‹ L'agriculture moderne: (8. mille)Chapitre 72 sur 81 · Berne, Imprimerie Wyss · texte numérisé non relu

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notices consacrées chaque année à la situation du commerce des laines par la Maison Fred. Huth, de Londres. Dans sa dernière circulaire, nous relevons les moyennes suivantes pour les balles importées d'Australie et de La Plata :

Prix par bail*, en liv. Bteil.

La hausse est évidente. Dans l'espace de dix ans elle atteint la proportion extraordinaire de 60 Voj bien que la production et les quantités disponibles se soient accrues dans le même intervalle de près d'un million de balles.

On signale une hausse énorme du riz au Japon et tine élévation extraordinaire des cours dM jute en Angleterre !

En vérité, nous croyons que Vampleur et la généralité qui caractérisent la hausse des produits agricoles est suffisamment établie. 11 est également prouvé que le phénomène ne nous apparaît pas comme accidentel, passager, et récent. Sur la plupart des marchés du mondBj les denrées agricoles ont augmenté de prix depuis dix ans.

^ Est-ce là un événement nouveau, et n'a-t-on pas oublié simplement que d'autres variations analogues, aussi rapides, aussi considérables, ont éveillé les mêmes surprises, excité les mêmes plaintes, provoqué les mêmes révoltes et les mêmes violences stériles dans le passé comme dans le présent?

,. L'étude de ce problème spécial n'est pas inutile parce qu'elle éclaire d'un jour tout nouveau la situation actuelle. Nous croyons même qu'elle permet seule de la comprendre et de l'expliquer. En tout cas

LA BAUSSB DES PBIX 253

l'étude des yariations périodiques des prix est un des problèmes les plus attachants pour tous ceux qui veulent rechercher les causes de toutes les crises agricoles.

Les Yariations de prix dans le passé.

Les précédents historiques.

Il est inutile de remonter bien haut dans le passé pour prouver que la hausse des prix ne saurait nous surprendre. Le niveau actuel des cours reste en effet inférieur, dans la plupart des cas, à celui que Ton constatait, il y a trente ou trente-cinq ans, entre 1875 et 188p. Rien de plus facile que de faire cette comparaison, et, cependaht, personne ne parait y avoir songé.

On s'étonnait et l'on s'effrayait il y a quelques mois de relever sur nos marchés la cote de 27 et 28 francs pour le quintal de froment. Or, ce prix a été constamment dépassé depuis 1877 jusqu'à 1882*. Ce que nous disons ici du blé est vrai pour toutes les céréales, sans exception.

Les ménagères protestent bruyamment en 1913 c%ur tre la cherté de la viande et il est question de taxer cette denrée. Les maires qui prétendaient en fixer arbitrairement le cours, et les consommateurs qui pillent les boucheries n'oublient qu'une chose, c'eet que la viande est aujourd'hui moins chère qu'en 1883 A cette date, la cote officielle du marché de LaVillette nous dionne le chiffre de 1 fr. 80 par kilo de bœuf, première qualité, et les cours de septembre dernier ne dépassent pas 1 fr. 72.

Nous parlions tout à l'heure de la laine. et neus

1. Voir pour «es statistiques et leur commentallpe, 9j0lre ouvrage : h Blé el les Céréalet, chez Doin, 1910.

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signalions la hausse récente de cette matière première. Le type de laine fine cotée à Reims par M. Marteau a valu 4 fr. 80 par kilo de 1905 à 1908. Mais c'est là exactement la moyenne constatée de 1885 à 1889, et les cours s'élevaient à 6 fr.OS de 1880 à 1885.

En ce moment, disions-nous, le cours des soies a cessé de fléchir et ils se relèvent même. En fait, ces prix restent bien inférieurs à ceux que Ton constatait de 1875 à 1880, et de 1878 à 1898, d'après M. Rondot, les soies ont subi une baisse de 38 à 49 */o9 baisse que la reprise récente des cours n'a pas encore compensée.

Nous avons cité plus haut les résultats des recherches faites par M. Levasseur à propos du prix des denrées alimentaires. Les nombres indices calculés par notre regretté maître montrent clairement que la moyenne des prix entre 1900 et 1908 reste inférieure à celle de 1880 ^. Des travaux analogues, publiés en Angleterre et en Allemagne, prouvent avec autant de j)récision et de clarté que les cours des denrées aUmentaires n'atteignaient pas encore en 1908 le niveau moyen constaté de 1880 à 1885, avantJa baisse extraordinaire qui a provoqué la « crise agricole » tant de fois signalée et si souvent déplorée.

Les cours actuels étaient donc considérés, il y a peu d'années, comme réguliers, traditionnels, et ordinaires. Personne ne songeait à protester contre la vie chère, contre les « prix de famine », et les prétendus scandales de l'accaparement ou de la spéculation !

Que s'est-il donc passé depuis trente ans, et ponr-

1. Voir l'étude déjà citée de M. Levasseur, page 12; les indexnumbers relatifs aux denrées alimentaires et calculés à Tétranger s'y trouvent indiqués.

LA RAUSSB DES PBIX 256

quoi 1« public étonné ou irrité se croit^il Tictime d'une crise spéciale, d'un renchérissement extraordinaire que rien ne saurait expliquer ou justifier?

En vérité le public a tout simplement oublié le passé. Il a profité de la baiiise considérable et rapide du cours des produits agricoles, et il lui paraît étrange 011 scandaleux, à cette heure, que les prix remontent à leur ancien niveau. C'est là tout à la fois un acte d'Ingratitude et un aveu d'ignorance : un acte d'ingratitude, puisque la baisse extraordinaire des cours a favorisé les intérêts de l'acheteur, et notamment ceux du salarié, en réduisant les profits de l'agriculteur aussi bien que les revenus du propriétaire rural ; un aveu d'ignorance, car l'étude des variations de prix démontre sans contestation possible que la « cherté » de 1913 eût été considérée, il y a trente ans, comme une baisse appré* ciable des cours ordinaires, et un signe précurseur de la vie à bon marché I

« Mais, nous dira-t-on, ces cours très élevés prati* qués il y a trente ans étaient sans doute anormaux et extraordinaires. La baisse dont vous parlez vous* même démontre précisément que le prix des produits agricoles a fléchi dés qu'il atteignit ce niveau. Vous constatez simplement l'existence d'une crise dont le public a souiïert il y a trente ans et souffre de nouveau aujourd'hui I »

Cette argumentation ingénieuse n'a aucune valeur parce qu'elle repose sur une hypothèse qui est fausse* L'élévation du niveau des cours entre 1870 el 1880 n'a pas été le résultat et le signe d'une crise passagère; elle a été au contraire la conséquence d'une hausse générale, persistante^ considérable autant que rapide, hausse qui caractérise toute une période de

Thistoire des prix au xix* siècle. Ce phénomène mérite même une étude spéciale car il présente de frappantes et instructives analogies avec celui que Ton observe en ce moment.

Brusquement, à partir de 185D, le cours des grands produits agricoles tels que les céréales et le bétail subissent une hausse considérable et de tous points semblable à celle que nous constatons depuis quelques années. De 1831 à 1850, par exemple, le froment avait été coté 19 fr. 40 par hectolitre dans notre pays. Cette moyenne s'élève à 22 francs de 1851 à 1855, puis à 21 fr. 76, à 20 fr. 40, à 22-Tr:'40, et enfin, à 23fr.70 durant les quatre périodes quinquennales suivantes, de 1856 à 1875. Dans l'espace de sept ans, entre 1850 et 1856, le cours du bétail augmei[ite de 61 */<» pour le bœuf, de 43 ^o pour le veau, de 50 Vo pour le mouton et^ durant les années qui suivent^ les cours n'ont pas fléchi. Ils se sont même élevés encore.

Nous pourrions multiplier les exemples, mais il nous paraît plus intéressant de démontrer que cette hausse n'étaîl pas spéciale à la France. En Angleterre le cours de la viande s'élève. Voici les prix du « stone » de 8 Ib, à partir de 1856 :

Dans ce pays comme en France le cours de la laine augmente rapidement de 1850 à 1865 et il ne s'abaisse après cette dernière date que pour se relever légèrement ensuite de 1870 à 1874.

M. Levasseur constate d'ailleurs que la hausse dont nous parlons a été très générale de 1849 à 1857 et

Bout.

HoatoB.

sh.

LA HÂUSSB DBS PRIX 257

n'était pas spéciale aux produits agricoles. « La len dance, dit-il*, a été fortement à la hausse et les nombres indices de M. Sauerbeck ont passé de 74 à 105.

« Dans une troisième période de 1857 à 1873, les prix sont restés à peu près au même niveau, excepté en 1864 et dans les deux années 1872 et 1873 (nombre indice 112 en 1873) pendant lesquelles il s'est produit une augmentation semblable à celle de la période précédente. »

En définitive, la hausse signalée en France après 1850 n'a donc pas eu les caractères d'une crise, d'un accident, d'une fluctuation brusque mais passagère. Pendant vingt-trois ans notamment, le cours des grands produits agricoles, tels que les céréales et le bétail, est resté très élevé.

Ce phénomène est d'autant plus remarquable que les droits protecteurs établis par la Restauration et le Gouvernement de Juillet, depuis 1819 jusqu'à 1848, ont été précisément suspendus ou supprimés entre 1850 et 1855. Le régime libéral ainsi inauguré au moment où la hausse se dessinait et s'accentuait chaque année, n'a pas enrayé ce mouvement des prix; il en a simplement limité l'ampleur au grand profit des consommateurs.

Il n'a pas nui d'ailleurs aux intérêts de l'agriculteur. Celui-ci n'ajamais vendu ses denrées plus cher qu'après l'abolition des tarifs protectionnistes, votés trente ou trente-cinq ans auparavant, c'est-à-dire au début d'une période de baisse comparable à celle qtii vient de se terminer en 1900.

En remontant plus haut dans le passé, et en suivant les fluctuations de prix des principales denrées agri-

. 1. Étude déjà citée p. 49.

coles, on constate immédiatement qu'à partir de 1815, jusque vers 1840 ou 1845, les cours fléchissent ou restent stationnaires, en dépit des efforts faits à maintes reprises par le législateur pour lutter contre la baisse et protéger la production rurale contre l^ concurrence t'tranxère.

Enfln, si nou^ étudions encore le passé, nous nous trouvons en présence d'un phénomène économique analogue à celui qui nous préoccupe si vivement à cette heure, et semblable à cette brusque montée des cours signalée après 1850.

La hausse des produits agricoles caractérise, au xviu» siècle, la période qui s'étend de 1760 ou 1T70 jusqu'à 1789 et même à 1800 *.

En France, le cours du froment se relève rapidement à partir de 1780. Nous avons noté ces variations en consultant les mercuriales de la « Grenette » de iourg-en-Bresse.

Variations des prix de favoine, du seigle et du froment,

[à Bourg-en-Bresse.

(Prix en sous, par coupe de 44 lit. 83 cent.)

Aroine. Seigle. Froment.

C'est là simplement la cote d'un marché régional, mais on observait le même mouvement à Langres, à Soissons, à Grenoble. En ramenant à 100 les cours de la période 1740-49, nous avons obtenu les chiffres

1. Voir nos études sur les variations du revenu et du prix des terres en France, dans les Annales agronomiques, 1888-1889, et dans les Annales de VÉcole des Sciences politiques, année

suivants pour les années qui ont précédé la Révolulion :

Cours do froment.

Langres. Soissotis Grenoble.

Ainsi, de la première période à la dernière, c'est-àdire en trente ans, le prix du froment s'était élevé de 45 ®/o à Langres, de 44 % à Soissons, et de 45 •/« à Grenoble. En faisant le môme calcul pour les grains cotés à Bourg, on trouve une hausse de 45 7o pour Tavoine, de 44 **/o pour le seigle, et de 39 7o pour le froment. Tous ces chiffres sont évidemment comparables et le mouvement ascensionnel des cours a été généraL

Nous ajoutions à ce propos* : « Si, d'ailleurs, on trace les courbes qui permettent de suivre les variations du prix des diverses céréales à Bourg, à Paris, à Rozoy, à Londres, on constate que ces lignes aux inflexions curieuses, sont presque toujours parallèles. Les variations du cours des autres denrées vendues habituellement par le cultivateur ont présenté les mêmes caractères ».

A Angers, les hospices qui achetaient les bœufs sur pied, pour les débiter ensuite, payaient par tête de 127 à 178 francs, entre 1760 et 1765. Or, ce cours s'élève à 234 et 240 francs de 1780 à 1785. Au Mans, les hospices paient la livre de viande fr. 25 vers 1760 et fr. 35 en 1785. Les animaux achetés sur pied par ces établissements ont subi une hausse considé-

Xr 1. Annales de VEcole des Sciences politiques, 1894, p. 211.

260 l'agriculture modernf

rable de 1770 à 1789. Cette plus-value ressort à 68 "/• pour le veau, à 46 7o pour le bœuf, et à 53 °/o pour le mouton. Le lait, le beurre, les œufs et même le vin augmentent de prix dans des proportions analogues.

Les résultats de nos recherches personnelles se trouvent confirmés par les notes que le voyageur anglais A. Young prenait, de 1787 à 1791*.

Economiste et agriculteur, Young avait été frappé par la hausse de prix que nous venons de signaler. Il marque d'un trait précis les faits qu'il observe. Dans la Sologne, le Berry, le Limousin, le Languedoc et la Gascogne, en Normandie et en Bretagne, en Champagne et en Touraine. jusqu'en Franche-Comté et en Bourgogne, il constate la hausse des prix et en observe les conséquences. La cherté de la vie devient générale. Dans le Limousin, « le bois que Von vendait 50 livres, il y a quinze ans, se vend 150 La terre a haussé beaucoup ; la culture rend le double dHl y a vingt ans » . — En Lorraine, « hausse générale d^un tiers en vingt ans i»,— En Franche-Comté, « la viande qui se paie fr. 35 la livre ne valait que fr, 20 il y a quelques anné^ ». — A Bayonne, « depuis dix ans^ tout, même le loyer des maisons j a beaucoup augmenté ». — A Dijon, « depuis vingt anSj tout a haussé de 100 % ».

La preuve nous semble donc faite. Les trente ou quarante dernières années de l'ancien régime ont été marquées par une hausse rapide, persistante et générale des prix des denrées agricoles.

Ce sont là précisément les caractères de la marche actuelle des cours ; et durant la période 1850-1875, nous avons vu que la hausse offrait les même» particularités.

Il est donc certain que depuis le milieu du xvm» siècle jusqu'au début du xx®, on compte trois

1. A. Young. Voyages en France, t, II, p. 272. Paris, Guillaomin.

périodes de liausse auxquelles ont succédé des périodes de baisse ou de stn^ïmtian du prix des denrées agricoles,

La première des périodes de hausse commence en 1760 et se prolonge jusqu'à la fin du xvin® siècle, La baisse se prononce, s'accentue et persiste de 1815 à 1840 ou 1845, La hausse Vemporte et entraîne dans un même mouvement ascensionnel les prix de tous les grands produits ruraux, depuis 1850 jusqu'à 1875, La baisse se fait sentir à nouveau vers 1880, Elle provoque une crise douloureuse et persistante, que tout le monde connaît scus le nom de Crise Agricole.

Durant cette période aussi bien que durant la Restauration et le Gouverneriient de Juillet, le régime protecteur est réclamé, appliqué, aggravé, sans que la marche des cours soit réellement modifiée. La cherté relative que Von réussit à provoquer dans les deux cas, et à soixante ans dHntervalle, n'a jamais assuré au producteur rural le bénéfice des cours élevés qui ont été pratiqués sous un régime de liberté commerciale, mais durant une période de hausse. L'exemple fourni par la marche des cours, entre 1850 et 1875, ne laisse aucun doute à cet égard.

Ainsi, nous le répétons, on connaît des périodes de hausse semblables à celle qui s'ouvre sans doute en ce moment.

Les faits qui émeuvent Topinion publique ne sont pas nouveaux. On peut les étudier dans le passé, et cette étude éclaire d'une lumière bien vive le problème qui se dresse aujourd'hui devant nous.

Les conséquences.

Le public a déjà constaté l'exceptionnel intérêt des conséquences que comporte la hausse des denrée-^"

262 l'aGBICULTUBE MODEBm

agricoles. Il est clair que tons les consommatears sont contraints de sabir un sacrifice qui correspond à Taugmentation de leurs dépenses. Pour les salariés, notamment, l'élévation du prix des vivres réduit, en fait, le pouvoir d'achat de la rémunération fiie qu'ils reçoivent. C'est leur bien-être général qui diminue, puisqu'ils doivent consacrer désormais aux dépenses de nourriture une fraction plus considérable du saldre journalier.

Les protestations violentes des ménagères sont ainsi expliquées.

Ce qui est vrai pour les ouvriers l'est encore pour toutes les personnes qui vivent, en France, d'un revenu fixe, d'une retraite, de l'intérêt produit par une valeur mobilière, telle qu'une obligation ou une rente sur TEtat. Toutefois, il convient de ne rien exagérer et de voir les choses telles qu'elles sont. La situation matérielle du salarié reste supérieure à celle qui lui était faite il y a trente ans. Les salaires, en effet, se sont élevés, et, d'autre part, le niveau moyen des cours actuels ne dépasse pas celui que l'on constatait vers 1875 ou 1880. L'ouvrier ne perd donc nullement le bénéfice de l'augmentation de son salaire nominal. Il est simplement contraint de renoncer aux avantages imprévus que lui assurait la baisse des denrées alimentaires durant la période prolongée dont nous venons de sortir, et que la dépression des cours a caractérisée.

Il y a plus. Le public paraît oublier ipie la cherté relative des vivres, depuis quelques années, n'a pas affecté la situation de tous les salariés. Un très grand nombre d'employés sont, en effet, nourris par leurs patrons. Ces derniers seuls supportent donc les conséquences du renchérissement des denrées alimentaires. Cette observation ne s'applique pas seulement aux

K gens de maison »; elle reste exacte pour tous les salariés <Jes deux sexes qui travaillent avec leurs patrons, petits commerçants, petits industriels ou artisans. Dans les campagnes, notamment, tous les domestiques sont nourris et logés à la ferme. Les lâcherons eux-mêmes reçoivent parfois un repas sur deux. Les répercussions sociales de la hausse sont ainsi atténuées.

Enfin l'étude du^passé prouve que l'élévation du prix des denrées agricoles est toujours suivie d'une augmentation des salaires.

Nous venons de voir, cependant, que la hausse pouvait imposer des sacrifices et par suite des souffrances à certaines catégories de consommateurs qui paraissent plus spécialement intéressants.

Il est clair qu'à ces sacrifices correspondent des avantages équivalents dont bénéficient les producteurs agricoles, les entrepreneurs de culture, chefs d'industrie à titre de propriétaires-cultivateurs, de fermiers ou de métayers. La hausse des denrées agricoles a pour conséquence immédiate l'élévation parallèle du montant des recettes, et, d'autre part, les profits culturaux augmentent. Rien de plus facile, et en même temps rien de plus instructif que de montrer avec quelle précision se produisent ces répercussions si importantes au point de vue social.

Le produit brut d'une exploitation rurale est représenté par la valeur de tous les produits vendus annuellement d'une façon régulière^ et normale. Ce produit exprimé en francs est égal aux quantités récoltées, multipliées par le cours des denrées. Supposons que le produit brut agricole soit représenté par 100, et que les dépenses correspondantes se montent à 80. Le profit cultural est donné par la différence entre le produit correspondant aux

recetieB et les frais ordinaires. Il s'éièTe ainsi à : 100-80 = 20

Depuis quelques années, le prix des denrées yen dues s'est élevé, par exemple, de 10 7o en moyenne. Par suite, le produit brut a augmenté également de 10 7o puisque les quantités vendues bénéficieet d'une plus-value d'un dixième. D'autre part, les dépenses sont restées constantes dans ce court espace de temps. Le profit est donc représenté par une nouvelle diflérence qui est la suivante :

Le bénéfice cultural passe de 20 à 30 ; il a augmenté de 50 pour 100 ! La répercussion de la hausse des prix sur le profit de l'agriculteur est donc immédiate et singulièrement avantageuse.

C'est là, nous le reconnaissons, une démonstration toute théorique, mais en étudiant la comptabilité d'un cultivateur, on constate que nos conclusions sont exactement vérifiées*.

L'accroissement des dépenses que provoque la hausse elle-même réduit quelque peu, mais ne fait pas disparaître tous les avantages que l'élévation des cours assure à l'entrepreneur de culture. Sans exposer un capital plus considérable, sans déployer plus d'activité, ce dernier réalise un bénéfice plus grand. Telle est la conséquence certaine d'une hausse des produits agricoles. Elle favorise, dans notre pays, les intérêts de 3 ou 4 millions de cultivateurs. Il est donc superflu d'en faire ressortir la portée sociale.

1. Voyez à ce sujet une démonstration complète dans notre ouvrage, la Crise agricole. Paris, Masson. 1 vol

lA HAUSSE DBS PRIX !^65

L'accroissement des profits culturaux exerce à son tour une action décisive, sinon immédiate, sur le revenu et la valeur du sol cultivé. Selon Fheureuse formule de M. Levasseur, la terre est un instrument qui vaut d'autant plus qu'il rapporte davantage. Le loyer agricole d'un domaine s'élève ou s'abaisse selon que les profits attachés à sa culture augmentent ou diminuent. La libre concurrence provoque ces deux mouvements en sens inverse ; et d'autre part, nous venons de le voir, la hausse des prix élève le niveau ordinaire des bénéfices culturaux. Il est donc certain que la valeur locative des biens-fonds ruraux augmente pendant les périodes de hausse de même qu'elle diminue pendant les périodes de baisse.

Une expérience séculaire confirme cette vue théorique qui a seulement les apparences d'une simple déduction logique. On a vu grossir le montant des fermages à la fin du xvni® siècle aussi bien qu'au milieu du xix% c'est-à-dire au moment où le prix des produits subissait la hausse générale, persistante et considérable que nous signalions dans la seconde partie de cette étude.

Enfin, l'élévation des loyers agricoles provoque, à son tour, une augmentation correspondante du prix des terres, c'est-à-dire de leur valeur vénale. La terre vaut plus parce que les revenus qu'elle donne, aussi bien que les profits attachés à sa culture, ont augmenté en même temps.

Ainsi les cultivateurs ne sont pas seuls intéressés à voir les prix monter. Les propriétaires fonciers, et notamment les propriétaires qui confient à des locataires le soin d'exploiter leurs domaines, tirent un avantage certain de la hausse des produits agricoles. C'est ce que l'on a constaté dans le passé; c'est ce que Ton constatera sans nul doute d'iôi qu^ques années.

266 l'agriculture moder*^e

On voit par suite que Tétude historique des variations de prix nous instruit et nous révèle clairement l'exceptionnel intérêt du phénomène économique que nous observons en ce moment.

Le revenu des propriétés rurales représente en France 2 milliards de francs, et la valeur du sol dépasse sans doute aujourd'hui 75 milliards. La baisse récente des produits de la terre avait probablement réduit de 20 à 25 7o le revenu antérieur et la valeur énorme du capital correspondant. Il y a trente ans, on estimait, en effet, que les valeurs locatives et vénales de la terre française s'élevaient respectivement à 2.645 millions et à 91 milliards. .

Si la hausse des cours fait monter le chiffre des loyers et des prix actuels du sol jusqu'au niveau précédemment atteint, on voit qu'elle exercera une influence marquée sur la répartition des richesses. Un accroissement de revenu égal à 600 millions de francs et une plus-value de 15 à 16 milliards assurée à la propriété foncière rurale, tel peut être, dans quinze ou vingt ans tout au plus, le résultat obtenu, ^râce à la hausse des produits agricoles.

Est-ce là un espoir chimérique ou une hypothèse invraisem^blable ? Nous ne le pensons pas. Des faits précis confirment cette opinion. Durant les trente dernières années de l'ancien régime, au moment où le cours des denrées agricoles s'élevait avec cette extraordinaire rapidité que nous avons signalée, le revenu et la valeur des biens-fonds ruraux augnientaient à leur tour. Dans le Maine, dans l'Anjou, en Normandie, en Bresse, dans le Languedoc, les fermages que nous avons relevés sur les livres mêmes de la comptabilité des hospices ou des « chapitres » ont augmenté de 367e à 87 Vo entre 1760 et 1790.Tels sont les faits que l'on constate durant une période de hausse des prix.

La même hausse entraînant les mêmes conséquences, on a observé également une augmentation considérable des revenus de la terre depuis 1850 jusque vers 1880. Deux enquêtes officielles faites précisément à ces deux dates prouvent que les loyers agricoles ont augmenté de 38 % en moyenne, durant cette période de Irente ans.

Comment expliquer ce mouvement si général et la hausse périodique des denrées agricoles ?

Nous sommes amenés à rechercher les causes de ce phénomène après en avcTir observé les conséquences.

Les causes.

L'existence même d'une crise provoquée par la brusque élévation du prix des denrées agricoles n'est discutée par personne. Nous croyons que les esprits réfléchis accepteront sans difficultés nos conclusions au sujet des caractères de cette hausse, et peut-être voudra-t-on bien nous accorder que ce phénomène n'est pas nouveau.

Les faits que nous avons signalés et dont tout le monde peut contrôler Texactitude, commandent atout le moins Tattention. La périodicité des mouvements r^énéraux de hausse ou de baisse pourra paraître étrange à beaucoup, mais elle ne soulève aucune objection de doctrine. Il est toujours possible, en effet, au gré de chaque auteur, de signaler l'influence des saisons, les transformations des moyens de transport, les circonstances politiques, la hausse des salaires, les exigences croissantes de la consommation, l'action des lois sociales, le développement plus ou moins rapide de la population.

En ce moment, la plupart des économistes ou des

hommes politiques qui étudient le problème de la hausse des produits agricoles lui assignent précisément comme causes quelques-uns des faits contingents ou des transformations sociales récentes dont nous venons de parler.

Nous sommes persuadés que leur opinion renferme une part de vérité, et nous Tacceptons sans la moindre hésitation, en nous réservant toutefois le droit de la critiquer et surtout de compléter les conclusions qu^eîle comporte.

L'influence des saisons n'est |)as douteuse. La mauvaise récolte de 1910 explique assurément la hausse (les céréales et surtout celle du blé qui entraîne, à son tour, celle des farines et du pain. La sécheresse extraordinaire de Tété 1911 explique et justifie la hausse des légumes et de certains fruits, celle du lait et du beurre, l'élévation- de la cote du sucre, conséquence immédiate de la diminution fort probable de la récolte des betteraves.

Tout cela est vrai. Mais, remarquons-le bien, l'influence des circonstances atmosphériques n'explique que des variations brusques et passagères. Elle ne saurait être assignée comme cause permanente et efficace à un mouvement général et persistant que l'on observe depuis dix ans en France comme à l'étranger. Cette influence du temps et des saisons ne fournit aucune explication acceptable et intelligible en ce qui touche les périodes de hausse ou de baisse que l'on a pu étudier dans le passé.

On paraît oublier que la bausse actuelle, — copime celle des autres périodes antérieures, — coïncide avec une augmentation moyenne et générale de la production agricole et non pas avec une' réduction des récoltes. A cet égard, l'exemple du froment est typique.

De 1900 à 1904, la récolte moyenne ne dépasse pas 88 millions de quintaux en France. Cette production s'élève, au contraire, à 93 millions de 1905 à 1909. Or, les prix ont augmenté à mesure que le chiffre de la production s'élevait.

La moyenne des cours^ à Paris est de 21 fr. 30 pendant la première période, et de 23 fr. 41 durant la seconde !

On a parlé récemment des pertes subies par Télévage français.. Elles sont réelles et déplorables ; c'est entendu. Mais jamais jusqu'à cette année, la puissance productive de l'agriculture française ne s'était révélée augsi grande qu'en ce qui touche précisément la production du bétail. Or, les prix se sont élevés bien avant 1911.

La hausse est d'ailleurs générale. On la constate de 1900 à 1910, en Allemagne et en Russie, en Autriche, en Suisse, et jusqu'au Canada. Ni l'influence des saisons, ni les pertes résultant, en France, de la cachexie ou de la fièvre aphteuse ne donnent l'explication de pareils faits.

On a parlé maintes fois, et toujours avec raison, de l'action de la transformation des moyens de transport. Mais la rapidité, le bon marché, et la prodigieuse extension des moyens de communication ne provoquent pas la hausse. Tous ces progrès techniques atténuent la cherté au lieu de la produire.

Remarquons d'ailleurs que le prix des produits agricoles n'a jamais été plus élevé que de 1850 à 1875, c'est-à-dire an moment où les moyens de transport perfectionnés auraient dû vraisemblablement entraîner la baisse des denrées alimentaires ou dés matières premières.

M La consommation augmente démesurément, nous répoadra-t-on, parce que la richesse s'est développée

270 l'agriculture modernb

avec une incomparable puissance. La hausse est la conséquence logique de l'intensité de la demande. »

Cet argument parait avoir eu quelque succès. Nous avouons qu'il est encore inintelligible pour nous. Le développement de la richesse, — terme général, — correspond au développement de la production. D'autre part, si la consommation augmente réellement, il est clair que la production a dû augmenter parallèlement dans la même mesure, car on ne consomme pas ce qui n'a pas été produit antérieurement. Si donc l'accroissement de la consommation suppose invinciblement l'accroissement égal et simultané de la production, il est impossible de comprendre pourquoi les prix s'élèveraient, l'offre restant égale à la demande.

C'est pour nous l'évidence même.

Nous croyons, en effet, que la richesse générale se ^ développe, mais la hausse contribue à ce mouvement en inspirant une confiance que la baisse fait disparaître. Les périodes de hausse des produits agricoles ont toujours été considérées, notamment, comme favorables à la prospérité agricole. On a, au contraire, parlé cent fois des souffrances, de la décadence et de la ruine prochaine de notre industrie rurale lorsque les prix baissaient, depuis 1880 jusqu'à 1900 1

On dit encore : n La population augmente ; les besoins grandissent, les exigences de la consommation sont incessantes. La hausse est la conséquence de ce phénomène "démographique. »

Nous sommes persuadés en effet, que la population augmente, — ailleurs qu'en France, — et il est fort naturel d'admettre que ce développement contribue à soutenir le niveau des cours. Mais ceux-ci baissaient n y a trente ans, alors que la population des grands pays civilisés s'élevait, et s'élevait même plus rapide-

ment encore qu'aujourd'hui, car la natalité fléchit partout où la richesse grandit. Le développement de celte richesse générale, et de la production agricole plus spécialement, suffit d'ailleurs aux exigences de la consommation. Les statisticiens du bureau de l'Agriculture à Washington* ont posé ce problème et soutiennent qu'ils l'ont résolu en prouvant que la production, par tête d'habitant, n'a jamais été plus considérable. La hausse, nous l'avons ^ montré, est cependant tout aussi marquée dans l'Amérique du Nord qu'en France et qu'en Europe !

On a parlé encore fort judicieusement d'une véritable transformation résultant de la hausse des salaires et de l'application des lois sociales. Le pouvoir d'achat des classes ouvrières aurait augmenté et la hausse serait la conséquence de rinTensité nouvelle des demande^.

Le temps nous manque pour discuter cette opinion, mais ce que nous venons de dire à propos du développement de la production aux États-Unis prouve déjà que l'accroissement de Ja demande des produits agricoles est compensé par l'augmentation de la production.

L'explication que l'on nous propose ne saurait d'ailleurs être acceptée en ce qui touche les hausses incontestables que l'on a observées autrefois et qui n'ont pas été moins notables que celle dont on parle aujourd'hui.

En vérité, nous pensons qu'il faut chercher ailleurs une cause générale dont l'action s'ajoute à l'influence dos autres faits économiques. Cette cause est, pour nous, — comme pour bien d'autres, — la dépréciation des métaux monétaires. Assurément nous ne

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