LIVRE PREMIER
. Le navigium égratignait, de ses rames cadencées, la mer saphirée, vaporante, et sa voile rouge à peine se gonflait sous l'ambiant calme qui planait sans qu'aucun bruit le troublât, ni les appels de l'équipage, ni le celeusma balancé (les rameurs assis sur les transiras, au mouvement régulier du bâton du hortator, pendant que les passagers, accoudés sur les bords, rêvaient, indicibleraent.
Ceux-là étaient un Romain, deux Grecs, un marchand cypriote, un Alexandrin, plusieurs Italiques revenant des ports orientaux. Quoique lassés d'un long voyage, df de la côte, des nuits écoulées à se diriger sur le> ils avaient appris à aimer cette mer que maintenant ils quittaient à regret. Aussi, leurs yeux visionnaient de villes apparues sur les falaises et les plages, de temples sur les
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rivages, de marines coupées d'îles brûlées du soleil et déformées furieusement par des orages, et qui prenaient tous les tons, depuis le blanc d'argent jusqu'au rouge ardent, par les intermédiaires bleu et vert.
Sous le regard du proreta qui, à l'avant, surveillait l'horizon circulaire, des matelots pesaient sur la vergue ; d'autres, par les balancines, tiraient' la voile, et le navigium bondissait, le rostre droit à la côte invisible encore, sous l'attitude verticale des enseignes romaines que le capitaine — le magister — sur le pont avait fait arborer.
La mer Intérieure — pâle, verte, bleu sombre — se mouchetait de vols d'oiseaux dont les ailes traînaient. Un ciel tout blanc à sa base, tout céruléen à son zénith, ci et là tigré de nues à marche lente, surplombait en un vide infini, et ainsi la marine avait une mélancolie, une douceur solennelle, une sorte d'amertume quiète qui presque ravissait.
Heurté à un fond de sable, le navigium, la proue en l'air, s'était un instant arrêté. Alors, le hortator leva son bâton, recommença le celeusma que sur un rythme plus dur, un rythme saccadé, reprirent les rameurs secoués sur les transtras. Et les rames régulièrement s'élevèrent, retombèrent, emportant le navigium comme en un soulèvement d'écume, d'une blancheur de craie et sous un coup brusque de gouvernail qu'empoignait un pilote — le gubernator — coiffé d'un piléatus de feutre roux.
Maintenant, les passagers conversaient lentement sous le charme du trajet et d'une divination de la côte halitueuse annoncée par la seule douceur du roulis qui n'était plus celui de la haute mer. Le magister, assis dans son thronus, faisait des signes aux matelots dont quelques-uns serraient là voile attachée à la vergue fixée, au milieu du mât, par l'anquina, collier de fer, et des esclaves, apparaissant par des ouvertures carrées, jetaient sur le pont des marchandises, des ballots d'étoffes et de peaux ; des coffres de bois ornés de bronze ou d'ivoire; des capsas renfermant des volumens, livres en rouleaux ; même des thécas de parfums, surtout de tuhs, qui odoraient fort.
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Col et tête nus st» «1 d'une larerna !W)yeusc qui
couvrait une tunique .-t une Hubucula collante à
manches, Atillius, debout, regardait la terre approchante. <es doigts portaient des bagues d'or avec dei sertissures de ihis et de saphirs; ses sandales, qui étaient de cuir rouge, avaient au cou-de-pied un soleil d'argent, l'i ' • fine,
d'un blond roux, lui toisonnait la face qu'i'- . d'une
lueur de vitrification deux yeux d'un noir violet, bien fendus, dont l'éclat contrastait avec la flacri'lîr.'- ''»• <'^'^ .v^in»:-" ni voluptueux, ni viril, inerte plutôt.
Madeh se dirigea vers lui. Vêtu, à i asiatique, d une rubc
lune traînante, aux manches amples, striée de lignes
M»ires, une mitra coiffait ses cheveux frisottés; il avait des
indales brunes, attachées, à la semelle, par deux cour-
»ies passant à l'orteil et tournant la cheville, des anneaux
d'or aux oreilles et, sur la poitrine cuirassée d'une batiste
à raies rouges et vertes, une amulette, une pierre noire en
•mie lie cône.
La côte, ombrée d'arbrisseaux, se dressa dans une lumière ni rosoya ; une ville entière surgit alors d'un goulot de rocher, \ec des temples, des arcs, des maisons jaunes, des massifs orts, des bois de pins s'échevelant en des éloignements, :, à son seuil, une rade emplie de barques dont les voiles le couleur reposaient leur ombre sur le rostre renflé. Quelques-unes couraient, cinglantes. Des citoyens en tunique t en blanche toge bouffante se précipitaient vers les quais ; les enfants se jetaient à l'eau par la facilité d'une grève qui découvrait des galets luisants sur un adoucissement de sable, et, en une rumeur violente, en une vie de poussière qui les enveloppait, des soldats — un manipule — cntre- > lu)quant un glaive et un lx)uclier rectangulaire à leurs pec- < )raJes et à leurs jambières de fer, débusquaient d'un forum. Le hortator accompagnait dans l'entrepont, d'une voix qui devenait allègre, le celeusma des rameurs; sur le pont, qui s'animait tout à fait, le magister commandait ; le gubernator répondait de sa poupe au proreta assis à la proue et les passagers se disposaient au débarquement. Les detix Grecs, qui étaient riches d'une opulente barbe noire, écou-
taient le marchand cypriote mimant une altercation qu'il avait eue avec un esclave; et TAlexandrm, homme court, gros, à face ronde de pleine lune, qui portait sur son chiridota un diploïs rayé de brun et était coiffé d'une calantica aux ailes retombantes, prenait à part Madeh, respectueusement, doucement, devinant en lui un prêtre du Soleil !
— Toi aussi, tu vas à Rome, comme moi, comme Aristès et Nicodœmès, ces Grecs ! Et, cependant, ton maître paraît triste, alors que nous tous sommes joyeux de visiter la Ville que le Tibre arrose, mais qui n'a pas le charme d'Alexandrie. Connais-tu Alexandrie ? Moi, si je me rends à Rome, c'est pour la comparer à ma ville où je retournerai bien vite, car, Rome, n'est-ce pas le lieu de perdition des hommes qui doivent rester prudents, ainsi que je dois l'être, moi, Amon ?
Et comme il continuait, verbeux, jusqu'à le tirer par une manche ample pour mieux solliciter son attention, Madeh secoua la tête et le quitta pour rejoindre Atillius toujours immobile, toujours regardant devant lui, emporté par le navigium qu'à présent remorquaient deux embarcations engagées dans la corne de Brundusium, au port encore obstrué de pierres et de navires pourris qu'y avait jadis coulés Csesar. Les avoisinements de la ville se détachaient : des pêcheurs remmaillaient leurs filets sur le rivage semé de débris de planches ; au fond d'une crique en hiatus, des charpentiers taillaient des mâts et des ais ; sur de hautes poupes de navires accotés au quai, des vêtements séchaient, et des esclaves, au torse luisant, aux biceps gonflés, comblaient les interstices des blocs d'un môle rongé par les flots, par des coufins de pierrailles qui sonnaient en tombant.
Atillius et Madeh prirent place dans une barque à l'aplustre semblable à l'évasement d'une lyre géante, qui les emporta rapidement à travers un monde de vaisseaux. C'étaient des trirèmes aux mâts courts, bonnes pour la guerre, dont les rangées de rames se profilaient rythmiquement; des cataphractes pontés et des aphractes sans pont, puis des navires marchands arrivés à peine ou se disposant
à partir ; des actuariaires, dont on se servait pour la course ou les découvertes, des phaselus, qui venaient de la Campanie et avaient une forme en fuseau; des cameres et des celox; des gaulus tout ronds; des curbites, en forme de corbeille, des hippagoges, qui servaient au transport des chevaux ; enfin, des infatigables libumes qui se voyaient partout, et, victorieusement, hissaient leurs voiles dans toutes les rades de l'Empire romain.
Avec eux, les voyageurs avaient pris des barques qu'accostèrent d'autres barques montées par des marchands d'étoffes et de fruits criant leur marchandise, des courtiers d'hôtelleries, presque tous Grecs, et des maîtresses de prostituées, horriblement fardant une vieillesse de peau couturée, qui les invitaient à s'arrêter dans les lupanars de Brundusium.
Et Atillius demeurait silencieux ! En une fugace revivance cependant, lui, Madeh, songeait sa petite ville syrienne d'où l'arracha une légion qui, après avoir châtié une révolte d'Asiatiques, l'avait séparé d'un ami à la face et au nom inoubliables, peut-être à jamais disparu... Puis, la légion l'avait rendu à l'opulente famille d'Atillius, dont un ancêtre fut préfet de Rome, et qui, ayant suivi la fortune de Mœsa, aïeule d'Elagabalus, était tout à fait devenue asiatique... La sœur d'Atillius, aux jeux de laquelle il servit, cette sœur dont les petites mains cruelles souvent le blessèrent, restait maintenant auprès de Sœmias, la mère du jeune, du prestigieux empereur déjà au soleil voué, que tout Emesse vit en robe traînante et constellante de sacrificateur, de pourpre brochée d'or, et tiare et gemmé ! Il l'avait adoré, Elagabalus, fils de Sœmias, comme le symbole de la Vie, emplissant tout, animant tout, résolvant toutes les forces naturelles en une pierre noire en forme de cône, qui était la virilité même, et Madeh, aussi, avait sacrifié, avec bien d'autres, au dieu par le don de sa personne à Atillius, comme si l'amour mâle, à signification religieuse, eût été sa consécration tangible au culte syrien!
Tendrement, Madeh regardait Atillius, qui l'avait affranchi, sans que ces souvenirs lui circulant, fluides, lui amenassent
l'ombre d'une volupté. Il se disait que le jeune Elagabalus s'avançant vers Rome, depuis sa victoire d'Emesse, avec Sœmias, Mœsa, son cortège de prêtres du Soleil, ses Mages énigmatiques, son armée d'Orientaux et les familles romaines ayant épousé sa cause, il allait vivre d'une excessive vie avec Atillius que le nouvel empereur envoyait auprès du Sénat pour le préparer à son avènement. Combien il eût préféré le ciel d'Emesse, le palais de son maître, qui s'ouvrait sur une allée de salsolas et de cactus, en des jardins étages de terres rouges qu'une colossale création emplissait de fleurs larges comme des lunes, de lotus, de roses, de lis et d'ilex! Passif de corps, mais ductile de cerveau, il avait des penchants au rêve, conmie les Orientaux. Aussi, l'activité de Rome l'effrayait et lui préférait-il instinctivement la vie de là-bas, doucement semée de voluptés et de calmes, et coupée de sacrifices au Soleil, le dieu syriaque sous figure de pierre noire ; le dieu phénicien Hel, le dieu crétois Alclios, le dieu gaulois Belen, le dieu assyrien Bel, le dieu gre<' Helios et le dieu romain Sol, que l'Empire allait désormais adorer dans Elagabalus.
La ville, qu'ils abordèrent par un pont de barques sans parapet, avec ses voies étroites de maison de briques rouges et jaunes, ressemblait à un filet percé par des carrés de forums et de jardins, de palais à colonnades, d'arcs dont les bas-reliefs de bronze luisaient au soleil blanc, de thermes à portiques, de temples, de deux casernes où des pilastres de stuc rouge et jaune portaient des trophées, d'hôtelleries et de boutiques de meubles, d'étoffes et de denrées que de loin on voyait extraordinairement animées. Elle fourmillait d'Italiques affairés, — quelques-uns soupesant des échantillons de blé dans le creux de leurs mains, — de marins qui s'échappaient en chantant des thermopoles, auberges où ils avaient bu des boissons chaudes fermentées ; de patriciens qui se rendaient aux bains, dans un cortège tumultueux de parasités disputeurs. De riches matrones filaient en des litières dont les carreaux de talc faisaient des resplendissements clairs ; des affranchis se poussaient entre des flots d'esclaves, pour qui ils étaient fiers, et de citoyens, lente-
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ment circulant, pour qui ils restaient humbles; des maichands causaient haut et, parmi les toges blanches, les tuniques rayées, les vêtements flottants qui avaient des franges ou étaient bandés de pourpre, de tous, des prêtres balayaient de leur robe très longue, ou violette, ou jaune, ou rouge, les trottoirs élevés d'un pied ; des soldats plaçaient la note graisseuse de leur casaque de cuir serrée par le cingulum; des prostituées frétillaient rythmiquement de leurs tétons qui bondissaient par-dessus une gorge plâtrée, pardessous une face aux lèvres vermillonnées et aux sourcils rejoints par de l'antimoine ; et des enfants, nus des reins aux pieds, avec seulement une subucula déchirée sur les épaules, la poitrine et le ventre, couraient et donnaient des crocs-en-jambe à des étrangers chaussés de socques de bois très hauts qui paraissaient s'intéresser aux mouvements de leurs fesses en l'air.
Atillius et Madeh traversèrent un carrefour, pavé de pierres pointues et obstrué d'écorces de citrons et de pastèques, de tranches charnues de courges qu'enrubéfiaient des avoisinements de poivrons, jetés là. Des magasins s'ouvraient autour, des boutiques décorées de mosaïques et de fresques avec, au-dessus de l'imposte, en grandes lettres rouges, les noms de leurs propriétaires. Une boulangerie fumait de son four qui encore brûlait ; deux ânes y tournaient deux meules, qu'on voyait passer circulairement, alternativement, leur obésité coupée par les formes mélancoliques des animaux aux oreilles droites sur une tête stupide. Une teinturerie montrait des ouvriers piétinant des étoffes au fond d'une cuve ou cardant des manteaux, pendant qu'un chef de cet atelier chargeait un homme, qui suait et ébrouait, d'un mannequin d'osier dégouttant de teinture. A côté, dans un demi-jour où saillaient des nudités immobilisées sur des étagères retenues à la muraille par des cordes, un statuaire disposait des idoles, des masques de terre cuite et des bustes qui avaient des rictus figés. Au coin même du carrefour, un maître d'école, méchamment couvert d'une tunique de laine rapiécée, écrivait avec une craie sur une courte ardoise, au milieu d'une bande d'élèves
ânonnant une leçon de latin barbare. A ce moment, survenait une femme poussant un enfant qui pleurnichait ; elle le confiait au pédagogue, dont les yeux dignes s'arrêtaient un instant sur l'élève, et lui jetait quelques quinqunx qu'il glissait rapidement dans la ceinture de sa tunique, qui faisait à cet endroit un boursouflement par-dessus la maigreur de son ventre qu'on sentait devoir être sec.
Un notable citoyen de Brundusium attendait Madeh et Atillius dans sa maison, grande construction de style grec, près des murailles et légèrement élevée au-dessus de la ville, à laquelle ils accédèrent par quelques marches que gardaient deux informes lions de pierre, à la crinière frisée comme ^ des lions babyloniens. Traî-
lo l'agonie.
nant la chaîne qui le retenait à sa loge, ouverte sur le vestibule, le portier appela un nomenclateur, et celui-ci prévint Tubero, Le notable embrassa fortement Atillius aux lèvres et aux mains et s'excusa de le recevoir en négligé de sieste, avec sa robe lâche, ses sandales plates, son chef chauve odorant mal. Il était plus de la moitié du jour et une chaleur de plomb régnait, comme ensevelissant la maison dans un torpide engourdissement.
— Tu ne partiras que demain pour Rome, lit Tubero, qui, à travers les pièces muettes de la maison, conduisit Atillius et Madeh aux bains situés au fond de son jardin, un éploiement vert et roux de végétations, d'arborescences et de massifs coupés de sentiers soleilleux, d'où un cri s'éleva. Suspendu à la branche d'un arbre, les pieds chargés de poids de fer, un esclave était flagellé avec des cordes à nœuds armés de crochets. Le dos marbré, les cuisses rouges de sang qui rigolait sur le sol, il fermait les yeux; il ne criait plus, car le premier cri lui avait valu trop de coups ; se mordant la lèvre inférieure, horrible, il bavait, pendant que des esclaves riaient, bestialement accroupis autour.
Mais Tubero les entraînait plus loin, leur montrant tout avec une satisfaction de parvenu poussah qu'il était, de parvenu poussah qui, mal réveillé de sa sieste, s'épongeait le front d'un pan de son vêtement écarlate, lui tombant du col aux pieds et touchant à peine aux replis adipeux de sa j>eau, dans un traînassement, sur le gravier des allées, de sa sandale de cuir jaune.
Le jardin, avec ses lauriers-roses et ses caroubiers, avait beaucoup de coins ombragés, rayés de feuilles pleurant pendant la chaleur de Tété ; d'introublés massifs de buis et .de romarins taillés en urnes, en pyramides, en grandes lettres latines, en œdicules égyptiens, en mirifiques candélabres' se suivant dans des sentiers coupés de niisselets et de viviers bas. Il était tout extraordinaire, avec son accumulation de statues de marbre et de bronze, aux coudes se touchant tant il y en avait dans l'espace relativement étroit : des gladiateurs, des orateurs en toge, un empereur lauré, ime Vénus qui tendait des seins rigides ; puis des bustes sur
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des socles, des kiosques quelconques bordant des jets d'eau que dégorgeaient des canards de terre cuite figés en des vases de stuc, puis des treillages et des charmilles désordonnées sous lesquelles des bancs de pierre, dans un plein soleil qui faisait brasiller une herbe drue.
Par des trous de végétations perçaient des coins de la ville reposés sur le rivage approchant ; des villas d'opulents citoyens à terrasses blanches et roses ; des rubans de voies droites que coupaient des attelages de boeufs traînant des chars à roues pleines ; et, plus loin, des bouts de mer cyanurée sur lesquels poussaient leur rostre, comme un soc, des navis à un seul mât, dont les rames courtes avaient des mouvements réguliers de bas en haut, de haut en bas.
Des esclaves dévêtirent Atillius et Madeh au caldaire, et répandirent sur eux l'eau du labrum, dégageant une buée bleutée, qui ablua la mosaïque confuse du parquet. Le frigidaire les sollicita par son bassin, où ils se plongèrent. Au lépidaire, ils furent frictionnés avec un strigile et essuyés avec des serviettes chaudes, pendant qu'on les oignait d'huiles et d'onguents, qu'on nettoyait leurs ongles, qu'on versait sur leurs mains et leurs pieds moites des fioles de parfums et que leur chevelure était frottée d'une essence de Syrie. Ils furent ensuite recouverts de la synthésis, molle et blanche tunique sans ceinture, réservée aux étrangers.
Le notable, qui les avait quittés durant ce bain, revint avec deux citoyens de Brundusium, pendant que le nomenclateur accourait :
— Elva et Mamer désirent saluer les étrangers, tes hôtes. Il s'adressait à Tubero qui regarda Atillius, et, indifférent :
— Mes clients, fit-il, que j'ai fait appeler pour le repas de bientôt !
Elva était très grand, avec une face osseuse coupée d'une plaque de vin, une tête rasée, une lèvre abjecte retombante, des petits yeux aux paupières plissées d'un crapaud. Mamer était gros, barbu, bestialement roulant une obésité flasque sous une tête dodelinante et des épaules d'hippopotame baveux.
Ils suivaient lentement Tubero et les autres vers l'atrium, où les attendait la femme du notable avec ses esclaves, des Grecques et des Africaines. L'atrium était dallé de marbre* rouge et son bassin, juste au-dessous de l'ouverture carrée du plafond, s'éclairait de la chute d'un rayon de soleil qui, en bas, courait sur la plinthe de granit vert de la muraille, séparée de pilastres joints par des entablements droits. Des tentures de laine aux dessins chimériques, aux couleurs barbares tramées de nuances violettes, voilaient les chambres voisines — des cubiculas — encadrées par des fresques décoratives, des paysages, des marines, des danseuses, qui s'envolaient en de faux entrecolonnements, sur des fonds de cartouches couronnés de portiques, et des amours nus bridant des chevaux emportés en de l'éther !
La femme du notable, Julia, se leva, découpant une ombre svélte sur l'eau trépidante du bassin, où deux lamproies apparurent, les yeux comme pleins d'un désir de chair humaine, attachés sur Madeh dont l'amulette luit au col, puis, saluant, elle s'en alla avec ses femmes en un bruit d'étoffes amples et de bijoux claquetants.
Les Brundusiniens causèrent, Tubero très haut, des événements qui agitaient l'Empire, de la mort de Macrinus et de son fils, le Diadème, ainsi nommé à cause de la couronne qu'un relief des nerfs frontaux lui faisait ; et d'Antoninus Avitus, le fils de Sœmias, peut-être bâtard de Caracalla, disait-on, appelé Elagabalus parce qu'il était grandprêtre du Soleil. Un des deux citoyens branlait la tête, d'effarement :
— Les dieux de l'ItaHe vont disparaître au profit de la Pierre-Noire qu'Antoninus adore et qu'il nous fera adorer en sa personne.
Gravement, ils attendaient qu'Atillius s'expliquât, lui que Tubero leur avait dit venir de l'Orient, et dont Elagabalus avait fait son envoyé. Atillius n'hésita pas et défendit la Pierre-Noire, signification de la Vie et de son Principe. Qu'était la Vie ? La pérennité même du Soleil fécondant tout, faisant lever les germes et les épandant à travers l'atmosphère, caractérisée par l'organe de la génération, le
phallus roidi, et ce ne pouvait être autrement. Pouvait-on comparer les autres dieux, grecs ou romains, égyptiens ou perses : Mithra ou Kronos, Sérapis ou Ahoura-Mazda ; la Myrionyma Isis, le Zeus cornu, le Javeh juif et même le Kreistos blanc des chrétiens qu'il savait avoir été noir, lui ; le Kreistos qui fut jadis une tête d'âne parce que sa personne avait hérité des vieux mythes de l'animalité déifiée par des humanités inférieures, des humanités depuis longtemps vaincues ?... Non pas qu'il répudiât ces dieux, mais combien ils valaient peu la Pierre-Noire, le Cône Noir à forme d'organe humain, qui était toute la Vie ? Et, d'ailleurs, les dieux autres ne symbolisaient-ils pas déjà le Principe de la Vie sous leur substance humaine et animale ; en les créant, l'homme ne voulait-il pas s'expliquer le grand mystère de la création par la fécondation ? Maintenant que l'Empire avait trouvé la forme définitive du symbole de la Vie Une, en conquérant sa suprême divinité dans la Pierre- Noire d'Emesse, pourquoi ne pas abandonner les formes transitoires des autres dieux qui l'expliquaient moins ?
Ce qu'il disait là paraissait si obscur aux Brundusiniens qu'ils secouaient la tête, devinant des blasphèmes et n'en saisissant pas la formule. — Qu'était la Vie Une ? Atillius continua : — Au commencement de Tout, la Vie unisexuelle engendrait et enfantait d'elle-même; le monde était en impuissance de Bonheur depuis la séparation des sexes ; aussi, la Perfection consistait-elle à fondre la force génératrice dans l'Unité. C'était là la signification vraie du Symbole de la Pierre-Noire, dont Antoninus Elagabalus, Empereur de quinze ans, voulait introniser le culte à Rome vers laquelle il se dirigeait à marches forcées, sous le soleil des jours et les étoiles des nuits !
Comme il appuyait, un des deux citoyens qui, éborgné, le regardait de son œil unique, presque rond, avec un mouvement de tête inclinée, fit :
— Ah! je le sens, cet Empereur nous tuera tous, avec son Orient et son dieu qui est une pierre; avec son culte qui veut nous faire retourner à l'Unité. Or, son Unité, qui est la tienne, jamais, non, jamais, Rome ne la subira volon-
tiers. Il la tuera, Rome, ton Empereur! Il nous tuera tous, avec son culte qui va perdre la vie sous l'adoration de la Vie !
Il y avait dans les paroles d'Asprenas, ainsi s'appelait le Brundusinien, une haine si exaspérante contre l'Orient et les aberrations contre-nature que l'Unité par la Pierre-Noire laissait entrevoir dans les mysticités d'Atillius, que l'autre citoyen, homme prudemment moyen, se mit à dire à celui-ci, en retenant sur son ventre les plis réguliers de sa toge :
— Crois-tu que Rome accepte l'avènement d'Antoninus et reçoive ses armées d'Orientaux qui veulent subjuguer rOccident ? Certes, pas !
— Rome acceptera tout, répondit Atillius. L'Orient sera supérieur à l'Occident, la Pierre-Noire vaincra tout rt de sa victoire naîtra I'Androgyne, enfin !...
Il prononça cela rêveusement, à peine soiti »ic r.c.-. ai..^ii.i. tions, une main ouverte, l'autre retenant un pli de sa synthésis, avec, pour Madeh silencieux, un regard profond en sa rapidité et d'une singulière douceur.
Déjà la nuit se faisait dans la maison de Tubero qui se retourna, méprisant, vers Elva et Mamer, ponctuant fV '^""^ suite le groupe des hôtes.
— Allons, toi, Elva, qui sais boire l'eau chaude comme du vin ; et toi, Mamer, qui sautes comme un éléphant, approchez au triclinium. A qui des deux se gorgera le mieuj^ ?
Mamer fit un saut sur un pied, retint l'autre en sa main grasse, tourna rapidement et fila, en poussant une sorte de gloussement, vers la salle à manger, pendant qu'Elva le suivait, riant dans sa face ignoble.
Des esclaves plaçaient des lanx et des mazonomums de métal relevé de bosses, sur une table dont les gueules de lions des pieds s'épataient au centre du triclinium, lit maçonné en fer-à-cheval, garni de coussins bondissants. D'autres éclairèrent la salle à manger par quatre lychnuchus portant plusieurs lampes, au haut de leur axe soudé à un trépied bas et par un lychnus en bronze, suspendu au plafond.
Julia s'était couchée sur le triclinium, à peine vêtue d'une
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cyclas, une fine draperie, ample et longue : gorge nue, la chevelure bien en bulbe, des turquoises au col, un spinther en or, sans cadenas, au bras gauche. Elle avait à peine trente ans ; très brune, ses cils peints, ses lèvres vermillonnées lui donnaient un grand air d'insolence. Tubero s'affala à sa droite, Atillius, qui eut à ses côtés Madeh, à sa gauche ; Potitus et Asprenas à l'autre extrémité du triclinium ; Elva et Marner sur des escabeaux.
Ils appuyaient leur coude gauche sur le coussin, le bras libre vers la table sur laquelle les esclaves calaient un discus d'argent reposé au milieu d'une scutra à rebords. Du vin leur était présenté en une amphore à deux anses ; ils le buvaient soit dans des calix à pied, soit dans d'opulentes diatretas de cristal, où une broderie de pierres précieuses avait été percée au tour : une rareté à Brundusium! Pour mieux signaler son importance dédaigneuse, Tubero fit remettre à Mamer un vaste bol d'eau chaude, qu'il avala d'un trait, avec une grande satisfaction.
Ils mangèrent des huîtres et des œufs cuits dans des apalares ; des olives, des fèves, des champignons, des boudins et des poissons dans des plats divers, pendajit que les parasites, servis parcimonieusement, attendaient avec des yeux qui voulaient être ravis.
Au milieu du repas, Julia replia une de ses jambes, découvrit un pied chaussé d'une sandale blanche recourbée à l'extrémité, et, dans ce mouvement, sa fine cyclas laissa voir la tunique de dessous ouverte sur la hanche où transpara le haut de la cuisse, ombré d'une délinéation rose de sexe.
Des esclaves apportèrent dans un large catinum d'agate un paon rôti qui fit s'exclamer Tubero :
— Celui-ci, Rome me l'aurait envié. Nul n'a eu son pare/il !
Armé d'un couteau emmanché d'ivoire, un structor s'approchait lentement en une sorte de danse qui faisait onduler sa croupe ; retenant d'une main son amictus de laine, il se balançait et il découpait, de l'autre main, rapidement pous- .sant les tranches minces au bord du plat, ce qui fit applaudir discrètement Asprenas et Potitus.
Ils burent différents vins, du Csecube, du Falerne, du
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Galène, du Formies, qu'on leur versa dans des craters. Parfois, Tubero laissait tomber quelques gouttes sur la table, ensuite lavée avec des éponges, en guise de libations aux dieux.
On ouït des heurtements de crotales et de cymbales, des pincements de tambourahs égyptiens et de lyres grecques, des frétillements de sistres et des cris de flûtes. Et des femmes dont la robe flottait, apparurent, attendant un signal. C'était le troisième service, le seiTice des fruits, des pâtisseries et des vins étrangers qu'ils l)urent, cette fois-ci, dans des cyathos à deux anses plongés en de grands craters de bronze relevé d'émaux. Pour mieux digérer, les convives se tournèrent le dos, les jambes étendues; Tubero éructa fort, Asprenas et Potitus gardaient une face abrutie, Julia découvrait mieux son haut de cuisse, avec des regards en dessous pour Atillius parlant doucement à Madeh. Les parasites empiffraient les victuailles laissées par tous, et la salle à manger se nimbait de la fumée des lampes, maintenant charbonneuses.
Après un prélude lent, les danseuses processionnèrent autour du triclinium, avec des contorsions de hanches, des tensions de jambes qui paraissaient les grandir. Puis elles voltèrent et, pendant que les unes jouaient, sur un simple mode répété, les autres avaient des rapprochements de pas et des tournoiements de leur robe d'une seule étoffe, qu'elles élevaient au-dessus de la tête, en se découvrant du col aux cuisses. Elles semblaient' virer, à demi nues, en un tourbillon de volupté que heurtaient le bruit des crotales et des cymbales, le cri des flûtes, le rire des sistres, le pincement des tambourahs et des lyres, qui se précipitaient. Et elles s'en allèrent, enchevêtrant leurs pas, en un finale où dominait la flûte, en strideur de plaisir aigu, sui\des d'Elva et de Marner, chassés à coups de pieds par Tubero devenu comme ivre, et qui roulèrent à travers les corridors obscurs, à travers le tablinum et l'atrium, jusqu'au vestibule, sous les grands éclats de rire de Julia et le contentement hébétueux de Potitus et d'Asprenas, celui-ci regardant la scène de son unique œil rond, à la fois triste et inquiet.
LAGOiNlE.
Tubero avait tait élever, pour Madeh et Atillius, un lit de bronze dans une chambre qu'il leur montra par un écartement de tapisserie. Il suivit ensuite Julia, qu'enveloppait un cortège de femmes apparues avec des vêtements de nuit sur les bras. Asprenas et Potitus s'en retournèrent, accompagnés par des esclaves porteurs de lanternes. La maison du notable entra en la paix de la nuit, à peine troublée par !a lyre qu'une musicienne — une psaltria — accordait au fond des cubiculas, par les gémissements, au dehors, de l'esclave flagellé, et le bruit des grosses clefs fermant les lourdes portes roulant sous des impostes épais.
Une lourde matinée dans un ciel exquisement bleu s'étalait sur Brundusium qu'elle abluait d'une vapeur flottante à peine dissipée par le soleil montant. Au seuil de la maison de Tubero attendait un cisium, voiture à deux roues et à deux places, dont les mules galopantes emportèrent Atillius et Madeh, à l'extrémité de la ville, puis sur la Voie Appia qui, de Rome, aboutissait là. Vaporante, la campagne bruyait de bœufs, attelés à d'informes charrues, et de cris d'esclaves qui se dressaient par derrière des taillis pour les voir passer. Quelquefois le conducteur, un Apulien, sautait d'une mule et courait à côté, dans le tourbillonnement des roues, en harcelant ses bêtes de coups de fouet et en mêlant à la couleur de leur robe bise le ton érubescent de sa casaque, •d'un rouge vigoureux.
En une auberge, au bord de la Voie où ils s'arrêtèrent, car on était au milieu du jour, des gens mangeaient, assis sur des escabeaux, pendant qu'un soldat se casquait et qu'en un coin un barbier ambulant rasait une face de voyageur qui portait vivement la main à son menton, sans doute effleuré par le rasoir. Tous se retournèrent pour mieux dévisager Atillius et surtout Madeh dont la mitra, la robe flottante à manches amples et à raies de couleur, et l'amulette en cône firent chuchoter plusieurs, en rapides mouvements de lèvres découvrant des dents gâtées.
l'agunil. 19
Les deux (irecs et l'Alexandrin, qu'ils avaient quittes la veille, mangeaient ensemble, devant une table basse, les deux barbes noires des premiers faisant face à la figure ronde du second qui s'émerveillait à les écouter. Car Amon, ayant été deviné naïf et simple — quoique prudent, — les Grecs le bernaient d'histoires imaginées au hasard de l'improvisation, avec la faconde de leur nation. Et leur belle barbe s'étalait avec satisfaction à leur bas de face quand ils lui affirmaient :
— A Rome, certaines femmes ont des cheveux tout de soie et d'or qui poussent naturellement, grâce à une pierre divine qu'elles avalent au temps de leur crise. On les coupe : ils repoussent plus fort. Les cheveux coupés sont plantés dans de la poudre d'or et d'onyx. Il en naît alors une fleur qui est la pierre divine. Ainsi tout se lie. Le grand Zeus l'a voulu !
Aristès avait clin d'un œil malicieux à Nicodœmès, qui renchérissait :
— Que dis-tu là ? J'ai vu, chose toute naturelle, le Tibre accoucher à la pleine lune des éléphants, verts comme des ifs !
Ni l'un et l'autre n'avaient été à Rome.
Un repas léger, et le départ avec Amon et les deux Grecs, l'un dans un carpentum quelconque, chargé d'un énorme coffre de bois, un arca ; les deux autres se faisant porter dans une basterne, litière traînée par deux mulets dont le harnachement sonnaillait. Ils traversèrent quelques cités blanches, aux vignes coiffant des maisons basses, puis des domaines 011, nus jusqu'à la ceinture, des esclaves enchaînés aux jambes ouvraient l'écluse des canaux ou fouettaient des arbres à coups de gaule pour en faire choir la fruitée. Des chants d'hommes, et c'étaient, courant, des soldats, le pilum et l'hast au poing, le bouclier au bras, un centurion à cheval devant. Beaucoup de convois de gens pauvres, vanniers, cordonniers, forgerons; des familles de danseurs éthiopiens et de charmeurs de serpents, leurs bagages en des chariots à roues sans rayons et à couverture de cuir, emportant femmes et enfants, tatoués au front.
20 LAGOIsIE.
Quelquefois les mères suivaient à pied, courbées sous un poids d'enfants gardés sur leur dos en des capuces de grosse laine, et dont il ne paraissait que la tête rieuse et les petites mains s'agitant.
Après Capoue, ce furent des plaines rayées de filets d'eau arrosant des terrains parallèles, que traversaient des bergers campaniens, mal vêtus d'espèces de mastrucas de peau, gardant des troupeaux de moutons gris ; des pâturages que limitaient des haies de fenouils et des fermes riches d'Italiques, ou c'étaient beaucoup de serviteurs et d'animaux bêlants. Des nomades, couchés aux deux côtés de la Voie, se levaient, parfois, avec la curiosité de sauvages et se montraient du doigt les voyageurs.
La route, pavée de dalles de lave, était, dans toute sa longueur, sillonnée par une affluence de chars, — cisiums, basternes, rhedas, carpentums, essedas, sarracums, de litières et de chaises de tous genres. Pour s'abriter du soleil, des voyageurs campaient sous des aqueducs ou sur le revers des fossés tapissés d'une herbe aduste. Cette foule eut de grands mouvements quand des prêtres de la Bonne-Déesse, surgissant des bois voisins animés de temples, dansaient en une vision blanche et rouge. Des bruits de sistres et des pincements de tambourahs, des acclamations de fureur sacrée s'élevaient, pour s'éteindre dans le silence environnant.
L'arrivée prochaine d'Antoninus Elagabalus faisait s'entretenir tous, surtout aux approches de Rome. Les Orientaux ne cachaient pas leur satisfaction. Ils étaient nombreux, de tous les points de l'Afrique et de l'Asie venus, depuis la Mauritanie, la Lybie, l'Egypte, l'Asie Mineure, la Perse, la Babylonie, la Médie, avec des bagages de toutes sortes empilés en des chariots de toutes formes. Les Occidentaux, des Keltes, des Angles, de vieux Italiques, des Ibères, des Ligures, des Daces, n'aimant que les dieux des idéaHtés, des éléments abstraits et des énergies vierges, leur voyaient opposer avec peine des dieux de volupté, confondant les sexes et érigeant, non la femme, ce qu'en leur âme personnaliste ils eussent accepté, mais la déification, sous
la matérialisation du phallus, du Principe de la Vie. Aberration qui leur était incompréhensible, car, à leurs yeux, la femme était l'être ne se livrant qu'avec mystère et chasteté dans l'acte de la génération, trop sacré pour ne pas rester à toujours voilé.
Quand, aux heures de halte groupant en campements provisoires tous les voyageurs, de vives discussions s'élevaient, les deux Grecs riaient, étant sceptiques et moqueurs, et rEg)'ptien donnait de l'aile à sa verbosité. Surtout il laissait découvrir des coins très tendres de lui-même ; sa face ronde merveilleusement s'épanouissait à des souvenirs de son pays, légendes ataviquement persistantes qui protestaient contre les vices entrevus dans le Principe de la Vie ; amours idylliques au bord du Nil, sous le regard de l'Ibis hiératique, au son des flûtes et des tambourahs recourbés, avec les jeunes Egyptiennes puisant, à peine vêtues, de l'eau en des amphores d'argile rouge.
Et ce n'était pas seulement la Pierre-Noire, le dieu d'Elagabalus, si chaudement défendu, à Brundusium, par Atillius devant les amis de Tubero, mais encore le dieu des chrétiens, le Kreistos, que l'on attaquait. Des juifs, et parmi eux un grand et momifié individu qui avait nom Jéphunné et se rendait à Rome avec les siens, s'acharnaient à le rendre responsable de la perte de leur nationalité. Pourquoi ce Kreistos admettait-il tous les peuples à sa communion, au lieu de s'adresser à eux seuls, les bons Juifs ? Sans doute, que s'il l'avait fait, ils ne l'eussent pas estrapade ! Amon, qui s'était lié avec Jéphunné, hochait la tête, car, au contraire, le cosmopolitisme de Kreistos lui seyait.
Ce Jéphunné, père, entre autres, d'une fille mince, pâl«, aux yeux de gazelle cerclés de noir, Jephunna, fit bavarder l'Egyptien et sut pourquoi il allait à Rome. Orné d'une cinquantaine encore fleurie, Amon avait fait fortune dans le commerce des lentilles d'Egypte et son désir intense, maintenant, était, après avoir vu la capitale de l'univers, de s'en retourner à Alexandrie où il épouserait, tous ses goûts satisfaits, une jeune Eg>^ptienne qui l'aimerait réellement. Et, comme sa rondeur de figure glabre reflétait tendrement
le visionnement de l'épouse qu'une jeunesse difficile écoulée à acheter des lentilles et à en charger des barques pour tous les ports du monde ne sut lui donner, Jephunna eut pour Amon de longs regards, et même, un soir, elle lui prit la main pendante à l'ouverture de son carpentum, trottinant, pendant que Jephunné, qui semblait n'y prendre ganU*, porta ses yeux chercheurs sur l'arca, le coffre de bois, peutêtre renfermant d'innombrables solidus d'or gagnés par le quinquagénaire voyageur.
Atillius et Madeh atteignirent Anxur, une splendeur de rochers blancs dominant un port animé de portefaix déballant des poteries et des métaux, et qui débordait, par des liburnes et des navis avec ou sans rostres, à rames ou seulement à une voile, d'étrangers venus du sud de l'Italie, de la Sardaigne ou de l'Espagne pour assister à Rome à l'entrée d'Elagabalus. *Ils en causaient tous, et l'éclat des voix, un éclat barbare, arrivait jusqu'à Atillius qui se faisait un air grave, et jusqu'à Madeh qui le regardait, en un penchement de côté de sa figure brune et ambrée, de son profil ovale, de ses courts cheveux crépelés, de ses yeux en amande rejoints par un trait noir. Et un travail se faisait en Atillius, sous un coup de génie jusque-là latent et qui maintenant s'essorait dans l'animation de la Voie Appia où le monde romain courait. Un projet fou de culte, qui serait celui de la Pierre-Noire d'Elagabalus et dont, indécisément, le grand dessein le hantait, dressait des architectures de temples du Soleil plus hauts que ceux de Zeus et de Sérapis, plus hauts que Jes murailles de Babylone, où cette Pierre-Noire se dresserait dans l'immutabilité d'un revêtement de diamants, d'émeraudes et de topazes, et en des orchestres de flûtes, d'asors, de nebels, de harpes, de danses et de chants. Pour elle, oui, lui, Atillius, livrerait par toute la terre un combat aux dieux et, par la poursuite acharnée du sexe mâle par le sexe mâle, il inutiliserait le sexe femelle ou plutôt la bisexualité humaine, et ainsi aiderait à la création, au sein des Choses, de I'Androgyne, l'être qui se suffit à lui-même parce qu'il renferme les deux sexes, et établirait l'unité de la Vie là où sa dualité s'étalait.
Mais, comme une morbide végétation, ce projet touchait à quelque chose de très intime de lui-même, en l'arrachant à l'habituelle paix qui, là-bas, le berça de torpeurs et l'enveloppa d'un rêve conmie d'un néant. Il s'était fait à Emesse une philosophie de presque inconscience qui touchait à de la cruauté voluptueuse pour Madeh, en la personne duquel il recherchait mythiquemept I'Androgyne, et son puissant égoïsme le faisait comme flotter en une sorte d'équilibre léger, sûrement brisé par la lutte effroyable que, sur ses suggestions contre les autres cultes, entreprendrait Elagabalus. Maintenant, la folie irrésistible de son concept religieux, il le sentait, grandirait fort en plein foyer romain, sans que, tant il en restait imprégné, il pût y échapper, il pût s'en détacher. Alors que deviendrait la forte, solide et passionnelle trame de ses jours calmement écoulés avec Madeh, qu'il avait insexualisé, presque jusqu'à l'épuiser tout à fait, dans l'ignorance oii il était de la fragilité de sa physiologie.
Le soir emplissait la Voie, la nuit approchante brouillait les érections, à distance, des priapes ; les maisons d'Anxur, qu'ils avaient quitté, derrière les remparts droits fondaient comme des carrés de bitume; le port gardait des reflets jaunes où la lune dansait. Tout s'abîmait et, dans l'abîmement de ce tout, à peine percevait-on les cris des âniers, les ruades des mules, les ébrouements des bœufs débusquant des marais Pontins, et les exclamations des voyageurs cherchant un gîte dans la petite cité.
Le lendemain se levait avec un ciel aux lourds nuages déchirés par les rayons rouges d'un épais soleil. La Voie Appia coupait droit les marais Pontins ; à sa gauche, des boisements verts de dunes ; à sa droite, le mur tout bleu des Apennins du Latium. Des eaux croupissaient en des forêts de joncs et d'asphodèles oii des bœufs pataugeaient; des enchevêtrements herbeux se soulevaient sous des brusqueries de vents. Et le soleil, qui ascendâit, jetait des clartés obliques sur les moires des canaux coulant, planes ; des huttes de charbonniers s'ornaient de chapiteaux de fumées ; des temples de marbre travertin posaient leurs
lignes roses sur des fonds de collines aux ciraes coiffées de pâtres volsques montrant des torses nus, pendant que des bouffées de clameurs, venues de la mer voisine, se mêlaient parfois aux cris des conducteurs de voitures encombrant la Voie.
L'affluence des voyageurs grandissait aux approches de Rome. Des lectiques de provinciaux et des bastemes de femmes, aux claquantes plagules ; des tragas sans roues, semblables à des traîneaux, tirées par des bœufs ; des bennes, voitures gauloises au caisson d'osier, quelques-unes ornées de lames d'argent ; des chars à deux, trois ou quatre chevaux de front; de simples véhicules, attelés de mules traînant des fardeaux, emportaient des hommes du levant et du ponant, des citoyens romains ou des propriétaires numides, des familles de bateleurs, des juifs, des fonctionnaires, qu'appelait la venue d'Antoninus Elagabalus. Des files d'esclaves, vaincus de quelque obscure guerre, trottaient, une fourche au col, sous le bâton de leurs conducteurs, pendant que des chiens aboyaient à des Mauritaniens à la peau noire, poussant un chameau tout flexneux sons un poids de femmes et d'enfants.
Un jour s'était écoulé, et ils côtoyaient les iacs de Nemi et d'Albe, sur lesquels pleuvaient des ombres de châtaigniers, poussant sur des pics de cendres et de pouzzolanes. Enfin, l'annonce, par l'horizon grisoyant, de Rome! La Voie alors se borda de tombeaux à l'architecture glorieuse, mangés de soleil et blancs dans le décor bleu des alentours, de tombeaux oii on lut les noms de Septime-Sévère, Geta, Gallien, Sénèque, et de Cœcilia Metella, obèse et haut mausolée. La villa de Commode, mort depuis moins d'un quart de siècle, sollicita Amon, qui voulut se promener autour, et que suivit Jephunna, attachée inquiètement à l'allure de son diploïs. Mais Nicodœmès voulut s'amuser. Il lui cria alors du fond de sa basterne, oi^i n'apparut que le chiffon noir de sa barbe de geai.
— N'y va pas, n'y va pas ! L'ombre de Commode recherche les Egyptiens qu'il n'aimait pas de son vivant.
Amon revint vite, étant à la fois verbeux, naïf et poltron.
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ce qui amena J< phunna à rejoindre Jephiinné, !
dont les yeux, '^^~ un instant, pétillèrent sur le coffre laissé dans la voiture de l'Alexan- / '^^^fe:" ' ^^''*<"'*
drin, tout ahuri en son diploïs, v-^
aux coudes éployés de frayeur.
Au loin, vapora le Tibre qui disparut et reparut en des ennimbements flottants. Les montagnes bleuissaient, fondues, et des routes, des fermes et des villas, des ponts déliés, des groupes de pins et de cyprès s'accusaient. La même exclamation s'échappa de toutes les poitrines, anxieuses à l'approche de la capitale :
— Rome !
Une plaque blanche grandissait sous des fumées. C'était l'immense, la prodigieuse Ville, en effet !
Alors, on cria. Les étrangers surtout, dont le rêve était de voir Rome, se juchaient sur leurs véhicules, se hissaient sur leur monture ou couraient vers des bosses de terrains, pour mieux voir la Ville dont les toits, les maisons, les arcs, les portiques, les colonnes, les cirques, les horrées, les nymphées, les temples avaient des éclats roses et des éclairs jaunes. Les bateleurs africains se portaient tour à tour sur les épaules, et il n'était pas jusqu'à la petite caravane mau-
ritanienne qui n'admirât sur le flexueux chameau. Des instruments vibraient. Chaque pan de Rome, se découvrant, était salué dans toutes les langues, et les cœurs battaient aux aspects de la Ville qui allait bientôt engloutir cette foule venue de l'univers.
Atillius et Madeh ne parlaient pas, ne souriaient pas. Atillius, à travers Rome, revoyait Emesse, et Madeh, sous un coup d'intuition aiguë qui, sans cause, le glaça, posait une main sur son amulette noire, comme craignant qu'on ne la lui arrachât.
C'étaient, dans la région Transtevérine, sur la rive droite du Tibre, des maisons aux murs' lépreux crépis de jaune ou stuqués, quelques-unes hautes de plusieurs étages, qui surplombaient des étioites rues, ombreuses comme des rues orientales. Des encoignures de carrefours, humides, que bandait quelquefois, pareil à un baudrier d'or, un rayon de soleil tombant des toits de briques; puis des pans de voies ornés de niches enguirlandées oii s'immobilisaient des statuettes de déesses et de dieux. Partout des boutiques basses, présentant leur étal ; des boucheries aux crocs de fer où pendaient des quartiers de viande et d'énormes cœurs de bœufs ; des boulangeries alignant des pains ronds ou bossues ; des fabriques de chaussures de cuir, de bois et de cordelettes ; aussi des fabriques de lampes de cuivre repoussé et de poteries vernissées luisant dans le demi-jour. Et, aux fenêtres étranglées, cachées par des treillis de bois, des étoffes flottantes, des cordes se dévidant aux murailles, un fouillis d'objets claquants.
Dans les terrains vagues bordant le Tibre, une petite maison avec un trou au sommet d'où flosculait une fumée noire, ouvrait un étroit jardinet qu'animaient des héliotropes et des passeroses. Une sorte de hangar s'étalait au bout, obstrué de blocs d'argile et de briques carrées, de vases d'un style étrusque, de lampes à dessin, de brodequins
séchant sur des étagères supportées par des chevalets, offrant, plus au fond, en un coin de porte, un trou rond de four agonisant.
Un homme rougeaud, aux cheveux crépyelés, le sayon de laine déchiré, les bras nus jusqu'aux épaules, la poitrine nue, faisait virer un tour de potier. Sur rétroite planche horizontale, l'argile s'évasait, s'arrondissait, et elle ressortait en vases oblongs, sveltes comme des lis découpés, en plats ronds, en amphores ovales, à base pointue.
Un autre, maigre et brun, sur un escabeau de palmier tressé, bigarrait les vases avec un pinceau trempé dans des pots de couleur. Il les entourait de lignes géométriques noires et rouges, de figures de dieux, d'attitudes de lutteurs à la croupe se tordant, de groupes de quadriges piaffant en des vides d'azur.
Plus loin, un autre adaptait des anses aux vases ou coupait de grands cubes d'argile qu'il jetait au tourneur.
Celui-ci sifflait une sorte de mélopée triste qui s'ourlait au grincement du tour, sans regarder autre chose que son argile s'évadant, vivante, de ses mains.
Rien n'arrêtait l'activité mélancolique des potiers, noyés dans la poussière dansante du soleil, qui faisait paraître comme en un mirage, en perspective jaune de forêts rameuses, les héliotropes et les passeroses aux larges fleurs, aux feuilles tombantes comme des vêtements.
Par la claie de roseaux brûlés séparant l'atelier de la maison, un homme regardait, un vieillard à peine vêtu d'un sayon de bougran serré à la taille, appuyé à un énorme bâton recourbé, et dont la coiffure, de feutre roux, couvrait des cheveux blancs, très longs, s'emmêlant à un flot de barbe rejeté sur les épaules. Il était maigre et haut, avec des yeux cernés de rouge, des lèvres minces, une peau jaune, couturée et plate, sous laquelle des veines faisaient des nodosités, et pieds nus.
Il restait là, muet, attendant.
L'homme rougeaud leva la tête.
— Maglo ! s'écria-t-il. Est-ce pas Maglo que nous attendons tous ?
LAGONIE. 29
Et il quitta prestement le tour qui eut un fort sifflement. Les deux autres s'arrêtèrent.
Le potier alla ouvrir au vieillard, qui étendit la main vers tous et marmonna quelques paroles. Ils s'étaient agenouillés, puis ils se relevèrent pendant que Maglo s'asseyait sur un escabeau, soucieux, fatigué.
— Père, tu as mangé ? fit le potier, le regardant émotionnément et l'entourant avec la sollicitude d'un fils. Maglo répliqua :
— Oui ! Oui ! J'ai mangé, je suis repu ! . . .
Ils gardaient tous trois, sans l'interrompre, un respect attendri. Le menton appuyé à son bâton, le vieillard fixait ses yeux à terre :
— Avoir traversé les Gaules et l'Italie, couru sur des fleuves, franchi des monts, risqué ma vieillesse, souff'ert de la faim, du froid, de la chaleur, des coups, des injures, des railleries, pour voir Rome, et tomber dans son fumier. C'est dur, dur !
Il se redressait, la taille haute, le geste anguleux, le bâton pointant vers Rome :
— Je le prédis, je le prédis! Si nul ne la détruit, la prostituée qui se livre aux fils de l'Orient, c'en est fait. Sa pourriture s'étendra sur la terre, et malheur, malheur à tous!
Les autres tressaillaient. Mais Ghéel serrait doucement le poing du vieillard, le forçait à s'asseoir, et, volubile :
— Oui, nous la détruirons, père. Nos frères deviennent de plus en plus nombreux, mais il nous faut du temps, pour activer le feu qui la consommera tout à fait!
Et il riait tranquillement, et les autres faisaient chorus, comme s'ils eussent voulu tranquilliser le nouveau venu, qui reprenait :
— Qu'est ce quartier où des prostituées appellent les passants ? J'ai vu un homme mettre en nudité une fenmie. J'ai vu des adolescents carresser des libertins et se polluer avec. J'ai vu de vieilles femmes partager leur couche avec des impubères. C'est la fin des fins, de quoi faire se voiler la face du soleil.
— Tu as traversé la Voie Suburane ? dit timidement le potier.
— Cette Voie est la voie de perdition, reprit vivement Maglo. Mettez le feu à cet afflux de pourriture qui gangrènera les nations !
— La catéchisation se poursuit, Père, assura Ghéel après un silence, pour mettre un peu d'apaisement dans l'âme du vieillard, dont les colères commençaient à l'interloquer. Nous sommes nombreux, à Rome, qui voulons l'avènement de l'Agneau et augurons beaucoup du nouvel empire, né en
"Orient, qui va préparer les cœurs à Kreistos.
— L'Orient, l'Orient, s'exclama Maglo, est-ce pas Babylone ?
— Et Babylone, c'est Rome, répondit Ghéel en reprenant son sourire. Nous avons des pauvres et des prostituées qui sont misérables.
Le vieillard sursauta.
— On me l'avait bien dit, on me l'avait bien dit, gémit-il. Vous autres, de Rome, vous vous ouvrez aux fruits gâtés qui vous pourriront.
— Nous prenons la semence où elle se tiouve, qu'importe, dit Ghéel. Vois mes ouvriers : Lixio est un Phrygien, condamné à la crucifixion pour meurtre de son maître ; Gangus est un Campanien que le procurateur recherche pour vol. Ils se sont échappés des magistrats et je les ai gardés : ils n'ont rien à craindre ici. Ce sont des Frères.
Maglo regardait fixement Lixio et Gangus. Ghéel reprit, à la fois humble et assuré :
— Et moi-même, né en Syrie, n'ai-je pas été plus loin que l'Euphràte, séparé de mon frère Madeh, mort ou esclave, qui sait, et ne suis-je pas sous le pouvoir des lois de l'Empire pour avoir incendié une ville ?...
— Hélas ! hélas ! fit alors Maglo qui se tut.
En lui revenaient des rêves de pureté qui le traversèrent clairement dans sa caverne des Alpes, devant le décor neigeux des montagnes, les horizons bleus, les froides eaux s'égouttant des ravins où l'arbouse saigne son fruit rugueux, où l'airelle recouvre des nichées de prestes lézards. Sa vieil-
LAGONIE. 31
lesse l'avait gardé vierge, avec, sous les yeux, une image puissante de la Maya, figée en son cerveau par une transmission héréditaire d'Helvètes Scandinaves, ses ancêtres, et, au-dessus, la face pâle de l'Homme Divin, du pied écrasant les sept têtes du Péché : la luxure, la fornication, le viol, la bestialité, la sodomie, l'adultère et le stupre. La renommée de sa sainteté avait descendu le Rhône par Lyon, traversé la mer et frappé aux portes de Rome, d'où les sectateurs de Kreistos l'appelaient. Et, recommandé à Ghéel par un fidèle de là-bas, il était venu, désireux de ne pas mourir sans voir Rome, pour que plus vive encore fût sa foi. Mais quelle désillusion depuis.
— Tu resteras ici, disait Ghéel, avec un sourire heureux. Je vais faire préparer ta couche, car tu es chez les tiens.
A ce moment, la porte de claie s'ouvrit. Maglo s'écria :
— Elle ! perdition. Elle que j^ai vue ce matin.
Roide et farouche, il voulut s'en aller, quand une petite main enveloppante s'empara de la sienne, la baisa tendrement.
— Oui, je sais, c'est toi qui passas devant ma porte et que j'appelai. Mais qu'importe ! Ghéel me dit que je suis pardonnée.
Maglo se troublait, dégelé ; il traça machinalement le signe du crucifiement sur la tête de celle qui se jetait à lui : une jeune femme, coiffée d'une courte mitra, les cheveux tirés vers les tempes, les sourcils rapprochés par un trait noir, des anneaux de bronze aux oreilles, les seins ballants sous une subucula de toile jaune clair, une ceinture haute, des sandales lacées au milieu du mollet découvert, et qui avait aux joues une couche de blanc crayeux. Une fibule d'argent — une tête de Méduse — fixait à son épaule une palla simplement ouverte sous l'aisselle gauche.
— Assez, assez, Cordula, cria sévèrement Ghéel qui s'aperçut de l'embarras de Maglo.
Et Cordula, confuse, se leva, non sans approcher du nez de Ghéel un sachet carré d'étoffe.
— Odore ! C'est un homme qui me l'a donné. On dirait du myrrhe et de la verveine.
Et elle s'enfuit, laissant comme la trace d'une apparition jaune d'or dans un subtil parfum de verveine et de lupanar.
Ghéel était devenu tout rouge et il balbutiait :
— Est-ce qu'on peut retenir ces femmes ? Il leur faut être bon et indulgent, car elles vous aiment, et Kreistos n'est pas ennemi de l'amour.
— Et tu les aimes, tu aimes leur chair, dit Mado. n'osant éclater.
Des voix mêlées bruirent. Et une uou/aine ci nomnit-s et de femmes pénétrèrent dans la poterie, qui se prirent la main et se baisèrent cérémonialement sur une joue. Ils venaient pour Maglo, qu'ils savaient devoir arriver ce jour-là chez Ghéel, où ils se réunissaient souvent, étant tous des chrétiens qu'une même communion solidarisait dans une exqui.sc fraternité, cependant parfois troublée par des discussions divergentes de dogmes.
Lixio et Gangus avaient arrêté leur labeur : Ghéel fit asseoir les religionnaires sur des escabeaux bas, tressés avec de l'osier du Tibre voisin, au milieu des blocs d'argile et des vases, où du soleil poudroyait en une descente d'or immatérialisée. Comme, après l'avoir baisé sur ses joues de parchemin sec, ils le suppliaient de parler, Maglo, lentement, les yeux rouges, la voix encore pleinement sonore, les entretint des églises chrétiennes de la Gaule, par lui visitées après son départ de l'Helvétie. Mais si, là-bas, la propagation était très épineuse, grâce à certaines populations hostiles à l'Agneau, combien Rome le scg-ndalisait, avec ses lupanars ouverts à tous, les. vices de ses habitants, qui se répandaient en ondes puantes, en ténèbres d'esprits sur le monde, hélas ! contaminé. Et il pleura, frappa le sol de son bâton, puis, le pétase à larges bords en arrière, un poing tendu, la main verticale, le ventre en cercle et ses gros pieds nus en avant, il se leva. Rome passa dans ses paroles violentes comme une image de bête mauvaise, à la croupe pleine de péchés, et terriblement il la voulait pourchasser, pour l'assommer de son bâton et l'ensevelir ensuite dans la fange visqueuse où, d'habitude, elle se vautrait, quand un des chrétiens Tinter-
rompit : jeune, à attitude fière, col dégagé, tête nue et cheveux ras, face ovale, fine, intelligente, où deux yeëx noirs mettaient des plaques mobiles de beauté transsudante de trente ans, de beauté d'âme qui vivait au-dessous, d'extraordinaire animation, avec une barbe court-pointue complétant une physionomie d'apôtre tout exaltante d'humanité. Et pauvre, vêtu d'une tunique de laine simple, rapiécée proprement, chaussé de sandales de bois, les jambes nues. Il s'appelait Zal. Il fit :
— L'Agneau ne veut pas que le centre de l'univers, siège de sa gloire future, soit pollué par les injures de notre Frère d'Helvétie. C'est du fumier de Rome que naîtra la divine fleur de Kreistos !
Les autres regardèrent Maglo qui, un moment abasourdi, répliqua :
— Rome, Rome est une pourriture !
Il répétait cela sourdement, comme si la vision des lupanars de la Voie Suburane lui fût restée aux yeux, et encore sous un coup d'étonnement de l'interruption de Zal, qui, victorieux, défendit Rome, sans plus de souci de la sainteté de Maglo, se sentant déborder et même faiblir dans son ancienne foi en la pureté isolée de Kreistos. Alors une voix fit :
— La majesté de Kreistos plane sur tout, peut naître de tout !
Les chrétiens s'inclinèrent devant celle-là qui avait prononcé ces paroles, une femme ëe vingt-cinq ans, expressive et ardente en chacun de ses mouvements, au grand air de patricienne ascétique, sans joyaux, sans fard de minium ou de céruse, austèrement vêtue d'une stola blanche à plis droits et d'une palla recouvrant des épaules frémissantes sur lesquelles des torsades de cheveux noirs, échappés aux bandelettes de la tête légèrement inclinée, apparaissaient, vibrants, vivants. Un autre avança :
— Notre sœur Severa a raison. Mais cette majesté est incorporelle, un pur esprit, comme celui dont elle émane!
Celui-là, qui était grand, maigre et d'âge de maturité — quarante ans — avait une tunique noire, les cheveux mal
coupés, la face rasée d'un homme travaillé de secrètes passions. La voix coupante, il dominait généralement un certain monde de chrétiens auxquels il parlait dogmatiquement, les yeux fermés, le menton haut sur un col roide, jusqu'à présent, assez dédaigneux de ce que d'autres religionnaires pensaient et disaient de lui. Car, si ceux-là l'affirmaient savant dans l'Apologétique et homme de pensées larges, ils ne craignaient pas d'amener parfois au jour une tare de fausse christianisation qui faisait d'Atta — ainsi le nommait-on — en dehors des assemblées et des réunions intimes des fidèles, une sorte de misérable et besoigneux parasite flattant les grands, vendant la Foi pour quelques auréus et même quelques bouchées de pain et de sardines. Cependant, il se gardait de ces accusations, non encore formulées brutalement, et, pour mieux se défendre, se montrait partisan de l'église officielle des chrétiens politiques, riches, adroits, ne s'entremettant que de loin, sous le regard de l'évêque de Rome, Calliste, et, avant Calliste, Zéphirinus, avec les églises plus humbles, modestes, attendries, fraternisantes dans lesquelles se comptaient ceux qui étaient chez Ghéel et Ghéel lui-même.
Ces églises se mouvaient en une sorte d'indécision de la Doctrine, une très libre et élastique allure qui les faisait pratiquer certains rites du polythéisme ou du moins accepter certaines idées encore polythéistes en la force divine, résumée pour elles en Kreistos. Beaucoup s'agrégeaient par nations, et c'était justement ce qui les diflférenciait des communautés politiques au caractère plus prononcé d'internationalité. A part Severa, épouse romaine d'un patricien qui, depuis de longues années, s'était séparée de l'empire et des empereurs, et qu'un attrait, disait-on ingénument, poussait vers Zal par Kreistos; à part Atta, de haute h-tte s'imposant parmi eux dans un but peut-être d'intime domination, ceux que la présence de Maglo réunissait chez Ghéel étaient Orientaux, de la Perse et de la Phrygie, du Pont et de ià Chaldée, et, tels ressentaient des affinités encore inavouées, mais tangibles, pour le nouvel Empire, dont le jeune et prestigieux chef allait, le lendemain, faire son entrée à Rome.
Et c'est ce dont ils causèrent tous. Zal, surtout, prétendait préférer Elagabalus et ses corruptions, la Pierre-Noire dont l'ombre se levait sur l'horizon romain, et ses prêtres, aux empereurs polythéistes qui, à son grand souci, ne dissolvaient pas assez le monde. Kreistos naîtrait de la pourriture d'Elagabalus et non de la saine et robuste \ie des dieux des autres! Il disait cela ardemment, hardiment, les yeux sur lui attachés de Severa, pendant que Maglo branlait du: chef, assis, son gros bâton entre les jambes, et qu'Atta promenait un air inquiet, circulaire de Ghéel aux autres chrétiens, et par instant regardait sévèrement Zal maintenant noyé dans du soleil.
Venu de trop loin pour être rapidement au courant des théories de Zal, Maglo dévia la discussion par une affirmation de la substance du Fils de l'homme, idée qui lui paraissait très chère. Une controverse éclata. Les uns voulaient que le Kreistos fut un être incorporel comme l'honmie ; d'autres en faisaient un pur esprit : Ghéel avança timidement que le Kreistos et son Père étaient la synthèse irréductible de tous les dieux. Mais Maglo se boucha les oreilles et se leva, dominant encore les tuniques pauvres des chrétiens, tournées vers lui :
— Blasphème! L'Agneau, séparé de son Père, est son égal en puissance. Je l'ai bien vu, moi, Maglo, avec ses sept plaies saignantes, le Père, maître du tonnerre et des biens à sa droite, et l'Esprit à sa gauche.
Atta lui répondit, de son air rogue, de sa voix supérieure qui semblait dédaigner d'obscurs auditeurs :
— Tout doit se résorber en la seule divinité de Kreistos. L'idée trinitaire, glorifiée par Maglo, est dangereuse en ce qu'elle rappelle le culte des faux dieux de l'Egypte.
Et comme Maglo, touché dans sa sainteté, prenait uneapparence pitoyable, il avança que les questions de dogme devaient être laissées aux dignitaires des églises assemblées. Mais Zal se révolta, n'acceptant point que la direction desesprits fût livrée à des dignitaires dont la foi était peu sûre :
— L'Esprit souffle où il peut. L'homme est faillible ; nous-
ne pouvons permettre d'abandonner ces discussions au gré de ses passions.
Il rejetait toute autorité, en une brutalité visant ostensiblement Atta qui, méprisant et hypocrite, lui décocha une flèche vénéneuse.
— Prends garde, Zal, que cet esprit ne soit le Démon I Zal bondit et lui montra le poing :
— Le Démon est en toi, en toi l'impur, qui caches ta bassesse sous une fausse sainteté.
Et il semblait vouloir le frapper, indigné, mâchonnant ce qui se disait d'Atta depuis longtemps, son parasitisme, ses vices secrets, ses fréquentations suspectes avec les Gentils. Mais on se leva tumultueusement ; on les sépara. Atta était blême :
— Je te ferai retrancher des Fidèles!
— Je dénoncerai ton hypocrisie à tous!
Furieux, Atta sortit, non sans jeter ces muu«> a /ai, vri.> qui Severa s'était portée, en une émotion qui rosit tout à coup sa face aux lignes droites :
— Malheur, malheur, malheur à toi!
Chacun frémissait encore de la scène qui avait si brusquement mis fin à la controverse soulevée par Maglo. Zal ne disait plus rien. Maglo promenait ses mains maigres dans sa barbe fluctuante et, inquiètement, regardait les Fidèles. Mais ceux-ci, Zal et Severa avec, s'en allèrent. II ne resta que Ghéel, ses ouvriers et Maglo, muets.
Un grand bruit clans la région transteverine, un bruit de foule hurlante, un galop d'hommes et de femmes courant vers le pont Sublicius.! Des enfants grouillant en des immondices s'effaraient, pendant qu'à des ouvertures de fenêtres, des têtes se poussaient, curieuses, et que, de frayeur, des tavernes basses, à un seul auvent, se fermaient. On criait les divers noms d'Elagabalus, à la fois Antoninus, parce que sa mère, Sœmias, assurait l'avoir eu d'Antonin ; Bassianus, Varius, Avitus, le Syrien.
Ghéel coupait des groupes pressés de citoyens et d'esclaves, d'où seulement émergeaient, posés sur des planchettes ou fichés à des hampes droites, des statuettes, des ferrailles et des quartiers de porc salé de marchands qui, en hurlant, évitaient par instants, avec des mouvements flexueux de reins, des coups de plat de glaive de soldats lamelles de fer et de bronze. Des Orientaux, dont les longs vêtements bariolés faisaient des taches remuantes dans le blanc sale des toges romaines, frappaient sur des tambours recouverts d'une seule peau ; d'autres soufflaient dans des trompettes droites de cuivre luisant ; des prostituées s'injuriaient tout haut, et des matrones couraient après leurs enfants demi-nus, cabriolant partout.
Dans la Voie Sacrée où il débusqua, une lectique portée par quatre esclaves fila devant lui, en un enlèvement nerveux de deux hommes couchés sur des coussins pourpres,
l'un pâle à la courte barbe châtain ; l'autre plus jeune, un grand enfant sorti de l'adolescence, la peau dorée, le regard mobile, les cheveux crêpelés comme les siens, Ghéel 'e regardait par l'entre-bâillement des rideaux de soie — les plagules — et le souvenir de son frère du pays, perdu à jamais, lui montait aux yeux, et plus il 'e regardait, plus ce souvenir grossissait. Oui ! c'était bien ce Madeh dont il parla à Maglo. Et secoué, ravi, il cria :
— Madeh ! moi, moi !
Il courait après la litière pour appeler l'attention de l'affranchi, avec Atillius. Mais Madeh n'entendait pas, dans la rumeur enveloppante; mais Atillius songeait...
Alors Ghéel ouvrit tout, à fait les rideaux ; la lectiqne s'arrêta sur un geste de Madeh qui avait vu Ghéel. Le reconnaître et descendre, après une rapide hésitation, et l'embrasser fut tout un !
— Oui, oui, c'est moi, venu de là-bas, tu sais, mon bon Ghéel !
Et il l'embrassait encore, avec des larmes an\ \ pendant que Ghéel l'admirait, palpait son cou, ses bras, sa chevelure fleurant un parfum du lointain pays. Comme Atillius les regardait d'un air impassible et à demi égaré, Madeh lui fit :
— C'est mon frère du pays, dont je t'ai souvent causé et qui me sauva pendant que les gens de ma race se faisaient tuer par la légion ro-
maine. Sans luije serais mort, qui sait où toujours loin de toi ! Il disait cela précipitamment, très heureux que Ghéel partageât son bonheur de le voir bien vêtu et coiffé de sa mitra, qui lui allait à ravir, et qu'Atillius connût son frère de Syrie. Celui-ci, indulgent, du fond de la lectique, fit alors au potier :
— Cours avec nous et viens avec nous !
Et Madeh remonté, la litière s'avança entre le Viminal et l'Esquilin, étageant leurs édifices et leurs maisons qui avaient une belle couleur de safran. Elle obliqua : le quartier des Carènes se présenta, avec ses temples et ses porciques nombreux, ses thermes, ses jardins dont les feuillages gardaient une grande ténuité, une luisante immobilité. Et toujours du peuple, croulant des hauteurs voisines, débusquant des angles des maisons hautes, avec des fenêtres en saillies d'échafaudages ; courant vers la Voie Sacrée laissée à gauche, comme sorti de trous lumineux, dans la pleine clarté du midi qu'il était, dans le bariolage des vêtements et des tentures claquant partout, dans les étoffes agitées du haut de chars plaqués d'ivoire et d'argent! Et toujours les noms prestigieux d'Elagabalus, comme si le jeune empereur dût approcher plus vite, rien qu'à ouïr cette longue acclamation !
— C'est demain que le divin Antoninus entre, dit Madeh à haute voix pour que Ghéel l'entendît dans le tumulte. Le peuple veut le saluer à son approche de Rome.
La litière s'engagea dans une étroitesse d'île, aux maisons muettes fermées par des portes à battant de fer, et s'arrêta devant une ouverture d'ostium encadré de pilastres, qui s'ouvrit, laissa voir un vestibule où apparut une face sanguine de janitor, et, au fond, un carré chromé, une ligne droite de colonnes de travertin rouge, un vague éloignement de salles traversées par un rayon de soleil, lamé comme de l'argent dévidé en un large ruban.
Atillius et Madeh descendirent. Ce dernier prit Ghéel qui hésitait.
— Tl permet que tu viennes, lui dit-il, car il aime l'Orient et notre race.
Il l'entraîna à la suite d'Atillius, pendant que des esclaves accouraient.
Dans l'atrium, paré d'une mosaïque et plafonné d'une fresque étouffée expirant à la corniche des colonnes de travertin, un cri rauque retentit. Un singe gris, attaché à un autel bâti au bord du bassin, roulait des yeux pp' humains vers Atillius et une ombre évoluait à la mui où des bigarrures d'oiseaux peints s'envolaient en des nues bleues et roses. Et Ghéel, qui ne savait que dire et marchait précautionneusement, aperçut un paon arrondissant le faste de sa queue aux yeux glorieux, en un harmoge calme d'irisements et de colorations. L'oiseau resta immol)ile, une patte en l'air, l'attitude énigmatique, le regard droit sur le l)out de ciel bleu passant par l'ouverture du toit, le compluvium.
— Toi aussi allais . au-devant d'Antoninus, demamla Madeh à Ghéel, pendant qu'Atillius s'enfonçait vers le péristyle, au fond d'un étroit couloir bordé de tentures, où la tunique, qu'il portait à l'orientale, blanche avec des rayures bichromées, fit une dualité de ton clair mouvant.
— Oui, frère Madeh, dit Ghéel. On dit que, répudiant tous les dieux romains et n'en acceptant qu'un, qui est un dieu de l'Orient, il sera bienveillant pour nous.
— Pour nous ? questionna Madeh qui eut un point d'interrogation. — Et il lui prit la main, le força à s'asseoir à ses côtés, sur un siège de bronze à deux places, un bisellium. Le paon toujours élargissait sa queue, et le singe, tranquillisé, buvait du soleil blondissant le bassin de l'atrium, dont l'eau, d'une profondeur suspecte, avait des remous lents.
Dans le mouvement qu'il fit, Madeh laissa découvrir l'amulette noire, le cône attaché au col par une fine cordelette, et comme Ghéel, surpris, ouvrait la bouche :
— Hé ! oui, je suis prêtre du Soleil, consacré par Atillius au Dieu de la Lumière et de la Vie, au Dieu d'Elagabalus en qui se résorbent tous les Dieux.
— Ah ! fit Ghéel.
Il restait pensif, pris d'une espèce de superstition pour ce sacerdoce, avec des regards en dessous vers Madeh, dont les cheveux odoraient bon, dont les membres souples, polis
à la pierre ponre, gardaient du bain l'onctuosité de l'huile aux essences multiples. Il avait l'air délicat et heureux d'un éphèbe qu'un rien ferait s'évanouir. Ses bagues étincelaient ; l'agrafe de sa tunique traînante jetait des coruscations ; ses chaussures, bordées d'argent, crépitaient d'éclairs de pierres fines serties juste au-dessus du pied, en un joyau oij l'ivoire, la turquoise et l'or entrelaçaient des floraisons contournées. Et il avait surtout une pose lascive, un morceau de croupe frémissante, comme d'une prostituée dont la chair aisée vibre au moindre contact! Ghéel comprit et son regard rencontra celui de Madeh.
Ils causèrent, laissant réveiller en eux des années vécues sur les bords de l'Euphrate, où ils furent entraînés par des bandes révoltées en des régions de ruines immenses étendues à perte de vue, dévorant des avortements de forêts qui s'acharnent à pousser à travers les pierres, les briques et les marbres où courent des profusions d'écritures à assemblages de coins. Ils étaient surpris de s'être reconnus si vite, et comme instinctivement, après tant de jours écoulés, tous deux ayant grandi, étant devenus méconnaissables. Enfants alors, ils étaient hommes maintenant.
— As-tu compris pourquoi, en un éclair, notre esprit a S}Ti[ipathisé et nos visages se sont reconnus?
— Qu'est-ce qui a éternisé notre amitié et l'a figée en nos coeurs malgré les années?
Ils se parlaient, Ghéel se rapprochant de Madeh, Madeh ayant comme une petite crise de nerfs. Et l'aspect grossier du potier, ses mains grasses d'argile, sa chevelure épaisse frisottée, sa peau rude tachée de rousseurs, n'étaient point désagréables à l'ami qui oubliait tout pour lui. Tout à coup, Madeh fit :
— Tu adores Kreistos : je l'ai compris. Elagabalus le vénère, et Atillius, qui conseille Elagabalus, fait de Kreistos, comme la Pierre-Noire, mais moins puissant qu'elle, car Kreistos, qu'est-il près d'elle ? — une signification du Principe de la Vie!
— Nous serons donc protégés par l'Empire, dit Ghéel qui ne comprit pas tout ce que lui assurait Madeh. Un des
nôtres, qui s'appelle Zal et est un Oriental, croit même que la Pierre-Noire va acheminer le monde vers Kreistos.
Un glougloutement dans le bassin, d'où une gueule creva, un goitre jaune, des yeux atones, un crâne plat, avec des squammes verdissants ! Elle restait immobile, pointant vers le singe qui lui grimaçait, pendant que la queue du paon rayonnait en une cascade de pierreries violacées, bleuissantes, rubéfiantes. Puis un bruit de pas, et s'entr'ouvrit une portière tramée de dessins jaunes, coupés d'angles grecs. Cuirassé par les lames d'or d'un chalcochiton, avec un casque à aigrette plucheuse, une armure moulée au mollet droit, un chlamys bleu fixé à la cuirasse par une grosse sardoine en fibule, Atillius parut. A l'aspect de Madeh et de Ghéel, il sourit, et ce sourire blanc, coupant sa face courtbarbue, triste, grave et aux méplats bleuâtres, tant ils étaient délicats, était si extraordinaire que Madeh, tout embarrassé, se leva, couvrant Ghéel qui s'effarait.
— Nous causions de la terre qui nous a vus naître, et je ne me lassais d'écouter Ghéel, qui adore Kreistos.
— Ah ! tu adores Kreistos, dit Atillius plantant un regard fixe sur le potier et s'arrêtant net. L'Empire, qui veut l'Unité des Dieux de la Pierre-Noire, sera bienveillant pour toi et les tiens, quoique Kreistos, votre dieu, ne soit pas l'image complète de la Vie Une et que vous ne recherchiez pas en lui l'Androgyne. Mais si votre Kreistos espère en Elagabalus, cela suffit pour que vous soyez protégés par lui.
Il lui tourna le dos, après un signe disant que maintenant il n'avait qu'à s'en aller, et un singulier coup d'yeux pour Madeh, qui accompagna Ghéel jusqu'au seuil de la porté, élevée de quelques marches au-dessus de la rue déserte et toute abluée de soleil.
— Viens me voir ici où je serai toujours, lui souffla Madeh, à moins qu' Atillius, qui est primicérius de la Garde prétorienne, ne nA'emmène au Palais des Cgesars, que va habiter le divin Elagabalus.
— Il n'est que Kreistos dont la personne soit divine, répondit Ghéel en étreignant Madeh, qu'il quitta tout triste.
S'essorant, un carruche emporta Atillius et Madeh en un piaffement de bêtes et un glissement de quatre roues à douze rayons palmés, qui firent trépider la petite et muette rue du quartier des Carènes. Les citoyens s'écartaient devant ce char sonore, monté haut sur un caisson carré, orné de bronze et d'ivoire, et ciselé d'argent et d'or, qu'un aurige, courant auprès de ses quatre chevaux blancs, menait vivement.
Autour du Romain et du Syrien, surexhaussés par le char courant en une rectitude qui soulevait un cumulus de poussière, des imprécations s'élevaient, des faces furieuses de vieux polythéistes, des yeux colères d'Occidentaux indignés de l'érection du culte nouveau que l'entrée prochaine d'Elagabalus rendait inévitable. Un plébéien montrait le poing à Madeh, dont la mitra accusait la race ; d'autres ricanaient en se désignant Atillius, cuirassé de son chalcochiton d'or semé d'émaux. Il était évident que, déjà, le peuple romain répugnait aux mœurs orientales, qu'il n'acceptait ni la Pierre- Noire, ni ses sectateurs, ni ses prêtres, ni son thaumaturge, ni son Empereur ; qu'il répudierait un jour ou l'autre les barbares dont le grossier intellect tendait à dépersonnaliser les riches, vivantes et émues mythologies du monde occidental, au profit d'une divinité à forme simple, bonne pour des esprits inférieurs, et qui, outre sa contrenaturelle signification, voulait absorber des dieux si bien humanisés.
Atillius, sa mission auprès du Sénat accomplie, était présentement le premier des officiers de la Garde prétorienne, et il se rendait au camp d'Elagabalus, le Camp des Prétoriens, sur les hauteurs de la Ville, prendre possession de son poste nouveau.
Des cohortes se poussaient, dans le soleil luisant, a^ leur tête, des musiciens jouant de la tuba, trompette u.bronze fort longue, ou soufflant dans des cors de cuivre , une turme fila en galopant, enseignes éployées, en tonnerres d'acclamations. C'était sur le Quirinal, un quartier pauvre, à sa droite, mais riche, à sa gauche, de temples, de jardins et de palais, d'où les faubourgs de Rome s'entrevoyaient, gris et bleus, sous des fîoscules de fumées montant droit, comme des colonnes immenses, dans Je ciel d'un opaque outre-mer qu'aucun nuage n'alanguissait. Partout, bordant des voies ou larges ou étroites, en un échiquier fortement brouillé, en avalement et dévalement de chars et de piétons, des édifices, des tombeaux blancs ou polychromes, des villas espacées, trouant de façades planes des végétations de jardins entourés de murailles où des fleurs souriaient, roses, violettes, rouges et bleues ; des aqueducs enjambant des toits de maisons, des terrasses nombreuses sur lesquelles pointaient des silhouettes de Romains et de Romaines, à toge, à chlamys, à tunique, à cyclas, à synthésis, dont les couleurs faisaient des gammes et des chatoiements. — Le carruche descendit ensuite la pente esquiline, pénétrant à même, avec des hurlements de l'aurige soufflant et suant, dans le fourmillement populaire de plus en plus épais, qui toujours jetait ses colères, ses indignations et ses imprécations à la face immobile d'Atillius et de Madeh. Au fond de la plaine s'aperçut alors le Camp des Prétoriens, qui était le camp d'Elagabalus, d'où s'évasaient des fumées, d'où s'échappaient des musiques réitérées d'instruments, pendant que de tous côtés accouraient, confondus, citoyens, esclaves et affranchis de la grandf> Ville subjuguée par l'Orient.
C'étaient des fonctionnaires courant au-devant d'Antoninus, avec des sénateurs désireux de reconnaître la nou-
velle puissance; les quatre courroies de leur chaussure noire montaient jusqu'au milieu de la jambe, avec, au sommet du pied, un croissant d'or ou d'argent. Des chevaliers dont la pagule de pourpre, cousue au milieu de la tunique, était plus étroite que celle des sénateurs; des tribuns à laticlave, dans leur char, assis sur des pliants ornés d'ivoire ; des citoyens suivis d'esclaves le front bondé de roses ; puis des marchands de beignets, de fritures et de boissons chaudes, des diseurs de bonne aventure, des avaleurs de glaives, des charmeurs lybiens, plusieurs serpents enroulés à leurs bras luisants; des gladiateurs qui s'entouraient de curieux, des soldats isolés rejoignant leur cohorte en un éclat de piques et de casques de fer. Et ce monde avançait, le dos tourné vers la ville, charchant à voir le camp qui apparaissait au fond en une solide symétrie, avec ses tentes, ses faisceaux, ses enseignes, sa muraille de gazon, haute ; ses rues, ses hommes, ses chevaux, ses balistes, et ses catapultes aux échafaudages noirs, et, à la partie supérieure, une immense tente, toute de pourpre, couronnée d'oriflammes, celle du jeune Empereur.
C'était comme, de loin, un décalque violent où les regards surplombaient, de chevaux, aux robes luisantes, attachés à des pieux fichés en terre, de décurions faisant couvrir de peaux les tentes, et de soldats aiguisant à une pierre leurs javelots ou s'essayant une cotte de maille à imbrications de fer. Des passages de patrouilles traversaient les intervalles, avec des rayonnements de boucliers ronds ou rectangulaires, pendant qu'autour des fossés, hennissantes, remuantes, des turmes piaffaient. Puis, des éparpillements de rumeurs, des bruits de disputes s'éteignant aussitôt en des frénésies de trompettes, dont le chant était distinct.
Par une porte d'où, élargi, le camp apparaissait, Atillius et Madeh allaient entrer en un glissement du char dont les roues crièrent, quand un bruit éclata, une violente dispute, probablement achevée par des coups de piques, car ils virent trois hommes se débattant sous une poussée de soldats. Ce fut une surprise qui, légèrement, creusa chez Atillius un rictus à demi bienveillant pour Amon, à demi nar-
quois pour Aristès et Nicodœmès, tous trois se lamentant, tous trois ouvrant des yeux pleurards et élevant une face d'individus vraiment horrifiés.
L'Alexandrin et les deux Grecs, s'arrachant à la poigne des soldats, accoururent vers Atillius. Très volubile, Nicodœmès supplia, et, en un langage qui bredouilait, expliqua que lui, son excellent compagnon Aristès et le riche marchand de lentilles Amon — un Alexandrin plein de prudence! — n'en voulaient pas à l'Empereur! Non! Si Amon était descendu dans les fossés du camp, c'était, c'était ! . . .
Il n'acheva point, mais Amon, afifalè au sol, son large diploïs sur le dos étalant ses raies brunes, continua : — Il avait voulu écouter le grouillement d'une branche du Tibre détournée de sa source et qui passait sous les fossés du camp, comme le lui avaient suggéré Aristès et Nicodœmès. Même, cette branche emportait des crocodiles capturés du Nil, gardés dans le Tibre par cette branche duquel ils s'échappaient. — Et il devenait candide ; sa face ronde se relevait, suppliante, vers Atillius qui les fit tous trois relaxer.
Ils disparurent alors, leurs vêtements amples serrés aux reins, en évidents désirs de s'en aller au plus tôt, non sans remercier effusionnément Atillius, qui un moment sourît de la crédulité d'Amon et des fortes plaisanteries dont l'accablaient Aristès et Nicodœmès. '
Dans le camp, de^ hastaires, radiant leurs hautes lances en faisceaux, virent passer Atillius et Madeh ; puis ce furent des principes, qui les saluèrent, roides, dans leur cotte de cuir plaquée de fer ou d'anneaux enlacés. La cavalerie séparait ces troupes; des munifices gardaient les tentes ornées, à leur entrée, de l'étendard de la cahorte ou du manipule. Enfin, les triaires, vieux soldats à la rude peau, armés du pilum, s'alignèrent devant eux sur un signal, et ce furent encore, à une extrémité du camp, de jeunes et bouillants vélites, légèrement vêtus, ensuite des frondeurs et archers de la Crète et de l'Achaïe qui avaient suivi Elagabalus.
Une extraordinaire animation flottait dans le camp, où circulaient des décuries de fantassins et de cavaliers, à la
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marche rythmée, pendant que des soldats et des officiers de toutes armes emplissaient le forum qu'en chlamys rouge dominait le questeur. Campés sur un jarret, un coude en l'air, des auxiliaires soufflaient en des lituus d'airain recourbés à leur articulation en des buccins de fer ou de corne tordue ; des cataphractaires, de la tête aux pieds vêtus d'une collante armure d'écaillés, de bronze, d'or où de vermeil, se hissaient sur leurs lourds chevaux, auxquels l'armure semblable, des naseaux aux quatre sabots, donnait un faux air de gigantesques crocodiles frétillants, pendant que des sagittaires arabes enlevaient les entraves aux leurs, de fins et nerveux animaux ; des Lybiens frappaient des chameaux qui, se dressant avec des eff"ets de cuisse, balançaient leur tête osseuse, énigmatique et presque méprisante, des esclaves jouaient des osselets à l'ombre des sambuques et des bascules. Prodigieuse était la quantité de ces esclaves, presque tous des Asiatiques, dont les robes aux longues et amples manches sans ceinture flottaient, laissant entrevoir des nudités de croupes provocantes que longuement regardaient des loricaires à l'armure bandée de cuir.
En plein avoisinement de la tente impériale, le camp était d'une richesse mais aussi d'un désordre inénarrables. Le buste encerclé d'une chaîne d'or, coulant en sautoir du col à la hanche, et assises devant des tentes d'officiers, des femmes pinçaient des chitares, élevant leurs bras nus et montrant leurs aisselles épilées ; d'autres processionnaient, avec un psaltérion, qu'elles faisaient vibrer sur la tête au moyen du plectron ; d'autres tourbillonnaient dans des carrefours étroits de baraquements peints de rouge et de jaune, devant lesquels rayonnaient des faisceaux de pilums et de haches de fer. Et c'étaient des envolements bruns et blancs de chair par des ouvertures d'étoffes chaires, de cyclas transparentes ; des éclairs de spinthers, de spathaliums qui tintaient et de periscelis à des poignets et à des jambes fuselées de danseuses ; des musiques traînantes de tambourahs à cordes roidies et de cicutas, flûtes de Pan, jouées par des lèvres chaudes, gardant encore une forte odeur de baisers d'hommes de toutes parts venus. Beaucoup de ces femmes
accroupies à terre, à l'ombre presque bleutée de jour des tentes, peignaient leurs longs cheveux, piqués de petites pièces de monnaies d'argent trouées au milieu. Elles eurent pour le primicérius, rapidement filant dans le carruche qui projectait des éclats, des sourires muets, rien qu'à le voir avec Madeh, très fin, très souple en sa tunique flottante, qui échangea de courts saints avec quelques Syriens, prêtres du Soleil, comme lui coiffés de la haute mitra.
Maintenant ils sont devant la tente d'Elagabalus, entourée d'autres tentes par elle dominées, que sépare un étroit intervalle, et toute de pourpre Brochée d'or, avec de larges bordures jaunes, des étoilements de perles et de pierres, des flottements d'oriflammes écarlates tranchant haut le bleu du ciel qui, à l'approche du soir, prend vers le couchant des douceurs rousses. Des prétoriens casqués et serrés d'une lorique bombant leur poitrail, vont et viennent ; vont et viennent des femmes dont la cyclas élargie a des reflets d'eau et des chamarrures fleuries imprégnant d'ombre chromée le feutre blanc de leurs socques et les torques sonnants de leurs jambes, nues en dessous. Des prêtres du Soleil encadrent la tente, fermée par une tapisserie babylonienne à la trame serrée de dessins, où d'extraordinaires végétaux enlacent le lamellement de leurs feuilles et des zoologies vertigineuses mettant des paons d'or sur des têtes barbues de rois tiares. Et des beuglements et des barissements s'élèvent de cette partie du camp : derrière une ligne de chevaux remuent des trompes grises d'éléphants, des cols velus de chameaux, des cornes recourbées de boeufs qui ont traversé tout l'Orient pour suivre le jeune dieuhomme Elagabalus, fils de Sœmias, le bel Antoninus, pontife de la Pierre-Noire et Empereur romain, — et des rugissements de lions, des miaulements de léopards, en des cages de fer, se traînent au loin.
Dans le demi-jour de la tente, où une cire à fumée planante brûle sur des trépieds bas ; sur des coussins dont la couleur jaune se constelle de grosses améthystes ; sous un dais plafonné d'une dense étoffe d'or soutenue par quatre hautes piques fichées en terre et inclinées, s'affale une humanité somptueusement immobile, une fastueuse figure de quinze ans, coiffée d'une tiara droite, tissée de perles, de gemmes, de métaux, portée sur des échappées de cheveux longs, noirs, par-dessus une blancheur d'épaules féminines transparant sous une riche subucula de soie qui s'irise comme de la nacre. Et c'est là, en un écartement de jambes nues, Elagabalus couché sur des peaux de panthères et montrant sa virilité jeune qu'évente tranquillement, d'un flabellum fait d'une grande feuille de lotus ployée à la pointe, un eunuque noir à peau blète, aux dents blanches, aux yeux blancs roulant niaisement. A ses côtés, comme en amphithéâtre, Alexianus et la mère d'Alexianus, Mammaea, sœur de Sœmias, et Mœsa, l'aïeule à tous, dont la face parcheminée aux traits adoucis, se tourne par instants vers Elagabalus, puis se plisse d'un trait léger lui traversant le front coupé à son sommet d'un torulus de fil d'or.
Près de Sœmias, dont la stola de soie se recouvre d'une lourde palla réunie à l'épaule par une agrafe d'électrum, une palla aux plis roides de tapisserie chargée de dessins, rouges conune des couchers de soleil, verts tels que des profondeurs de forêts, bleus semblablement à des étalements de fleuves ; près de Sœmias, dont les gestes nerveux souvent font chatoyer le lemnicus diadémal d'un front bas de femme secouée de passions, une jeune fille, aux lèvres rouges, aux yeux inquiets dont l'ombre violâtre, à l'attitude suspectante de la vierge bientôt nubile, rit, comme enfoncée en son giron soulevé de rapides respirations, Au fond, des prêtres du Soleil processionnent devant le Cône-Noir, haut comme un buste d'homme, posé sur un autel d'or et éclairé par des lychnuchus chargés de lampes, qui jettent des luminosités en des recoins occupés par des coffres de bois précieux plaqués de cuir ornementé, pendant que des Mages perses, à la grande barbe frisée, à la roide et royale robe — sa-
rapis, — s'agenouillent devant l'image de l'antique fécondité. Quand, au seuil de la tente, dont s'écarte en un trou blanc la tapisserie surplombante, Atillius et Madeh paraissent, ('est un petit cri de la jeune fille, une précipitation de regard de Sœmias qui semble légèrement émue. Y^n cet intérieur où nagent dans l'étouffante atmosphère comme un relent de peau, comme une acre respiration de poitrines humaines mêlée à de forts parfums, chacun a remué : Elagabalus se redresse à demi, Mœsa reprend le pli douteux de son front, Mammsea presse tendrement du plat de sa main moite un genou de l'enfant Alexianus dont l'attitude devient fière et roide, le buste frémissant. Se glissant des coussins en une torsion rapide du corps, la jeune fille se jette dans les bras d'Atillius, qui la serre sur les lamellements de sa poitrine d'or. Et c'est entre eux une longue caresse, un débordement de mots :
— Petite Atillia, fraîche sœur à la peau blanche d'un lis vasque. Ma sœur, ma sœur!
— Frère ! Aîné, combien je suis frémissante à te revoir ! Elle ne cesse de baiser les joues et les mains du Frère,
de s'enlacer à lui, de palper ses épaules et ses bras, sans plus voir, en un élan nerveux comme venu d'une crise subite. Impassible, Elagabalus s'affale à nouveau sur les coussins où l'eunuque noir l'éventé du flabellum, mollement ; les cires brûlent, les prêtres du Soleil tourbillonnent aulour du Cône- Noir ; les Mages inclinent leur face barbue sur le triangle renversé de leur sarapis pourpre ; Alexianus et sa mère se regardent, Mœsa se détend peu à peu, et Sœmias a comme un soulèvement des seins sous la stola, qui fait craquer la lourde palla, et un coup de ses grands yeux noirs pour Atillius qui, dans son chalcochiton, garde une grande allure de capitaine latin, pendant que Madeh s'immobilise à l'entrée, les bras collés au corps.
Au dehors roulent, en tonnerre lointain coupant les rumeurs du camp, le choc des armes et le hennissement des chevaux, le grand rugissement, l'énorme glapissement des bêtes en cage.
La frénésie fraternelle d'Atillia — toute de nerfs et d'ex-
plosion de sang jeune — expire en derniers baisers, en gais rires gagnant l'Empereur et sa mère, Mammaea et son fils, même l'aïeule Mœsa, dont les faces éclatantes, dans le demijour, ont des éclairs qu'on dirait presque de bonté, tant leurs traits prennent de communes ressemblances à l'heure des vives émotions. La sœur d'Atillius regagne alors les coussins, en un mouvement onduleur de ses reins souples, sous la stola tissée d'or et couleur de rose pâlie, qui fait tinter les torques d'or de son col et jeter des reflets aux perles de sa chaussure jaune, gauffrée à la pointe, et virer sa chevelure aux boucles étagées, lavée le matin et toute jaune aussi sous des améthystes constellantes. Madeh se dit qu'elle a grandi et minci, que son teint est plus blanc que jadis sous le léger rosis d'à présent. Et cette blancheur, née dans les gynécées ou à l'ombre opaque de la tente impériale dont les étapes, depuis une année, sillonnent la route d'Elagabalus d'aufant de victoires sur le parti vaincu et d'enjambées glorieuses de son armée vers Rome, ressort plus nette du bord des paupières et des cils, noircis avec de l'antimoine, soigneusement.
Il revoit, en un éblouissement, Emesse où elle a vécu et oii il l'a connue. Ses jardins, ses palais aux terrasses droites, ses horizons bleutés animés d'allées de sycomores et de palmiers, d'autels fleuris de fleurs larges comme des soleils naissants, de rivières traînassantes aux reflets roux, où plongent leur ombre des feuilles marbrées de végétations. Et de grands escaliers qu'enfant elle gravit avec les femmes de Sœmias, des temples aux colonnades torses, des théories de prêtres mitres portant la Pierre-Noire, des foules prosternées devant le jeune Empereur, des soldats et des esclaves courant en des tumultes de boucliers soulevés! Et des embrassements d'hommes en des salles ouvertes sur des atriums coupés de bassins emplis de crocodiles vivants, béant parmi des sagittaires plats qui s'épointent vers le ciel en lames monstrueuses!... Vision suggestivement profonde! — Ah ! Elle fait monter aux yeux de Madeh, pourquoi ? une larme crevant à peine en une douleur aiguë, qui est presque de la volupté pour sa physiologie déviée d'homme qu'Atillius
veut dévirilisé, et qu'il essaie de cacher pendant qu'émerge lentement, comme une apaisante consolation, en le lointain des paysages asiatiques, la bonne figure de Ghéel.
Atillia ouvre sur lui ses yeux d'un violet noir velouté, qui semblent rêver des rêves inquiètement fébriles. Ses mains aux doigts chargés de bagues se rejoignent sur les genoux arrondis, dont la blancheur crève la finesse de l'étoffe plissée tumultueusement.
Au loin roulent le rugissement des lions, l'énorme miaulement des léopards.
L'Empereur dit lentement à Atillius, que toujours regarde Sœmias — cette fois-ci très fixement — qu'il l'a élevé au primicériat de sa Garde pour sans cesse l'avoir à ses côtés, et, avec lui, gravir le Capitole dans le Triomphe prodigieux de demain. Légèrement il met sa main sur sa bouche, pour étouffer une sorte de bâillement... Au dehors, dominant des commandements secs de centurions, des musiques de psaltérions et de chitares se trament à des mélodies barbares, aigûment pointillées d'airs de flûtes ; des heurts d'armes trépident, des hennissements fanfarent pendant que les prêtres du Soleil se jettent à plat devant le Cône-Noir, comme anéantis par la lourdeur fuligineuse de l'atmosphère, que les Mages psalmodient une mélopée inconnue et que rugissent et miaulent, en une furie sans fin, les lions et les léopards.
Rome s'éveillait de son pénible sommeil, avec la vision, brutale encore aux yeux, de l'entrée d'Elagabalus. C'avait été une fête colossale, roulant sur la Ville en furieuses folies, une abominable entrée de l'Asie lascive conquérant Rome par ses femmes nues, ses prêtres du Soleil aux mouvements suspects de croupe, et son jeune Empereur que la multitude désignait de noms infâmes, glorieusement acceptés.
Dans les bains et lés tavernes, sous les portiques ou à l'ombre des rostres, on se mémorait à voix basse cette entrée, dont les derniers tronçons se tordaient encore le lendemain à travers les quartiers populaires, en des saoule-, ments dignes des excès d'Elagabalus, qui étonnèrent les vieux Romains, cependant habitués à des excès d'empereurs.
Chacun le revoyait, la face vermillonnée, les sourcils peints comme ceux d'une idole, une haute tiara jaune incendiée d'opales, d'améthystes et de chrysolithes, une robe de soie traînante, tramée de dessins violents, la première qu'on eût vue, dont les manches lourdes pendaient, conduisant en l'attitude hiératique d'un dieu un char à seize chevaux blancs où sur un autel de pierreries reposait, tel qu'un phallus, le Cône de pierre noire, rond à son sommet. Des Syriennes nues, aux attaches des mains et des pieds déliées, dansant au pincement 'de l'asor babylonien et au frétillement du sistre isiaque, avec des ondoiements brusques de reins et de cuisses ; des files de prêtres du Sr)leil, simulant
l'horreur de l'embrassement mâle ; des chars et des civières dorés, lamés d'argent ou d'ivoire torsionnés, d'où, en des cassolettes, brûlaient des paifums ; d'où, en des vases très hauts, fumaient des vins rares, et des milliers d'Orientaux qui n'avaient pas de ceinture à leur robe flottante, dont les sandales molles laissaient voir des bas de jambes nues et lascives et les joues se bandaient de peaux pourpres attachées sous le menton. Un pêle-mêle de sénateurs et de consuls à pied, chantant des hymnes au Principe de la Vie, cette Pierre-Noire désormais substituée en son matérialiste symbolisme aux dieux anthropomorphisés de l'Occident ; des cortèges d'éléphants, de léopards et de 'lions enchaînés ; des litières, sur des épaules d'esclaves noirs aux cheveux dans des résilles" d'or ; des rhédas glissant sur leurs quatre roues historiées, des thensas dont le caisson était porté sur deux roues seulement, rapidement filant sous la traction d'animaux extraordinaires — onagres, hémiones, zèbres et zébus — des carruches décorés de choses éclatantes, où s'étalaient, sur des coussins couleur de safran, des femmes de grandes familles romaines dont les seins bondissaient sous des subuculas de lin, laissant voir des blancheurs de poitrines ou des cuisses pantelantes que, par instants, des hommes venaient baiser ! Une tourbe de prêtres de Kybèle, battant des cymbales de bronze et des tambours heurtés avec les doigts, se meurtrissant le sein ou montrant, en des écarts de jambes, des mutilations de sexe toutes fraîches ; de Pan, ceints d'une ceinture de peau, frappant à coups de sangles des femmes qui s'écartaient en criant ; d'Egypte, portant Anubis, le dieu à tête de chien. Beaucoup de musiciennes et de musiciens, soufflant, heurtant, battant, piquant des instruments ou colossaux ou exigus ; sambuques hautes comme des colonnes, psaltérions posés sur la tête et joués ainsi, tibias à un ou plusieurs trous isolés ou doublés, à embouchure simple ou à bec recourbé ; crotales, sistres, cymbales, tambourins; flûtes de Pan, flûtes de corne, flûtes de fer ; magadis, tambourahs, épigonions, chelys, phormynx, chitares, variétés de lyres ; des nébels de Palestine et des asors d'Assvrie ; toutes les formes, toutes les mélodies, tous
les enchantements s'envolant sur des rythmes qui paraissaient s'embrouiller mais qui, à la longue, s'harmoniaient délicieusement; enfin, des bateleurs et des danseurs de corde; de jeunes hommes d'allure équivoque, à la chair brune, aux larges anneaux de cuivre pendillant à l'oreille, qui menaient des ours par les narines enchaînés; des Africains emmenant des chameaux; une multitude innomablt* et bruyante, parlant tous les langages, coulant en fleuvevivant par les voies irradiées autour du Capitole, Angles et Germains, Ibères et Ligures, Italiques et Lybiens, Numides et Ethiopiens, Daces, Grecs, Phr)'giens, Asiatiques qu'on voyait partout, qui débordaient de tout, ivres d'avoir pris Rome à la suite d'Elagabalus dont le char passait en des clameurs roulant en tonnerres lointains.
Ce triomphe, d'ailleurs, avait conservé son aspect militaire d'entrée impériale, tant la discipline subsistait sous les commotions politiques. C'avait été d'abord, à l'imitation des Triomphes de jadis, une ouverture d'îcneatores soufflant dans leur clairon à tube recourbé; de joueurs de tromp et de cors de bronze arrondis comme de grands croide lune ; de buccinatores sonnant dans des buccines tordues en spires ; puis, menés par des prêtres à la robe blanche, des bœufs dont les cornes étaient dorées et la tête enguirlandée ; des captifs qui, n'ayant pas voulu reconnaître le nouveau pouvoir, passaient, enchaînés, avec leurs femmes et leurs enfants; et des licteurs portant des faisceaux entourés de lauriers, suivis de danseurs vêtus en satyres e^ '"mronnés d'or. Ensuite, l'armée entière.
Des turmes de cataphractaires et de sagittaires ; des manipules de hastaires, de triaires et de principes, au bord desquelles couraient les centurions, à la poitrine décorée de phalères de bronze, et leurs étendards jaunes ou pourpres à leur tête ; des auxiUaires allant un pas de charge, les glaives nus, les boucliers relevés ; puis la cavalerie légère et la cavalerie lourde coiffée de casques de fer ou de cuivre ; des archers parthes et des frondeurs crétois, dont une gueule de bête couvrait l'énergique tête brune ; enfin, les valets de l'armée et les esclaves frappant des mulets, des chameaux
et des éléphants chargés. Les lions et les léopards, par les pattes attachés à des chaînes de fer, étaient poussés à coups de crocs, et ils rugissaient, ils miaulaient, en des bonds nerveux.
Et cela avait coulé dans le tumulte des instruments, les grandes et réitérées acclamations d'un peuple qui applaudissait à Elagabalus pendant que beaucoup le maudissaient ; les fureurs d'individus qui) par instants, frappaient des citoyens assez hasardeux pour ne pas vouloir s'incliner devant la Pierre-Noire, oscillante au soleil baisant les pointes blanches des lances, les" bords jaunes des boucliers, les mailles bleues des armures, les hampes d'or des étendards, dont les enchevêtrements tranchaient leurs couleurs brutales sur les fonds d'azur du ciel immuable et dur.
Cette gloire d'un Empire nouveau visionna tout le jour, comme une mer furieuse, heurtée aux temples, brisée aux portiques et aux angles des voies ; elle monta en triomphe au Capitole, sans plus d'ordre à la fin, emplissant le Forum d'une multitude armée, casquée, aux tons de violentes chairs desquelles fluait un fort relent de débauches emportées. Indignés, des Romains ennemis de l'Orient s'étaient voilé la face ; des matrones coururent s'enfermer chez elles ; pour avoir essayé de chasser l'Empereur et d'arrêter la marche de la Pierre-Noire, le préfet du prétoire, Julianus, fut égorgé ; du sang coula, et maintenant chacun se disait que c'était la fin de Rome, la conquête des vainqueurs par ceux que l'on avait jusqu'à présent vaincus!