'agiter la main pour recommander à l'inconnu un peu plus de discrétion.

Mais il ne put lui-même retenir une bruyante exclamation en reconnaissant la personne qui s'offrait à lui.

— Barbara ! s'écria-t-il.

— Elle-même, répondit joyeusement la jeune femme en pénétrant dans le logement et en posant à terre les paniers qu'elle portait à ses bras.

— Vous ici ! reprit le javanais stupéfait.

— Cela vous étonne, n'est-ce pas, de me voir chez

vous? — C'est la première fois, il est vrai, mais aussi c'est vous qui l'avez voulu.

— Moi?

— Sans doute, puisque vous ne venez plus à moi, il faut bien que ce soit moi qui vienne à vous !

— Plus bas, parlez plus bas, dit Antonio en baissant lui-même la voix et en montrant du doigt l'alcôve, il y a là quelqu'un qui dort.

— Qui donc? répartit la marchande avec un léger sourire.

— Qui? fît tout bas l'esclave surpris et de cette interrogation et de ce sourire, mais... mon maître...

— Votre maître? oh! cette fois, Antonio, votre vigilance est en défaut; car votre maître n'est plus là, ajouta Barbara en montrant à son tour l'alcôve.

— C'est impossible ! dit Antonio ébahi.

Et il courut à l'alcove, entr'ouvrit les rideaux avec une certaine précaution et regarda par l'ouverture. Puis se retournant aussitôt vers la marchande :

— C'est vrai, il n'est plus là, dit-il, d'un ton plein de découragement, laissant les rideaux s'échapper de ses mains.

— Ne vous le disais-je pas ?

— En effet, mais comment le saviez-vous? hasarda timidement l'esclave.

— Parce que je viens de le voir se diriger vers le palais des Atayde et que j'ai précisément profité de cette circonstance pour venir vous trouver en son absence?

— Vous le connaissez donc?

— Si je le connais!... Mais qui donc dans Lisbonne

ne connaît le grand poète Luiz de Camoens? Qui donc parmi le peuple ne le salue avec respect?

— C'est juste, dit l'esclave déconcerté par cette réponse, et pourtant je ne vous ai jamais dit que j'étais son serviteur.

— Il est très vrai que vous ne m'avez jamais dit un mot qui ait pu même me le faire supposer. Mais ce que vous n'avez pas cru devoir me dire, il ne m'était pas défendu de chercher à 4e savoir. — Ecoutez, Antonio, pendant un certain temps j'ignorai complètement qui vous étiez, ce que vous faisiez; je vous prenais pour un pauvre étranger abandonné dans Lisbonne par le navire qui vous y avait amené, et gagnant péniblement votre vie en travaillant sur le port. Mais, peu à peu, votre persévérance à vous adresser à moi, — et je vous remercie à cette heure de cette préférence, — votre persévérance, dis-je, attira mon attention; votre âge, l'expression profondément triste et chagrine de vos traits, votre voix timide, embarrassée, l'air mystérieux dont vous preniez soin d'envelopper jusqu'à vos moindres démarches, tout cela mit en éveil ma curiosité; je vous distinguai alors du reste de mes pratiques et je voulus savoir qui vous étiez, où vous demeuriez.

— Et?... demanda le Javanais avec une sorte d'inquiétude.

— Eh! bien, un jour que vous me parûtes plus sou-

deux encore que de coutume, je vous suivis de loin jusqu'à l'entrée de la rue Santa-Ànna; je vous vis entrer dans cette maison que tout le monde sait être la demeure du chevalier Luiz de Camoens. J'appris ainsi qui vous étiez, et maintenant....

— Maintenant, répéta l'esclave.

— Maintenant, je sais tout ce que je désirais savoir, continua la marchande, je sais que le grand poète est tombé dans la plus profonde misère, abandonné de ceux qui devraient le secourir, et que son vieux javanais, bien plus son ami que son esclave, pourvoit seul, à force de travaux et de fatigues, à sa nourriture et à ses plus pressants besoins. — Vous voyez bien que je sais tout à présent, ajouta Barbara un peu émue.

— C'est vrai, Barbara, répondit Antonio avec tristesse ; vous avez surpris le secret que je m'efforçais de cacher à tous, à mon pauvre maître lui-même.

— Oh ! rassurez-vous, Antonio, en pénétrant le mystère dont vous vous enveloppiez, je n'ai pas eu la coupable pensée de le divulguer.

— Serait-il vrai?

— Je vous le jure, Antonio.

— Oh! merci, Barbara, merci.

— Ce n'est point une vaine et stérile curiosité qui m'a poussée sur vos pas et qui m'amène ici. En cherchant à découvrir votre secret, Antonio, j'avais le pressentiment que vous étiez accablé sous le poids de profonds chagrins ou d'une grande infortune, et j'avais pris la résolution

de vous venir en aide, si, par malheur, la découverte de votre secret confirmait mes tristes conjectures.

— Hélas ! l'infortune de mon maitre n'est que trop réelle.

— Aussi, me voilà, Antonio, me voilà près de vous. Et maintenant que votre secret n'est plus à vous seul, qu'il est à moi aussi, je veux également partager la tâche que vous vous êtes imposée.

— Quoi! vous voulez...

— Vous aider dans l'œuvre pieuse que vous avez entreprise, m'associe r à vos efforts pour secourir le grand et malheureux Camoens.

— Mais c'est impossible, Barbara.

— Pourquoi donc?

— Parce que vous êtes pauvre vous-même, que vous trouvez à peine dans votre commerce de quoi suffire à vos besoins. Ce serait vous imposer des sacrifices, des embarras, de la gène. Votre bras serait trop faible pour nous arracher à l'abîme où nous vous entraînerions avec nous. — Tenez, Barbara, c'est bien assez de deux êtres qui souffrent et qui bientôt n'auront plus à souffrir, sans qu'ils en associent un troisième à leurs douleurs, à leurs maux, et lui préparent ainsi à lui, plein de jeunesse et de vie, une longue suite de souffrances et de regrets.

— Et vous croyez, Antonio, que j'accepte ces raisons? Non... je ne suis pas riche assurément, et par malheur, mais je travaille et je gagne assez, grâce à

Dieu, pour pouvoir, sans trop de privations, apporter une humble offrande à plus pauvre et plus malheureux que moi. Ne vous préoccupez pas de mon sort, Antonio; je suis jeune encore, je suis libre, seule au monde; j'ai santé, force et courage, je me tirerai toujours bien d'affaires, soyez sans crainte.

— Brave cœur, balbutia le Javanais en saisissant la main de la marchande, qu'il porta vivement à ses lèvres.

— Et puis, Antonio, ajouta plus bas la jeune femme en se penchant à l'oreille de l'esclave, qui sait si je n'ai pas, moi aussi, quelque dette de reconnaissance à acquitter envers votre maître?

— Vous, Barbara?

— Oh! mais, c'est mon secret à moi seule, celui-là, répondit la jeune marchande en s'éloignant du Javanais. Peut-être un jour vous en ferai-je la confidence, ajoutât-elle gaîment, si, de votre côté, vous me témoignez plus de confiance et si vous ne repoussez pas mes humbles services.

— Et puis -je les repousser quand ils viennent d'un aussi noble cœur et sont si généreusement offerts?

— A la bonne heure; et, tenez, Antonio, poursuivit la marchande en sautant prestement à ses paniers, prenez dès à présent ces provisions. Depuis deux jours que vous n'êtes venu me trouver là -bas, vous devez manquer de tout.

— Hélas! soupira tout bas l'esclave, ce n'est que trop vrai.

Et la marchande déposa sur le bahut des fruits, des légumes , du poisson , malgré les efforts que faisait Antonio pour l'arrêter et mettre un terme à ce qu'il considérait comme une prodigalité.

Puis, quand elle eut fini, elle reprit ses paniers et s'éloigna, joyeuse, en annonçant au vieux serviteur qu'elle reviendrait ainsi tous les jours.

L'excellente femme tint largement sa promesse. A partir de ce moment, le javanais n'eut plus la peine d'aller la trouver : Barbara accourait d'elle-même chaque matin apporter à la demeure de Camoens quelques provisions, quelque plat de sa façon, glissant même parfois dans la main d'Antonio quelques pièces de monnaie.

Et le grand poète du Portugal vécut ainsi des secours et des aumônes d'une humble marchande des rues.

Étrange contraste que ces deux êtres, Antonio et Barbara, ignorants et grossiers, devenant les soutiens, les nourriciers d'un prince de l'intelligence!

Que ces deux noms voués à l'obscurité la plus absolue, éclairés désormais par un sympathique reflet de la brillante auréole qui ceint le nom illustre de Luiz de Camoens!

LE BRASEIRO

LE BRASEIRO

C'est dans cette douloureuse situation que Luiz de Camoens avait dépassé sa cinquantième année.

Les chagrins et les privations avaient exercé leurs cruels ravages sur sa personne et ruiné prématurément sa constitution naguère si vigoureuse.

Le brave chevalier avait dû déposer l'épée dont il avait si vaillamment fait usage à Ceuta, à Mangalore , à Pimenta, à Danam, à Malacca : elle était devenue trop pesante aux mains débiles du vieillard et pendait désormais inutile à son côté.

Accablé d'infirmités, triste récompense de ses loyaux services et de ses veilles laborieuses, courbé sous le poids toujours grossissant des humiliations, la démarche

60 LE BRASE1RO.

chancelante, le soldat-poète ne sortait plus qu'appuyé sur une béquille.

Ses sorties, du reste, n'étaient ni bien longues, ni bien fréquentes : on ne le rencontrait guère que dans les rues voisines de sa demeure, se rendant soit au couvent de Santo-Domingo, où il allait se mêler aux écoliers pour entendre les leçons de théologie que professait alors le P. Luiz de Grenada, soit au presbytère de Saint-Sébastien pour s'entretenir avec Manoèl Corréa et lui donner quelques éclaircissements sur certains passages des Lvsiades dont, sur sa demande, le savant curé préparait les commentaires.

Quelquefois cependant, le vieillard retrouvait dans les frais souvenirs de sa jeunesse assez de force pour entreprendre une plus longue excursion. Choisissant de préférence les moments où les rues étaient désertes, la ville silencieuse, tantôt au point du jour, tantôt à la nuit tombante, il s'acheminait lentement vers le palais des Ataydes, aux alentours duquel il errait quelques heures, rêveur et silencieux, aspirant, avec les douces senteurs qui s'exhalaient des jardins de cette splendide résidence, le suave parfum de son premier amour!

Un jour que le poète s'était attardé plus que de coutume dans ce pieux pèlerinage, Antonio, voulant dissiper les tristes pensées dont il voyait le front de son maître tout ombragé, hasarda quelques mots pour exprimer les inquiétudes que lui avait causées cette longue absence.

LE BRASEIRO. 61

Camoens, encore sous le coup des plus vives impressions, répondit aux timides remontrances de son esclave en laissant échapper le secret de son cœur.

— Tu as raison, dit-il, mon bon Antonio; mais il faut me pardonner, vois-tu : le temps ne me semble pas long, à moi, quand je suis près de ces lieux chéris, où chaque objet me rappelle un souvenir de mon bonheur passé; j'oublie les heures, le monde, tout enfin, jusqu'à mes propres douleurs et mes chagrins, alors que je suis là, ramené près des fleurs que j'ai vues dans ma jeunesse et que je la revois, elle, ma bien aimée Gatarina, qui ouvrit mon intelligence et mon cœur; car je la revois, Antonio. Mon amour, évoquant son image, me la montre toute resplendissante d'un éclat divin sous sa forme terrestre, et permet à mes yeux de contempler encore cette suave et angélique figure qui ravissait à la neige et à la rose leur plus doux éclat; ce regard attrayant et doux qui captivait tous les cœurs et attira invinciblement le mien; ce pudique abandon, cette exquise sérénité répandue sur toute sa personne et qui, en détournant toute idée basse, toute intention impure, étaient les gracieux indices des trésors de son âme! — Puis, elle s'anime, elle tourne vers moi la flamme de son regard; elle marche, elle s'avance; légère, elle s'approche et s'enfuit tremblante pour se rapprocher de nouveau, le doigt posé sur sa bouche souriante , comme pour me dire encore : discrétion, amour! Et puis, cette image adorée s'éloigne

62 LE BRASEIR0.

peu à peu; elle s'élève, monte, et regagne sa céleste demeure, où je ne puis la suivre, hélas! cette âme charmante, qui a sitôt pris congé de cette triste vie !

— Excuse-moi donc, mon vieil ami, ajouta le poète après un moment de silence ; excuse-moi donc si je reste parfois longtemps dans ces lieux bien aimés : ce sont de nouvelles forces, une nouvelle vie que j'y vais chercher. Je mourrais, vois-tu, je mourrais, si tous ces souvenirs s'effaçaient de mon àme, si cette chère image s'effaçait de mon cœur !

Antonio tout ému fit un geste de la main comme pour inviter le poète à ne pas s'abandonner davantage à ces souvenirs :

— Maître, dit-il, d'une voix suppliante. Camoens le comprit.

— Que j'éloigne ces pensées, n'est-ce pas? reprit-il. C'est juste ! elles n'ont de charme que pour moi, et les plaintes qu'elles m'arrachent t'affligent, toi, mon vieil ami, qui n'as cessé de les entendre depuis que ton sort est lié au mien. — Laissons donc cela, continua-t-il avec un soupir; aussi bien, il faut que je travaille; le travail est le plus puissant des remèdes pour les maux du cœur.

Alors le poète se leva et se dirigea lentement vers la table.

— C'est singulier, reprit-il, en se laissant tomber dans le fauteuil, j'ai froid, je me sens tout glacé! Obligemoi, Antonio, d'allumer le braseiro.

LE BRASEIR0. 63

L'esclave qui avait repris ses occupations domestiques, allant et venant dans la chambre, s'arrêta court; surpris ou plutôt effrayé de cette demande imprévue, il resta muet.

— Tu ne m'entends donc pas, mon ami, reprit le poète?

— Pardon, maître, pardon.

— Eh ! bien alors, rends-moi donc le service que je te demande, car j'ai grand froid, en vérité.

Antonio de plus en plus embarrassé ne savait que répondre. Il s'avança d'un pas timide et gauche vers le poète :

— Je le voudrais bien, maitre, balbutia-t-il, mais c'est que...

Camoens se retourna vivement et aperçut l'esclave qui se tenait derrière lui, confus et les yeux baissés.

— Ah! je comprends, maintenant, ton silence et ton hésitation.... Il n'y a ici ni bois, ni charbon, n'est-ce pas?

— Non, maître, répondit tout bas le javanais.

— Et tu n'as pas d'argent pour en acheter? Antonio ne répondit à cette seconde question que par

un imperceptible balancement de tête ; mais si léger que fût ce mouvement, il était suffisamment expressif pour ne laisser aucun doute dans l'esprit du poète.

— Pourquoi ne pas me l'avoir dit de suite , poursuivit Camoens. Tu doutais donc de mon courage?

— Oh! non, fit l'esclave, mais...

64 LE BRASEIRO.

— Va, rassure-toi, mon ami, je suis plus fort encore que tu ne méjuges! Je me passerai de feu, voilà tout. Je vais me mettre à ma traduction des psaumes, et, à défaut de charbon, demander à la poésie qu'elle daigne encore me réchauffer de sa flamme brûlante.

Le vieillard attira son fauteuil plus près de la table , se frotta vivement les mains l'une contre l'autre et les tendit ensuite à Antonio.

— Tiens, ajouta-t-il d'un ton résolu, presque gai, je n'y songe déjà plus, vois plutôt.

Antonio obéit et prit les mains de son maître dans les siennes :

— Mais vous tremblez, maître, exclama l'esclave, vous tremblez.

— Non, ce n'est rien, mon ami, un simple frisson ; cela va se passer.

Antonio abandonna les mains du vieillard et recula de quelques pas, semblant chercher quelque expédient pour sortir de cette cruelle situation.

Camoens, lui, avait pris sur la table le volume des psaumes et en feuilletait les premières pages.

Après avoir vainement fait le tour de la chambre, le regard découragé d'Antonio était revenu se poser sur son maître. Le javanais remarqua alors les quelques volumes posés çà et là sur la table près de laquelle le poète était assis ; un éclair de satisfaction sillonna tout à coup son visage ; il avait trouvé son expédient :

— Maître, fit-il doucement.

LE BRASEIRO. 65

— Qu'y a-t-il, mon ami, répondit le poète sans interrompre sa lecture?

— Depuis longtemps déjà je ne vous vois plus vous servir de ces livres.

— Eh! bien, est-ce qu'ils te gênent, répondit le poète en levant la tète?

— Non, maître, ce n'est pas cela ; mais puisqu'ils ne vous sont plus utiles, je pourrais aller les offrir au juif qui demeure ici près et il me donnerait sans doute en échange assez d'argent pour avoir le charbon qui nous manque.

Le poète repoussa violemment le fauteuil et se levant d'un bond :

— Que dis-tu, Antonio? — Vendre mes livres? — Y penses-tu? — Mais cela ne se peut pas! — Mes livres! hélas, il ne m'en reste que deux, car celui-ci n'est pas à moi, c'est le livre des Psaumes que Dom Ruy Dias m'a confié pour en faire la traduction, et cet autre, c'est l'unique exemplaire que je possède de mes Lusiades. — Vendre mon Virgile, mon Homère! — Non, non, c'est impossible.

Et le poète, vivement surexcité, marchait à grands pas dans la chambre.

— Me séparer de mes deux poètes, disait-il, vendre mon Homère ! — Le sacrifice serait trop grand : un enfant ne doit pas vendre son père, et, poète, je suis le fils du vieux chantre de YlUiade. Quand la douleur m'étreignait et menaçait d'étouffer mon génie, c'était

66 LE BRASEIRO.

vers lui que je recourais, comme vers Dieu même; il me consolait, il me rendait le courage, la vie... Et j'irais vendre cette source de consolations? — Oh! non, jamais!

— Me séparer de mon Virgile, mais ce serait séparer la fleur de la tige qui l'a fait éclore, ce serait arracher du sein de sa mère l'enfant qu'elle y tient suspendu pour qu'il en aspire sa vie qui commence ! Virgile, à qui je dois tant, car le cygne de Mantoue a plus d'une fois inspiré le cygne de Lisbonne! -7- Non, non, je ne veux pas me séparer de mon Homère, de mon Virgile, mes vieux maîtres, mes chers guides !

Antonio, immobile et muet dans l'angle de la chambre où il s'était retiré, suivait d'un œil consterné tous les mouvements de son maître , auquel l'exaltation semblait avoir rendu l'ardeur de sa jeunesse.

— Pardonnez-moi, seigneur chevalier, murmura-t-il d'une voix suppliante, je ne savais pas que vous fussiez si fort attaché à ces livres.

Mais le poète absorbé ne l'entendait pas.

— Et cependant, continua Gamoens, en ralentissant sa marche à travers la chambre, le froid me gagne de plus en plus, mes membres s'engourdissent, je souffre... Et je n'ai plus que ce seul moyen, plus que cette unique ressource!... — Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour que vous me réduisiez à une si triste condition, pour que vous m'imposiez de si cruels sacrifices? — Il le faut cependant , ou ce froid mortel qui m'étreint aura bientôt glacé mon intelligence et ma pensée! — Ce travail à

LE BRASEIRO. 67

peine commencé, restera là, inachevé! — Et quelle honte pour moi, quelle humiliation pour le poète autrefois si fécond quand il se verra contraint d'avouer que son génie, brillant comme un météore, s'est éteint tout à coup, et n'a pu même rimer quelques octaves sur cet immense sujet! L'affront serait trop sanglant, les railleries, les sarcasmes de mes ennemis... allons, allons, il le faut I

Le poète alors prit sur la table les deux volumes, et les contemplant d'un regard plein de tristesse :

— Adieu donc, mes livres chéris, mes vieux compagnons; adieu, mes glorieux poètes! — Ah! toi aussi, vénérable Homère, tu connus les malheurs et la misère, l'exil aussi paya tes chants immortels! Toi aussi, errant et fugitif, tu n'eus pas toujours un toît où abriter ta tête, des aliments pour te nourrir ! mais plus heureux que moi, tu trouvas quelquefois du moins parmi les peuples encore barbares et grossiers de la Grèce une hospitalité franche et généreuse que l'on chercherait vainement au milieu des Portugais civilisés! — Plus heureux que moi, tu n'avais pas du moins, pauvre aveugle, le cruel supplice de voir encore, après tant de persécutions, l'ingrate et hideuse figure de tes lâches ennemis.

— Adieu donc ! — Mais une dernière consolation me reste; tout en nous séparant, mes chers poètes, un dernier lien m'unit encore à vous : la mémoire, cette bibliothèque invisible du savant malheureux et proscrit,

B8 LE BRASEIRO.

conserve là vos chants immortels, et la misère ellemême, si forte, si destructive qu'elle soit, ne pourra jamais les en arracher. — Adieu donc, mes maîtres vénérés, mes glorieux poètes !

Puis s'adressant au javanais :

— Tiens, Antonio, prends ces livres et vas où tu disais; — vas vite, cours, qu'en ne les voyant plus, ces livres chéris, je puisse du moins oublier ce cruel sacrifice.

Antonio prit les livres des mains de son maître et sortit :

— Que n'ai-je connu plus tôt ce pieux attachement, murmura-t-il en s'éloignant, j'aurais épargné à mon pauvre maître des regrets si amers.

L'exaltation du poète avait cessé : le vieillard abattu, épuisé à la suite de tant d'émotions, revint péniblement vers le fauteuil et s'y laissa tomber.

— Cruelle destinée que la mienne, s'écria-t-il d'une voix pleine de découragement ; tout est donc conjuré contre moi, qu'il me faille tomber de malheurs en malheurs, de chagrins en chagrins, sans pouvoir dérober un seul instant ma tète aux coups précipités du sort ! — Ah ! pourquoi la mort n'a-t-elle pas arrêté déjà cette vie si misérable, mon Dieu ! — Qu'ils sont heureux ceux qui, voués comme moi aux chagrins et à la misère, meurent au commencement de leurs infortunes ! Ils ne voient pas combien les heures de la tristesse s'écoulent avec lenteur; ils ne voient pas se briser un à un et

LE BRASEIRO. 69

d'instant en instant les derniers anneaux de cette lourde chaîne qui nous rive encore à la vie! — Ah! quelle terrible agonie que la mienne !

Le coude appuyé sur la table et la tête dans la main, le poète, emporlé par ce courant de pensées douloureuses, oublia le travail qu'il avait commencé et qui devait bientôt lui être réclamé.

V\/W\/\/WV*

Les Lusiades étaient publiées depuis cinq ans, et le poète n'avait, durant ce temps, fait paraître aucune œuvre nouvelle importante.

Un sonnet en l'honneur de Dom Luiz de Àtayde, appelé pour la seconde fois à la vice -royauté des Indes; — une élégie dédiée à Dom Lioniz Pereira, le glorieux défenseur de Malacca; — des stances adressées au roi Dom Sébastien, à l'occasion d'une flèche que le pape avait envoyée au jeune monarque pour entretenir ses projets belliqueux contre les Maures; — tels avaient été les seuls produits poétiques de ce génie autrefois si fécond.

L'immense succès du poème national, le patriotisme ardent, qui s'affirmait à nouveau dans les dernières stances offertes au roi, les services nombreux et brillants du soldat, qui semblaient devoir constituer en faveur de Camoens des titres légitimes à la protection royale , furent définitivement effacés par le silence , l'isolement et la misère du poète; ils ne purent déterminer le monarque à choisir le chantre des Lusiades pour célébrer cette vaste expédition d'Afrique dont on attendait des résultats si éclatants.

Cette fois encore l'intrigue et la flatterie l'emportèrent sur la justice et l'équité.

Diego de Bernardès, écrivain médiocre, mais habile courtisan, fut le poète officiel sur lequel s'arrêta le choix de Dom Sébastien.

Il est vrai que Diego de Bernardès touchait régulièrement une pension exorbitante de deux cent mille reis, tandis que Camoens ne pouvait déjà plus obtenir le paiement de celle qui lui avait été si mesquinement mesurée.

Néanmoins, l'auteur des Lusiades supporta noblement cette nouvelle injustice : il ne laissa échapper ni plainte, ni murmure; il se prépara simplement à chanter luimême cette campagne qui devait devenir si funeste au Portugal.

Tandis que son heureux rival, comblé d'honneurs et de pensions, voguait fièrement à la suite de l'expédition, vers la côte d'Afrique, Luiz de Camoens, confiné dans

son obscure demeure de la rue Santa-Anna, s'efforçait de traduire en vers les Psaumes de la Pénitence.

Un temps assez long s'était écoulé déjà, depuis qu'un haut et puissant personnage, Dom Ruy Dias de Gamara, l'avait chargé de ce travail important.

Mais l'affreuse indigence avait insensiblement tari la verve poétique de l'auteur des Lvsiades : la traduction, à peine commencée, n'avançait pas.

Plusieurs fois Dom Ruy Dias avait envoyé demander la livraison du manuscrit, et toujours le malheureux poète avait congédié le messager par des réponses évasives et des promesses, ajournant ainsi le moment où il lui faudrait confesser la triste vérité.

Ce moment cruel arriva enfin.

D'un caractère hautain et arrogant, blessé de ces ajournements continuels dans lesquels il croyait voir le parti pris par le poète de ne pas s'occuper de ce travail, impatient d'ailleurs de posséder l'œuvre qu'il avait commandée, Dom Ruy Dias vint en personne trouver Camoens dans son humble réduit.

Le poète, en ce moment penché sur le volume des Psaumes, appelait vainement à son secours l'inspiration qui lui échappait pour jamais.

— Eh ! bien, senhor poète, dit Dom Ruy Dias en franchissant la porte, vous connaissez le but de ma visite, n'est-ce pas?

— Oui, senhor, répondit Camoens, surpris de cette apparition et visiblement embarrassé. . . cette traduction. . .

— Vous avez eu, je pense, tout le loisir de la terminer, et je viens la réclamer.

— Je ne saurais vous la remettre encore, senhor, car' elle n'est pas finie.

— Est-ce possible ?

— Ce n'est que trop vrai, senhor.

— Une semblable lenteur a droit de me surprendre, Dom Luiz, reprit Dom Ruy Dias avec hauteur et j'avoue que je ne sais à quelle cause l'attribuer. Est-ce donc que n'écoutant encore que le cri de votre amour-propre froissé, d'une fierté mal placée, vous prenez au sérieux les déclamations que contiennent vos poésies contre les riches et les grands du royaume,, et que, joignant l'action au précepte, vous dédaignez de vous occuper d'un travail qu'un fidalgue, un seigneur de la Cour de Dom Sébastien a bien voulu vous confier?

— Non, senhor, le retard ne vient point de là; si j'avais eu les sentiments que vous me prêtez, j'aurais trouvé dans ma conscience assez de franchise et d'énergie pour refuser cette traduction.

— Qu'est-ce donc alors? Le mâle génie de L'illustre chantre des enfants de Lusus ne saurait-il se plier au joug d'une simple traduction, comme il se prêtait si docilement naguère à la futile description des charmes d'une noble inhumaine?

— Senhor !

— Ou bien, continua le grand seigneur, le poète le plus fécond du royaume, l'auteur intarissable de tant

de gracieux sonnets, de mélancoliques cançoës, de piquantes épigrammes ou d'amoureuses rhedondillas, le prince des poètes, enfin, serait-il maintenant frappé d'impuissance et de stérilité? — Voyons, Dom Luiz, ne me laissez pas ainsi courir à travers le champ si vaste des suppositions ; parlez, avouez que vous ne voulez pas achever ce travail...

— Eh! bien oui, senhor, répondit le pauvre poète en faisant sur lui-même un violent effort; oui, je dois l'avouer, le chantre des Lusiades, le prince des poètes, comme vous dites, est aujourd'hui frappé d'impuissance et de stérilité! — Écoutez-moi, senhor, quand je composais les poésies dont vous parlez, j'étais alors dans un âge florissant : jeune, favorisé des dames, l'avenir s'ouvrait riant et beau devant mes pas; rien ne me manquait alors, j'avais plus que le nécessaire... Mais à présent, senhor, je suis vieux et infirme, tout le monde me fuit ou me repousse; je n'ai plus devant moi qu'une réalité affreuse : la misère... dont le souffle a déjà dissipé toutes mes illusions, tous mes rêves; je n'ai plus rien enfin de ce que j'avais autrefois : le nécessaire me manque maintenant et si complètement que...

Le poète sembla hésiter un instant et jeta autour de la chambre un coup d'œil rapide, comme s'il eût voulu s'assurer que Dom Ruy Dias et Antonio étaient bien les seuls êtres qui l'entendissent.

— Tenez, reprit-il plus bas, je puis vous faire cette douloureuse confidence, senhor... il y a quelques

semaines, mon pauvre Antonio était là me demandant quatre moëdas pour acheter du charbon et je n'ai pu les lui donner... Pour les lui procurer, il m'a fallu vendre, — oh! il est pénible à un poète de dire cela, — il m'a fallu vendre les derniers livres qui me restaient, les seuls que le besoin et la misère ne m'avaient pas encore disputés : mon Homère, senhor, et mon Virgile ! — Oh ! vous ne savez pas, vous autres grands seigneurs, vous ne savez pas ce qu'il en coûte de larmes et de chagrins au poète qui se] sépare ainsi de ses livres aimés, où sa muse va de temps à autre prendre de nouvelles inspirations, vous ne savez pas ce qu'il en coûte, car le sacrifice est plus grand que ne saurait l'être pour un noble ou pour un riche la perte de ses titres ou de sa fortune.

Un sourire plein de dédain et d'ironie contracta les lèvres de Dom Ruy Dias qui s'ouvraient pour répondre; mais Gamoens continua :

— Et quand le poète, dit-il, est ainsi tombé des hauteurs où son génie l'avait porté, quand il est précipité en de telles douleurs, quand toute illusion, tout prestige s'effacent à ses yeux fatigués, sa voix s'éteint dans les larmes et les sanglots, ses doigts amaigris n'ont plus de force pour faire vibrer les cordes de sa lyre, et au lieu des vers et des chants harmonieux, il ne fait plus entendre que les soupirs de la misère et les gémissements d'une lente agonie !

— Oui, répondit Ruy Dias, c'est bien là l'histoire de

tous les poètes, êtres surprenants qui, partis d'en bas, s'élèvent d'un vol rapide au-dessus de la foule, planent un instant sur la tête des grands et des rois eux-mêmes, humiliant les uns, blessant les autres par l'audace et l'insolence de leurs conseils! Insensés qui se reposent sur l'admiration banale d'un peuple stupide , et qui , oubliant qu'un jour ils peuvent retomber épuisés et mourants de misère, ne savent pas se ménager une main amie et puissante qui vienne alors les secourir et les relever. — Oui, croyez-le bien, Dom Luiz, si votre position est aujourd'hui si triste et si déplorable, vous seul en êtes cause : vous seul êtes l'artisan de tous vos malheurs.

— Aussi, répliqua Camoens, d'une voix pleine de navrante mélancolie, aussi, en présence de tant d'infortunes diverses, bien loin d'accuser le sort de ses rigueurs, je me range de son parti contre moi-même, car il y aurait vraiment de l'impudence à vouloir tenir tête à tant de maux !

— Ah ! la douleur a donc enfin ouvert vos yeux, elle vous a donc rendu la raison, que vous acceptez maintenant, sans murmure, la position que votre présomption vous a faite! — Jugez, Dom Luiz, combien votre sort serait différent, si au lieu de blesser les grands et les courtisans, comme vous l'avez fait par vos éloquentes, mais impuissantes criailleries, vous eussiez chanté la splendeur de leur race, leurs vertus et leurs exploits.

— Ne l'ai-je donc pas fait, senhor, interrompit vivement le poète, pour ceux du moins qui en étaient réellement dignes?

Mais Dom Ruy Dias ne parut pas l'entendre et poursuivit :

— Si, au lieu d'insolemment prétendre à la main de Dona Gatarina de Atayde, vous eussiez célébré ses hautes et précieuses qualités par des sonnets moins tendres et des cançoës moins passionnés! — Riche, honoré de l'estime et de l'admiration de tous, vous couleriez dans le calme et la sérénité les nombreux jours de votre vieillesse, et vos vers, vos poèmes, au lieu de vivre un jour sur les lèvres du peuple de Lisbonne qui les chante aujourd'hui par les rues pour les oublier demain, vos vers, dis-je, iraient à l'immortalité !

— Oui, vous avez raison, senhor Ruy Dias, si je n'avais pas aimé, si je n'avais pas élevé les yeux vers ce noble rejeton d'une puissante famille, vers cet ange que Dieu a rappelé dans son sein pour ne pas le laisser flétrir au contact de ce monde corrompu, oh! sans doute, je me serais évité bien des peines, bien des persécutions, bien des malheurs... Oui, mais il m'eût fallu pour cela ne l'avoir jamais vue un seul instant, ne pas avoir admiré cette suave et céleste figure, cette grâce ravissante, cet esprit charmant; — pour cela il m'eût fallu avoir un cœur de glace et non un cœur de poète qui se passionne et s'enflamme en face de toutes les merveilles.

— Un peu moins d'audace eût suffi, interrompit Ruy Dias, en haussant les épaules.

— Oui, poursuivit Gamoens qui ne remarqua pas le mouvement du fier fidalgue, oui, si j'avais refoulé au fond de mon cœur tout noble sentiment, si j'avais étouffé au-dedans de moi la voix de l'honneur et de la vérité, si j'avais chanté quelques hauts et indignes personnages, comme ces ambitieux, par exemple, qui n'aspirent aux grandeurs que pour trouver dans leur honteuse puissance les moyens de donner un plus libre cours à leurs vices, ou ces magistrats iniques qui jugent équitable de faire respecter les droits du prince et ne trouvent pas juste de payer les sueurs du peuple; oui, si j'avais brûlé mon encens devant ces idoles du jour qui, sous le manteau de la probité volent le pauvre peuple et le dépouillent; si, m'abaissant au rôle de flatteur et de courtisan, j'étais venu tendre la main au ministre et lui dire : achète, et dès demain je te proclame un grand homme, un ministre aussi habile qu'intègre. — Ah! vous avez raison, senhor, je ne serais pas tombé à ce degré de misère; moi aussi, j'aurais de For, des honneurs, des titres peut-être; moi aussi, je serais comblé des bienfaits des princes et des libéralités des rois; moi aussi, je serais une idole du jour; — oui, l'homme serait riche et heureux assurément, mais le poète, à qui il appartient de flétrir l'infâme, d'arracher le masque de l'hypocrite, de poursuivre le crime et de proclamer la vérité... le poète aurait failli à sa mission

sublime et sainte!... L'or, ce métal si pur que rien ne l'altère, ce métal si précieux que tout le monde l'envie, l'or aurait corrompu son cœur, gâté son génie, flétri son nom, et l'immortalité dont vous parlez, senhor, ne serait pour lui qu'une immortalité de honte et de mépris; car la postérité n'a pas de louanges pour les vers qu'inspirent la soif des grandeurs et l'amour des richesses !

— Vaines chimères que tout cela! exclama Dom Ruy Dias.

— Mais, poursuivit Gamoens qui s'animait de plus en plus, ce n'est pas à la fortune que je veux réclamer le prix de mes travaux; non, j'ose l'attendre de la postérité, d'elle seule, juge toujours impartial qui, de son arrêt suprême et puissant, anéantit les réputations usurpées, et relève les grands cœurs ensevelis dans le linceul de l'oubli : honneur, dira-t-elle, — ajouta le poète dans un élan d'enthousiasme, — honneur à celui qui chanta le berceau de ses pères! Et alors, la gloire, cette fille de nos œuvres que toutes les creuzades du monde ne sauraient acheter, la gloire entourera mes vers et mes chants de son nom retentissant et sublime.

— Toujours le même! toujours ces stériles déclamations! Pauvre fou, mais voyez donc où vous ont conduit toutes ces chimères?

Gamoens n'entendait plus; sa pensée s'était repliée en elle-même; l'image chérie de Dona Cataiïna était venue se représenter à son imagination.

— Me faire un crime de mon amour pour elle! oh! qui donc peut résister au pouvoir d'une tête enchanteresse? Quel homme est donc à l'épreuve d'un sourire et d'un coup d'œil de la beauté? Quelle défense opposer à des charmes célestes qui pénètrent les âmes et ne laissent plus sentir que le besoin d'aimer?

Puis, se tournant vivement vers son visiteur :

— Mais vous n'avez donc jamais connu l'amour, vous qui me faites un crime d'avoir aimé la belle, la divine Dona Catarina; vous n'avez donc jamais connu l'amour, car autrement vous me pardonneriez cet amour qui me rend si coupable à vos yeux et qui est encore mon excuse ?

— Le rang et la naissance de Dona Catarina, répondit froidement le fidalgue, étaient des obstacles qui eussent dû arrêter vos prétentions.

— Son rang et sa naissance; ah! voilà bien le langage des grands! — Des distances! toujours des distances! — Des obstacles, mais l'amour les ignore et la gloire les eût effacés !

— Vaines phrases, répondit Ruy Dias avec colère cette fois, la gloire du poète tombe et s'évanouit devant celle de vingt aïeux; elle enorgueillit ces inconnus d'hier et ne les grandit qu'à leurs propres yeux; elle leur donne des prétentions, mais ne leur fournit point, les titres et les blasons qu'ils méprisent hautement dans leurs vers insolents et qu'ils envient tout bas, semblables à ces roquets qui jappent et font tapage quand

passe à leurs côtés un robuste dogue portant entre ses dents une proie appétissante...

— Oh ! c'en est trop, senhor ! j'ai écouté avec patience toutes vos suppositions blessantes, j'ai laissé sans réplique vos paroles outrageantes; je me suis humilié jusqu'à vous confier le secret de mon impuissance, parce que je croyais encore m'adresser à un homme de cœur qui saurait comprendre...

— Que voulez-vous dire? interrompit Ruy Dias?

— Ce que je veux dire, senhor, c'est que je me suis étrangement abusé, car il n'y a qu'un lâche qui puisse oser ainsi insulter froidement à la vieillesse et à la misère.

— Dom Luiz ! s'écria le fidalgue, en portant la main à la garde de son épée et en s'élançant vers le poète.

Mais Camoens ne bougea point; il se redressa fièrement et toisant du regard son interlocuteur dont la colère avait pâli le visage :

— Oui, lâche, je l'ai dit et je le répète... si le mot sorti de la bouche du vieux poète sonne mal à vos oreilles, senhor, le vieux soldat est toujours là pour le soutenir l'épée à la main... cette épée qui lui servit naguère ailleurs que dans les antichambres.

Et le vieillard avec une ardeur juvénile courut prendre l'arme qui pendait au mur, et dégaina.

— C'est donc une provocation dit Ruy Dias ?

— Non, Senhor, répliqua brusquement le poète, mais une sommation de cesser à l'instant vos outrages et une

invitation d'aller porter ailleurs vos prétendus bienfaits et votre humiliante protection.

En disant ces derniers mots, Camoens s'élança vers la table, y prit le volume des Psaumes qu'il tendit à Dom Ruy Dias, en même temps que de la pointe de son épée il lui indiquait la porte de la chambre.

Antonio, qui jusqu'alors était resté le témoin impassible de cette scène si douloureuse pour son maître, se jeta résolument au devant de lui, s'eflbrçant de le retenir.

— Senhor Chevalier, disait-il, calmez-vous, de grâce.

— Laisse-moi, laisse-moi, dit Camoens, en repoussant doucement son esclave; la coupe est pleine et déborde.

Dom Ruy Dias , pendant ce court instant , avait remis Tépée au fourreau et pris des mains de Camoens le livre des Psaumes.

— Oui, je sors, Dom Luiz, dit-il, non pas que je cède à vos imprudentes menaces : elles ne sauraient m'atteindre; mais j'obéis à la raison, à un reste de pitié! — Pauvre fou !

Et il s'éloigna en jetant sur le malheureux vieillard un regard de colère et de dédain .

— A la pitié, cria Camoens, en voulant s'élancer sur le fidalgue.

Antonio l'arrêta et la porte de la chambre se referma derrière Dom Ruy Dias. Le poète alors jeta loin de lui son épée :

— Les voilà donc, s'écria-t-il après un long soupir,

ces hommes si valeureux et si magnanimes, les voilà donc ces seigneurs si fiers de leurs titres et des exploits de leurs aïeux, ces puissants du jour, animés de tant de beaux sentiments! — Le mépris et l'insulte, voilà les seules récompenses qu'ils savent distribuer aux arts et au courage! — Quelle honte pour toi, ô mon pays!

Puis, après un instant de silence, il reprit avec l'accent de la plus profonde tristesse :

— Ainsi donc, ô poésie, depuis trente années je serai demeuré fidèle au culte que je vous ai voué; j'aurai tout essuyé, déceptions, exil, persécutions, misère; j'aurai tout supporté, tout souffert; je serai resté patient et ferme au milieu de tant de douleurs et de corruption, et vous ne m'aurez donné en retour que des déboires et des injures! — O poésie, poésie, marâtre sublime, semblable à Saturne, vous dévorez donc aussi vos propres enfants !

VVWWWAAi

Le temps n'avait point encore complètement calmé les pénibles émotions que les hautaines et outrageantes paroles de Dom Ruy Dias de Gamara avaient si violemment soulevées dans le cœur du malheureux poète, que ce cœur tant de fois meurtri déjà allait être de nouveau frappé d'une blessure cruelle.

Antonio, épuisé par l'âge et les infirmités, brisé par les chagrins et les privations, s'affaiblissait de jour en jour. II. ne pouvait plus sortir, et sans la pieuse exactitude de Barbara qui continuait, à l'insu de Camoens, d'apporter les provisions quotidiennes, les deux vieillards fussent sans doute morts de misère et d'inanition dans leur obscure retraite de la rue Santa-Anna

Grâce à la discrétion de la jeune marchande, grâce à l'énergie d'Antonio qui, pour dissimuler à son maître son épuisement et ses souffrances, s'efforçait de vaquer aux soins ordinaires du pauvre ménage et se montrait toujours aussi prévenant, aussi zélé, le déplorable état du javanais échappa pendant quelque temps aux yeux de Gamoens, absorbé d'ailleurs lui-même par ses propres douleurs.

Mais une affection sincère ne se laisse pas longtemps abuser : celle que Luiz de Camoens portait à son fidèle serviteur lui révéla bientôt la triste réalité. Le poète constata avec effroi toute l'étendue du mal et comprit enfin que l'heure ne tarderait pas à sonner, où ce dernier ami, cet unique courtisan de son infortune, lui serait enlevé.

Ce fut à son tour de feindre ; il dut refouler au-dedans de lui-même ses angoisses et ses appréhensions pour ne pas éveiller chez son vieux compagnon de misère des alarmes, hélas ! trop fondées et ajouter ainsi à ses tortures.

Entre le maître et l'esclave, les rôles changèrent alors.

Le grand poète obéissant à ses sentiments d'affection et de reconnaissance, se fit à son tour le serviteur de l'humble javanais et lui rendit, à ce moment suprême, les soins et les prévenances qu'il n'avait cessé d'en recevoir depuis plus de dix-huit ans.

Informé de la position de l'esclave, Dom José Indio

avait proposé de le conduire dans l'un des hospices voisins où lui seraient prodigués les soins nécessaires que malgré tout son zèle et sa bonne volonté Camoens était impuissant à lui donner.

Mais le poète ne put se résoudre à l'éloignement de son serviteur.

— Non, mon père, répondit-il à Dom José Indio, je ne saurais abandonner ainsi mon pauvre Antonio. Dans les moments les plus pénibles de ma pénible vie, il ne m'a jamais abandonné, lui ; il était là, toujours à mes côtés, veillant sur moi, ne me perdant pas de vue un seul instant; il ne m'aurait pas abandonné s'il eût plu à Dieu de m'appeler avant lui ; il ne m'abandonna pas quand la tempête brisant dans le golfe de Siam le navire qui nous portait, nous jeta tous deux au milieu des vagues mugissantes, toujours prêtes à nous engloutir... Il était là, nageant près de moi, m'encourageant, me soutenant, me sauvant enfin moi et les Lusiades que je tenais audessus des flots. Et cependant, depuis quelques mois seulement son sort était lié au mien : il n'était encore que mon esclave alors. — Aujourd'hui qu'il est devenu mon ami, qu'il s'est fait mon soutien, il serait ingrat et lâche à moi de l'abandonner! — Oh! ce n'est pas vous, mon père, qui me donnerez un pareil conseil, je le sais bien ! — Mais vous voyez que je ne peux me le laisser enlever ainsi; non, je veux rester à ses côtés, veiller à mon tour sur lui, recueillir enfin son dernier soupir, puisque les soins, hélas! de quelque main qu'ils

viennent maintenant, ne sauraient lui rendre la vie qui s'échappe.

Dom José Indio comprit que devant tant d'affection ses observations resteraient impuissantes; il n'insista plus.

Ce fut pendant quelques semaines dans cette chambre, obscur théâtre de si grandes infortunes, un spectacle navrant que cette lutte affectueuse entre deux vieillards débiles rivalisant de zèle et de dévouement, s'ingéniant à se dissimuler l'un à l'autre leurs craintes et leurs appréhensions respectives pour se faire accepter leurs services re'ciproques.

Mais tout le courage du maître devait échouer devant l'implacable destinée réservée à l'esclave.

Luiz de Camoens, accédant aux pieuses exhortations de Dom José Indio, allait presque tous les jours soit au couvent de Santo-Domingo, soit à l'église Saint- Sébastien, entendre la messe et prier pour son vieux serviteur.

Un matin qu'il était allé implorer ainsi la miséricorde divine, et qu'il revenait plus fort, plus résolu, plus dévoué, il trouva, au retour, le javanais debout, pâle et défait, cramponné pour se soutenir au dossier du fauteuil.

Antonio, manquant à la promesse qu'il avait faite, avait profité de l'absence de son maître pour ranger, nettoyer et remettre dans le logement l'ordre que le poète négligeait d'y entretenir.

Mais il avait trop présumé de ses forces, et il avait dû s'arrêter à moitié de sa besogne.

— Gomment! s'écria Gamoens, effrayé en l'apercevant ainsi, te voilà debout! Qu'est-il donc advenu en mon absence?

— Rien, maître, rien, répondit l'esclave d'une voix tremblante et embarrassée, j'avais voulu....

— Faire encore ton service, n'est-ce pas, interrompit le poète vivement ému et contrarié; ne te l'avais-je donc pas défendu?

— C'est vrai, mais je croyais pouvoir....

En disant cela, le brave serviteur abandonna le fauteuil pour le laisser à la libre disposition de son maître, et fit quelques pas pour aller lui-même s'asseoir sur un autre siège; mais ses forces trahirent son courage, ses jambes chancelèrent, il étendit les bras et ses mains semblèrent chercher un point d'appui.

Camoens, qui était allé jeter sur le lit sa béquille et son manteau, se retournait à ce même instant; il se précipita au-devant de l'esclave en poussant un cri déchirant.

— Antonio! Qu'as-tu donc?

— Maître , maître , murmura l'esclave d'une voix éteinte.

Et il tomba évanoui dans les bras de Camoens.

Le poète le traîna péniblement jusqu'au fauteuil où il le fît asseoir ; et lui prenant les mains, se penchant vers lui, il l'appela d'une voix inquiète :

— Antonio! Antonio! mon ami.

Mais l'esclave ne répondait pas et ne faisait plus aucun mouvement.

Alors le désespoir s'empara du pauvre poète; il promena rapidement autour de lui un regard inquiet. N'apercevant pas ce qu'il semblait chercher, il s'écria, les larmes aux yeux, les mains crispées :

— Et rien, rien pour le secourir, mon Dieu ! — Mon pauvre Antonio !

Puis il courut à la fenêtre qu'il ouvrit avec violence, appelant au secours, criant à l'aide.

Il se retournait vers la porte pour descendre dans la rue et implorer sans doute l'assistance des passants, quand cette porte s'entr'ouvrit, poussée discrètement par une femme dont le visage apparut tout à coup aux yeux du poète éperdu de douleur.

— Oh ! qui que vous soyez, s'écria-t-il, en saisissant vivement la main de cette femme et sans remarquer les paniers dont elle était chargée, — qui que vous soyez, senhora, venez à mon secours, venez m'aider à rappeler à la vie mon unique ami que la mort veut m'enlever ! — Ayez pitié de lui, senhora, ayez pitié de mon pauvre Antonio!

— Antonio, s'écria Barbara tremblante à son tour et laissant tomber ses paniers — car c'était la jeune marchande qui venait à son heure habituelle — Antonio, répéta-t-elle en s'élançant vers l'esclave, qu'elle vit inanimé.

Saisissant alors dans l'un de ses paniers un citron dont elle déchira prestement l'écorce avec ses ongles, la mulâtresse en fit jaillir quelques gouttes de jus qu'elle épandit sur les lèvres et les tempes du malheureux javanais.

Camoens s'était agenouillé près du fauteuil, tenant dans ses mains une des mains d'Antonio, les yeux fixés sur le visage décoloré de son ami :

— Mon Dieu, murmurait-il, je vous implore, ayez pitié de mon bon Antonio; faites qu'il vive encore et que je conserve ainsi le seul appui qui me reste sur cette terre.

Quelques minutes s'écoulèrent ainsi dans une attente silencieuse, poignante.

Enfin, Antonio fit un léger mouvement que le poète constata en poussant un cri de joie.

— Ah! fit-il, il se ranime... ses paupières s'agitent... il ouvre les yeux.

— Oui, ajouta timidement Barbara, en continuant de prodiguer ses soins, il revient à lui.

— Antonio, mon ami, continua Camoens, c'est moi, ton vieux maître, réponds-moi... je suis là, près de toi, à genoux; c'est ma main qui serre ainsi la tienne; tiens, vois, mon ami.

Un long soupir s'échappa péniblement de la poitrine du pauvre esclave; ses yeux troublés s'entr'ouvrirent avec effort et se tournèrent du côté où la voix de Camoens s'était fait entendre. Il reconnut le poète, et

portant à ses lèvres humides et pâles la main qui pressait la sienne, il la couvrit de baisers en laissant échapper un premier mot qui fut pour son maître.

— Merci, mon bon maître, merci.

— Pauvre ami, répondit Camoens, tu ne me dois pas de remerciements, va : c'est encore moi qui suis ton débiteur.

Barbara profondément émue s'était discrètement reculée de quelques pas, regardant, immobile et muette, ce triste tableau.

— Seigneur chevalier, reprit l'esclave après quelques instants de silence, pendant lesquels il parut avoir retrouvé un peu de force.

— Que veux-tu, mon ami?

— Rien pour moi, maître, mais pour vous....

— Pour moi, que veux- tu dire?

— Là, fit-il en étendant le bras vers le bahut, là il y a quelque chose pour votre premier repas.

— Gomment, tu penses encore à moi, dans un pareil moment, mon ami?

— Oh! toujours, cher maître.

— Quel noble cœur, ne put s'empêcher de s'écrier la jeune marchande, bon Antonio !

— Oui, n'est-ce pas que c'est un noble cœur, reprit Camoens en s'adressant à Barbara. Tous- le voyez, il oublie jusqu'à ses propres douleurs pour ne songer qu'à moi! — Mon cher Antonio! — Oh! jugez, senhora, combien il m'était pénible de voir ainsi souffrir, sans

pouvoir lui porter secours un ami aussi dévoué, aussi précieux! Aussi, senhora, combien je vous suis reconnaissant de votre généreuse assistance, car vous avez rendu à la vie et à mon affection le seul appui qui me reste à moi, pauvre vieillard aussi, qui ne pourrais lui survivre.

Barbara allait répondre et s'excuser sans doute de son intervention, mais le poète ne lui en laissa pas le temps :

— Tiens, mon ami, dit-il à Antonio, regarde cette bonne senhora qui a eu pitié de mes larmes et de mon désespoir; c'est à elle que tu dois d'avoir si promplement repris tes sens. — Approchez, senhora, approchez, que mon vieil ami puisse vous voir pour vous reconnaître désormais et vous remercier toujours.

Barbara obéit, confuse et tremblante.

En reconnaissant la jeune marchande, Antonio ne put retenir un mouvement de surprise :

— Barbara, murmura-t-il. Et il lui tendit la main.

Le mouvement qu'avait fait Antonio n'avait point échappé à Gamoens; mais n'en pouvant discerner la véritable cause, le poète l'attribua à un nouveau malaise :

— Qu'as-tu donc, mon ami, dit-il, souffres-tu davantage, désires-tu quelque chose?

L'esclave secoua tristement la tète, regarda tour à tour son maître et la marchande, et un pale sourire

passa sur ses lèvres, d'où s'échappèrent lentement ces mots :

— Je n'ai plus besoin de rien !

— De rien ! répéta Camoens surpris et consterné.

— Ecoutez, maître, reprit le javanais, je sens que le moment n'est pas loin où je vais me séparer de vous pour toujours.

— Antonio, mon ami, pourquoi cette pensée, exclama le poète ému?

— Oui, Dieu le veut ainsi, maître, et nous ne pouvons rien contre sa volonté; mais avant d'aller où il m'appelle, je vous dois, à vous, maître, une confidence ; il ne serait pas juste que j'emportasse avec moi dans la tombe le secret d'un dévoûment qui n'est pas le mien.

— Que veux-tu dire?

— Depuis deux ans environ , maître , votre vieux serviteur ne pouvait plus, comme il le faisait auparavant, aller gagner, en travaillant, le peu d'argent nécessaire pour subvenir à vos besoins. Ce n'était pas la volonté qui lui manquait, oh! non, mais la force que l'âge et la misère avaient épuisée. — Puis les infirmités étaient venues qui l'avaient fait prisonnier dans cette chambre et ne lui permettaient plus d'aller, comme d'usage, faire ses minces provisions. Deux jours s'écoulèrent ainsi , deux longues journées, pendant lesquelles mon pauvre maître endura des souffrances horribles, les angoisses de la faim. Le maître et l'esclave pleuraient et se lamentaient; le maître, d'être réduit à un

si affreux état, lui, le premier des poètes de son temps, qui avait droit à tant d'honneurs; l'esclave, lui, pleurait de rage sur ses forces perdues; il se désespérait de ne pouvoir plus rien fournir à l'appétit de son bon et cher maître. Le matin du troisième jour, tandis que le maître, après un violent effort sur lui-même, était sorti pour aller solliciter quelque secours de ses amis, on frappa à la porte. L'esclave, se traînant péniblement, fut ouvrir : c'était la marchande des rues à laquelle il avait pris l'habitude de se fournir de préférence, une bonne et belle jeune femme de couleur.

— Continue, Antonio, continue, dit Gamoens.

— La marchande, n'ayant pas vu son vieil acheteur pendant ces deux jours, avait eu le pressentiment de quelque malheur; elle avait cherché notre asile, on le lui avait dit et aussi notre misère; elle apportait des provisions ec un peu d'argent qu'elle me contraignit d'accepter.

— Elle ignorait qui j'étais, n'est-ce pas?

— Non, maître, elle savait tout : votre nom, votre génie, vos malheurs, votre isolement, et c'est pour cela qu'elle accourait en toute hâte : prenez, me dit-elle, prenez, Antonio, puisque je suis heureuse de vous donner, et ne vous mettez plus en peine "de songer désormais à votre nourriture, c'est moi seule que ce soin regarde maintenant — Je ne vous demande qu'une seule chose en échange de ce que vous appelez mes bienfaits, ajoula-t-elle, c'est de ne rien dire de tout

cela à votre maître. — Promettez-le-moi, Antonio ! — Je promis, maître.

— Et tu as tenu parole, car c'est la première fois...

— Elle aussi, la brave femme, elle a tenu parole. Il y a bientôt deux ans de cela, et depuis ce temps elle n'a pas cessé un seul jour de venir apporter au poète qu'elle admire et à son humble esclave la nourriture dont tous deux avaient besoin.

— Est-ce possible? dit Gamoens étonné.

— Je vous le jure, maître. — Je vous ai laissé croire que tout cela était le fruit de mes aumônes ; je vous ai trompé, maître, me pardonnez-vous ce mensonge?

— Si je te pardonne, ami? — Mais cette femme, quelle est-elle, son nom, quel est son nom? Dis-le moi, Antonio, pour que je puisse à mon tour la remercier et la bénir.

— Je vais vous le dire, maître, car je ne veux pas la soustraire plus longtemps à votre reconnaissance.

Alors faisant un effort sur lui-même, l'esclave se redressa dans le fauteuil, et prenant la main de la marchande rougissante et toute en larmes :

— Barbara, dit-il, levez vos beaux yeux vers le grand poète Luiz de Gamoens et recevez ses remerciements.

— Quoi! s'écria Gamoens stupéfait, cette femme...

— Cette femme, maître, c'est la marchande, c'est la généreuse Barbara , notre seconde Providence ; elle venait ce matin, comme tous les jours, apporter au poète le pain que les riches lui refusent!

Camoens, profondément ému, s'élança vers Barbara, et s'emparant vivement de la main que lui présentait Antonio, il la couvrit de baisers et de larmes :

— Oh! comment pourrai-jc jamais m'acquitter envers vous, senhora, comment reconnaitrai-je jamais un tel dévoûment à ma personne?

— Senhor Camoens! murmura la mulâtresse.

— Que ne puis-je, continua le poète, ressaisir un instant l'inspiration qui se dérobe à mon appel et retrouver assez de verve pour éterniser tant de vertu! — Oh ! mais cela ne suffirait pas encore : rien de ce qui vient des hommes ne saurait récompenser tant de délicatesse et d'abnégation. A vous seul, mon Dieu, à vous seul appartient de rémunérer dignement votre admirable créature !

Barbara troublée et intimidée de se trouver en présence du grand poète, balbutia quelques excuses :

— De grâce, senhor, dit-elle, ne vous humiliez pas ainsi devant une pauvre femme qui n'a fait qu'obéir à l'impulsion de son cœur...

— Mïiumilier, reprit le poète! L'ingratitude seule humilie, senhora, la reconnaissance élève !

L'émotion, la fatigue, et plus que tout cela, la maladie, avaient épuisé ce qui restait de forces au pauvre Antonio : il était retombé clans le fauteuil, défaillant, l'œil terne, les bras pendants.

— Maintenant, arlicula-t-il d'une voix éteinte, maintenant, maître, que vous savez tout, et le secret d'An-

tonio et le dévoûment de Barbara, votre vieux serviteur n'a plus qu'à mourir.

— Mourir! s'écria Garaoens!

— Oui, maître, je le sens, la dernière heure est arrivée !

— Antonio !

— Cher maître, la séparation est cruelle aussi pour moi; mais j'emporte du moins une consolation, c'est de laisser près de vous un autre moi-même. N'est-il pas vrai, Barbara, que vous continuerez de prendre soin du pauvre grand poète et de veiller sur ses jours.

— Oh! jusqu'au dernier moment, répondit en sanglotant la jeune marchande.

— Allez, maître, la mort est bien douce ainsi, entre une âme vertueuse et un cœur ami !

Tandis que Camoens et Barbara se tenaient aux côtés de l'esclave, absorbés par la douleur, la porte de la chambre s'était ouverte et Dom José Indio était entré sans qu'ils l'eussent aperçu.

— Eh! bien, dit le moine, en pénétrant dans le logement, comment va notre malade aujourd'hui?

— Dom José ! s'écria Camoens en relevant la tète et se précipitant vers le religieux qui s'arrêta hésitant en remarquant le trouble et les larmes du poète.

— Qu'avez-vous donc, Dom Luiz? Cette émotion, ces larmes...

— Ce que j'ai, mon père? Voyez, mon vieil Antonio qui se meurt,

— Est-il possible?

Et le moine s'approcha du javanais.

D'un coup d'œil il reconnut l'affreuse vérité.

Il fit un geste au poète et à la marchande qui se retirèrent un peu à l'écart, s'agenouilla près de l'esclave et pria.

Quelques minutes s'écoulèrent ainsi pendant lesquelles le moine et l'esclave échangèrent à voix basse quelques paroles. Puis Dom José se releva; il fit signe à Barbara de se rapprocher, et tous deux prenant Antonio sous les bras le soulevèrent doucement, le conduisirent jusqu'à l'alcôve et retendirent sur le lit que Camoens, en les voyant faire, s'était hâté de débarrasser.

Dom José Indio referma derrière lui les rideaux, invitant Camoens et Barbara à s'éloigner.

Le poète, brisé par tant d'émotions douloureuses, se laissa tomber sur un escabeau dans un coin de la chambre : les larmes ruisselaient, abondantes, sur ses joues pâlies.

— Il est donc vrai, murmurait-il, je ne dois plus conserver d'espoir... Mon pauvre Antonio... Oh! par pitié, mon Dieu, par pitié pour mes longues souffrances, reprenez cette vie que vous m'avez donnée et qui n'est plus qu'un inutile fardeau sans mon fidèle ami !

— ■ Du courage, senhor chevalier, dit en sanglotant Barbara qui s'était rapprochée du poète.

Camoens ne répondit qu'en secouant tristement la tète, et cacha son visage dans ses mains.

Mais, soit qu'il eût honte de ce moment de faiblesse, soit qu'il se reprochât de n'être pas resté près d'Antonio, il se redressa bientôt tout à coup et d'un bond s'élança vers l'alcôve. Déjà il étendait le bras pour écarter les rideaux, quand Dom José parut, les entr'ouvrant luimême.

— Mon père ! exclama le poète avec un accent déchirant.

— Dom Luiz, mon fils, répondit le moine d'une voix calme et émue.

— Antonio, mon bon Antonio?

— Il a cessé de vivre, dit lentement le moine, en tendant les bras à Camoens, qui s'y précipita fou de douleur, et s'écriant :

— Mort! mon pauvre Antonio! mon ami!

Puis, se détachant des bras du religieux, qui tenta vainement de le retenir, il courut au lit et se jeta éperdu sur le corps de son serviteur, l'embrassant, l'appelant, le contemplant, semblant douter encore qu'il eût cessé de vivre.

Longtemps le poêle resta ainsi, donnant un libre cours à sa poignante douleur.

Cédant enfin aux sages instances de Dom José et de Barbara, il se releva lentement et s'éloigna comme à regret du lit funèbre, les yeux toujours fixés sur le visage inanimé de l'esclave :

— Mort, répétait-il, mort! — Et que ferai-je maintenant, sans lui, de cette misérable existence?

— Dom Luiz, mon fils, la Providence est grande! lui répondit le moine.

Mais le poète, tout entier à ses regrets, n'entendait pas les consolations qu'essayait de lui offrir le religieux.

— On ne meurt donc pas de douleur, ô mon Dieu? disait-il.

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Les derniers devoirs avaient été rendus à Antonio.

Camoens, appuyé sur le bras de Dom José Indio, avait accompagné la dépouille mortelle jusqu'au champ de l'éternel repos.

Barbara avait pieusement suivi le funèbre cortège.

Tous trois ils étaient revenus, mornes et silencieux, à l'humble logement de la rue Santa-Anna.

Dès qu'il eut franchi la porte de sa demeure où il ne devait plus retrouver le fidèle compagnon de sa longue infortune, Camoens épuisé par les efforts qu'il avait faits pour comprimer ses larmes, éclata en sanglots :

— C'en est donc fait, s'écria-t-il, me voilà seul désormais dans cette chambre dont l'affection de mon vieux

serviteur s'efforçait de me dissimuler la pauvreté! — Bon Antonio, que ne suis-je donc parti avec toi, puisque sans toi, seul ici, je ne saurais plus vivre ! Oh ! quelle existence que la mienne, et qui a jamais entendu dire que sur un aussi étroit théâtre que cette misérable chambre le sort se soit plu à donner le spectacle d'aussi grandes infortunes !

— Dom Luiz, mon ami, interrompit Dom José en se rapprochant du poète.

— Que je cesse de me plaindre ainsi, n'est-ce pas? — J'ai en effet perdu depuis longtemps déjà toute espérance de trouver un soulagement dans la plainte ; mais que voulez-vous, mon père, au malheureux qui souffre force est bien de crier quand sa douleur est grande, et vous savez combien la mienne est cruelle !

w — Oui, je sais toute l'étendue de vos souffrances, je sais toute la profondeur de cette dernière blessure; mais, cher fds, il n'est point de souffrance à laquelle on ne puisse apporter quelque soulagement; il n'est point de plaie qu'on ne doive tenter de fermer !

— Oh! pour cicatriser les miennes, toute l'habileté humaine est impuissante, mon père, et je sens bien que ce n'est plus que d'une force souveraine, de la puissance divine seule que je dépends maintenant. C'est l'unique pensée qui m'offre encore parfois quelque consolation.

— Eh ! bien, Dom Luiz, acceptez donc le soulagement que cette Providence vous offre aujourd'hui par ma

voix. — Tenez avec nous, ajouta le moine, venez au couvent de Santo-Domingo. Là, parmi nous, parmi ces bons religieux qui vous aiment autant qu'ils vous admirent, vous pourrez trouver encore quelque repos; venez, Dom Luiz, et leurs égards, leurs soins apporteront du moins quelque adoucissement à vos souffrances.

— M'éloigner d'ici, mon père, reprit Camoens avec une certaine vivacité, moi quitter ma demeure, ma pauvre chambre où pauvre j'ai vécu, où j'ai souffert tous les jours, à toute heure, où la douleur triomphante a fini par m'abattre et par me vaincre ! — Jamais, mon père, n'attendez pas cela de moi. — Un bon et loyal soldat ne doit jamais déserter le champ de bataille, et ma chambre, à moi, est un vrai champ de bataille où depuis huit ans je n'ai cessé de lutter et de combattre* avec l'aide de l'ami que je pleure. Vainqueur, j'y serais resté; vaincu, j'y veux mourir.

— Brave ami, répondit le religieux vivement ému, je sais tout ce qu'il y a de courageuse résignation dans votre âme et je comprends votre résolution ; mais , songez-y donc, qui remplacera ce serviteur dévoué, cet ami que Dieu vient d'appeler à lui? Qui aura soin de vous désormais ?

— Qui? répondit tristement le poète, hélas! je l'ignore. Mais la Providence est grande, m'avez-vous dit bien des fois, mon père ; elle y pourvoira sans doute !

— Elle y a déjà pourvu, senhor, dit d'une voix émue

et en s'avançant lentement, les yeux baissés, la jeune marchande qui jusque-là s'était tenue à l'écart pour donner un libre cours aux larmes que lui arrachaient les plaintes si touchantes de l'infortuné poète.

— Elle y a pourvu, répéta le moine avec étonnement ; que voulez-vous dire ainsi, senhora?

— Je veux dire, répondit Barbara, que j'ai promis à Antonio de continuer l'œuvre à laquelle il s'était dévoué, et que c'est moi qui veillerai désormais sur le grand poète et qui subviendrai à ses besoins.

— Vous, senhora?

— Oui, iwon père, et la promesse que j'ai faite à Antonio, je la renouvelle ici, par serment, devant vous, devant le Christ dont vous êtes le ministre.

Et joignant l'acte à la parole, Barbara étendit résolument le bras, voulant par ce geste solennel prendre le ciel à témoin de la sincérité de sa promesse et de la fermeté de sa résolution.

Dom José, surpris et profondément touché d'un tel dévoûment, saisit la main de la mulâtresse et la retint longtemps pressée dans les siennes par une cordiale étreinte :

— Ce que vous entreprenez là, dit-il, est d'un grand et noble cœur, senhora; Dieu qui entend votre serment ne laissera pas sans récompense tant de vertu et de générosité !

— Oh! merci, senhora, dit à son tour le pauvre poète, merci de votre dévoûment... mais votre tâche ne

sera pas de longue durée, njouta-t-il après un instant de silence et en accompagnant ses paroles d'un mouvement de tète négatif, car j'aurai bientôt rejoint mon bon Antonio, ma belle Catarina! Tous deux m'attendent et m'appellent...

— Tous deux vous conjurent de vivre, senhor, interrompit en sanglotant la jeune marchande dont l'émotion croissante paralysait la voix.

Frappé de ces derniers mots, de l'accent singulier surtout avec lequel ils étaient prononcés, Camoens se retourna, vivement vers la marchande , la considéra longtemps sans mot dire, comme s'il eût voulu percer du regard, avant de répondre, le mystère qui paraissait couvrir ses paroles.

Sous l'éclair qui jaillit tout à coup de l'œil du vieillard, une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme, ses paupières s'abaissèrent lentement, sa tète s'inclina sur la poitrine : son émotion était extrême, son embarras était visible.

Evidemment les quelques mots qu'elle avait prononcés étaient le prélude d'une confidence, d'un secret qu'elle avait à révéler, mais dont la révélation lui coûtait sans doute puisqu'elle semblait hésiter à la faire ou vouloir l'ajourner.

Camoens le comprit ainsi ; il voulut avoir l'explication immédiate.

— Ils me conjurent de vivre, répéta-t-il, en continuant de l'examiner de son regard scrutateur.

— Sans doute, senhor, répondit timidement Barbara, — autrement, m'auraient-ils l'un et l'autre transmis le soin de venir à votre aide.

— Quoi! s'écria Camoens de plus en plus surpris, les deux êtres que j'ai le plus aimés vous auraient... oh! mais qui donc êtes-vous, senhora, qui donc ètes-vous pour avoir reçu de ces chères âmes une semblable mission?

Barbara ne répondit pas ; ses grands yeux pleins de larmes se portaient tour à tour sur le poète et sur le religieux, semblant implorer le pardon.

— Oh! parlez, senhora, achevez, je vous en conjure, supplia le poète.

— Qui je suis? — Hélas, rien que ce que je parais être; rien que ce que le bon Antonio lui-même vous apprit de moi avant de mourir, senhor : une pauvre marchande des rues, fîère de pouvoir être utile au grand poète du Portugal, heureuse d'obéir ainsi au dernier vœu d'une noble jeune femme dont ma mère m'apprit à bénir le nom....

Barbara s'arrêta oppressée, troublée, hésitante.

Il semblait qu'elle regrettât d'en avoir tant dit déjà et qu'elle n'osât plus continuer.

Mais le poète, dont la curiosité ne se contenait plus, la pressa de poursuivre :

— Le nom, s'écria-t-il, le nom de cette femme?

— N'est-il pas déjà sur vos lèvres, senhor, ce nom qui n'a cessé d'occuper votre pensée depuis vingt-cinq ans?

— Dona Catarina, exclama-t-il , c'est elle, n'est-ce pas, c'est elle !

— Elle-même, senhor, répondit à voix basse la marchande confuse.

— Ah! le ciel a donc une fois pitié de moi, continua Gamoens sous l'empire d'une vive émotion, qu'il envoie sur le bord de ma tombe une de ses créatures pour me parler d'elle encore et raviver jusqu'à mon dernier souffle le souvenir de sa tendre affection! — Catarina, chère âme! — Oh! dites, senhora, dites-moi ce que vous savez d'elle : quoique ce soit que vous m'appreniez, ce sera toujours du bonheur que vous m'aurez procuré.

Encouragée par ces derniers mots et par le regard ardent, fiévreux, dont le poète continuait de l'envelopper, Barbara poursuivit, tremblante encore.

— Hélas, senhor, je sais peu de chose par moimême, dit elle; j'avais quatre ans à peine quand la senhora mourut, et je n'ai conservé souvenir que des bontés et des caresses qu'elle me prodiguait. Ce que je sais, je le sais par ma mère....

— Votre mère? interrompit Camoens.

— Oui, senhor, une négresse que vous avez bien des fois rencontrée dans le palais des Ataydes, et qu'à son retour des Indes l'ex-vice-roi Dom Antonio avait ramenée toute jeune.

— Margarida! n'est-ce pas?

— C'était son nom, en effet.

— Oh! je ne l'ai point oublié.... Enfant, elle avait grandi avec Dona Catarina et partagé ses jeux, et Dona Catarina, toujours bonne et affectueuse, n'avait jamais plus voulu s'en séparer.

— Elle ne s'en est pas séparée, en effet, car la négresse, qui avait reçu le premier sourire de la senhora, recueillit aussi son dernier soupir.

— Pauvre Margarida ! elle avait été la première confidente de nos amours....

— Elle le fut aussi de la dernière pensée de la chère senhora.

— De sa dernière pensée... répéta tristement le poète.

— Oui, senhor, et cette pensée suprême fut pour....

— Achevez, senhora, achevez de grâce , s'écria le poète haletant d'émotion.

— Pour l'amant exilé au delà des mers! reprit Barbara en baissant la voix, pour le grand poète Luiz de Camoens.

— Pour moi! exclama le vieillard transporté, pour moi! Oh! vous ne m'abusez pas, n'est-il pas vrai, senhora, vous ne me trompez pas?

Et sans attendre que Barbara répondit à ses questions autrement que par un geste de protestation, le poète, dont le visage s'épanouit sous un rayon de bonheur, s'écria avec enthousiasme :

— 0 mon àme charmante, tu n'avais donc pas oublié l'ardent amour que tu avais vu briller dans mes yeux et dont je me suis constamment fortifié dans ma per-

pétuelle infortune pour regarder face à face la misère hideuse et la mort cruelle! Tu avais donc conservé le souvenir du pauvre poète errant à l'aventure aux extrémités du monde, traînant partout une vie toujours triste! Oh! chère bien aimée Gatarina!

— Oui, senhor, poursuivit Barbara, votre souvenir ne l'a jamais quittée! — Du palais où l'avait conduite l'époux imposé par la volonté paternelle, sa pensée se portait sans cesse sur l'exilé dont le nom était toujours sur ses lèvres, et l'image dans son cœur! — Vos voyages, vos campagnes, vos malheurs, dont les navires apportaient de loin en loin le récit glorieux ou triste, devenaient le sujet constant de ses secrets entretiens avec Margarida, son unique confidente, avec laquelle elle s'enfermait de longues heures, heureuse de se soustraire ainsi au bruit et aux hommages du monde, pour donner un libre cours à ses regrets, à sa douleur ! — Oh ! que de larmes elles ont ainsi versé ensemble, ces deux femmes que leur impuissance à vous porter secours condamnait à des regrets stériles.

Mais tant de chagrins avaient ruiné la santé de Dona Gatarina : la mort allait bientôt étendre sa main glacée sur ce corps charmant qui semblait n'avoir été formé que pour les brûlantes étreintes de l'amour.

Quand elle sentit s'approcher l'heure fatale, qu'elle appelait l'heure de la délivrance, Dona Gatarina fit éloigner tous- ceux qui l'entouraient : elle voulut rester seule avec Margarida.

— Ecoute, dit-elle à la pauvre esclave, je sens que je vais bientôt mourir; mais avant de quitter ce monde où je n'ai rencontré que déceptions et chagrins, je veux te confier mon dernier désir. Promets-moi de le satisfaire, Margarida? — Quand Dom Luiz a quitté Lisbonne, on dit qu'il a juré de n'y jamais revenir. — Je ne crois pas, moi, qu'il puisse tenir ce serment arraché par le désespoir de me voir perdue pour lui. L'ardent amour qu'il a pour son pays le ramènera un jour ou l'autre en Portugal, où la gloire l'attend pour poser sur son front la couronne du poète... Eh! bien, Margarida, quand le bruit de la renommée t'apprendra son retour, prometsmoi d'aller vers lui et de lui dire que sa chère Catarina s'est éteinte en pensant à lui, et qu'elle n'a rien emporté de ce monde que le doux souvenir de son amour ! — Tu le lui diras, n'est-ce pas?

— Peut-être reviendra-t-il pauvre, malheureux, blessé.... — Oh! si cela était, Margarida, oh! je t'en conjure, viens à son aide, veille sur lui comme tu as veillé sur moi; dis-lui de s'armer de courage et de patience, dis-lui qu'il vive, que je l'ai voulu, que je l'exige au nom de notre amour! mon Luiz, mon adoré poète!...

A genoux près de sa maîtresse, la pauvre esclave promit tout ce qui lui était demandé, couvrant de larmes et de baisers la main défaillante que lui tendait sa chère senhora, comme pour la remercier et sceller par cette dernière étreinte l'engagement pris en ce moment solennel.

Quand Margarida releva la tète, ses yeux ne rencontrèrent plus que le visage inanimé de dona Catarina ; la mort avait surpris sur ses lèvres souriantes le dernier baiser qu'elle envoyait au poète qu'elle avait tant aimé.

Barbara s'arrêta, brisée par l'émotion, à bout de forces.

Camoens, l'œil obstinément fixé sur la marchande, le visage enflammé, absorbé dans une délicieuse extase, semblait écouter encore.

Quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels on n'entendit plus dans l'étroite chambre que le bruit mal étouffé des soupirs qui s'échappaient de la poitrine haletante de la mulâtresse.

Ce fut Dom José Indio qui rompit le silence :

— Et votre mère, dit-il à la marchande?

— Ma mère! répondit Barbara, on voulut l'obliger à révéler la confidence qu'elle avait reçue de dona Gatarina; elle s'y refusa malgré les promesses et les menaces... et on la chassa honteusement du palais... Alors, elle se fit marchande dans les rues de Lisbonne, se tenant de préférence dans les quartiers avoisinant le port, pour épier l'arrivée des navires, apprendre plus sûrement le retour du chevalier Camoens et accomplir ainsi sans retard le vœu de sa chère maîtresse... Hélas! l'horrible fléau qui a désolé Lisbonne, il y a dix ans bientôt, ne lui permit pas de remplir sa promesse : elle mourut en me laissant pour unique héritage le soin de

l'acquitter pour elle... Et... je lui obéis, mon père, ajouta-t-elle plus bas...

- — Bien, ma fille, bien, reprit le moine que l'émotion gagnait; vous êtes une pieuse et digne femme, vous qui obéissez ainsi au vœu de deux pauvres mortes.

Puis, s'adressant à Camoens :

— Dom Luiz, dit-il, mon ami, prenez courage! — Vous le voyez, au milieu de vos épreuves, la Providence vous accorde une douce consolation, puisqu'elle permet, pour adoucir l'amertume de votre vieillesse, que vous puissiez vous entretenir souvent de celle qui, en vous aimant, fit la joie de votre jeunesse... et aussi, hélas! le malheur de toute votre vie.

— Gela est vrai, mon père, répondit Dom Luiz d'une voix profondément altérée par la tristesse, m'entretenir de ma chère Gatarina est la seule consolation que je puisse espérer encore, et je bénis le ciel qui daigne ainsi mettre sur ma route, pour m'accompagner dans la dernière étape, la seule créature qui puisse, en rafraîchissant mes souvenirs et rassénérant mon cœur, rendre la fin du voyage moins rude et moins douloureuse!... Mais, n'est-il pas vrai aussi que le récit de la senhora légitime tous mes regrets? — Ah! tenez, mon père, cet irrécusable témoignage d'amour donné à cet instant fatal, en augmentant mon désespoir, redouble mes désirs d'être bientôt réuni à celle qui Fa causé ! — Chère adorée, si de la demeure céleste où tu es montée il est permis de se souvenir encore de notre monde, si tu

crois que la douleur qui m'est restée du malheur de t'avoir perdue, mérite quelque retour, demande à Dieu qu'il abrège mon exil, qu'il m'enlève de cette terre pour aller te rejoindre !

— Mais vous, senhora, reprit-il au bout de quelques instants en s'adressant à la marchande à laquelle il tendit affectueusement la main, messagère pieuse et fidèle de sa dernière volonté, soyez la bienvenue près de moi, pauvre vieillard qui accepte vos services pour obéir encore à celle qui disposa de ma vie ; soyez la bienvenue dans mon triste réduit, puisque vous pourrez l'égayer en y apportant le riant souvenir de ma chère maîtresse; soyez la bienvenue, puisque votre présence me rappellera tout à la fois et la jeunesse de ma belle Catarina et le dévoûment de mon brave Antonio, ces deux êtres que, vous aussi, vous avez appris à aimer!

WV/WWWj

L'agonie du poète était arrivée à son dernier période.

La présence de Barbara au foyer de la rue Santa- Anna, ses soins ingénieux et sa sollicitude toute filiale n'avaient pu ni en arrêter, ni en ralentir la marche.

Epuisé par tant de crises successives, par six années de luîtes incessantes contre les déceptions morales et les douleurs physiques, le chantre des Lusiades, vaincu, anéanti, mutilé, était tombé dans le plus déplorable marasme.

Camoens n'était plus que l'ombre de lui-même. Triste jusqu'à la taciturnité, le corps de plus en plus courbé, le regard éteint, il achevait de traîner péniblement une vie

languissante, dont les ressorts usés, distendus, devaient se briser bientôt sous l'étreinte poignante d'une convulsion suprême.

Vers le milieu du mois d'août 1378, un navire parut à l'embouchure du Tage. Signalé des hauteurs de Cintra et reconnu pour l'un des vaisseaux de l'expédition conduite à la conquête du Maroc par le jeune* roi Dom Sébastien, le bruit de son arrivée se répandit instantanément dans tous les quartiers de Lisbonne.

C'était le premier navire qui apportât des nouvelles de cette entreprise audacieuse dont les résultats devaient être si positivement glorieux pour les armes portugaises qu'un poète avait à l'avance reçu la mission d'en éterniser le souvenir. Aussi, son arrivée excita-t-elle dans la population toute entière une curiosité enthousiaste, une impatience fiévreuse.

En quelques instants, les maisons furent désertées, les travaux abandonnés : la foule se répandit dans les rues, sur les places, descendant à flots pressés vers la rive du fleuve; c'était à qui arriverait le premier pour être le premier informé.

Barbara était accourue annoncer à Canioens celle importante nouvelle.

Étendu dans son vaste fauteuil de cuir, le vieillard sommeillait.

Au rapide récit fait par la mulâtresse avec une certaine exaltation, le poète se leva d'un bond; un éclair de joie sillonna son visage amaigri.

— Moi aussi, s'écria-t-il, moi aussi je veux, aller au devant de ce navire.

Et sans entendre les sages remontrances de Barbara, qui essayait de le retenir, il alla prendre sa béquille dans un coin de la chambre.

Mais, se ravisant aussitôt, il rejeta vivement sa béquille :

— Ce n'est pas avec cela, dit-il, c'est avec l'épée qu'un vieux soldat doit aller saluer le retour des vainqueurs.

Et, d'une main assurée, il détacha de la muraille l'arme vieillie qui y était suspendue et la ceignit à son côté.

Puis il descendit et se mêla au torrent populaire qui roulait tumultueusement vers le port. Le patriotisme semblait avoir rendu au vieillard l'ardeur vigoureuse de son âge mûr.

Le navire apparaissait au loin, remontant majestueusement le fleuve; une immense clameur s'élevant du sein de la foule pressée sur le port saluait son entrée dans les eaux portugaises.

Camoens, enthousiasmé, mêla sa voix patriotique à cette grande voix du peuple et se perdit dans les groupes qui se formaient pour conjecturer et commenter, par avance, la nature et l'importance des nouvelles attendues.

Mais bientôt une sinistre rumeur courut dans tous les rangs, vola de bouche en bouche, et plongea dans une

morne stupeur toute cette population frémissante d'impatience et d'exaltation.

Un crêpe funèbre, disait-on, voilait le pavillon royal qui flottait, mis en berne, au grand mât du navire.

Un silence de mort, succédant tout à coup aux exclamations enthousiastes, aux bruyantes conversations, accueillit cette douloureuse révélation.

Puis tous les yeux, dilatés par l'épouvante et la curiosité, se portèrent simultanément du côté du navire : chacun voulait s'assurer par soi-même de la véracité de cette étrange nouvelle.

Elle n'était, hélas! que trop réelle et trop fondée!

Le récit de quelques matelots qu'une barque détachée du navire vint déposer sur la rive du fleuve donna bientôt l'explication de cette sinistre énigme.

L'expédition était anéantie.

L'armée portugaise cernée de toutes parts dans les plaines d'Àlcacer-Québir par l'innombrable cavalerie marocaine, avait été mise en déroute, taillée en pièces, exterminée.

Le roi Dom Sébastien avait été tué dans la mêlée; si terrible avait été le carnage que son corps mutilé par le fer, foulé sous les pieds des chevaux, n'avait pu être reconnu sur le champ de bataille.

De cette armée si fière, si brillante et si valeureuse, il ne restait plus qu'une poignée de soldats échappés par la fuite à cet épouvantable désastre ou tombés prisonniers entre les mains de l'ennemi.

Le poMc Dom Diego Bernardès était au nombre de ces derniers.

Alors un épouvantable cri de douleur et de désespoir s'échappa des .groupes les plus rapprochés des matelots, répercuté, comme un écho, par les groupes plus éloignés, aussitôt qu'y parvenait la terrible nouvelle.

Puis le silence se fit de nouveau, plus profond, plus lugubre, interrompu d instants en instants par les exclamations déchirantes qu'arrachait à quelques individus isolés le souvenir d'un parent ou d'un ami tombé dans cette sanglante journée.

Et la foule se dispersa, consternée, morne, regagnant lentement l'intérieur de la ville.

Un homme, un vieillard, était resté l'un des derniers sur le port abandonné.

Il marchait avec une peine extrême , s appuyant , comme sur un bâton, sur une lourde épée noircie par le temps et par la rouille.

C'était Luiz de Gamoens.

Le récit des matelots avait torturé le cœur de l'infortuné vieillard, glacé sou sang, arraché de ses yeux caves, éteints, les dernières larmes qu'ils pussent encore répandre.

Car ce n'était pas un parent, un ami qu'il pleurait, lui : sans famille, sans amis, seul au monde, il avait vu tomber à ses côtés tous les êtres qui lui avaient été chers, et son âme était cuirassée depuis longtemps contre les douleurs intimes et les chagrins ordinaires

de la vie; soldat lui-même, il n'ignorait pas d'ailleurs que la mort sur le champ de bataille est la fin glorieuse et ambitionnée du soldat.

Grand citoyen, grand poète, sa pensée, dégagée de toutes considérations étroites et vulgaires, planait, comme celle du Prophète, dans les régions élevées de l'avenir, et percevait à l'horizon chargé de nuages, gros de tempêtes, les funestes conséquences de l'affreuse catastrophe d'Alcacer-Québir.

Camoens pleurait sa patrie expirante, cette mère tant aimée malgré ses rigueurs et ses dédains ; il pleurait la gloire séculaire de son pays, ternie en un seul jour par une défaite retentissante; il pleurait le sol envahi, l'indépendance étouffée sous le joug étranger, Je nom Portugais lui-même menacé de disparaître du livre des nations.

De temps à autre il s'arrêtait pour reprendre haleine et essuyer les larmes qui traçaient leur sillon brûlant sur ses joues devenues livides, exhalant à travers les soupirs et les sanglots, ses plaintes et ses regrets déchirants :

— Fortune aveugle et cruelle, disait-il, dont le bizarre courroux se plaît à faire succéder la tristesse à la joie, les revers à la prospérité et qui, tour à tour, élève et détruit les empires!... Insatiable destin qui dévorez les peuples et les rois, dans quel* gouffre de maux avez vous plongé mon pays, mon cher Portugal! — C'en est fait de lui désormais! — Avec le jeune et vaillant Dom

Sébastien est tombé le dernier gage de l'indépendance nationale! — La couronne des Alphonse > des Emmanuel, des Jean, vacillante aujourd'hui sur la tète blanchie d'un vieillard impuissant et débile, devenue demain la cause de dissensions et de guerres civiles, ira bientôt orner le front rayonnant de l'ambitieux Castillan !

— 0 mon pays, ma bien aimée patrie, n'ai-je donc revu et foulé tes doux rivages que pour être le témoin de ta ruine? — N'ai-je donc consacré ma vie à défendre et à chanter ta gloire, que pour assister aux sanglantes funérailles de ton honneur et de ta liberté?

— Dieu juste, qui m'avez refusé la précieuse faveur d'aller mourir en défendant la foi sainte sur les terres de la Mauritanie; Dieu clément, ne permettez pas que je survive à tant de honte !

En jetant ainsi au vent les regrets que lui arrachait son immense désespoir, Gamoens avait péniblement atteint la rue Santa-Anna.

Mais là, haletant, épuisé de fatigue, couvert de sueur, ses forces l'abandonnèrent : sa main défaillante laissa s'échapper l'épée qui lui servait d'appui, ses genoux fléchirent, et tout son corps s'affaissa lourdement sur le pavé de la rue, à la porte même de la maison qu'il occupait.

Le sourd gémissement qui s'échappa de sa poitrine , le bruit métallique que rendit l'épée en heurtant le pavé montèrent jusqu'à la chambre où Barbara, rêveuse,

attristée par de sombres pressentiments, attendait anxieusement le retour du poète.

Elle accourut en toute hâte , affolée de douleur en reconnaissant le vieillard étendu dans la rue, complètement évanoui.

Au cri déchirant qu'elle poussa, quelques voisins et passants accoururent.

On s'empressa de relever le poète et de le porter sur son misérable lit, où il demeura étendu sans mouvement, tandis que Barbara envoyait prévenir Dom José Indio du fatal accident arrivé à son ami.

L'évanouissement deCamoens résista plusieurs heures aux soins intelligents et aux efforts réunis de la mulâtresse et du moine.

Lorsqu'enfin il revint à lui, il promena autour de la chambre un regard étrange, effaré : on eût dit qu'il sortait d'un rêve affreux et n'avait plus conscience de la réalité.

— Où suis-je? murmura-t-il d'une voix étouffée; qui m'appelle... que me veut-on?

Dom José, s'approchant alors et lui prenant la main, lui dit avec une certaine inquiétude :

; — Dom Luiz, mon ami, vous êtes chez vous... la voix qui vous appelle est celle d'un ami, de Dom José, le vieux moine de Santo-Domingo.... Et puis, voità Barbara, la bonne mulâtresse... la belle marchande.... Tenez... voyez... nous voilà tous les deux.

Camoens demeura quelques instants sans répondre;

l'œil fixé sur Dom José, il semblait qu'il s'efforçât de dégager ses idées des nuages confus qui les embarrassaient, et qu'il cherchât à rassembler ses souvenirs. Peu à peu cependant la mémoire revint et la raison reprit son empire.

— Ah! oui... je me souviens à présent, dit-il d'une voix affaiblie, la guerre... une défaite... Dom Sébastien' tué...

Et de nouvelles larmes vinrent mouiller ses paupières.

— Dom Luiz, fit le moine avec émotion.

— Tous ici! mon père, reprit Camoens en reconnaissant le moine. Oh! merci... vous savez tout... n'est-ce pas? ajouta-t-il douloureusement.

— Hélas! répondit Dom José, qui peut ignorer un si terrible malheur et y demeurer insensible ?

— Ah ! pour moi, mon père, je n'ai pas eu besoin de me trouver à Alcacer-Québir pour être cruellement frappé. La nouvelle de ce désastre m'a porté un coup plus sûrement mortel que ne l'eût fait le fer acéré des lances marocaines.

— Camoens, mon fils!

— Oh ! tenez, mon père, je sens que je n'en relèverai pas ! Mais en sortant ainsi de la vie, il sera du moins manifeste à tous que j'ai tant aimé ma patrie, que, nonseulement j'ai désiré mourir dans son sein, mais encore que je me trouve heureux de mourir avec elle !

Les tristes pressentiments du poète ne se réalisèrent que trop vite, hélas!

Il vécut quelques mois encore, languissant sur son lit de douleur, et dans les premiers jours du mois de janvier 4379, il s'éteignit doucement en murmurant deux mots qui résumaient les ardentes affections de toute sa vie : Patrie ! Catarina !

Il avait cinquante-cinq ans.

Pieusement enseveli par les soins dévoués de Barbara, le corps de Camoens fut inhumé dans l'église Santa-Anna, sans cortège, sans pompe, sans honneurs, comme le plus obscur et le plus pauvre des habitants de Lisbonne.

En s'éloignant du lieu de la sépulture où Dom José Indio avait conduit le grand poète, son vieil ami, le moine ne put retenir ce cri de profonde et légitime douleur qui retentit sous les voûtes de l'église :

— Qu'y a-t-il de plus déplorable, dit-il, que de voir un si grand génie si mal récompensé? — Cet homme qui avait combattu dans les Indes orientales, qui avait fait cinq mille cinq cents lieues en mer, et élevé à la gloire de son pays un poème immortel, cet homme, je l'ai vu mourir sans avoir un drap pour se couvrir!... Oh! quelle grande et terrible leçon pour ceux qui se fatiguent à travailler nuit et jour!

Environ une année après, Philippe II entrait à Lisbonne et posait la couronne de Portugal sur son front déjà ceint de la couronne de Castille.

La prédiction du grand poète portugais s'accomplissait.

Seize ans s'étaient écoulés depuis le jour où le corps de Luiz de Camoens avait été inhumé dans l'église Santa-Anna, sa paroisse.

L'humble fosse qui avait reçu les nobles dépouilles du prince des poètes du Portugal, n'avait été distinguée ni par un monument, ni par une modeste pierre, ni par une simple épitaphe : rien ne signalait au souvenir des Portugais l'endroit où dormait de l'éternel sommeil celui dont le génie avait chanté avec tant d'éclat la gloire de la commune patrie.

Isolé pendant sa vie, Luiz de Camoens semblait l'être encore par delà le tombeau.

Mais si Dom Henrique l'oncle et le successeur du jeune roi Dom Sébastien qui avait dignement apprécié les grands talents de Sa' de Miranda, d'Antonio Ferreira et quelques autres poètes, avait achevé son règne sans laisser à la postérité un témoignage de reconnaissance et d'admiration pour le chantre des Lusiades, le peuple, lui, qui chez toutes les nations, à toutes les époques, a su tresser des couronnes pour les grands génies et pour les môles vertus, le peuple portugais n'avait point oublié le poète national, le vaillant chevalier; il décernait à Luiz de Camoens la récompense la plus touchante et la plus glorieuse que jamais poète puisse ambitionner; il apprenait par cœur les patriotiques octaves des Lasiades et les chantait avec enthousiasme aux jours de fêtes nationales, dans les combats, dans toutes les circonstances enfin où l'amour de la patrie se manifeste et s'exhale.

Si le corps de Luiz de Camoens gisait dans la nef de l'église Santa-Anna, confondu parmi les hôtes vulgaires de cette nécropole chrétienne, perdu au milieu des pierres tumulaires, des mausolées dont les épitaphes prétentieuses cherchaient vainement, en rappelant des titres pompeux, à faire sortir de leur obscurité des noms fatalement voués à l'oubli, le souvenir du grand citoyen et du grand poète était resté vivant au cœur du peuple de Lisbonne.

La pauvre demeure qui avait été le théâtre de sa longue et douloureuse agonie fut pieusement respectée;

nul ne se jugea digne de l'habiter après lui : elle demeura abandonnée.

Ah! celte maison tenue dans un isolement respectueux, celle épopée devenue l'hymne national, le chant sacré de tout un peuple, en disent plus sur le génie du poète et sur le caractère de l'homme que ne l'eussent pu faire les honneurs officiels et les récompenses royales pendant sa vie, les monuments et les épitaphes après sa mort.

On raconte qu'un noble allemand écrivit à son correspondant de Lisbonne de chercher la place où Camoens était enterré, et, si ce grand poète n'avait pas un tombeau digne de lui, il le chargeait de s'arranger avec la ville pour obtenir la permission de lui envoyer ses os avec toute la décence et tout le respect qui leur étaient dus, s'engageant généreusement à élever à l'Homère Lusitanien un mausolée comparable à celui des anciens les plus illustres.

« Ce fut, peut-être, ajoute le savant biographe auquel nous empruntons ce curieux détail, ce fut, peut-être, cette pieuse démarche qui rappela aux compatriotes de

Gamoens que l'auteur des Lusiudës n'avait pas de tombe. »

Quoiqu'il en soit, un homme dont le nom nous a été conservé, un ami des lettres qui, selon toute vraisemblance, se trouvait éloigné de Lisbonne lorsque Camoens y mourut, Dom Gonealo Coutinho, entreprit en -1594 de réparer l'injuste oubli des Portugais.

Pendant longtemps il chercha vainement l'endroit où le poète avait été inhumé.

Nul parmi ceux qu'il interrogeait ne pouvait le lui indiquer : les témoins, peu nombreux d'ailleurs, qui, seize ans auparavant, avaient assisté au triste convoi de l'auteur des Lusiadcs étaient ou morts eux-mêmes, ou inconnus, ou partis de Lisbonne.

A la fin cependant, on lui rapporta qu'une femme, une mulâtresse, assez pauvrement vêtue venait souvent dans l'église Santa- Anna, choisissant de préférence les heures où l'église était le moins fréquentée ; qu'elle se dirigeait toujours vers le côté gauche de la nef, s'agenouillait chaque fois à la même place, près de l'un des piliers les plus rapprochés de l'entrée et y demeurait quelque temps en prière. Jamais elle n'avait échangé ni avec les fidèles, ni avec les prêtres ou lès officiers de l'église, une parole qui pût révéler le but de son pèlerinage et de ses dévotions ; seulement on avait remarqué qu'elle ne s'éloignait jamais sans être vivement émue et sans avoir des larmes dans les yeux; on en concluait qu'elle ne venait dans la maison sainte, que pour

honorer la mémoire de quelque personne qui lui était chère et qui, sons doute, y avait reçu la sépulture. . Ce rapport fut un trait de lumière pour Dom Gonçalo Coutinho qui n'ignorait aucune des particularités de la vie de Camoens.

Il comprit que cette femme de couleur, humble et pieuse, ne pouvait être que la marchande qui avait donné au malheureux vieillard des soins si touchants. C'était elle, en effet; c'était Barbara, la mulâtresse, qui, toujours dévouée, toujours reconnaissante, avait conservé pour le poète un religieux souvenir et ne laissait pas s'écouler une semaine sans venir prier sur sa tombe.

Sur les indications précises données par elle avec un respectueux empressement, Dom Gonçalo Coutinho fît exhumer les restes mortels du poète, et il obtint qu'on les transportât dans un autre endroit de l'église plus rapproché du chœur des religieuses franciscaines.

Il les couvrit d'une modeste pierre sur laquelle fut gravée cette simple épitaphe, résumé éloquent et sincère, malgré sa brièveté, de la vie de l'auteur des Lusiades :

Ci gît Luiz de Camoens,

prince

des poètes de son temps.

Il vécut pauvre et misérablement

et mourut de même

l'an M.D.L.XXIX.

Dom Gonçalo Coutinho ne borna pas là le tribut de reconnaissance et d'admiration qu'il acquittait aux lieu et place de la nation portugaise.

En faisant recueillir et imprimer sous le titre de Rimas, les poésies diverses jusqu'alors dispersées et inédites de Luiz de Camoens, il éleva à la gloire du poète un monument plus durable et bien autrement splendide, suivant l'expression du biographe que nous avons déjà cité, que l'humble pierre tumulaire de l'église Santa- Anna.

Plus durable, avons-nous dit ; c'est qu'il était, en effet, dans l'étrange destinée de l'infortuné poète de ne jamais trouver le repos, même dans la solitude et le silence du tombeau.

Lui qui avait écrit :

« 0 que l'homme aisément trouve ici bas sa dernière « demeure! un peu de sable remué sur le rivage, « quelques vagues fugitives reçoivent indistinctement « la dépouille mortelle d'un héros et les restes d'un « obscur soldat. »

Il ne trouva pas même un asile éternellement protecteur sous les voûtes hospitalières de la maison de Dieu !

L'épouvantable tremblement de terre qui ravagea Lisbonne, en 4 755, renversa de fond en comble l'église Santa-Anna, et, broyant les pierres et les ossements, confondit dans une même poussière les restes du poète et les débris de son tombeau.

L'église a été rebâtie.

La tombe du poète ne fut jamais relevée.

S'il est certain que le châtiment au pied boiteux atteint et frappe tôt ou tard le coupable resté impuni, il est également vrai que le jour de la réparation, bien lent à se lever, arrive aussi pour les infortunés iniquement persécutés dont le génie est le seul crime.

De même que la justice, la raison et l'équité retrouvent un jour ou l'autre leurs droits oubliés et reprennent leur empire; l'erreur se dissipe alors, la lumière se fait, la reconnaissance éclate, et le génie méconnu se dégageant du sombre linceul de l'oubli, ressuscite transfiguré pour apparaître enfin dans tout l'éclat de sa gloire et de sa majesté.

lii ÉPILOGUE.

Il en fut ainsi pour Luiz de Camoens.

Pour le prince des poètes portugais, le jour de la réparation mit trois siècles à se lever ;

Trois siècles !

Il était réservé à notre époque d'assister à cet imposant spectacle.

En plaçant sur sa tète juvénile la couronne du Portugal, S. M. Dom Luiz Ier, ami éclairé des lettres et des arts, a tenu à honneur d'inaugurer son règne en acquittant la dette de la reconnaissance nationale.

Sous ses auspices, une souscription publique a été ouverte dans tout le royaume, et un monument grandiose s'élève enfin sur une des places de Lisbonne, à l'éternel honneur du poète illustre qui chanta si glorieusement le berceau de ses pères !

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