‹ L'aide de camp Marbot, selections from the Mémoires du général baron de Marbot;Chapitre 7 sur 16 · CHAPTER V · texte numérisé non relu

CHAPTER V

RATISBON

Le prince Charles avait profité de la nuit pour gagner Ratisbonne, dont le pont lui servit à faire passer sur la rive gauche du Danube ses bagages, ainsi que la meilleure partie de ses troupes. Ce fut alors qu'on reconnut c combien avait été grande la prévoyance de l'Empereur, lorsque, dès l'ouverture de la campagne, il avait ordonné au maréchal Davout, venant de Hambourg et de Hanovre, pour se réunir à la grande armée sur la rive droite du Danube, vers Augsbourg, de s'assurer la possession

io de Ratisbonne et de son pont en y laissant un régiment. Davout avait établi dans cette ville le 65e de ligne, commandé par le colonel Coutard, son parent, auquel il voulait donner l'occasion de se distinguer par une belle défense ; mais Coutard ne put tenir et, après quelques

i 5 heures de combat, rendit aux Autrichiens la place de Ratisbonne, dont le pont assura leur retraite après notre victoire d'Eckmiihl ; autrement ils étaient forcés de mettre bas les armes. Le colonel Coutard ayant stipulé que lui et les officiers du 65e de ligne seraient seuls

20 renvoyés en France, l'Empereur décréta qu'à l'avenir les officiers d'un corps réduit à capituler suivraient le sort de leurs soldats, ce qui devait porter les chefs à faire une plus vive résistance.

Cependant l'Empereur ne pouvait se porter sur Vienne

25 sans avoir repris Ratisbonne; autrement, dès qu'il s'en serait éloigné, le prince Charles, traversant le Danube

char v.] RATISBON 87

sur le pont de cette ville, eût ramené son armée sur la rive droite et attaqué la nôtre par derrière. Il fallait donc à tout prix se rendre maître de la place.

Le maréchal Lannes fut chargé de cette mission diffi- 30 cile. Les ennemis avaient six mille hommes dans Ratisbonne et pouvaient, au moyen du pont, en augmenter le nombre à volonté. Ils placèrent beaucoup d'artillerie sur les remparts, tandis que les fantassins garnissaient les parapets. Les fortifications de Ratisbonne étaient 35 fort anciennes, mauvaises, les fossés à sec et cultivés en légumes; cependant, bien que ces moyens de défense fussent insuffisants pour résister à un siège en règle, la ville était en état de repousser un coup de main, d'autant plus aisément que la garnison communiquait avec une 40 armée de plus de quatre-vingt mille hommes, et que, pour pénétrer dans la place, il fallait descendre avec des échelles dans un fossé profond, le passer sous le feu des ennemis, escalader enfin le rempart, dont les angles flanqués de canons se commandaient réciproquement. 45

L'Empereur, ayant mis pied à terre, alla se poster sur un monticule situé à une petite portée de canon de la ville. Ayant remarqué près de la porte dite de Straubing une maison qu'on avait eu l'imprudence d'adosser au mur du rempart, il fit avancer les pièces de douze,«ainsi 50 que les obusiers de réserve, et ordonna de diriger tous les feux sur cette maison ; en s'éboulant dans le fossé, elle devait le combler en partie et former au pied de la muraille une rampe par laquelle nos troupes pourraient monter à l'assaut. 55

Pendant que notre artillerie exécutait cet ordre, le maréchal Lannes fit approcher la division Morand auprès de la promenade qui contourne la ville, et pour mettre ses troupes à l'abri du feu de l'ennemi jusqu'au moment de l'attaque, il les plaça derrière une immense 60 grange en pierre, qu'un hasard des plus heureux sem-

88 RATISBON [chap. v.

blait avoir établie en ce lieu pour favoriser notre entreprise. Des chariots remplis d'échelles prises dans les villages voisins furent conduits sur ce point, où l'on

65 était parfaitement garanti contre les projectiles que les Autrichiens lançaient à profusion.

En attendant que tout fût prêt pour l'assaut, le maréchal Lannes, s'étant rendu auprès de l'Empereur pour recevoir ses derniers ordres, causait avec lui, lorsqu'une

70 balle ennemie, lancée probablement du haut des remparts par l'une de ces carabines à très longue portée dont se servent les Tyroliens, vint frapper Napoléon à la cheville du pied droit!... La douleur fut d'abord si vive que l'Empereur, ne pouvant plus se tenir debout,

75 fut obligé de s'appuyer sur le maréchal Lannes. Le docteur Larrey accourut et reconnut que la blessure était fort légère. Si elle eût été assez grave pour nécessiter l'opération, on eût certainement considéré cet événement comme un très grand malheur pour la

80 France ; cependant, il lui eût peut-être évité bien des calamités !...

Cependant le bruit se î-épand dans l'armée que l'Empereur vient d'être blessé ; officiers et soldats accourent de toutes parts ; en un instant, des milliers d'hommes

85 entourent Napoléon, malgré les canons ennemis qui réunissent leurs feux sur cet immense groupe. L'Empereur voulut soustraire ses troupes à ce danger inutile, et tranquilliser l'inquiétude des corps éloignés qui s'ébranlaient déjà pour venir à lui" ; à peine pansé, il

90 monte à cheval et parcourt le front de toutes les lignes, au milieu des acclamations de ces braves guerriers, qu'il avait si souvent conduits à la victoire !

Ce fut dans cette revue improvisée et passée en présence de l'ennemi, que Napoléon accorda pour la pre-

95 mière fois des dotations à de simples soldats, en les nommant chevaliers de l'Empire, en même temps que

chap. v.] RATISBON 89

membres de la Légion d'honneur. Les présentations étaient faites par les chefs de corps ; mais l'Empereur permettait cependant que les militaires qui se croyaient des droits incontestables vinssent les faire valoir ioo devant lui ; puis il décidait et jugeait seul. Or, il advint qu'un vieux grenadier, qui avait fait les campagnes d'Italie et d'Egypte, ne s'entendant pas appeler, vint d'un ton flegmatique demander la croix: "Mais, '• lui dit Napoléon, qu'as-tu fait pour mériter cette 105 " récompense ? — C'est moi, Sire, qui dans le désert de " Jaffa, par une chaleur affreuse, vous présentai un " melon d'eau. — Je t'en remercie de nouveau, mais le u don de ce fruit ne vaut pas la croix de la Légion "d'honneur." Alors le grenadier, jusque-là froid 110 comme glace, s'exaltant jusqu'au paroxysme, s'écrie avec la plus grande volubilité: "Eh! comptez-vous " donc pour rien sept blessures reçues au pont d' Aréole, " à Lodi, à Castiglione, aux Pyramides, à Saint-Jean "d'Acre, à Austerlitz, à Friedland...onze campagnes 115 " en Italie, en Egypte, en Autriche, en Prusse, en " Pologne, en..." Mais l'Empereur l'interrompant, et contrefaisant en riant la vivacité de son langage, s'écria : " Ta, ta, ta, comme tu t'emportes, lorsque tu " arrives aux points essentiels! car c'est par là que tu 120 " aurais dû commencer, cela vaut bien mieux que ton "melon!... Je te fais chevalier de l'Empire avec " 1200 francs de dotation... Es-tu content? — Mais, "Sire, je préfère la croix!... — Tu as l'un et l'autre, " puisque je te fais chevalier. — Moi, j'aimerais mieux 125 "la croix!..." Le brave grenadier ne sortait pas de là, et l'on eut toutes sortes de peines à lui faire comprendre que le titre de chevalier de l'Empire entraînait avec lui celui de chevalier de la Légion d'honneur. Il ne fut tranquillisé à ce sujet que lorsque l'Empereur 13c lui eut attaché la décoration sur la poitrine, et il parut

PO RATISBON [chap. v.

infiniment plus sensible à cela qu'au don de 1200 francs de rente. Par cette familiarité, l'Empereur se faisait adorer du soldat ; mais ce moyen ne peut être con-

135 venablement employé que par un chef d'armée illustré par de nombreuses victoires ; il nuirait à tout autre général et le déconsidérerait.

Le maréchal Lannes ayant été prévenu que tout était prêt pour l'attaque, nous retournâmes vers Ratisbonne,

140 pendant que l'Empereur remontait sur le monticule d'où il pouvait être témoin de l'assaut. Les divers corps d'armée rangés autour de lui attendaient en silence ce qui allait se passer...

Notre artillerie ayant complètement abattu la maison

145 du rempart, ses débris tombés dans le fossé formaient un talus assez praticable, mais dont le sommet était encore de huit à dix pieds moins élevé que le mur du côté de la ville : il fallait donc placer des échelles sur ces décombres pour gagner le haut du rempart. Elles

1 5° étaient aussi nécessaires pour descendre de la promenade dans le fossé, car il n'existait aucune rampe de ce côté. En arrivant à la grange derrière laquelle la division Morand, commandée pour l'attaque, était abritée du feu de la place, le maréchal Lannes ayant

155 demandé cinquante hommes de bonne volonté pour marcher à la tête de la colonne et planter les échelles, afin de monter les premiers à l'assaut, il s'en présenta un nombre infiniment supérieur, qu'il fallut réduire à celui prescrit par le maréchal. Ces braves, conduits

160 par des officiers choisis, partent avec une ardeur admirable ; mais à peine ont-ils dépassé les murs de la grange qui les abritait, qu'assaillis par une grêle de balles, ils furent presque tous couchés par terre!... Quelques-uns seulement parvinrent à descendre de la

165 promenade dans le fossé, mais le canon les mit bientôt hors de combat, et les débris de cette première colonne

chap. v.] . RATISBOX 91

vinrent, tout sanglants, rejoindre la division derrière la grange protectrice../'

Cependant, à la voix du maréchal Lannes et du général Morand, cinquante nouveaux volontaires se 170 présentent, prennent des échelles et marchent vers les fossés ; mais dès que, arrivés sur la promenade, ils sont aperçus par l'ennemi, un feu plus terrible encore que le premier détruit presque entièrement cette seconde colonne!... Ces deux échecs consécutifs 175 ayant refroidi l'ardeur des troupes, personne ne bougea plus lorsque, pour la troisième fois, le maréchal demanda des hommes de bonne volonté! Il aurait pu commander à une ou plusieurs compagnies de marcher, et certainement elles eussent obéi ; mais il savait par 1 80 expérience l'énorme différence qui existe entre ce que le soldat fait par obéissance et ce qu'il fait par élan. Pour braver cet immense péril, des volontaires étaient infiniment préférables à une troupe commandée. Mais vainement le maréchal renouvelle son appel aux plus 185 braves de la brave division Morand ; vainement il leur fait observer que l'Empereur et toute la grande armée les contemplent ; on ne lui répond que par un morne silence, tant chacun avait la conviction que dépasser les murs de la grange, sous les feux de l'ennemi, c'était 190 courir à une mort certaine !... Alors l'intrépide Lannes s'écrie : " Eh bien ! je vais vous faire voir qu'avant «* d'être maréchal j'ai été grenadier et le suis en- "core!..." Il sai-ùt une échelle, l'enlève, et veut la porter vers la brèche... Ses aides de camp cherchent 195 à l'en empêcher, mais il résiste et s'indigne contre nous!... Je me permis alors de lui dire: "Monsieur " le maréchal, vous ne voudriez pas que nous fussions " déshonorés, et nous le serions si vous receviez la " plus légère blessure en portant une échelle contre le 200 " rempart, avant que tous vos aides de camp aient été

92 RATISBON • [chap. v.

"tués!..." Alors, malgré ses efforts, je lui arrachai le bout de l'échelle qu'il tenait et le plaçai sur mon épaule, pendant que de Viry prenait l'autre extrémité

205 et que nos camarades, se réunissant par couples, prenaient aussi des échelles.

A la vue d'un maréchal de l'Empire disputant avec ses aides de camp à qui monterait le premier à l'assaut, un cri d'enthousiasme s'éleva dans toute la division !

210 Officiers et soldats voulurent marcher en tête, et réclamant cet honneur, ils nous poussaient, mes camarades et moi, en cherchant à s'emparer des échelles ; mais en les cédant, nous aurions eu l'air d'avoir joué une comédie pour exciter l'élan des troupes : le vin

215 était tiré, il fallait le boire, quelque amer qu'il pût être!... Le maréchal le comprit, et nous laissa faire, bien qu'il s'attendît à voir exterminer une grande partie de son état-major qui devait marcher en tête de cette périlleuse attaque!...

220 Je vous ai déjà dit que mes camarades, quoique tous fort braves, manquaient d'expérience et principalement de ce qu'on nomme le tact militaire. Je m'emparai donc sans façon du commandement de la petite colonne : la gravité des circonstances m'y autorisait, et il ne

225 me fut refusé par personne. J'organisai derrière la grange le détachement qui devait nous suivre. J'avais attribué la destruction des deux premières colonnes à l'imprudence avec laquelle ceux qui les conduisaient avaient aggloméré les soldats dont elles se compo-

230 saient, circonstance qui présentait un double inconvénient : d'abord, elle facilitait le tir des ennemis, toujours infiniment plus meurtrier sur une masse que sur des hommes isolés ; en second lieu, nos grenadiers chargés d'échelles n'ayant formé qu'un seul groupe,

235 et s' étant embarrassés les uns les autres, leur marche n'avait pu être assez rapide pour les soustraire prompte-

chap. v.] RATISBON 93

ment au feu des Autrichiens. En conséquence, je décidai que de Yiry et moi, qui portions la première échelle, partirions d'abord seuls en courant ; que la seconde échelle nous suivrait à vingt pas de distance, 240 et ainsi de suite pour les autres ; qu'arrivés sur la promenade, les échelles seraient placées à cinq pieds l'une de l'autre, afin d'éviter la confusion ; que, descendus dans le fossé, on laisserait les échelles numéros pairs dressées contre le mur de la promenade, pour 245 que les troupes pussent nous suivre sans retard ; que les échelles numéros impairs seraient enlevées et portées rapidement sur la brèche, où nous les poserions seulement à un pied de distance entre elles, tant à cause du peu de largeur du passage que pour aborder avec plus 250 d'ensemble le haut du rempart et repousser les assiégés qui voudraient nous précipiter en bas. Ces explications bien données et bien comprises, le maréchal Lannes, qui les approuvait, s'écria : u Partez, mes braves enfants, et Ratisbonne est enlevé!..." 255

A ce signal, de Viry et moi nous élançons, traversons la promenade en courant, et plongeons notre échelle dans le fossé, où nous descendons. Nos camarades et cinquante grenadiers nous suivent... En vain le canon de la place tonne, la fusillade roule, les biscaïens et les 260 balles frappent les arbres et les murs ; comme il est fort difficile d'ajuster des individus isolés, allant très rapidement, et espacés de vingt en vingt pas, nous arrivâmes dans le fossé sans qu'aucun des hommes de la petite colonne fût blessé !... Les échelles désignées d'avance 265 étant enlevées, nous les portons au sommet des décombres de la maison abattue, et les appuyant contre le parapet, nous nous élançons vers le rempart !...

Je montais en tête d'une des premières échelles ; Labédoyère qui gravissait celle à côté de moi, sentant que 270 la base en était mal assujettie sur les décombres, me

94 RATISBON [chap. v.

prie de lui donner la main pour le soutenir, et nous parvenons enfin tous les deux sur le haut du rempart, à la vue de l'Empereur et de toute l'armée, qui nous salue

275 d'une immense acclamation !... Ce fut un des plus beaux jours de ma vie !... MM. de Viry et d'Albuquerque nous joignirent en un instant, ainsi que les autres aides de camp et les cinquante grenadiers ; enfin, un régiment de la division Morand se dirigeait vers le fossé au pas

280 de course.

Les chances de la guerre sont parfois bien bizarres !... Les deux premières colonnes françaises avaient été détruites avant d'arriver au pied de la brèche, tandis que la troisième n'éprouva aucune perte ; mon ami de

285 Viry seul fut atteint par une balle qui enleva un bouton de sa pelisse. Cependant, si les ennemis placés sur le parapet eussent conservé assez de présence d'esprit pour fondre la baïonnette en avant sur Labédoyère et sur moi, il est plus que probable qu'ils nous eussent acca-

290 blés par leur nombre et tués ou rejetés dans le fossé ; mais les Autrichiens perdent très facilement la tête : notre audace et la vivacité de l'attaque les étonnèrent tellement, qu'en nous voyant courir sur la brèche, ils l'alentirent d'abord leur feu et cessèrent bientôt de

295 tirer. Non seulement pas une de leurs compagnies ne marcha contre nous, mais toutes s'éloignèrent dans la direction opposée au point que nous venions d'enlever !...

Vous savez que l'attaque avait lieu près de la porte

300 de Straubing. Le maréchal Larmes m'avait ordonné de la faire ouvrir ou enfoncer, afin qu'il pût pénétrer dans la ville avec la division Morand ; aussi, dès que je vis sur le rempart mes cinquante grenadiers qu'allait bientôt joindre le régiment envoyé pour nous soutenir, et dont

305 la tête arrivait déjà dans le fossé où de plus nombreuses échelles assuraient le passage, je descendis dans la ville

chap. v.] RATISBON 95

sans plus attendre. Les moments étaient précieux. Nous marchons donc résolument vers la porte de Straubing, située à cent pas de la brèche, et là, mon étonnement est grand en voyant un bataillon autrichien massé sous 310 l'immense voûte qui précède cette porte vers laquelle tous les hommes faisaient face pour être plus à même de la défendre si les Français l'enfonçaient. Uniquement préoccupé de la mission qu'on lui avait confiée, le chef de bataillon ennemi, ne tenant pas compte du bruit qu'on 315 entendait sur le rempart voisin, n'avait pas même placé un factionnaire en dehors de la voûte, pour le prévenir de ce qui se passait, tant il se croyait certain que les Français échoueraient dans leurs attaques ; aussi fut-il stupéfait en nous voyant arriver par derrière/... Il était 320 placé à la queue de sa troupe, de sorte que, ayant fait demi-tour en nous voyant approcher, il se trouva face à face avec la petite colonne française, dont il lui était impossible de juger la force, car je l'avais formée en deux pelotons qui, s'appuyant aux côtés de la voûte, la 325 barraient complètement !... Aux cris de surprise que fit le commandant ennemi, tout son bataillon se retourna, et les dernières sections, devenues les premières, nous couchèrent en joue!... Nos grenadiers les ajustèrent aussi, et comme on n'était qu'à un pas les uns des autres, 330 jugez quel horrible massacre eût suivi le premier coup de fusil tiré!... La situation des deux partis était très périlleuse ; cependant le grand nombre des Autrichiens leur donnait un immense avantage, car si le feu s'engageait à brûle-pourpoint, notre petite colonne était dé- 335 truite, ainsi que la compagnie des ennemis que nous tenions au bout de nos fusils ; mais le surplus de leur bataillon était dégagé. Nous fûmes donc très heureux que nos adversaires ne pussent connaître notre petit nombre, et je m'empressai de dire au chef de bataillon 340 que, la ville étant prise d'assaut et occupée par nos

96 RAT1SBON [chap. v.

troupes, il ne lui restait plus qu'à mettre bas les armes, sous peine d'être passé au fil de l'épée !

Le ton d'assurance avec lequel je parlais intimida d'au-

345 tant plus facilement cet officier qu'il entendait le tumulte produit par l'arrivée successive des soldats du régiment français qui, nous ayant suivis par la brèche, accouraient se former devant la voûte. Le commandant ennemi harangua son bataillon, et après lui avoir expliqué

350 la situation dans laquelle il se trouvait, il ordonna de déposer les armes. Les compagnies placées au bout de nos fusils obéirent, mais celles qui, réunies près de la porte, à l'autre extrémité de la voûte, étaient à l'abri de nos coups, se mirent à vociférer, refusèrent de se rendre

355 et poussèrent la masse du bataillon qui faillit nous renverser. Cependant les officiers parvinrent à calmer leur troupe, et tout paraissait s'arranger, lorsque le fougueux Labédoyère, impatienté de cette lenteur, fut sur le point de tout perdre par un accès de colère ; car saisissant le

360 commandant autrichien à la gorge, il allait lui plonger son sabre dans le corps, si mes camarades et moi n'eussions détourné le coup. Les soldats ennemis reprirent alors leurs armes, et une sanglante mêlée allait s'engager, lorsque la porte de la ville retentit extérieurement

365 sous les violents coups de hache que lui portaient les sapeurs de la division Morand, conduite par le maréchal Lannes en personne. Les soldats ennemis, comprenant alors qu'ils allaient se trouver entre deux feux, se rendirent, et nous les fîmes sortir sans armes de la voûte,

370 en les dirigeant vers la ville, afin de dégager la porte, que nous ouvrîmes au maréchal, dont les troupes se précipitèrent comme un torrent dans la place.

Le maréchal, après nous avoir complimentés, ordonna de marcher vers le pont du Danube pour couper toute

375 retraite aux régiments ennemis qui se trouvaient dans Ratisbonne, et empêcher le prince Charles de leur

chap. v.] RATISBOX 97

envoyer des renforts. Mais à peine fûmes-nous entrés clans la grande rue, qu'un nouveau danger vint nous menacer : nos obus avaient incendié plusieurs maisons, et le feu allait se communiquer à une trentaine de 380 voitures que les ennemis avaient abandonnées après en avoir emmené les chevaux. L'incendie de ces chariots eût certainement embarrassé le passage de nos troupes ; mais, en se glissant le long des murs, on espérait éviter cet obstacle, lorsque tout à coup le chef de bataillon 385 ennemi, que je présentai au maréchal, s'écrie avec l'accent du plus profond désespoir : " Vainqueurs et * vaincus, nous sommes tous perdus ; ces chariots sont " remplis de poudre !" Le maréchal pâlit, ainsi que nous tous ; mais reprenant bientôt son calme, en présence de 390 la mort que nous avions sous les yeux, le maréchal fait ouvrir les rangs de la colonne française, poser les fusils contre les maisons, et ordonne aux soldats de pousser à bras ces voitures, en se les passant de mains en mains, jusqu'à ce qu'elles aient traversé la voûte et soient hors 395 de la ville. Le maréchal donnant l'exemple, officiers, généraux et soldats, chacun se mit à l'œuvre. Les prisonniers autrichiens firent comme les Français, car il v allait aussi pour eux de la vie !... Une grande quantité de charbons ardents tombait déjà sur les fourgons, et si 400 l'un d'eux se fût enflammé, nous aurions tous été broyés et la ville entièrement détruite!... Mais on travailla avec tant d'ardeur, qu'en peu de minutes toutes les voitures de poudre furent poussées hors de la place, d'où on les fit traîner par des prisonniers jusqu'au grand 405 parc de notre artillerie.

Le terrible danger que nous venions de courir s'étant dissipé par l'éloignement des caissons, le maréchal fit avancer la division d'infanterie jusqu'au centre de la ville. Arrivé sur ce point, et voulant assurer contre des 410 retours offensifs les quartiers qu'il avait déjà pris, il fit,

98 RATISBON [chap. v.

à l'exemple des Espagnols, occuper toutes les croisées des principales rues. Ces sages dispositions prises, le maréchal prescrivit de continuer à diriger la colonne

415 vers le pont, et m'ordonna de me placer en tête pour la conduire. J'obéis, quoique la chose me parût fort difficile, car c'était la première fois que je me trouvais dans Ratisboiine, dont je ne connaissais par conséquent aucune rue.

420 Cette ville appartenant au roi de Bavière, notre allié, les habitants dévoués à notre cause auraient dû nous indiquer le chemin du pont ; mais la crainte les retenait chez eux, et l'on n'en voyait aucun. Toutes les portes et les fenêtres étaient closes, et nous étions trop pressés

425 pour les enfoncer, car de chaque carrefour sortaient des groupes d'Autrichiens, qui faisaient feu sur nous tout en se retirant. Les ennemis n'avaient d'autre retraite que le pont du Danube ; je pensais donc que j'y arriverais en les suivant ; mais il régnait si peu d'ensemble parmi les

430 Autrichiens, que la plupart de leurs pelotons de tirailleurs placés devant nous s'enfuyaient à notre approche dans des directions différentes. Ainsi égaré au milieu de ce dédale de rues inconnues, je ne savais par où diriger la colonne, lorsque, tout à coup, une porte s'ouvre,

435 une jeune femme pâle, les yeux hagards, s'élance tout éperdue vers nous en criant: "Je suis française, sauvez-moi ! " C'était une marchandé de modes parisienne qui, établie à Ratisbonne et craignant que sa qualité de Française ne la fît maltraiter par les Autrichiens, était

440 venue se jeter à l'étourdie dans les bras de ses compatriotes, dès qu'elle avait entendu parler français.

En voyant cette femme, une idée lumineuse m' éclaira sur le parti que nous pouvions tirer de sa rencontre. — "Vous savez où est le pont? lui dis-je. — Certaine-

445 " ment. — Eh bien, conduisez-nous. — Mon grand Dieu ! " au milieu des coups de fusil ! Je meurs de frayeur

chaf. v.] RATISBON 99

••' et venais vous supplier de me donner quelques soldats " pour défendre ma maison dans laquelle je rentre à ■ l'instant!... — J'en suis bien fâché, mais vous n'y ren- " trerez qu'après m'avoir montré le pont. Que deux 450 " grenadiers prennent madame sous les bras et la " fassent marcher en tête de la colonne !..." Ainsi fut fait, malgré les pleurs et les cris de la belle Française, qu'à chaque angle de rue je questionnais sur la direction qu'il fallait prendre. Plus nous avancions vers le 455 Danube, plus le nombre des tirailleurs augmentait. Les balles sifflaient aux oreilles de la craintive marchande de modes, qui, ne sachant ce que c'était, paraissait bien moins touchée de ce petit sifflement que des détonations des fusils. Mais tout à coup, un des grenadiers qui la 460 soutenaient ayant eu le bras percé d'une balle, et le sang ayant rejailli sur elle, ses genoux s'affaissèrent ; il fallut la porter. Ce qui venait d'arriver à son voisin me rendant plus circonspect pour elle, je la fis passer derrière le premier peloton, dont les hommes la garantissaient 465 en partie contre les balles. Enfin nous arrivons à une petite place en face du pont. L'ennemi qui en occupait l'autre extrémité, ainsi que le faubourg de la rive gauche, nommé Stadt-am-hof, apercevant la colonne, se met alors à nous canonner ! Je pensai qu'il était inutile d'exposer 470 plus longtemps la Parisienne, et pour tenir la parole que je lui avais donnée, je lui rendis la liberté. Mais comme la pauvre femme, plus morte que vive, ne savait où se cacher, je lui proposai d'entrer provisoirement dans une chapelle de la Vierge située au bout de la 475 place : elle accepte, les grenadiers l'enlèvent par-dessus la petite grille qui en défend l'entrée, et elle court se mettre à l'abri des projectiles, en se blottissant derrière la statue de la Vierge, où, je vous assure, elle tenait fort peu de place. 480

Le maréchal, informé que nous étions au bord du

100 RATISBON [chap. v.

Danube, gagna la tête de la colonne et reconnut par lui-même l'impossibilité de passer le pont, les ennemis ayant incendié le faubourg de Stadt-am-hof, sur lequel

485 il s'appuie à la rive gauche.

Pendant que les Français donnaient l'assaut et s'emparaient de Ratisbonne, six bataillons autrichiens placés sur les remparts, loin du point d'attaque, étaient restés fort tranquillement à regarder dans la campagne s'ils

490 ne voyaient venir personne. Ils ne sortirent de leur stupide inaction qu'en entendant tirer du côté du pont. Ils y accoururent ; mais leur retraite était coupée, d'abord par nous, en second lieu par l'incendie du faubourg qu'ils n'auraient pu traverser, quand même ils seraient

495 parvenus à passer le pont : ils furent donc réduits à mettre bas les armes.

L'Empereur fit le jour même son entrée dans Ratisbonne, et prescrivit aux troupes qui n'avaient point combattu de se joindre aux malheureux habitants pour

500 lutter contre l'incendie qui dévorait la ville; mais, malgré ce puissant secours, un grand nombre de maisons furent brûlées.

Napoléon après avoir visité et récompensé les blessés, glorieux débris des deux premières colonnes dont les

505 efforts avaient échoué, voulut aussi voir la troisième colonne, celle qui avait enlevé Ratisbonne sous ses yeux. Il nous adressa des témoignages de satisfaction et donna plusieurs décorations. Le maréchal lui ayant rappelé mes anciens et nouveaux titres au grade de chef d'esca-

5iodron, Napoléon répondit: "C'est une chose que vous "pouvez considérer comme faite." Puis, se tournant vers le maréchal Berthier : "Vous me ferez signer ce " brevet au premier travail que vous me présenterez." Je n'avais qu'à me féliciter, et ne pouvais raisonna-

5 1 5 blement espérer que l'Empereur suspendrait ses importants travaux pour expédier mon brevet quelques jours

chap. v.] RATISBON 101

plus tôt; j'étais d'ailleurs enivré des témoignages de satisfaction que l'Empereur venait de me donner, ainsi que le maréchal Lannes, et des louanges que mes camarades et moi recevions de toutes parts. 520

Vous pensez bien qu'avant de m'éloigner du pont, j'avais fait retirer de la chapelle la Parisienne, qu'un officier reconduisit chez elle. Le maréchal, voyant les soldats occupés à faire passer cette femme par-dessus la petite grille, me demanda comment elle se trouvait là? 525 Je lui contai l'histoire ; il la redit le soir à l'Empereur, qui rit beaucoup, et déclara qu'il serait bien aise de voir cette dame.

Ratisbonne avait été pris le 23 avril. L'Empereur passa les journées du 24 et du 25 dans cette ville, dont 530 il ordonna de réparer à ses frais tous les dégâts. Pendant que Napoléon, accompagné par le maréchal Lannes, parcourait les rues, j'aperçus la marchande de modes française que j'avais contrainte la veille à guider la colonne d'attaque vers le pont. Je la désignai au mare- 535 chai. Celui-ci la montra à l'Empereur, qui, s'approchant d'elle, lui fit en plaisantant des compliments sur son courage, et lui envoya ensuite une fort belle bague en souvenir de l'assaut de Ratisbonne. La foule, tant civile que militaire, qui entourait l'Empereur s'étant informée 54c du motif de cette petite scène, le fait fut légèrement dénaturé, car on représenta cette dame comme une héroïne française qui, de son propre mouvement, s'était exposée à la mort pour assurer le salut de ses compatriotes. Si la Parisienne fut quelque temps sous le feu 545 de l'ennemi, l'amour de la gloire n'y était pour rien.

Après avoir confié à une forte garnison le soin de garder Ratisbonne et son pont, l'Empereur dirigea l'armée sur Vienne par la rive droite du Danube, pendant que le gros des ennemis prenait la même direction, en longeant 550 la rive gauche.

Page 1