‹ L'agriculture et la socialismeChapitre 1 sur 4 · PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT

M, le Président. — Messieurs, si nous sommes restés si longtemps sans essayer de vous réunir, c’est que nous nous rendions compte que la saison était peu favorable à notre entreprise. Un grand nombre d’entre vous sont absorbés en ce moment-ci par la laborieuse préparation des examens : vous n’avez plus assez de loisirs pour assister à des séances du genre de celles que nous avons tâché d’acclimater parmi vous. Je crois, Messieurs, que vous trouverez l’excuse suffisante. Nous n’avons pas voulu cependant laisser venir les grandes vacances sans tenter de vous rassembler encore une fois, non pas, Messieurs, pour vous dire adieu, mais vous me permettrez ce mot, pour vous dire au revoir. ( Applaudissements .) Nous comptons retrouver le plus grand nombre d’entre vous l’année prochaine, l’automne prochain. ( Tous ! tous!)

Nous espérons, Messieurs, vous faire assister à des réunions, à des conférences aussi intéressantes que celles de cette année. (Oht oh! — Applaudissements.) Déjà, nous nous sommes assuré le concours de plusieurs hommes distingués de France et de l’étranger.

Vous allez bientôt, Messieurs, vous disperser; vous allez retourner dans vos foyers, comme l’on dit vulgairement, retourner dans votre pays, retourner dans votre famille. (Un assistant : Les socialistes n’en ont pas ! — Bruit.) J’espère que vous emporterez là quelque souvenir des conseils et des leçons que nous avons pris la liberté de vous donner. Il y a une chose, Messieurs, que je me permettrai de vous engager à faire : c’est de regarder autour de vous, de vous intéresser aux questions sociales sur place. Il faut chercher à faire des études sociales pratiques. Vous allez, par exemple, dans une petite ville,

vous allez à la campagne; eh bien, étudiez la situation sociale des habitants de la petite ville ; étudiez la situation sociale des habitants de la campagne. La campagne, Messieurs, forme encore, vous ne l’ignorez pas, la moitié, la plus grande moitié au point de vue du nombre de la population française. Gela seul mériterait qu’on lui accordât une place importante dans l’étude des questions sociales. D’habitude, on semble croire qu’il n’y a, en France, en Europe, que les ouvriers des villes. C’est là, Messieurs, une grande erreur et j’ajouterai une grande injustice. Il n’y a aucune raison de dédaigner le paysan pour l’ouvrier. Etudiez le paysan ; n’en déplaise à certains romanciers, c’est peut-être encore ce qu’il y a de plus sain, et ce qu’il y a de plus droit, comme ce qu’il y a de plus robuste dans la nation française. (Applaudissements.)

C’est parce que, Messieurs, nous sommes convaincus de l’importance de cette question rurale, de cette question sociale villageoise que nous avons décidé de vous faire entendre, comme dernière conférence cette année, un orateur qui a une connaissanceparticulière des problèmes agricoles et de la vie rurale. Pour moi, Messieurs, je me permettrai une ou deux réflexions comme une sorte d’introduction à la conférence de mon voisin. Je me suis beaucoup occupé, pour ma part, toute ma vie, des questions agraires rurales, et il y a une chose qui m’a toujours frappé : c’est que, en France, par un heureux privilège, il n’y a pas de question agraire, ou, s’il y en a une aujourd’hui, c’est une nouveauté et je puis ajouter, c’est une importation étrangère. Il y a des pays (vous en connaissez et, pour ma part, je les ai presque tous étudiés sur place) il y a des pays comme la Russie, comme la Pologne, comme l’Irlande, comme certaines régions de l’Italie, de l’Espagne, de l’Allemagne même, où il y a une question, sociale agraire en quelque sorte spontanée. Tel n’est pas le cas en France, Messieurs, vous le savez. S’il y a, chez nous, aujourd’hui, une question agraire, si l’on commence à entendre parler de socialisme rural, ce n’est pas un produit naturel du sol français. Non, j’oserai dire du socialisme agraire que c’est une sorte de microbe, un bacille étranger que les collectivistes s’efforcent d’inoculer à la nation française. (Oh! oh! — Bruit.)

Heureusement pour la France, le paysan semble, dans la plus grande partie du territoire, réfractaire à cette maladie du socialisme. (Un assistant : Pas tant que cela!) C’est ce que nous verrons, Messieurs; en tout cas, nous ne sommes pas de ceux, vous le savez, qui assisteront aux progrès du mal sans nous efforcer de le combattre.

La société rurale est, jusqu’ici au moins, vous me l’accorderez, un médiocre, un mauvais bouillon de culture pour le virus collectiviste. (Applaudissements. — Bruit. — Un assistant : Ce sont des mots!) Si ce sont des mots,' ce sont des mots qui expriment une idée et qui ne sauraient blesser personne ici. Je vous considère tous, vous le savez, comme des amis ; j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire, et je vous remercie de nouveau de l’attention que vous voulez bien me prêter. (Applaudissements,)

La preuve que le paysan des campagnes françaises est beaucoup moins accessible aux théories socialistes et au prosélytisme collectiviste que l’ouvrier des villes, ce sont les précautions que les socialistes prennent pour aborder les campagnes. (Un assistant :... que vous prenez !)

Car enfin, Messieurs, les socialistes se rendent si bien compte de la difficulté de faire pénétrer leur thèse dans la dure cervelle du paysan; les socialistes sentent euxmêmes si bien à quel point il leur est malaisé de faire agréer leurs théories par le paysan français que, pour le gagner à leur cause, ils lui dissimulent la plus grande partie de leur programme. Ils se déguisent et, si vous me permettez une expression vulgaire, ils prennent un masque, ils mettent un faux nez. (Applaudissements. — Un assistant : Comment est-il , le masque? — Un autre : Il est laid! — Bruit.)

Je comprends, Messieurs, qu’avec votre jeune loyauté, vous vous révoltiez contre de pareils procédés (Rires), mais enfin c’est malheureusement un fait. Tous ceux d’entre vous (et je suppose que c’est le devoir de tout bon socialiste) tous ceux d’entre vous qui tiennent à être au courant des décisions des congrès collectivistes, tous ceux-là doivent savoir que, pour séduire ou, si vous aimez mieux, pour conquérir le paysan, les meneurs du socialisme ont adopté une tactique qui n’est pas d’une entière sincérité (Ohl ohl — Nonl)t car enfin, Messieurs, que sont les

socialistes? (Un assistant : Qu’est-ce que vous avez dit au Congrès Vautre jour?) Que sont les socialistes ? (Bruit)... Messieurs, si vous voulez bien m’écouter, vous verrez que nou.4 serons tous d’accord. Je ne parle que d’une question de fait. Que sont les socialistes, Messieurs? Qu’est-ce qu’ils se font honneur d’être? Ils prétendent,, n’est-il pas vi ai, être les réformateurs de la société? et de quelle man (ère veulent-ils réformer la société ?lls veulent la réformer. tout simplement, en supprimant le mode de propriété en supprimant partout la propriété personnelle. (Applaudissements sur tous les bancs.)

(Se tournant vers les socialistes.) Je suis Jtieureux, Messieurs, de vous entendre, vous aussi, applaudir cette définition du socialisme. (Rires et applaudissements .) Vous confirmez ainsi vous-mêmes ma thèse.

Que font en effet les chefs du socialisme, les apôtres du collectivisme, quand ils vont dans les campagnes ? Et quelle est, encore une fois, la tactique adoptée publiquement par le parti dans ses Congrès? Au lieu de se présent .r au peuple ies campagnes pour ce qu’ils sont, pour oe ou’ils se vahtent d’être dans les villes, c’est-à-dire pour les adversaires de la propriété personnelle, les socialistes se présentent dans les campagnes comme les défenseurs de la propriété villageoise, les champions de la petite propriété. (Un assistant : Elle n’existe plus, c’est une mythe! — Lïïlaritê générale. — Un assistant • A la porte, les mites ! — Rires.)

Ainsi, Messieurs, nous sommes en face d’un parti qui, po.?r exercer une progagande sur la moitié de la population française, met son programme dans sa poche...

I A rplaudissements. — Un assistant : Le drapeau rouge ! — ]}rmt.)

Voilà le fait, Messieurs. Vous avez le droit de blâmer cette attitude et cette duplicité. Encore une fois, vous avez le droit de vous scandaliser d’un pareil procédé; et si vous ne voulez pas en être complices je vous engage à faire monter vos désaveux jusqu’aux chefs du parti. (Applaudissements.)

Le socialisme, chez nous, se présente ainsi comme une sorte de Janus à deux faces : une face pour l’ouvrier des villes et une face pour le paysan. (Applaudissements.)

Les chefs du collectivisme spéculent sur la naïveté, sur la simplicité villageoise. Messieurs, je crois qu’ils se trompent. Le paysan est trop avisé pour être leur dupe. Notre devoir, en tout cas, est de le mettre sur ses gardes. ( Très bien ! très bien !)

Nous allons, Messieurs, aujourd’hui traiter seulement un côté de la question rurale, de la question sociale agraire; nous allons traiter principalement du côté agricole. On va examiner devant vous tout à l’heure, ce qui est de première importance pour un peuple, si la production nationale, si l’agriculture gagnerait ou si l’agriculture perdrait à la suppression de la propriété privée. Pour vous exposer ce sujet, nous avons eu recours à un homme encore jeune, encore très jeune, — et je suppose, Messieurs, que pour vous, la jeunesse n’estpasun défaut (Rires) — .nous avons eu recours à un jeune maître qui s’est acquis une juste autorité par sa science précoce, par son esprit d’indépendance, par sa lucidité et par le sérieux et la science qu’il apporte dans l’examen de toutes ces complexes questions agricoles auxquelles il a voué sa laborieuse jeunesse.

Je donne la parole à M. Daniel Zolla. ( Applaudissements . — Un assistant : Vive Germinal ! — Rires.)

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