‹ L'agricolture et la population en 1855 et 1856Chapitre 15 sur 40 · L'AGRICULTURB ET LA POPULATION · texte numérisé non relu

L'AGRICULTURB ET LA POPULATION

4815 comnne après^ l'accroissement de population aurait été en tout de ii millions d'âmes au lieu de 9, et la durée moyenne de la vie se serait augmentée de 15 ans au lieu de 11. Ce double progrès allait en s'accélérant à mesure qu'on avançait; telle était la situation de la France dans les années qui ont immédiatement précédé 1847, que la population s'augmentait chaque année de âOO^OOO àines^ et qu'en même temps la durée moyenne de la vie s'accroissait d'un an tous les trois ans.

Ces résultats étaient satisfaisants. Auraient-ils pu Tétre davantage ? Assurément. Dans presque tous les pays qui nous entourent, en Angleterre^ dans les Pays-Bas^ en Allemagne^ en Italie^ le progrès de la population était plus rapide que chez nous, et si la durée moyenne de la vie ne s'accroissait pas partout également^ elle dépassait sur quelques points^ en Belgique par exemple^ la mesure française. Quand on étudie ce qu'on appelle la population spécifique, on trouve que la Belgique contenait en 1 851 147 habitants par cent hectares, l'Angleterre i30^ la Hollande W, TAllemagne 80, 1 Italie 80, la France 67 seulement (!)• Cette diflërence tenait sans nul doute aux grandes pertes d'hommes que nous avions souffertes pendant les guerres de la révolution et de Tempire, et qui n'avaient pu encore être complètement réparées par ti^ente ans de paix ; mais les autres peuples avaient souilert &uàsi des pertes du

(l)Ce chiffre même n'étant qu'une moyenne ne donne, comme tciutes les inuyciiiies, qu'une idée très imparfaite des faits; en divisajil la Fiance en qualie p;irtiis é-al<s, ou tiouveque le premier quart a\ait • en 1851, 100 habitants par 100 hectares, le second 70, le troisième 60 et le quatrième 40, comme la tiongcie; depuis IS&I, cette dispropor* lion déjà si forte s'est encore accrue.

même genre^ quoique moins fortes^ et II fallait qu'à cette cause apparente il s'enjoignit quelque autre^ qui agit même pendant la paix.

La continence volontaire préchée par Malthus avait certainement sa part dans ce résultat^ et il n'y avait là rien que de sage et de légitime. La France est le pays où les conseils de Malthus ont été le plus attaqués ; c'est en même temps celui où ils sont le plus instinctivement suivis. Je voudrais attribuer à cette seule cause le petit nombre des, naissances, qui restaient presque stationnaires^ et qui paraissent même avoir diminué depuis 1789 ; malheureusement, il faut faire aussi la part du second obstacle préventif signalé par Malthus^ et qui n'est autre que le vice. La population française, si vive, si ardente, si mobile, se livre facilement aux penchants nuisibles qui ont pour efî'etde diminuer les mariages et les naissances, et qui finissent par attaquer les forces vitales et par abréger la vie. C'est là un danger toujours présent, toujours menaçant, qu'il faut surveiller d'autant plus près qu'il se confond aisément, pour Tobservateur superficiel, avec la continence volontaire, dont il est la coupable parodie. Cette influence délétère s'exerçait sans aucun doute et contribuait à ralentir le progrès national.

L'agriculture a fait de grands progrès en France depuis i790, puisqu'elle a doublé ses produits; mais elle aurait pu en faire davantage. Le moment de sa plus gi'ande prospérité a été la période de trente années qui a précédé 1847, puisqu'elle fournissait à un accroissement annuel de population de 200,000 âmes, et à une amélioration constante du régime alimentaire. On pouvait cependant, même dans' cette période, concevoir mieux encore. La production

810 L'aGRIGULTUIŒ £T LA POPULATION.

s'augmentait en moyenne frenviron 2 pour 400 par an, ot il n'est pas de cultivateur qui ne sache qu'on peut obtenir une progression plus rapide sans se jeter dans les chimères des utopistes. Sur beaucoup de points du pays, on atteignait jusqu'à 5 et même 10 pour iOO, quand toutes les circonstances étaient favorables. Si elles ne retaient pas également partout, la faute en était à l'abus de la centralisation et à l'excès des dépenses militaires.

Quoi qu'il en soit, c'était sans comparaison l'époque la plus florissante que la France eût jamais vue que les dernières années de la monarchie parlementaire, et sll était possil)le de rêver mieux, il était raisonnable de se montrer satisfaii, comme on disait alors.

Arrivent la disette de 1847 et la révolution de 4848, tout change ; l'excédant des naissances sur les décès^ qui avait été de ^237,000 âmes en 18i5, descend à 02,000 en 1847; et tombe jusqu'à 13,000 en 1849, année du choléra. Le progrès de la population se ralentit, la durée moyenne de la vie ne s'a(!croît plus. Ce nouveau mouvement s'aggrave encore après 1851, sous la double influence de la disette et de la guerre. Dans les années 1854, 4855, et probablement aussi 1856, la somme des décès l'emporte pour la première fois sur les naissances; la population recule au lieu d'avancer.

Rien n^est plus curieux et plus instructif à observer que reSét des circonstances politiques sur le mouvement de la population. 11 a suffi de l'inquiétude universelle jetée

LB DÉNOMBREMENT DE 18ô6. ail

dans les esprits en 1848 pai' la menace d'atteintes à la propriété pour diminuer sensiblement le nombre des naissances. C'était là un efTet de la prévoyance que Malthus aurait déploré tout le premier, sinon en lui-même, du moins dans sa cause. La même inquiétude a certainement contribué à augmenter le nombre des décès. Quiconque a conservé le souvenir des terribles agitations de ce temps ne saurait s'en étonner. Il est remarquable que les deux années qui, depuis longtemps, avaient présenté le chiffre de décès le plus considérable, 1832 et 1849, aient suivi de près deux révolutions. Dans Fun et Tautre cas, la morta* lité a pris le nom de choléra', mais très-probablement, elle n'aurait pas été aussi grande en temps prospère. Toutes les industries nationales s'étaient arrêtées, et la première de toutes, l'industrie agricole, avait plus souH'ert que toute autre de l'incertitude de l'avenir.

Cette crise violente a duré deux ans. Dès 1850, la France reprend confiance en elle-même : Texcédant des naissances sur les décès, qui était tombé à 13,000 en 1849, remonte brusquement à 187,000 en 1850, et se maintient à peu près aux environs de ce chiffre dans ces trois années suivantes; ce n'était pas encore l'équivalent de 1845, mais enfin c'était beaucoup mieux que sous la république, et on pouvait espérer un progrès continu, quand surviennent quatre mauvaises récoltes successives. Le mouvement rétrograde commence alors, et la mort, dans ce perpétuel combat, l'emporte sur lu vie. L'excédant annuel des naissances étant, avant 1847, de 180,000, et l'excédant des décès ayant été, en 1854, de 70,000, c'est une différence de 250,000 existences pour cette seule année sur le cours normal et régulier*

8i« l'agrigoltuiib bt la population.

li est très-difficile d'apprécier ce que la France a perdu

depuis quatre ans par cette succession de mauvaises années ; dans tous les cas^ on peut hardiment l'évaluer à plusieurs milliards.

(x'tto perte a commencé i)ar la récolte de 1853, mais elle a été d'abord peu sensible, à cause des réserves de i852, qui ont servi à combler une partie du déficit; elle ne s'est déclarée sérieusement que Tannée suivante. On ne peut guère la porter, pour les céréales, à moins de 10 ou 42 millions dliectolitres par an; l'importation arrive presque à ce chiffre, et il s'en faut de beaucoup que l'importation remplisse tous les vides, l'élévation permanente des prix prouve le contraire. Or, 10 ou 12 millions d'hectolitres, c'est, aux prix ordinaires, de 200 à 240 millions par an. et aux prix actuels un tiers en sus, ce qui donne, pour quatre ans, au moins un milliard. La perle sur le vin est plus forte encore : elle s'élève à plus de la moitié de la récolte ordinaire, ou 90 millions d'hectolitres par an, soit, à 20 fr. seulement l'hectolitre, 1,600 millions en quatre ans. La soie à son tour a diminué de près de trois quarts, par suite d'une maladie incompréhensible qui atteint le ver dans la source de sa reproduction.

Le bétail enfin, cette portion si précieuse du capital agricole, a soutiert dans une proportion inconnue, mais certaine, du déficit de nourriture causé par la rareté et la mauvaise qualité des fourrages, la maladie persistante des pommes de terre et^ rinsulfisance des céréales. Tous les cultivateurs se souviennent d'épizooties terribles qui, à plusieurs reprises, ont enlevé les moutons par troupeaux entiers. Le gros bétail n'a pas été aussi profondément atteint, mais un symptôme significatif semble indiquer que.

là aussi^ les existences ont diminué. Les bestiaux maigres étaient autrefois à meilleur marché que les bestiaux gras; aujourd'hui les deux prix se rapprochent et se confondent presque, si bien que l iiiduslrie des engraisseurs, qui consistait à acheter des bétes maigres pour les revendre grasses^ ne peut plus s'exercer. La conséquence de ce fait est doublement fâcheuse : la qualité de la viande y perd, et, ce qui est plus grave^ pour avoir la même quantité de viande avec des bestiaux maigres qu'avec des bestiaux gras, on est forcé d'en abattre beaucoup plus.

La diminution de production, qui a été Tefifet naturel des circonstances atmosphériques, aurait certainement suffi pour exercer une action sur la population; un concours particulier de circonstances a achevé, de Taggraver. Au moment où l'agriculture avait le plus besoin de toutes ses ressources pour lutter contre Tinfluence funeste des saisons, elle s'est vue privée à la fois de bras et de capitaux par la guerre et par un autre genre d'attraction, le luxe.

Il y a peu à insister sur la guerre; son action est évidente; on n'enlève pas impunément soit au travail, soit au mariage, la fleur de la population virile. Le nombre des hommes de vingt à trente ans étant en tout d'environ 3 millions, une armée de 500,000 hommes en prend le sixième; une perte de 100,000 en enlève i sur 30. En même temps que les hommes, la guerre a absorbé poui* 2 milliards de capitaux, qui se seraient répartis en temps ordinaire sur les industries utiles, et dont l'agriculture aurait eu sa part. Le vide produit par ces 2 milliards n'est pas moins visible dans les campagnes que celui des bras, les capitaux y manquent généralement.

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t14 L'AfiRICULTUIIB BT LA POPULATION.

Pour montrer avec quelque précisioQ les caractères et les conséquences du luxe, il est nécessaire d'aborder le

second fait que le dénombrement de 1856 a mis en lumière, Timmense mouvement de déplacement qui pousse la population des départements pauvres vers les d^Mirtenients riches^ et surtout vers les grandes villes.

Cinquante-quatre départements ont vu leur population diminuer au li(;u de s'accroitre depuis I85i ; 32 seulement se sont accrus, et sur ces 32 il en est 12 environ où l'augmentation a été considérable (1). Parmi les départements qui ont perdu, les plus frappés sont ceux de la Haute- Saône, de risère,de la Meurthe, du Bas-Rhin, delà Meuse, des Vosges^ de PÂriége, etc.; celui de la Haute-Sa6ne a perdu à lui seul le dixième de son eiléctif. Parmi les départements qui ont le plus gagné, figure au premier rang celui de la Seine, qui s'est accru de 305,000 âmes en cinq ans. Un accroissement aussi gigantesque était tout à £ait sans exemple. Cette nouvelle agglomération s'est concentrée presque tout entière dans la banlieue de Paris, dont la population a presque doublé, et dans les 8* et 12* arrondissements, formés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Jacques. De 1831 à 1847, c'est-à-dire en dix-sept ans, Paris n'avait pas gagné davantage, .et cette agglomération passait déjà pour artificielle et excessive à beaucoup d'égards.

Les autres grandes villes de France, Lyon, Marseille,

Bordeaux, Nantes, Saint-Etienne, se sont aussi fortement accrues, et jusque dans les plus petites villes cette tendance s'est fait généralement sentir.

(I) Voir la noie D à la fin da volame;

Comme la lenteur dans le progrès de la population, le mouvement de déplacement n'est pas nouveau^ mais il a pris depuis 1851 des proportions extraordinaires. Il n'était pas encore arrivé, sauf dans cinq ou six dépai'tements placés sous rinfluence de causes particulières, que la population dinHnuftt, tandis qu'elle a diminué cette fois sur les deux tiers du territoire. Le réseau des chemins de fer, en s'étendant, a pu contribuer à accélérer ce mouvement, mais sans le créer, et pour qu'il soit arrivé à ce point, il &ut qu'il ait des causes plus profondes et plus générales.

Quelques-unes de ces causes n'ont rien que de juste. L'homme n'est point un végétal attaché au sol qui l'a vu naître ; il est doué de la faculté de locomotion et maître de Texercer à son gré. Il est naturel, il est utile que chaque ouTrier use de sa liberté pour se porter des points où ses services ne sont que faiblement rémunérés sur ceux où ils le sont davantage. Quand les choses sont Uvrées à leur cours naturel, le salaire se mesure à la quantité de la production, et si le salaire s'accroît sur un point, c'est qu'on y produit plus ; il est de l'intérêt public comme de l'intérêt privé que les bras* y affluent. Ces considérations générales avaient en France une application particulière. Le nombre des bras employés à la culture y était trop élevé pour te résultat obtenu ; on y trouvait environ AO têtes de population rurale pour 100 hectares, tandis que l'Angleterre n'employait que 30 têtes sur la même étendue pour produire le double.

En même temps, l'insuifisance de la population indus- ' trielle nuismt aux progrès de l'agriculture, en bornant ses débouchés. Ce rapport nécessaire entre la richesse indus-

816 l/AGRICULTmE 1ST LA POPULATION.

trielle et la richesse agric^ole est maintenant généralement

connu et accepté.

Les bras qui s'éloignent de Tagriculturc pour se porter vers rindustrie obéissent donc à la loi du progrès. Les cultivateurs IVançais qui se plaignaient autrefois de manquer de bras avaient certainement tort^ puisque ces plaintes • coïncidaient avec une augmentation constante de population même rurale, avec un progrès correspondant de la * production et un bas prix quelquefois excessif des denrées alimentaires. Un plus juste équilibre entre les forces industrielles et les forces agricoles s'établissait peu à peu par la nécessité même ; les deux branches du travail national niarcliaient du même pas et se prêtaient un mutuel secours. L'usage des machines commençait à pénétrer daiis la culture, et si elles n'entraient que lentement dans les habitudes, faute d'instruction et de capital, le travail les remplaçait en attendant. Aujourd'hui tout est brusquement bouleversé. Au lieu d'une transformation progressive, nous avons une violente perturbation. L'agriculture a perdu tout à coup un nombre immense de bras, sans que l'industrie proprement dite les ait gagnés, et la production souffre sous toutes ses formes.

Cette crise tient à la diminution positive de la population laborieuse depuis trois ans. Quand l'ensemble de la . population s'accroît, une branche du travail peut gagner sans que l'autre perde beaucoup ; mais quand la population diminue^ il n'en est {)as de même. Le nombre des hommes valides doit être en France de 8 millions environ, dont 6 millions de cultivateurs. Que (iOO^OOO hommes désertent la culture, <>'est une diminution de 10 pour iOO, et si en même temps l'équivalent de ces 600,000 hommes est em-

porté par le choléra et par I9 guerre^ Tiadustrie n'a rien gagné ; les bras enlevés d'un côté n'ont fait que remplir le vide opéré de l'autre par la mort. Si enfm^ parmi ces 600^000 hommes, la moitié seulement a disparu, mais que Tautre ait été détournée accidentellement vers des occupations improductives, le résultat est identique : ils manquent également à la production agricole, sans que la production . industrielle -en ait conquis un seul.

f ai dû poser des chiffres hypothétiques pour fiadre bien comprendre le jeu des faits. J'ignore de combien les populations rurales ont réellement diminué, je sais seulement que cette réduction a été énorme. Dans les campagnes, on voit des villages entiers presque dépeuplés. Dans les départements où le dénombrement a accusé une dépopulation marquée, le vide apparent est plus grand que ne Tindique le document officiel. On a porté partout comme présents dans les communes^ en vertu des circu* laires ministMelles, les ouvriers absents pour une cause temporaire, et qui sont considérés comme devant revenir à leur résidence habituelle, y compris ceux employés aux chemins de fer et aux travaux de Paris. Cette circonstance fait présumer que le déplacement, si considérable quil soit d'après les chiffires officiels, doit avoir en réalité ^es proportions beaucoup plus fortes, et il est à remarquer que l'émigration et la mortalité ont surtout porté sur les. hommes adultes, qui emportent avec eux la force effec* tive. £n fait, beaucoup de travaux ordinaires des champs n'ont pu être exécutés faute de bras.

Je ne voudrais pourtant pas que les cultivateurs s'en prissent à l'industrie de leurs embarras. Rien n'annonce que l'industrie ait pris dans ces derniers temps un développe-

SI 8 i;*A(jlU<:i LTl UK ET LA POPI LATION.

ment subit. Tout le monde sait que la plupart des matières premières^ connue la soie^ la iaine^ Thuile, l'alcool^ etc., deviennent extrêmement rares et chères, ce qui a dû ralentir un grand nombre de manufactures. La production métallurgique a seule fait de grands progrès^ grâce à l'exécution continue des chemins de fer ; mais il ne paraît pas que cette destination ait pris beaucoup plus de bras qu'à Tordinaffe. Au lieu de bire trop de chemins de fer^ nous n'en faisons pas assez. Nous sommes de plus en plus en arrière de TAngleterre, de la Belgique et de l'Allemagne. La moitié environ des chemins de fer existants étaient déjà ouverts en 4851, et on n'en a ouvert depuis que 600 kilomètres en moyenne par an, ce qui suppose un surcroît assez limité d'ouvriers et d'employés (1).

Je ne suis pas également sûr du profitable emploi des 300^000 âmes concentrées à Paris. Là est, avec la guerre^ la dérivation vraiment regrettable.. No^ que les

(1) A la date du 31 décembre 1856, le Royaiime-Uni, la Belgique et rAUemagne avaient 500 kilomètres de chemins de fer ouverts pour chaque million d'hectares, la France n'en avait que 117 ou moins du quart ; la différence est bien autrement grande pour TAngleterre prcH prement dite.

Le petit royaume de Piémont, qui s'est mis à l'œuvre beaucoup plus tard, a déjà autant de chemins de jter que nous relativement à son étendue, et il a eu à vaincre de plus grandes difficultés en proportion, notamment pour la traversée des Apennins entre Turin et Gâdes ; le voilà qui aborde maintenant le mont Genis, tandis que nous n'avons pas encore percé nos montagnes centrales, et que pous sommes conséquem* ment loin du moment où nous pourrons songer à ouvrir les Alpes, les Pvrénéesou leiura.

BE DÉNOMBREMENX de 18 5G. 319

agglomérations urbaines^ quand elles sef forment naturellement, soient toujours mauvaises : Londres a presque deux fois plus d'habitants que Paris^ et l'inûuence de ce grand centre de production et de consommation sur toutes les industries anglaises, sur l'agriculture en particulier, n'a rien que d'avantageux* Seulement Londres s'est ainsi peuplé peu à peu, par sa force propre, sans aucune exci* tation artificielle, et il n'en est pas de même de Paris, surtout depuis 4851. La concentration des dépenses publiques sur ce point, déjà excessive depuis longtemps, a dans ces cinq ans passé toutes les bornes. Il résulte d'un documeiit officiel, le Compte général de fadministration des finances (i), que, sur un total de 2 milliards 379 millions de paiements faits par le trésor public en 1855, le département de la Seine a absorbé à lui seul 877 millions. En 1850, il avait été payé dans le même département 497 mil- Kons, et c'était déjà bien assez. S'il est naturel que le siège du gouvernement soit le théâtre de dépenses exceptionnelles, il faut que ce privilège ait ses limites.

En même temps, les dépenses publiques se sont élevées, dans les Bouches-du-Rhône, à 141 millions, dans le Var à 69^ dans le Nord à 50^ dans le Rhône à 39^ dans le Pasde-Calais à 37, dans la Gironde à 32, dans Seine-et-Oise à 29, etc. Dans tous ces départements, la population a augmenté.

D^m autre côté, j'ai additionné les dépenses publiques dans 28 des départements dont la population a diminué, et j'ai trouvé un total de 158 millions, ou seulement 5 millions et demi en moyenne poui' chacun !

(t) Voir la note G à la fin du Tolmne.

320 L AGAlCULTtRE ET LA POPULATION.

je u'attuche pas à ces chiiires plus d'importante qu il ne faut; je sais tout ce qu'on peut dire pour les expliquer; une égalité parfaite dans la distribution des dt [)enses publiques est manifestement impos^ihlr ; les frais de la guerre sont pour beaucoup dans les inégalités extraordinaires de 1855 ; la dette nationale en s'accroîssant a augmenté les paiements du trésor central ; tout ce qui se paye à Paris ne s'y dépense pas précisément^ etc. ; tout cela est vrai^ mais la disproporlion est si énorme qu'elle n'en mérite pas moins de fixer l'attention.

Cette centralisation de l'argent du budget à Paris a cette conséquence fâcheuse, entre beaucoup d'autres^ qu'elle y entretient un luxe extravagant. Pendant que les capitaux manquent en province pour les emplois les plus productifs, ils se perdent à Paris dans une foule de dé- ^ penses improductives. Le luxe de Paris est, à beaucoup, d'égards, une des splendeurs de la France : même au point de vue des intérêts positifis, il contribue à y attirer une foule d'étrangers qui viennent nous apporter leur tribut de tous les coins du monde ; mais cette richesse, beaucoup plus apparente que réelle, s'évanouit presque aussi vite qu'elle se crée : elle est d'ailleurs essentiellement chanceuse, aléatoire, et le moindre choc sulïit pour la réduire à néant, on Ta bien vu après la révolution de 1^48. Si donc il était vrai, comme je le craint, que la nouvelle population parisienne fût uniquement alimentée par le luxe, et que ce luxe lui-même trouvât son principal encouragement dans les dépenses déniesiaees du budget, ce serait à coup sùr une des situations les plus dangereuses pour l'avenir, en même temps qu'une des plus nuisibles pour le présent.

LE DÊiNOJUBREMENT DE 1856. 3S1

La cherté croissante et universelle nous avertit de cette rupture dans Téquilibre national^ la nature des choses résiste à la violence qui lui est faite. Le suroroit de bienêtre que la population des départements vient chercher à Pai*is est lui-même un fait trompeur : ce bien-être n'a rien que de légitime quand il coïncide avec une augmentation de production ; quand il s'associe à une production décroissante, il aggrave le mal. Si, par exemple, on donne le pain à Paris au-dessous du prix coûtant, la population de Paris y gagne, le reste de la France y perd, car le prix niéme du blé prouve qu'il est rare, insuffisant, et plus on en mange sur un point privilégié^ moins il en reste pour les autres. Ce n'est pas en abaissant le prix du pain au moyen des ressources publiques qu'on peut 1^ réduire sérieusement, mais en augmentant la masse de la production, et c'est à coup sûr un fort mauvais moyen d'augmenter la production que d'employer la puissance du budget à faire concurrence au travail rural. Toute cette population produisait beaucoup et consommait peu quand elle se livrait à la culture; aujourd'hui elle produit peu et consomme beaucoup : la conséquence est inévitable (i).

Les agglomérations de population dans les grandes villes ont en France des dangers particuliers ; si l'on doit les accepter quand elles se produisent d'elles-mêmes, on ne doit pas les exciter artificiellement. Ces masses sommeillent aujourd'hui, mais elles peuvent se réveiller à tout moment, et on sait combien leurs réveils sont terribles.

De même que la politique, la morale est ici, comme

(1) Voir la note ¥* à la Ûn du volume.

asi l'agkiculture kt la population.

toujours^ complètement d'accord avec la science économique. Outre les obstacles qu'il y met indirectement en nuisant à la production, le luxe a des effets directs parfaitement connus sur le développement de la population. Rien n'est plus focile que de confondre la corruption des moeurs avec la continence volontaire, car les conséquences de Fune et de l'autre se ressemblent, mais la différence réelle est immense ; la continence volontaire est une vertu^ c'est la loi du devoir appliquée à la satisfaction de Tun des penchants les plus impérieux de Thomme ; Tabus des plaisirs et les honteux calculs de Tégolsme sont des vices. Entre la brutale insouciance du prolétaire qui met au monde des misérables^ sans s^quiéter de leur avenir^ et le non moins grossier sensualisme du viveur qui s^bstient d'avoir des enfants pour s'affranchir de toute prévoyance, il y a un monde. Malheureusement c'est cette dernière tendance qui domine. Les populations urbaines remportent de plus en plus sur les populations rurales, et tous les chiffres de la stafâstique rapprochés et comparés par M. Legoytdans le Journal des Economistes, s'unissent pour démontrer que les premières s'abandonnent bien plus facilement que les secondes aux penchants nuisibles; la vie moyenne est plus courte, la proportion des mariages moins grande, le nombre des naissances moms élevé, le rapport des enfants naturels aux enfants légitimes plus considérable, et le chiffre des morts-nés plus fort» dans les villes que dans les campagnes, et à Paris que dans les autres villes.

On peut trouver quelque chose de contradictoire à accuser en même temps la misère et le luxe, mais ces deux maladies sociales n'ont rien d'inconciliable ; au contraire, elles se supposent mutuellement.

LS DBNOMBIISIIENT DB 1856. S28

Dans les départements les plus rapprochés de Paris^ comme TOise^ TAisne, la Somme^ Seine-ei-Hame^ le Calvados^ rËure^ la diminution de la population perd beaucoup de sa gravité. 11 y a eu augmentation de richesse, même agricole, dans un rayon d'environ cinquante lieues autour de la capitale ; l'énorme surcroit de consonomation qu'une agglomération inouïe a provoqué, a profité aux provinces les plus rapprochées. Le déficit de récolte y a été d'ailleurs peu sensible ; outre les avantagea particuliers à cette fraction du tenîtoire, où les violentes variations du climat sont plus rares qu'ailleurs, la somme des capitaux employés de longue main à l^griculture y a triomphé jusqu'à un certain point des intempéries. Peu importe au fond, puisque la population s'y est fortement accrue sur quelques points, que quelques autres points entremêlés aient perdu.

' La même observation peut s'appliquer aux départements de Touest en général, qui sont en progrès évident sous tous les rapports, ceux de la Loire-Inférieure, dllle-et- Vilaine et de Maine-et-Loire, ayant regagné sur place ce que leurs voisins de la Sarthe, du Finistère, des Cotes-du- ^Mord, du Morbihan^ ont perdu; de sorte que la moitié environ du territoire a gagné au lieu de perdre, l'augmentation totale y a été de G(K),000 âmes, ou l'équivalent de l'accroissement normal.

Le poids des circonstances pénibles que nous avons traversées n'en a que plus porté sur l'autre moitié, l'est, le sud-ouest et le centre ; ces 43 départements, déiÀ beau-" coup moins peuplés que les autres, ont perdu ensemble 300,000 habitants, dont moitié par la mortalité et moitié par rémigration, ce qui ajouté aux 450,000 qu% auraient

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