‹ L'Album des légendesChapitre 36 sur 86 · SANCTA MAGDALENA · texte numérisé non relu

SANCTA MAGDALENA

Dans la petite chapelle du couvent, pleine d'un silence sacré, peureusement le berger entra. Le soir commençait à obscurcir les voûtes. Un parfum d'encens flottait dans l'air. Devant le tabernacle, une pâle veilleuse tremblait. Un moine immobile était prosterné sur les marches de l'autel.

Le berger marcha quelques pas timides.

Il ne faisait aucun bruit, parce que ses pieds étaient nus. Il levait ses yeux étonnés

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vers les ors et les sculptures des colonnes. Il regardait dans un émerveillement les hautes fresques murales, troublantes du mystère d'au-delà, avec des anges aux ailes de colombes et des femmes en vêtements flottants, qui tendaient leurs mains blanches vers le ciel.

Il avança encore. Là-bas, au fond du chœur, l'occident illuminait un vitrail, dont l'image, très allongée, se dessinait sur les dalles en contours roses. C'était une sainte inconnue. Ses cheveux blonds dénoués tombaient en lourdes ondes sur ses épaules. Sa robe avait la pâleur du lis. Elle tenait levée une croix faite de deux roseaux attachés ensemble. Elle semblait très jeune. Ses yeux, si grands ouverts, fixés sur la croix, étaient beaux comme ceux d'une vivante. L'auréole de sa tête étincelait d'une gloire resplendissante...

*, Lentement la nuit se ht. Et le berger restait là, les deux bras appuyés sur son bâton. Alors il entendit au dehors les brebis qui l'appelaient en bêlant. Il se reprocha

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son oubli et sortit pour les mener à ble. Dès qu'il fut étendu sur sa paille grande tristesse le saisit et il se mit à peu ser à la chapelle du couvent...

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.•;,.' re lui dit,

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« Pourquoi ne veux-tu plus, comme autrefois , bailvV'!,vV' P' ser mes lèvres? » Et V .ÎV:..* ^'try ayant noué les bras à son cou, elle lui tendit sa bouche. Mais il la repoussa doucement, sans rien dire. Craignant de l'avoir fâché, elle alla cueillir des fleurs pour lui et tressa des guirlandes, pour qu'il les mit à ses

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agneaux. Puis elle s'assit à son côté, coucha sur ses genoux sa tète câline et lui demanda : « Jouons tous deux, comme à la Pâques dernière! » Mais, cette fois encore, il ne répondit pas et détourna les yeux. Alors elle partit et ne revint plus...

Au bas du vitrail, ces mots étaient écrits : Sancta Magdalena. Mais il ne savait pas lire. Il demanda : « Mon père, qui est cette dame? » Le moine lui apprit que c'était une femme de Galilée, nommée Marie, et qu'elle était née à Magdala, près du lac de Génésareth.

Alors le berger, enhardi , l'interrogea s'il était facile de lire sur les livres où l'on parlait d'elle et le pria de l'instruire.

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Le Père répondit que c'était sans doute une œuvre au-dessus de ses forces, mais qu'il pouvait, s'il désirait, lui raconter l'histoire de Marie la Magdaléenne.

Et il fit ce qu'il avait promis. Il le mena dans sa cellule. Il le fit asseoir auprès de lui et il lui conta l'histoire de Madeleine depuis le jour où, chez Simon le Pharisien, elle essuya avec ses cheveux les pieds du Sauveur, jusqu'au drame de Golgotha et à l'ensevelissement du bienaimé...

Et le berger aima davantage la Magdaléenne. Il lui apportait des fleurs en été et lui menait ses agneaux nouveaux-nés. Il restait devant elle durant des heures, tantôt

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à genoux et tantôt debout avec les mains sur son bâton, sans parler, même à voix

3 H ' ' Ni ! i"!'

basse, sans prier: car son ignorance ne

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savait pas les choses qu'on dit à celle qu'on aime. Et il ne pouvait pas lui dire les choses qu'il disait jadis à la pastoure Jehanne... Parfois, quand la lune brillait au ciel, il retournait au couvent, à minuit, et s'endormait sur les dalles en regardant audessus de lui le doux visage de l'amante mystique, que de blanches lueurs éclairaient à peine. Et il rêvait d'elle , de sa vie au pays de Galilée. Il se rappelait le récit du moine. Elle lui apparaissait, à l'entrée du sépulcre ouvert, pensant au disparu: et tout à coup, une voix, derrière elle, disait : « Marie! » Et l'ombre adorée, vers laquelle elle tendait ses bras, comme un léger fantôme s'effaçait, soupirant : « Ne me touche pas! »

Les années passèrent. Le berger fut fidèle. L'âge mit à ses cheveux sa neige et sa taille se courba. Mais l'amour avait détruit en

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son âme la notion du temps ; il lui semblait être encore à l'hier de son adolescence. Et pourtant les brebis qu'il gardait alors étaient mortes depuis longtemps; et aussi les agneaux. Et d'autres étaient nés. Et les générations avaient succédé aux générations, sans qu'il en sût le nombre. Mais les brebis d'aujourd'hui, comme celles de jadis, bêlaient encore le soir devant la chapelle, pour qu'il les menât à retable...

Ce soir-là, il ne fatiguait pas d'être à genoux. Le vitrail resplendissait, ainsi qu'au premier jour. L'occident mettait au front de Marie une gloire pareille, incendiait d'or la magnificence de ses cheveux, Il sentit son cœur simple transporté d'une indicible volupté. Les dalles de pierre prirent sous lui la douceur du velours. Ses oreilles perçurent des chants célestes et des encensoirs invisibles balancèrent la fumée

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des parfums. Et soudain il laissa glisser à terre son bâton et joignit d'amour ses deux mains. La robe de la Magdaléenne s'était lentement soulevée, en une marche légère. Un sourire avait éclairé ses lèvres. Ses grands yeux d'extase s'étaient abaissés sur le berger prosterné. Et elle descendait vers sa tête blanche, dans sa divine beauté, sur un nuage de lumière...

Alors, à cette vision suprême de sa tendresse mourante, le vieux berger s'endormit pour l'éternelle Paix.

Henry Buteau.

Le Gérant : J. DES GACHONS.

Imprimerie Girard, 8, rue Jacquier, à Paris.

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