‹ L'aide de camp Marbot, selections from the Mémoires du général baron de Marbot;Chapitre 9 sur 16 · ESSLING · texte numérisé non relu

ESSLING

Tout nous présageait une victoire complète. Déjà Masséna et le général Boudet se préparaient à déboucher d'Aspern et d'Essling pour aller assaillir les Autrichiens, lorsque, à notre ti-ès grande surprise, un 5 aide de camp de l'Empereur vint apporter au maréchal Lannes l'ordre de suspendre son mouvement d'attaque!... Les arbres et autres corps flottants sur le Danube avaient causé une nouvelle rupture aux ponts, ce qui retardait l'arrivée des troupes du maréchal

10 Davout ainsi que des munitions. Enfin, après une heure d'attente, le passage fut rétabli, et bien que l'ennemi eût profité de ce temps pour renforcer son centre et mettre de l'ordre dans ses lignes, nous recommençâmes notre attaque, et les Autrichiens recu-

1 5 laient de nouveau, lorsqu'on apprit qu'une immense partie du grand pont venant d'être emportée, et ne pouvant être réparée avant quarante-huit heures, l'Empereur ordonnait au maréchal Lannes d'arrêter son mouvement sur le terrain conquis!...

20 Voici ce qui avait donné lieu à ce contretemps, qui nous privait d'une victoire éclatante. Un officier autrichien, placé en observation avec quelques compagnies de chasseurs dans les îles situées au-dessus d'Aspern, était monté sur un petit bateau, puis s'était avancé

25 vers le milieu du fleuve, pour voir de loin nos troupes passer les ponts. Il fut ainsi témoin de la première

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rupture occasionnée par les arbres que le fleuve entraînait, ce qui lui inspira la pensée de renouveler ces accidents, à mesure que nous les réparerions. Il fit donc pousser à l'eau un grand nombre de poutres et 30 plusieurs barques chargées de matières enflammées qui détruisirent quelques-uns de nos pontons ; mais comme nos pontonniers les remplaçaient aussitôt, l'officier ordonna de mettre le feu à un énorme moulin flottant, le fit conduire au milieu du fleuve et le lança sur 35 notre grand pont, dont il brisa et entraîna une forte partie!... Dès ce moment, l'Empereur, acquérant la certitude qu'il fallait renoncer à l'espoir de rétablir ce jour-là le passage et de faire arriver le corps de Davout sur le champ de bataille, prescrivit au mare- 40 chai Lannes de rapprocher peu à peu ses troupes de leur première position, entre Essliug et Aspern, afin que, appuyés à ces villages, ils pussent tenir contre les efforts des ennemis. Ce mouvement s'exécutait dans le plus grand ordre, lorsque l'archiduc 45 Charles, étonné d'abord de notre retraite, et apprenant bientôt la rupture complète du grand pont, conçut l'espoir de jeter l'armée française dans le Danube. Il fait dans ce but avancer la cavalerie contre la division Saint- Hilaire qui se trouvait la 50 plus rapprochée de ses lignes ; mais nos bataillons ayant repoussé toutes les charges de l'ennemi, celui-ci dirigea contre eux un feu terrible d'artillerie!... Le maréchal Lannes me chargea en ce moment de porter un ordre au général Saint-Hilaire. A peine étais-je 55 arrivé auprès de celui-ci, qu'une grêle de mitraille tomba sur son état-major!... Plusieurs officiers furent tués, le général Saint-Hilaire eut la jambe brisée : il fallut l'amputer, et il mourut pendant l'opération; enfin je fus frappé à la cuisse droite par un biscaïen 60 qui m'enleva un morceau de chair gros comme un

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œuf. Cette blessure n'étant pas dangereuse, je pus aller rendre compte de ma mission au maréchal. Je le trouvai auprès de l'Empereur, qui, me voyant cou-

65 vert de sang, dit : " Votre tour vient bien souvent !.. " Napoléon et le maréchal, auxquels j'appris la blessure mortelle du brave général Saint-Hilaire, furent très affectés de cette perte.

Le maréchal voyant la division Saint-Hilaire assaillie

70 de toutes parts va lui-même en prendre le commandement et la ramène lentement, en se retournant souvent contre l'ennemi, jusqu'à ce que notre droite s'appuyât à 'Essling que la division Boudet occupait toujours. Bien que ma blessure ne fût point encore pansée, je crus

75 devoir accompagner le maréchal dans cette expédition, pendant laquelle mon ami de Viry eut l'épaule brisée par une balle. Je le fis à grand'peine transporter dans les retranchements de la tête de pont.

La position était fort critique; l'Empereur, réduit à

80 la défensive, donne à son armée la forme d'un arc dont le Danube figurait la corde. Notre droite touchait au fleuve derrière Essling. Notre gauche s'appuyait derrière Aspern. Il fallait, sous peine d'être jeté dans le Danube, entretenir le combat pendant le reste de la

85 journée. Il était neuf heures du matin, et nous devions attendre la nuit pour nous retirer dans l'île de Lobau par le faible pont du petit bras. Le prince Charles, comprenant combien notre situation était défavorable, renouvelait constamment ses attaques contre les deux

90 villages et le centre ; mais, heureusement pour nous, il ne lui vint pas dans l'esprit de forcer notre extrême droite entre Essling et le Danube. C'était le point faible de notre position : une forte colonne, lancée vigoureusement, pouvait arriver par là sur notre tête de pont, et

95 dès lors nous étions perdus!... Sur tous les points de notre ligne le carnage fut terrible, mais absolument

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nécessaire pour sauver l'honneur français et la partie de l'armée qui avait passé le Danube.

Pour arrêter la vivacité des attaques des ennemis, le maréchal Lannes faisait souvent des retours offensifs ioo sur leur centre, qu'il refoulait au loin ; mais bientôt ils revinrent avec de nombreux renforts. Dans une de ces attaques Labédoyère reçut un bout de biscaïen dans le pied, et Watteville eut une épaule luxée à la suite d'une chute occasionnée par la mort de son cheval 105 abattu par un boulet. Ainsi, de tout l'état-major du maréchal Lannes, il ne restait que le sous-lieutenant Le Coulteux et moi. Il était impossible que je le laissasse seul avec ce jeune officier, très brave sans doute, mais inexpérimenté. Le maréchal, désirant me garder, 110 me dit : ** Allez vous faire panser ; et si vous pouvez "encore vous soutenir à cheval, revenez me joindre." Je gagnai la première ambulance; l'affluence des blessés y était énorme; on manquait de linge et de charpie... Un chirurgien remplit ma plaie avec de la grosse étoupe 115 dont on se sert pour bourrer les canons. L'introduction de ces filaments dans ma cuisse me fit beaucoup souffrir, et dans toute autre circonstance je me serais retiré du combat ; mais il fallait que chacun déployât toute son énergie. Je retournai donc auprès du maréchal 12c Lannes, que je trouvai fort inquiet ; il venait d'apprendre que les Autrichiens avaient enlevé à Masséna la moitié d'Aspern !... Ce village fut pris et repris plusieurs fois. Celui d'Essling était aussi vivement attaqué en ce moment. Les régiments de la division Boudet le défen- 125 daient courageusement. Les deux partis étaient si acharnés qu'en se battant au milieu des maisons embrasées, ils se retranchaient avec les cadavres amoncelés qui obstruaient les rues. Les grenadiers hongrois furent repoussés cinq fois ; mais leur sixième attaque avant 1 30 réussi, ils parvinrent à s'emparer du village, moins un

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grenier d'abondance, dans lequel le général Boudet retira ses troupes comme dans une citadelle.

Pendant ce terrible combat, le maréchal m'envoya

135 plusieurs fois dans Essling, où je courus de bien grands dangers ; mais j'étais si animé que ma blessure ne me faisait éprouver aucune douleur.

S'apercevant enfin que, renouvelant sa faute de la veille, il use ses forces contre Essling et Aspern, les

140 deux bastions de notre ligne, tandis qu'il néglige le centre, où une vive attaque de ses réserves pouvait le conduire jusqu'à nos ponts et amener la destruction de l'armée française, le prince Charles lance sur ce point des masses énormes de cavalerie soutenues par de pro-

145 fondes colonnes d'infanterie. Le maréchal Lannes, sans s'étonner de ce déploiement de forces, ordonne de laisser approcher les Autrichiens à petite portée et les reçoit avec un feu d'infanterie et de mitraille tellement violent qu'ils s'arrêtent, sans que la présence ou les excitations

1 50 du prince Charles puissent les déterminer à faire un seul pas de plus vers nous !... Il est vrai qu'ils apercevaient derrière nos lignes les bonnets à poil de la vieille garde qui, formée en colonne, s'avançait majestueusement, l'arme au bras !

155 Le maréchal Lannes, profitant habilement de l'hésitation des ennemis, les fait charger par le maréchal Bessières à la tête de deux divisions de cavalerie, qui renvei'sèrent une partie des bataillons et escadrons autrichiens. L'archiduc Charles, se voyant obligé de

160 renoncer à une attaque sur notre centre, veut au moins profiter de l'avantage que lui offre l'occupation d'Essling par ses troupes ; mais l'Empereur ordonne en ce moment à l'intrépide général Mouton, son aide de camp, de reprendre le village avec la jeune garde, qui se pré-

165 cipite sur les grenadiers hongrois, les repousse et reste en possession d'Essling. La jeune garde et son chef se

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couvrirent de gloire dans ce combat, qui valut plus tard au général Mouton le titre de comte de Lobau.

Le succès que nous venions d'obtenir sur le centre et dans Essling ayant ralenti l'ardeur de l'ennemi, l'archi- 170 duc Charles, dont les pertes étaient énormes, renonça à l'espoir de forcer notre position et ne fît plus, le reste de la journée, qu'entretenir une lutte sans résultat. Cette terrible bataille de trente heures consécutives touchait enfin à son terme !... Il était temps, car nos 175 munitions étaient presque épuisées, et nous en aurions totalement manqué, sans l'activité du brave maréchal Davout qui, pendant toute la journée, n'avait cessé de nous en envoyer de la rive droite au moyen de quelques légers bateaux. Mais comme elles arrivaient 180 lentement et en petite quantité, l'Empereur ordonna de les ménager, et le feu se changea sur notre ligne en un tiraillement auquel les ennemis réduisirent aussi le leur.

Pendant que les deux armées en présence s'obser- 185 vaient mutuellement sans faire aucun mouvement, et que les chefs, se groupant derrière les bataillons, causaient des événements de la journée, le maréchal Lannes, fatigué d'être à cheval, avait mis pied à terre et se promenait avec le général de brigade Pouzet, 190 lorsqu'une balle égarée frappa celui-ci à la tête et l'étendit raide mort auprès du maréchal!...

Le général Pouzet, ancien sergent du régiment de Champagne, s'était trouvé au commencement de la Révolution au camp du Mirai, que commandait mon 195 père.

Le bataillon de volontaires du Gers, dans lequel Lannes servait comme sous-lieutenant, faisait aussi partie de cette division. Les sergents des vieux régiments de ligne ayant été chargés d'instruire les bataillons de volontaires, celui 200 du Gers échut à Pouzet, qui reconnut bientôt l'aptitude

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du jeune sous-lieutenant Lannes, et ne se bornant pas à lui montrer le maniement des armes, il lui apprit aussi les manœuvres. Lannes devint un excellent tacticien.

205 Or, comme il attribuait son premier avancement aux leçons que lui avait données Pouzet, il lui voua un grand attachement, et à mesure qu'il s'élevait en grade, il se servit de son crédit pour faire avancer son ami. La douleur du maréchal fut donc extrême en le voyant tomber

210 à ses pieds !

Nous étions en ce moment un peu en avant de la tuilerie située à gauche en arrière d'Essling ; le maréchal fort ému, voulant s'éloigner du cadavre, fit une centaine de pas dans la direction de Stadt-Enzersdorf, et s'assit

2 1 5 tout pensif sur le revers d'un fossé d'où il observait les troupes. Au bout d'un quart d'heure quatre soldats, portant péniblement dans un manteau un officier mort, dont on n'apercevait pas la figure, s'arrêtent pour se i*eposer en face du maréchal. Le manteau s'entr'ouvre, et

220 Lannes reconnaît Pouzet! — "Ah! s'écrie-t-il, cet affreux "spectacle me poursuivra donc partout !..." Il se lève et va s'asseoir sur le bord d'un autre fossé, la main sur les yeux, et les jambes croisées l'une sur l'autre. Il était là, plongé dans de sombres réflexions, lorsqu'un petit bou-

225 let de trois, lancé par le canon d'Enzersdorf, arrive en ricochant et va frapper le maréchal au point où ses deux jambes se croisaient!... La rotule de l'une fut brisée, et le jarret de l'autre déchiré !

Je me précipite à l'instant vers le maréchal, qui me

230 dit: "Je suis blessé... c'est peu de chose... donnez-moi la "main pour m'aider à me relever..." Il essaya, mais cela lui fut impossible ! Les régiments d'infanterie placés devant nous envoyèrent promptement quelques hommes pour transporter le maréchal vers une ambulance, mais

235 nous n'avions ni brancard ni manteau: nous prîmes donc le blessé dans nos bras. Cette position le faisait

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horriblement souffrir. Alors un sergent, apercevant au loin les soldats qui portaient le cadavre du général Pouzet, courut leur demander le manteau dans lequel il était enveloppé. . On allait poser le maréchal dessus, 240 ce qui eût rendu son transport moins douloureux ; mais il reconnut le manteau et me dit : " Cest celui de mon •'•'pauvre ami; il est couvert de son sang; je ne veux u pas m'en servir ; faites-moi plutôt traîner comme vous ••pourrez!" 245

J'aperçus alors un bouquet de bois non loin de nous ; j'y envoyai M. Le Coulteux et quelques grenadiers, qui revinrent bientôt avec un brancard couvert de branchages. Nous transportâmes le maréchal à la tête de pont, où les chirurgiens en chef procédèrent à son 250 pansement. Ces messieurs tinrent au préalable un conciliabule secret dans lequel ils furent en dissidence sur ce qu'il fallait faire. Le docteur Larrey demandait l'amputation de la jambe dont la rotule était brisée : un autre, dont j'ai oublié le nom, voulait qu'on les 255 coupât toutes les deux ; enfin le docteur Y van, de qui je tiens ces détails, s'opposait à ce qu'il fût fait aucune amputation. Ce chirurgien, connaissant depuis longtemps le maréchal, assurait que la fermeté de son moral donnait quelques chances de guérison, tandis qu'une 260 opération pratiquée par un temps aussi chaud conduirait infailliblement le blessé dans la tombe. Larrey était le chef du service de santé des armées ; son avis l'emporta donc: une des jambes du maréchal fut amputée!...

Il supporta l'opération avec un grand courage. Elle 265 était à peine terminée lorsque l'Empereur survint. L'entrevue fut des plus touchantes. L'Empereur, à genoux au pied du brancard, pleurait en embrassant le maréchal, dont le sang teignit bientôt son gilet de Casimir blanc.

Quelques personnes malintentionnées ont écrit que le 270 maréchal Lannes, adressant des reproches à l'Empereur,

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le conjura de ne plus faire la guerre ; mais moi, qui soutenais en ce moment le haut du corps du maréchal et entendais tout ce qu'il disait, je déclare que le fait est

275 inexact. Le maréchal fut, au contraire, très sensible aux marques d'intérêt qu'il reçut de l'Empereur, et lorsque celui-ci, forcé d'aller donner des ordres pour le salut de l'armée s'éloigna en lui disant : " Vous vivrez, mon ami, "vous vivrez!..." le maréchal lui répondit en lui pres-

280 sant les mains: "Je le désire, si je puis encore être " utile à la France et à Votre Majesté ! "

Les cruelles souffrances du maréchal ne lui firent point oublier la position des troupes dont il fallait à chaque instant lui donner des nouvelles. Il apprit avec plaisir

285 que l'ennemi n'osant les poursuivre, elles profitaient de la chute du jour pour rentrer dans l'île de Lobau. Sa sollicitude s'étendit sur ses aides de camp frappés auprès de lui; il s'informa de leur état, et sachant que j'avais été pansé avec de grossières étoupes il invita le docteur

290 Larrey à visiter ma blessure. J'aurais voulu faire transporter le maréchal à Ebersdorf, sur la rive di'oite du Danube ; mais la rupture du pont s'y opposait, et nous n'osions l'embarquer sur une frêle nacelle. Il fut donc forcé de passer la nuit dans l'île où, faute de matelas,

295 j'empruntai une douzaine de manteaux de cavalerie pour lui faire un lit.

Nous manquions de tout et n'avions même pas de bonne eau à donner au maréchal, qu'une soif ardente dévorait. On lui offrit de celle du Danube ; mais la crue

300 du fleuve l'avait rendue tellement bourbeuse qu'il ne put en boire et dit avec résignation : " Nous voilà comme ces " marins qui meurent de soif, bien qu'environnés par les " flots ! " Le vif désir que j'avais de calmer ses souffrances me fit employer un filtre d'un nouveau genre. Un des

305 valets que le maréchal avait laissés dans l'île, en allant au combat, portait constamment un petit portemanteau con-

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tenant du linge. J'y fis prendre une chemise du maréchal : elle était très fine ; on ferma avec de la ficelle toutes les ouvertures, à l'exception d'une, et plongeant cette espèce d'outre dans le Danube, on la retira pleine, puis 310 on la suspendit sur des piquets au dessous desquels on plaça un gros bidon pour recevoir l'eau, qui, filtrant à travers la toile, se débarrassa de presque toutes les parties terreuses. Le pauvre maréchal, qui avait suivi toute mon opération avec des yeux avides, put enfin avoir une 315 boisson, sinon parfaite, au moins fraîche et limpide : il me sut très bon gré de cette invention. Les soins que je donnai à mon illustre malade ne pouvaient éloigner les craintes que j'avais sur le sort qui lui serait réservé si les Autrichiens, traversant le petit bras du fleuve, nous 320 eussent attaqués dans l'île de Lobau : qu'aurais-je alors pu faire pour le maréchal ? Je crus un moment que ces craintes allaient se réaliser, car une batterie ennemie, établie près d'Enzersdorf, nous envoya plusieurs boulets ; mais le feu ne dura pas longtemps. 325

Dans la position qu'occupait le prince Charles, il avait deux choses à faire : attaquer avec furie les dernières divisions françaises restées sur le champ de bataille ; ou bien, s'il n'osait prendre cette résolution, il pouvait du moins, sans compromettre ses troupes, placer son artil- 330 lerie sur la berge du petit bras, depuis Enzersdorf jusqu'à Aspern, et couvrir de boulets l'île de Lobau, dans laquelle se trouvaient entassés 40,000 Français, qu'il eût exterminés ! Mais, heureusement pour nous, le généralissime ennemi ne prit aucun de ces partis; de sorte que 335 le maréchal Masséna, auquel Napoléon avait confié le commandement de la partie de l'armée qui se trouvait encore sur la rive gauche, put, sans être inquiété, évacuer pendant la nuit les villages d'Essling et d' Aspern, ainsi que le champ de bataille, faire passer les blessés, 340 toutes les troupes, ainsi que l'artillerie, dans l'île de

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Lobau, puis enlever le pont jeté sur le petit bras du Danube ; de sorte que le 23, au point du jour, tous ceux de nos régiments qui avaient combattu les 21 et 22

345 étaient rentrés dans l'île, où les ennemis ne lancèrent plus aucun boulet pendant les quarante-cinq jours que dura l'occupation de Masséna.

Cependant nos troupes accumulées dans l'île de Lobau, manquant de vivres et de munitions, réduites à

350 manger du cheval, et séparées de la rive droite par l'immensité du fleuve, étaient dans une position des plus critiques. On craignait que l'inaction du prince Charles ne fût simulée, et l'on s'attendait d'un instant à l'autre à ce que, remontant le Danube jusqu'au-dessus

355 de Vienne, il le passât pour venir nous attaquer à revers sur la rive droite et faire révolter la capitale contre nous. Dans ce cas le corps de l'intrépide maréchal Davout, qui gardait Vienne et Ebersdorf, eût certainement opposé une très vive résistance. Mais aurait-il

360 pu vaincre toute l'armée ennemie ? et que seraient devenues pendant ce temps toutes les troupes françaises enfermées dans l'île de Lobau ?

L'empereur Napoléon profita très habilement du temps que les Autrichiens lui laissaient, et jamais sa

365 prodigieuse activité ne fut mieux employée. Secondé par l'infatigable maréchal Davout et les divisions de son corps d'armée, il fit dans la seule journée du 23 ce qu'un général ordinaire n'aurait pu obtenir en une semaine. Un service de bateaux bien organisé ap-

370 provisionna de vivres et de munitions les divisions enfermées dans l'île de Lobau ; on ramena tous les blessés à Vienne ; des hôpitaux furent créés, des matériaux immenses furent réunis pour réparer les ponts, en faire de nouveaux et les garantir par une estacade ; cent

375 pièces d'artillerie du plus fort calibre, prises dans l'arsenal de Vienne, furent conduites à Ebersdorf.

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Le 24, la communication ayant été rétablie avec l'île, l'Empereur fit repasser sur la rive droite les troupes du maréchal Lannes, la garde et toute la cavalerie, ne laissant dans l'île de Lobau que le corps de Masséna chargé 380 de la fortifier, de la défendre et de mettre en batterie les gros canons qu'on y avait amenés.

Rassuré sur ce point, l'Empereur fit approcher de Vienne le corps d'armée du maréchal Bernadotte et les nombreuses divisions de troupes de la Confédération 385 germanique, ce qui le mettait en état de repousser le prince Charles, dans le cas où il oserait traverser le fleuve pour venir nous attaquer.

Peu de jours après, nous reçûmes un puissant renfort. Une armée française arrivant d'Italie, sous les ordres 390 du vice-roi Eugène de Beauharnais, vint se ranger à notre droite. Au commencement de la campagne, cette armée, dont je n'ai point encore parlé, avait éprouvé un échec en combattant à Sacile ; mais les Français ayant renouvelé leurs attaques, et battu les ennemis, les 395 avaient non seulement chassés d'Italie, mais poussés au delà des Alpes. Ils venaient enfin de rejeter le prince Jean derrière le Danube, en Hongrie, ce qui mettait le vice-roi en communication avec la grande armée de l'empereur Napoléon, dont ses troupes formèrent désor- 400 mais l'aile droite, en face de Presbourg.

CHAPTER VIII

Vers la fin de juin, me trouvant assez bien rétabli, j'allai rejoindre le quartier général de Masséna dans l'île de Lobau. Les aides de camp, dont je devenais le camarade, me reçurent très bien. Cet état-major 5 était fort nombreux et comptait plusieurs officiers distingués, mais il s'y trouvait aussi quelques médiocrités. Le premier aide de camp, colonel de Sainte-Croix, joua un fort grand rôle dans les événements qui précédèrent la bataille de Wagram.

io L'Empereur, qui faisait élever dans l'île de Lobau d'immenses fortifications, l'arma de plus de cent canons de gros calibre. Il allait visiter tous les jours les travaux, et voulant tout voir par lui-même, il marchait à pied pendant sept et huit heures. Ces longues

1 5 courses fatiguaient le maréchal Masséna, déjà un peu cassé, et le général Becker, chef d'état-major, ne pouvait la plupart du temps répondre aux questions de l'Empereur, tandis que le colonel Sainte-Croix, dont l'activité était infatigable et l'intelligence prodigieuse,

20 avait tout vu avant l'arrivée de l'Empereur, savait tout, prévoyait tout et donnait sur tout les renseignements les plus exacts. Napoléon prit donc l'habitude de s'adresser à lui, et peu à peu Sainte-Croix devint, sinon de droit, du moins de fait, le chef d'état-major du corps

25 d'armée qui défendait l'île de Lobau.

Il eût été si facile aux Autrichiens de nous chasser

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de cette île, ou d'exterminer par une vive canonnade les quatre divisions que nous y avions, que l'Empereur ne s'en éloignait qu'à regret chaque soir pour retourner à Schœnbriinn. Il passait alors les nuits dans de 3° cruelles inquiétudes ; aussi voulait-il avoir, dès son réveil, des nouvelles du corps d'armée de Masséna; il avait donc ordonné à Sainte-Croix de se trouver tous les matins dans son appartement, au lever de l'aurore, afin de lui rendre compte de l'état des choses. Pour 35 que ses rapports fussent plus exacts, le colonel faisait à pied, toutes les nuits, le tour de l'immense île de Lobau, visitant les postes, examinant ceux de l'ennemi ; puis, montant à cheval, il parcourait rapidement les deux lieues qui le séparaient du palais de Schœnbrùnn, où 4° les aides de camp avaient ordre de l'introduire à l'instant dans la chambre à coucher de l'Empereur, qui, tout en s'habillant devant lui, causait de la position respective des deux armées. On partait ensuite au galop pour l'île, où l'Empereur, toujours accompagné 45 de M. de Sainte-Croix, passait la journée entière à examiner les travaux, et montait souvent avec lui au haut d'une immense échelle double que le colonel avait eu l'heureuse idée de faire établir en forme d'observatoire. De là, la vue dominait les arbres les plus élevés et 50 découvrait au loin les campagnes de la rive gauche, occupées par les troupes ennemies, dont on connaissait ainsi tous les mouvements. Le soir, Sainte-Croix reconduisait l'Empereur à Schœnbrùnn, retournait dans l'île où, après quelques instants de repos, il passait 55 toute la nuit à visiter les postes, et recommençait le lendemain les courses de la veille.

Pendant quarante-quatre jours et par une chaleur excessive Sainte-Croix supporta ces fatigues sans en être accablé et sans que son zèle et son activité se 60 ralentissent un seul instant. Il faisait en même temps

CHAP. VIII

preuve d'une telle intelligence sur les plus hautes questions militaires, que Napoléon l'appelait constamment auprès de lui, lorsqu'il conférait avec les maréchaux

65 Masséna et Berthier relativement au moyen de faire déboucher l'armée sur la rive gauche. Il s'agissait de traverser le petit bras du Danube sur un autre point que celui qui avait servi de passage lors de la bataille d'Essling, parce qu'on savait que le prince Charles avait

70 fait élever de nombreux retranchements en ce lieu.

Sainte-Croix proposa de tourner les fortifications de l'ennemi, en exécutant le passage devant Stadt-Enzersdorf, ce qui fut adopté. Enfin, Napoléon conçut une si grande opinion du mérite de ce colonel, qu'il dit un jour

75 à M. de Czernitcheff, envoyé de l'empereur de Russie: "Depuis que je commande les armées, je n'ai pas ren- " contré d'officier plus capable, qui comprît mieux mes "pensées et les fît mieux exécuter; il me rappelle le * maréchal Lannes et le général Desaix ; aussi, à moins

80 " que la foudre ne l'emporte, la France et l'Europe "seront étonnées du chemin que je lui ferai faire!" Ces pai-oles, rapportées par M. de Czernitcheff, furent bientôt connues de tous, et l'on prévit qife Sainte-Croix serait rapidement maréchal : malheui"eusement la foudre

85 l'emporta ! Il fut tué l'année suivante d'un coup de canon sur les rives du Tage aux portes de Lisbonne.

Plus le moment du nouveau passage du Danube approchait, plus les Autrichiens surveillaient les rives du petit bras de ce fleuve qui nous séparait d'eux. Ils

90 fortifiaient même Enzersdorf, et si quelque groupe de militaires français approchait trop de la partie de l'île située en face de ce bourg, les postes ennemis faisaient feu sur eux ; mais lorsqu'on s'avançait isolément, ou au nombre de deux ou trois personnes, ils ne tiraient

95 pas. L'Empereur désirait voir de près les préparatifs de l'ennemi. On a dit que pour y parvenir, sans courir

chap. vin.] YVAGRAM 133

de danger, il s'étiit déguisé en soldat et s'était placé en faction. Le fait a été inexactement rapporté : voici ce qui se passa.

L'Empereur et le maréchal Masséna, revêtus de ioo capotes de sergents, et suivis de Sainte-Croix costumé en simple soldat, s'avancèrent jusqu'au bord du rivage. Le colonel se déshabille complètement et se met dans l'eau, tandis que Napoléon et Masséna, pour éloigner tout soupçon de l'esprit des ennemis, quittent leurs 105 capotes, comme s'ils se proposaient de se baigner, et examinent alors tout à leur aise le point où ils voulaient jeter des ponts et opérer le passage. Telle était l'habitude de voir nos soldats venir par très petits groupes se baigner en ce lieu, que les Autrichiens restèrent tran- 110 quillernent couchés sur l'herbe. Ce fait prouve qu'à la guerre les chefs doivent sévèrement prohiber ces espèces de trêves et ces désignations de points neutres, que les troupes des deux partis établissent souvent pour leur convenance respective. 115

L'Empereur, ayant alors résolu de passer le bras du fleuve à cet endroit, décida que plusieurs ponts y seraient construits ; mais comme il était plus que probable que, dès que les postes ennemis donneraient l'éveil, les troupes autrichiennes placées à Enzersdorf 120 accourraient pour s'opposer à l'établissement de nos ponts, il fut convenu que l'on ferait d'abord transporter deux mille cinq cents grenadiers sur l'autre rive, et qu'en y arrivant ils iraient attaquer Enzersdorf, afin que la garnison ainsi occupée ne pût venir troubler 125 nos travaux et s'opposer à notre passage. Cela bien arrêté, l'Empereur dit à Masséna : " Comme cette pre- " mière colonne sera évidemment très exposée, puisque " ce sera contre elle que l'ennemi dirigera d'abord tous " ses efforts, il faut la composer de nos meilleures 1 30 " troupes et choisir pour la commander un colonel

CHAP. VIII

" brave et intelligent. — Mais, Sire, cela me revient ! " s'écria Sainte-Croix. — Pourquoi donc ? répondit l'Em- " pereur, charmé de ce zèle, et qui n'avait probable-

135" ment fait la demande que pour entraîner la réplique. — " Pourquoi ? reprit le colonel, mais parce que de tous "les officiers qui sont dans l'île, c'est moi qui depuis six " semaines ai supporté le plus de fatigues, étant con- " stamment sur pied jour et nuit pour faire exécuter

140 "vos ordres, et je demande que Votre Majesté veuille " bien m'accorder comme récompense le commandement " des deux mille cinq cents grenadiers qui doivent " aborder les premiers sur la rive ennemie ! — Eh bien, "tu l'auras!" répliqua Napoléon, auquel cette noble

145 hardiesse plut infiniment. Le projet de passage étant définitivement réglé, la nuit du 4 au 5 juillet fut désignée pour l'attaque.

Napoléon savait que les ennemis s'attendaient à le voir déboucher de l'île de Lobau en passant entre Essling et

1 50 Aspern, ainsi qu'il l'avait fait au mois de mai, et qu'ils venaient de construire des retranchements dans l'intervalle qui sépare ces deux villages ; or, comme il sentait aussi combien il importait de cacher aux Autrichiens le projet conçu par lui de les tourner, en traversant le petit

155 bras du Danube devant Enzersdorf, il faisait surveiller tout ce qui entrait dans l'île de Lobau par les grands ponts qui l'unissaient à Ebersdorf. Cependant, vers les derniers joui*s, les préparatifs indispensables avaient dévoilé ce secret à toutes les personnes placées dans l'île ;

160 mais, comme on pensait avoir la cei'titude qu'il ne s'y trouvait que des militaires français ou des domestiques d'officiers, ayant chacun une garde de sûreté, on se croyait à l'abri des investigations des ennemis : c'était une erreur. Le prince Charles était parvenu à intro-

165 duire un espion parmi nous, et déjà cet homme se préparait à l'avertir que nous devions l'attaquer par

chap. vin.] WAGRAM 13.5

Enzersdorf, lorsqu'une lettre anonyme, écrite en hongrois et adressée à l'Empereur, fut apportée à son mameluk Roustan par une petite fille bien mise, qui se borna à lui dire que cette lettre était importante et très pressée ! 170 On crut d'abord qu'il s'agissait d'une demande d'argent ; mais les interprètes, ayant traduit la dépêche, se hâtèrent d'en donner connaissance à l'Empereur, qui se rendit à l'instant dans l'île de Lobau où, dès son arrivée, il donna l'ordre de suspendre les travaux de tous genres, 175 de faire former en rangs non seulement les troupes, mais les états-majors, les administrateurs, les boulangers, bouchers, cantiniers, et même les domestiques, qui devaient chacun se placer derrière leurs maîtres. Ces dispositions prises, et lorsqu'il n'y eut plus un seul indi- 1 80 vidu hors des rangs, l'Empereur fit annoncer aux troupes qu'un espion s'était glissé dans l'île, espérant qu'on ne pourrait le découvrir au milieu des 30,000 hommes qui s'y trouvaient ; qu'il fallait donc, à présent que tout le monde était à son rang, que chacun regardât ses voisins 1 8 5 de droite et de gauche. Le succès de cet ingénieux moyen fut instantané ; car, au milieu du plus profond silence, on entendit deux soldats s'écrier : " Voici un inconnu ! " On arrêta cet homme, on le questionna, et il avoua s'être déguisé en fantassin français avec les effets des morts 190 laissés sur le champ de bataille d'Essling.

Ce misérable était né à Paris et paraissait bien élevé, instruit même. La passion du jeu l'ayant ruiné, il avait fui la France pour éviter les poursuites de ses créanciers, s'était réfugié en Autriche où, poussé par le désir de se 195 procurer des moyens de jouer encore, il s'était offert pour servir d'espion à l'état-major autrichien. Pendant la nuit une très petite nacelle le transportait de la rive gauche du Danube à la rive droite, à une lieue au-dessous d'Ebersdorf, et venait le reprendre la nuit suivante à 200 un signal convenu. Il avait déjà fait de très fréquents

136 WAGRAM [chap. vm.

voyages de ce genre, enti'ant dans l'île de Lobau et en sortant, en se mêlant, vêtu en soldat, aux nombreux détachements de nos troupes qui allaient constamment à

205 Ebersdorf pour chercher des vivres ou des matériaux. Craignant d'être remarqué s'il restait seul, l'espion se portait toujours sur les lieux où il y avait foule et travaillait aux retranchements avec les soldats. Il achetait sa nourriture chez les cantiniers, passait la nuit auprès

21c des camps, et dès le point du jour, muni d'une bêche comme s'il allait rejoindi"e des travailleurs, il parcourait l'île en tous sens, examinant les ouvrages, qu'il dessinait à la hâte en se couchant parmi les osiers ; puis, la nuit suivante, il allait faire un rapport aux Autrichiens et

2 1 5 revenait pour continuer ses observations. Cet homme, traduit devant un conseil de guerre, fut condamné à mort. Il exprimait un vif repentir d'avoir sei'vi les ennemis de la France, ce qui portait l'Empereur à commuer sa peine, lorsque, dans l'espoir de décider Napo-

220 léon à lui accorder la vie, l'espion proposa de tromper le prince Charles, en allant lui faire un faux rapport sur ce qu'il avait vu dans l'île, et de revenir dire aux Français ce que faisaient les Autrichiens. Cette nouvelle infamie indigna l'Empereur, qui, abandonnant le coiq)able à sa

225 fatale destinée, le laissa fusiller.

Cependant le jour de la grande bataille approchait. Napoléon avait réuni autour d'Ebersdorf toute l'armée venant d'Italie, les corps des maréchaux Davout, Bernadotte, la garde, et transformé l'île de Lobau en une

230 immense forteresse, armée de cent pièces de gros calibre et de vingt mortiers. Trois solides ponts sur pilotis. défendus par des estacades, assuraient le passage du grand Danube entre Ebersdorf et l'île. Enfin on était en mesure de jeter plusieurs ponts de moindre dimen-

235 sion sur le petit bras, le seul qui nous séparât de la rive gauche,

chap. vin.] WAGRAM 187

Les journées du 2 et du 3 se passèrent en préparatifs de part et d'autre.

L'année française, traversant le grand bras du Danube sur les trois ponts d'Ebersdorf, se massa dans l'île de 240 Lobau, où l'Empereur réunit 150,000 hommes. Le prince Charles, de son côté, rassembla des forces égales sur la rive gauche, où les troupes autrichiennes, placéesur deux lignes, formaient un arc immense, afin d'envelopper les parties de l'île de Lobau qui leur faisaient 245 face. A la droite des ennemis la pointe de cet arc s'appuyait au Danube à Florisdorf, Spitz et Iedelsée. Leur centre occupait les villages d'Essling et d'Aspern, fortement retranchés et nouvellement reliés l'un à l'autre par des ouvrages armés d'une nombreuse artil- 250 lerie. Enfin la gauche de l'arc formé par l'armée autrichienne se trouvait à Gross-Enzersdorf, ayant un fort détachement à Mùhlleiten. Le prince Charles surveillait donc exactement tous les points de l'île de Lobau par où nous pouvions déboucher; mais comme 255 il était persuadé, on ne sait pourquoi, que Napoléon l'attaquerait par son centre, en passant le petit bras du Danube entre Essling et Aspern, ainsi qu'il l'avait fait au mois de mai, le généralissime avait concentré toutes ses forces dans les vastes plaines qui s'étendent 260 depuis ces villages jusqu'à Deutsch-Wagram et à Markgrafen-Xeusiedel, gros bourg situé sur le ruisseau de Russbach, dont les rives fort encaissées et dominées par des hauteurs offrent une excellente position défensive. Du reste, le prince Charles avait peu de 265 troupes à sa droite, et encore moins à sa gauche, parce qu'il avait prescrit à l'archiduc Jean, son frère, commandant l'armée de Hongrie, de quitter Presbourg avec les 35,000 hommes dont il disposait, et de se trouver le 5 juillet au matin à Lntcr-Siebenbriinn, 27c pour s'y relier avec la gauche de la seconde ligne de la

138 WAGRAM [chap. vm.

grande armée autrichienne : mais le prince Jean n'exécuta pas cet ordre.

D'après les instructions de l'empereur Napoléon,

275 l'armée française commença son attaque le 4 juillet, à neuf heures du soir. Un orage épouvantable éclatait en ce moment ; la nuit était des plus obscures, la pluie tombait à torrents, et le bruit du tonnerre se mêlait à celui de notre artillerie, qui, garantie des boulets enne-

280 mis par un épaulement, dirigeait tous ses feux sur Essling et Aspern, afin de confirmer le prince Charles dans la pensée que nous allions déboucher sur ce point ; aussi ce fut là qu'il porta toute son attention, sans s'inquiéter aucunement d'Enzersdorf, sur lequel nos prin-

285 cipales forces se dirigeaient.

Dès que les premiers coups de canon se firent entendre, le maréchal Masséna, très souffrant encore, fut placé dans une petite calèche découverte que ses aides de camp entouraient, et il se fit conduire vers le point

290 sur lequel devait commencer l'attaque. L'Empereur nous rejoignit bientôt ; il était très gai et dit au maréchal : "Je suis enchanté de cet orage: quelle belle " nuit pour nous ! Les Autrichiens ne peuvent voir " nos préparatifs de passage en face d'Enzersdorf, et

295 " ils n'en auront connaissance que quand nous aurons " enlevé ce poste essentiel, quand nos ponts seront " placés et une partie de mon armée formée sur la " rive qu'ils prétendent défendre,.."

En effet le brave colonel Sainte-Croix, après avoir

300 fait débarquer en silence les 2500 grenadiers, prit terre sur la rive ennemie en face d'Enzersdorf. Un régiment de Croates bivouaquait sur ce point. Attaqué à l'improviste il se défend néanmoins avec acharnement à la baïonnette ; mais nos grenadiers, animés par la voix de

305 Sainte-Croix qui s'était jeté au plus fort de la mêlée, enfoncent les ennemis, et ceux-ci se retirent en dés

chap. vin.] W'AGRAM 139

ordre sur Enzersdorf. Ce gros bourg, environné d'une muraille crénelée, précédé d'une digue taillée en forme de parapet, était rempli d'infanterie, tandis que des flèches en terre couvraient toutes les entrées. Enlever 310 ce bourg était d'autant plus difficile que le feu avait incendié les maisons, et que la garnison pouvait être d'un moment à l'autre soutenue par la brigade autrichienne du général Nordmann, placée un peu en arrière entre le bourg d'Enzersdorf et celui de Mùhl- 315 leiten. Mais aucun obstacle n'arrête Sainte-Croix qui, marchant à la tête de ses grenadiers, enlève les ouvrages extérieurs, poursuit les ennemis l'épée dans les reins, et entre pêle-mêle avec eux dans le redan qui couvre la porte du Midi. Cette porte était fermée ; Sainte- 320 Croix la fait enfoncer sous une grêle de balles que la garnison lançait par les créneaux du mur d'enceinte. Une fois maîtres de ce passage le colonel et ses braves soldats se précipitent dans l'intérieur du bourg, dont la garnison, affaiblie par les énormes pertes qu'elle vient 325 d'éprouver, se réfugie dans le château ; mais à la vue des échelles que Sainte-Croix fait apporter pour donner l'assaut, le commandant autrichien demande à capituler. Ainsi Sainte-Croix, auquel ce beau fait d'armes fit le plus grand honneur, resta maître d'Enzersdorf, à la 330 grande satisfaction de l'Empereur, dont cette capture servait merveilleusement les projets. Il prescrivit à l'instant de jeter huit ponts sur le petit bras du Danube entre l'île de Lobau et le bourg d'Enzersdorf.

Le premier de ces ponts, d'une construction jusqu'à- 335 lors inconnue, avait été inventé par l'Empereur. Il paraissait n'être que d'une seule pièce ; cependant il se trouvait divisé en quatre sections qu'unissaient des charnières, ce qui lui permettait de contourner et de suivre les sinuosités du rivage. Arrivé dans le bras du 340 Danube, un de ses bouts fut fixé aux arbres de l'île de

140 WAGRAM [chap. vin.

Lobau, tandis qu'à l'aide d'un câble porté par un bateau on dirigeait l'autre extrémité vers la rive opposée. Poussé par le courant, ce pont d'un nouveau genre,

345 tournant sur lui-même, fit un à-droite complet, et put servir à l'instant même. Les sept autres furent complètement établis un quart d'heure après, ce qui permit à Napoléon de faire passer rapidement sur la rive gauche les corps de Masséna, Oudinot, Bernadotte,

350 Davout, Marmont, l'armée du piïnce Eugène, les réserves d'artillerie, toute la cavalerie, enfin la garde.

Pendant que l'Empereur s'empressait de profiter des avantages que lui offrait la prise du bourg d'Enzersdorf, le prince Charles, toujours persuadé que son adversaire

355 voulait déboucher entre Essling et Aspern, perdait son temps et ses munitions pour jeter une grêle de boulets et d'obus sur la partie de l'île de Lobau située en face de ces deux villages, pensant qu'il faisait éprouver de grandes pertes aux troupes françaises, qu'il supposait

360 être agglomérées en ce lieu. Ces projectiles ne produisirent aucun effet, car nous n'avions sur ce point que quelques éclaireurs dispersés et protégés par des épaulements en terre, tandis que le gros de nos troupes, massé du côté d'Enzersdorf, traversait le petit bras du Danube

365 et se massait sur la rive gauche. Le généralissime autrichien fut stupéfait, le 5 juillet au matin, lorsqu'en se dirigeant sur l'ancien champ de bataille, entre Essling et Aspern, où il comptait nous combattre avec avantage au moment où nous déboucherions de l'île de Lobau, il

370 s'aperçut que son aile gauche était tournée par l'armée française qui marchait déjà sur Sachsengang, dont elle ne tarda pas à s'emparer. Surpris sur sa gauche et menacé sur ses derrières le prince Charles fut obligé, pour nous faire face, d'exécuter un immense mouvement

375 rétrograde vers le ruisseau de Russbach, en reculant constamment devant Napoléon, tandis que nos divers

chap. vin.] WAGRAM 141

corps d'armée se plaçaient à leur ordre de bataille dans l'immense plaine ouverte devant eus.

Afin de n'être pas surpris par l'arrivée du prince Jean, dans le cas où celui-ci. venant de Hongrie., paraîtrait 380 sur notre aile droite, à Unter-Siebenbrûnn, l'Empereur envoya en observation sur ce point trois fortes divisions de cavalerie, ainsi que plusieurs bataillons soutenus par de l'artillerie légère. Ces troupes étaient considérées comme hors ligne et destinées à arrêter le premier 385 effort du prince Jean jusqu'à l'arrivée des réserves. Quant au gros de l'armée, sa droite, formée par le corps de Davout, se porta sur Glinzendorf et le Russbach. Le centre était composé par les Bavarois, les Wurtembergeois, les corps d'Oudinot, de Bernadotte, 390 et l'armée d'Italie. La gauche, aux ordres de Masséna, longeait le petit bras du Danube dans la direction ing et d'Aspern. Chacun de ces corps devait enlever en marchant les villages qui se trouvaient devant lui. La réserve se composait du corps de Mar- 395 mont, de trois divisions de cuirassiers, d'une nombreuse artillerie et de toute la garde impériale. Enfin le général Régnier, avec une division d'infanterie et de nombreux artilleurs, restait à la garde de l'île de Lobau, en avant de laquelle on rétablit l'ancien pont, qui nous 400 avait servi lors de la bataille d'Essling.

La marche de l'armée française n'éprouvant aucune résistance sérieuse, nous occupâmes successivement Essting, Aspern, Breitenlée, Raschdorf et Sûssenbrûnn. Jusqu'à ce moment la première partie du plan de 40 Ç Napoléon avait réussi, puisque ses troupes venaient de franchir le dernier bras du Danube et occupaient les plaines de la rive gauche. Cependant rien n'était encore décidé, tant que nous n'avions pas battu et entamé sérieusement l'ennemi. Celui-ci, au lieu de 410 réunir toutes ses forces sur le ruisseau de Russbach,

142 WAGRAM [chap. vm.

commit la faute énorme de les diviser, en opérant sa retraite par deux lignes très divergentes, l'une sur Markgrafen-Neusiedel, derrière le Russbach, et l'autre

415 sur les hauteurs de Stamersdorf, où les troupes de l'aile droite autrichienne se trouvaient évidemment trop éloignées du champ de bataille.

La position qui borde le Russbach est forte, domine la plaine et se trouve protégée par ce ruisseau qui, bien

420 que peu large, forme un très bon obstacle, parce que ses bords étant très escarpés, l'infanterie ne peut les franchir qu'avec difficulté, et que la cavalerie et l'artillerie n'avaient d'autre passage que les ponts situés dans les villages occupés par les Autrichiens. Cependant,

425 comme le Russbach était la clef de la position des deux armées, Napoléon résolut de s'en emparer, et fit en conséquence attaquer Markgrafen-Neusiedel par Davout, Baumersdorf par Oudinot et Deutsch-Wagram par Bernadotte, tandis que le prince Eugène, secondé

430 par Macdonald et Lamarque, passait le ruisseau entre ces deux villages. L'artillerie légère de la garde écrasa par son feu les masses autrichiennes ; mais le maréchal Bernadotte, à la tête des Saxons, fit une attaque, si molle sur Wagram, qu'il ne réussit pas. Les généraux

435 Macdonald et Lamarque, franchissant le Russbach, mirent un moment en péril le centre ennemi ; mais le prince Charles, s'élançant bravement sur ce point avec ses réserves, contraignit nos troupes à repasser le ruisseau.

440 Ce mouvement s'exécuta d'abord avec le plus grand ordre ; mais la nuit étant survenue, nos fantassins, qui venaient de résister à une attaque de front faite par les chevau-légers autrichiens, ayant aperçu sur leurs derrières une brigade de cavalerie française amenée à leur

445 secours par le général Salme, se crurent coupés ; il en résulta un peu de désordre qui s'aggrava par suite d'une

chap. vin.] WAGRAM 143

méprise : quelques bataillons saxons tirèrent sur la division Lamarque. Cependant le trouble occasionné par ces accidents fut promptement réparé. L'attaque faite par le maréchal Oudinot sur Baumersdorf fut aussi 450 repoussée ; elle avait été faite sans ensemble. Le maréchal Davout seul avait eu des succès, car, après avoir forcé le passage du Russbach et tourné Markgrafen-Xeusiedel, il allait s'emparer de ce bourg, malgré une défense des plus opiniâtres, lorsque la nuit 455 l'obligea à suspendre son attaque, et, peu d'instants après, l'Empereur lui ordonna de revenir sur ses pas, afin de ne pas l'exposer, en le laissant isolé au delà de ce cours d'eau.

Tels furent les principaux événements de la journée 460 du 5 juillet, qui ne firent que préparer la bataille décisive du lendemain. La nuit se passa fort tranquillement ; l'armée française, ayant toujours à sa droite trois divisions de cavalerie en observation à Léopoldsdorf, avait sa droite véritable vers Grosshofen ; notre centre 465 était à Aderklaa, et la gauche en retour à Breitenlée, ce qui donnait à notre ligne la forme d'un angle, dont Wagram était le sommet. Les tentes de l'Empereur et de sa garde étaient un peu en avant de Raschdorf.

Si on jette un coup d'œil sur le plan de la bataille 470 de Wagram, on voit que la ligne ennemie, partant des environs de Kampfendorf, longeant ensuite la rive gauche du Russbach jusqu'à Helmhof, d'où elle se dirigeait par Sauring vers Stamersdorf, on voit, dis-je, que la ligne ennemie formait ainsi un angle rentrant, dont le sommet 475 se trouvait également à Deutsch-Wagram. C'était donc le point essentiel, dont chacun des deux adversaires désirait s'emparer ; pour y parvenir, ils voulurent l'un et l'autre tourner leur ennemi par son flanc gauche. Mais le prince Charles, ayant beaucoup trop étendu son 480 armée, était obligé de transmettre par écrit des ordres

144 WAGRAM [chap. viii.

qui étaient mal compris ou mal exécutés, tandis que l'Empereur, ayant des réserves sous sa main, donnait des instructions positives dont il pouvait voir et sur-

485 veiller l'exécution.

Le 6 juillet, à la pointe du jour, l'action recommença plus vivement que la veille ; mais, au grand étonnement de Napoléon, le prince Charles, qui dans la journée du 5 s'était borné à se défendre, venait de prendre

490 l'offensive et de nous enlever Aderklaa!... Bientôt la canonnade se prolongea sur toute la ligne : de mémoire d'homme on n'avait vu une aussi nombreuse artillerie sur un champ de bataille, car le total des bouches à feu mises en action par les deux armées s'élevait à plus de

495 douze cents !

L'aile gauche des Autrichiens, conduite par le prince Charles en personne, passant le ruisseau du Russbach, déboucha sur trois colonnes vers Léopoldsdorf, Glinzendorf et Grosshofen ; mais le maréchal Davout et la

500 cavalerie de Grouchy opposèrent une vive résistance à l'ennemi, et l'avaient même arrêté, lorsque Napoléon parut à la tête d'une immense réserve. En voyant le combat s'engager à l'extrême droite de sa ligne, vers Léopoldsdorf, l'Empereur avait cru un moment que

505 l'archiduc Jean, arrivant de Hongrie, venait de joindre la grande armée ennemie. Non seulement le prince Jean n'avait pas paru à notre droite, mais on a su depuis qu'il se trouvait en ce moment à Presbourg, à huit lieues du champ de bataille ; aussi l'aile gauche autrichienne,

510 privée du secours qu'elle avait espéré, se repentit bientôt d'être venue nous attaquer. En effet, accablée par des forces supérieures et surtout par l'artillerie, elle éprouva des pertes considérables, et fut rejetée au delà du Russbach par le maréchal Davout, qui franchit ce ruisseau

5 1 5 avec une partie de ses troupes, et marcha par les deux rives à l'attaque de Markgrafen-Neusiedel.

chap. vin.] WAGRAM 145

L'Empereur, ainsi rassuré sur sa droite, revient au centre avec sa garde, et tandis que Bernadotte attaque Wagram, et qu'Oudinot marche sur Baumersdorf, il ordonne à Masséna de reprendre Aderklaa. Ce village 52° disputé, pris et repris, reste enfin aux grenadiers autrichiens, conduits à une nouvelle attaque par le prince Charles, qui lance en même temps une forte colonne de cavalerie contre les Saxons du corps de Bernadotte et les met dans une déroute si complète qu'ils se jetèrent 525 sur les troupes de Masséna, dont ils troublèrent momentanément le bon ordre. Ce maréchal était toujours dans sa calèche. Les ennemis, en apercevant au milieu de la bataille cette voiture attelée de quatre chevaux blancs, comprirent qu'elle ne pouvait être occupée que par un 53° personnage fort important ; ils dirigèrent donc sur elle une grêle de boulets. Le maréchal et ceux qui l'entouraient coururent les plus grands dangers ; nous étions entourés de morts et de mourants ; le capitaine Barain, aide de camp de Masséna, eut un bras emporté, et le 535 colonel Sainte-Croix fut blessé par un boulet.

L'Empereur, arrivant au galop sur ce point, reconnut que l'archiduc, cherchant à tourner et même à l'envelopper, faisait avancer l'aile droite qui occupait déjà Siissenbriinn, Léopoldau, Stadlau, et marchait sur Aspern, 540 menaçant ainsi l'île de Lobau !... Napoléon monte pour un instant dans la calèche, auprès de Masséna, afin de mieux être aperçu des troupes. A son aspect l'ordre se rétablit ; il prescrit à Masséna de faire un changement de front en arrière, pour porter sa gauche à Aspern et faire 545 face à Hirschstatten ; puis il fait garnir par trois divisions de Macdonald le terrain que quitte Masséna. Ces divers mouvements s'opèrent très régulièrement, quoique faits sous le canon de l'ennemi Napoléon, profitant alors de l'immense avantage que lui donne la réunion de ses 550 principales forces sur le centre, fait avancer, pour sou.

146 WAGRAM [chap. viii.

tenir Macdonald, non seulement de fortes réserves d'infanterie, d'artillerie et de cuirassiers, mais encore la garde impériale, qui, massée sur trois lignes, vient se

555 ranger derrière ces troupes.

La position des deux armées offrait en ce moment un spectacle fort bizarre, car leurs lignes opposées avaient pris la configuration de deux lettres Z mises à côté l'une de l'autre. En effet l'aile gauche des Autrichiens, placée

560 à Markgrafen-Neusiedel, reculait devant notre droite, tandis que les deux centres se maintenaient respectivement, et que notre aile gauche battait en retraite le long du Danube devant la droite des ennemis. Les deux parties paraissaient donc avoir des chances à peu près

565 égales. Cependant ces chances étaient toutes en faveur de Napoléon ; d'abord, parce qu'il était plus que probable que le village de Markgrafen-Neusiedel, n'offrant d'autre moyen de résistance qu'une vieille tour fortifiée, ne pourrait tenir longtemps contre les efforts du maréchal

cyo Davout, qui l'attaquait avec sa vigueiu* accoutumée. Or, il était facile de prévoir qu'une fois Markgrafen-Neusiedel pris la gauche des Autrichiens se trouvant débordée et n'ayant plus aucun appui reculerait indéfiniment et se séparerait du centre, tandis que notre aile gauche,

575 quoique battue en ce moment, se rapprocherait par sa marche rétrograde de l'île de Lobau, dont la formidable artillerie devait arrêter la droite des Autrichiens et l'empêcher de pousser plus loin ses succès. En second lieu, Napoléon occupait une position concentrique, ce qui lui

580 avait permis de garder une grande partie de ses troupes en réserve, tout en faisant face de divers côtés, tandis que le prince Charles, ayant été obligé de beaucoup étendre son armée, pour exécuter son grand mouvement excentrique, au moyen duquel il espérait nous envelopper,

585 ne se trouvait en force sur aucun point. L'Empereur, ayant remarqué cette faute, était d'un calme parfait,

chap. vm.]

bien qu'il lût sur les visages de son entourage l'inquiétude causée par la marche victorieuse de l'aile droite ennemie. En effet celle-ci, poussant toujours le corps de Masséna devant elle, se trouvait déjà entre Essling 59° et Aspern, sur l'ancien champ de bataille du 22 mai, d'où, après avoir écrasé la division Boudet par une terrible charge de cavalerie, eUe menaçait nos derrières. Mais les alarmes cessèrent bientôt, et le succès des

Autrichiens fut de bien courte durée, car les cent pièces 595 de gros calibre dont la prévoyance de Napoléon avait armé l'île de Lobau ouvrirent un feu terrible et foudroyèrent la droite des ennemis, qui, sous peine d'être exterminée, fut contrainte d'arrêter sa marche triomphante et de reculer à son tour. Masséna put alors 600 reformer ses divisions, dont les pertes étaient considérables. Nous pensâmes que Napoléon, profitant du dés-

148 WAGRAM [chap. viii.

ordre que la canonnade de l'île venait de jeter dans l'aile droite autrichienne, allait la faire attaquer par ses

605 réserves : le maréchal Masséna m'envoya même lui demander des instructions à ce sujet. Mais l'Empereur, toujours impassible, les yeux constamment fixés vers l'extrême droite, sur Markgrafen - Neusiedel, dont la position élevée est surmontée par une haute tour qu'on

610 aperçoit de tous les points du champ de bataille, attendait, pour fondre sur la droite et le centre des ennemis, que Davout, après avoir battu leur aile gauche, l'eût rejetée au delà de Markgrafen-Neusiedel, défendu très vaillamment par le prince de Hesse-Hombourg, qui y

6 1 5 fut blessé.

Tout à coup on voit la fumée des canons du maréchal Davout dépasser la tour de Markgrafen-Neusiedel. . . Plus de doute, la gauche ennemie est vaincue !... Alors l'Empereur, se tournant vers moi, me dit : " Courez dire

620 " à Masséna qu'il tombe sur tout ce qui est devant lui, "et la bataille est gagnée!..." En même temps les aides de camp des divers corps d'armée sont expédiés vers leurs chefs pour leur porter l'ordre d'une attaque générale et simultanée.

625 Non seulement le maréchal Masséna reprend le terrain que notre gauche venait de perdre, mais poussant très vivement l'ennemi, il le rejette au delà de Stadlau et de Kagran. Enfin le maréchal Davout, se faisant soutenir par Oudinot, occupe toutes les hauteurs du

630 Russbach et s'empare de Deutsch-Wagram !... Dès ce moment la bataille fut perdue pour les Autrichiens ; ils se mirent en retraite sur toute la ligne et se retirèrent en fort bon ordre dans la direction de la Moravie par Sauring, Stamersdorf et Strebersdorf.

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