LE SOIR DES SIRENES
Dans le remous triste des vagues, Que la mer soit tranquille ou folle, Sous les flots que la brise frôle Sont des palais aux formes vagues.
Quand passe un vaisseau dans le soir, La sirène au corps merveilleux, Sort lentement des flots frileux, Et nue elle se laisse voir.
Argentée aux rayons de lune ,
La sirène sur la lagune
Se mire dans le gouffre amer.
— « Qui veut, dit-elle, être mon page? Soudain le maître d'équipage Crie : « Ohé! un homme à la mer! »
H. B. (/mit. d'Aubanel).
soir tombe en clartés roses sur la mer.
Déjà le soleil a disparu là-bas, tout au bout de l'horizon où le rejoignit son reflet, et le so-
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leil du ciel et le soleil de la mer ontconfondu leur baiser dans le néant.
Le crépuscule laisse flotter sur les eaux calmes ses longues traînées roses ou dorées, qui frissonnent parmi le mystère des vagues légères, et la plainte indéfinie et monotone des Océans remplit l'espace et monte très haut vers les cieux.
Et la mer reflète la tristesse indicible du couchant. Car les choses finissantes et les choses illimitées, symbole de mort ou symbole de durée éternelle, ont la même apparence de Mélancolie et de Désespoir.
Parmi les clartés roses ou dorées du ciel et de la mer, accrochant à sa mature un peu de l'or du couchant et coupant de sa proue les roses frissons des vagues, un navire s'avance dans le soir pacifique.
Le crépuscule le vêt de splendeurs fauves : tous les ors, depuis l'or pâle aux douceurs pâlies jusqu'à l'or rouge aux lumineuses rougeurs, et les roses extasiés et les mystérieux violets mêlent leurs nuances sur cette apparition dans le soir surgie.
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Et le vaisseau, de fauve splendeur vêtu, marche parmi les frissons des vagues qui murmurent en sourdine, la mort des êtres et la pitié des choses.
De jeunes hommes chantent sur le vaisseau. Couchés à l'avant, sentant défaillir leur cœur aux tristesses du couchant évocateur des patries et des amours , ils songent à leurs lointaines patries , à leurs fragiles amours.
Leurs chansons, où frémit le souvenir, se mélancolisent en notes douloureuses, et s'en vont rejoindre dans les airs la confuse plainte des choses. Et la symphonie des jeunes hommes et de la mer attendrit le ciel triste.
Autour d'eux, l'horizon circulaire, éclairé par les lueurs du couchant, lutte contre la nuit menaçante ; la lumière du soir effeuille ses dernières clartés avant de mourir.
Soudain les jeunes hommes tressaillent, car la brise vespérale porte jusqu'à eux de merveilleuses romances pleurant sur les
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vagues, et chantées par des voix féminines aux accents caresseurs.
Fouillant des yeux la profondeur des horizons, ils aperçoivent, jouant parmi les vagues tristes et toute baignées des fauves lueurs crépusculaires et des roses frissons des vagues, les Sirèîies aux corps merveilleux.
Leurs corps sont de marbre splendide, de marbre blanc veiné de bleu ; les fleurs lumineuses du couchant courent sur leur chair, animant leur albâtre, et nuançant leur pâleur.
Elles ont de longs cheveux fluides et flottants, dont les flots se mêlent aux vagues, moirés comme elles et comme elles frissonnant. Et leurs longues chevelures blondes, rousses, noires, les casquent d'or ou de nuit.
Leurs visages ont de telles douceurs, que les yeux, les ayant contemplés, se ferment aussitôt, comme ayant ressenti une joie trop violente. Et les regards de leurs yeux
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profonds versent une telle joie, que les cœurs se fondent de bonheur et que les corps tremblent de volupté.
Leurs chansons s'égrènent dans le soir très doux : elles caressent les âmes comme des baisers musicaux frissonnant sur les esprits extasiés, elles viennent mourir au cœur des âmes qui désirent mourir, ayant éprouvé de trop intenses jouissances.
Et les parfums qui montent de leurs corps enivrent, et les douceurs qui montent de leurs lèvres enlacent, et les bonheurs qui montent de leurs yeux énervent.
Elles sont comme ces jardins où Ton meurt, ne pouvant supporter les odeurs troublantes et trop fortes qui viennent des fleurs capiteuses.
La splendeur du soir qui joue sur leurs corps de rêve, est moins splendide qu'ellesmêmes , et s'attriste de ne pouvoir égaler leur magnificence.
Les jeunes hommes rassemblés à l'avant du navire regardent la beauté des sirènes s'offrant parmi la beauté du couchant.
Et quelques-uns d'entre eux se mettent
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à pleurer, car ces beautés sont trop belles pour leurs sens, et ils ne peuvent en supporter l'éblouissement. Et poussant de plaintifs sanglots, ceux-là se précipitent dans la mer frémissante.
Ils disparaissent dans le remous des flots, emportés par les sirènes au fond de leurs palais dormants, parmi les coraux de leurs retraites profondes.
Et le chant des sirènes torture d'amour les jeunes hommes, et le crépuscule qui s'affaiblit ajoute un mystère plus troublant à leurs charmes ensorceleurs.
Leurs appels tourmentent les âmes lasses du désir, et les eaux tour à tour dévoilent ou recèlent la magnificence de leurs corps adorables. Et leurs bras blancs supplient, et leurs yeux noyés d'extase fascinent, et leurs paroles grisent, tant elles sont porteuses de séduction.
Cependant les volontés des jeunes hommes s'émoussent, et les corps jonchent la mer dorée. Leurs adolescences fleurissent les vagues frissonnantes, et la mer se referme sur elles, les ayant conquises.
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Le sourire des sirènes s'ombre de cruauté, et la splendeur de leurs yeux verts reflète la mort des vaincus du désir, et la douceur de leurs chants frémit d'une joie orgueilleuse. Nul ne garde sa volonté devant ces visions trop belles; nul ne garde son cœur devant ces appels de langueur, et ces attirances des yeux doux et des chairs pâlies.
Et sur le vaisseau, pleurant son abandon, seul demeure un petit mousse , préservé peut-être par quelque fiancée très aimée, ou par une heureuse ignorance des amours qui font mourir.
Vers lui, tordant ses bras, ses beaux bras déneige immaculée, l'une des sirènes s'approche, et la douceur de son visage est comme un canal d'eau fraîche qui rafraîchit l'âme joyeuse.
Elle ressemble à la fiancée liliale qui l'attend dans le soir des pays lointains, ou elle incarne le rêve confus éclos dans son ignorance de l'amour. Les yeux de l'adolescent se ferment , et il se laisse aller dans la mer, ne pouvant plus vivre.
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Les dernières lueurs du couchant se sont enfuies sur cette mort suprême. La nuit qui traîne ses longs voiles noirs sur le ciel et sur la mer, enveloppe de son mystère la défaite des âmes humaine , et la fin des amours inévitables.
Et le navire abandonné, fantôme errant, s'en va dans la nuit, au loin, là-bas, parmi le mystère des vagues, vers des buts inconnus, comme un corps sans âme, comme une âme sans amour. Car les sirènes aux corps trop beaux cueillent la fleur des vies humaines et fanent les amours inutiles... Henry Bordeaux.
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