LES COIFFEURS
Il s’agira pricipalement ici, non du patron, mais du garçon coiffeur. C’est en somme l'existence de ce dernier que nous allons passer en revue.
Combien d’heures de travail par jour ? Quinze ou seize.On enlève les voletside la boutique entre 6 h.r/2 et 7 heureset on ne les remettra que vers 9 heures du soir en semaine, à 11 heures ou minuit les samedis et veilles de fêtes. Il va sans dire jque le travail ne sera pas continuel dans la journée, mais dépendra de la présence ou de l’absence du client. Il n’y a pas d'heures fixes pour les repos et le garçon coiffeur dine parfois au restaurant, mais la plupart du temps chez le patron. Comme la situation de ce dernier est très souvent fort modeste, le menu est d'ordinaire assez restreint.
Les conditions hygiéniques sont aussi loin d’être parfaites. L’air est vicié, n’est pas renouvelé et les parfums viennent y ajouter leurs aromes plus ou moins agréables. Cela explique la mine de papier mâché que présententla plupart des coiffeurs.
La moyenne des salaires est de 110 francs par mois, la nourriture étant fournie par surcroit. Non nourri
un ouvrier coiffeur gagnerait de 6 fr. 50 à 8 francs par jour. Le pourboire du client étant la seule paie, le patron doit compléter en cas de déficit. On boit relativement assez peu aux repas du patron, à peine unlitre devinpar jour en moyenne. Mais il y a d’autres causes d’alcoolisation, les voici:
Dans les quartiers populaires, le client à la mauvaise habitude d'inviter le coiffeur qui vient de le servir à prendre une tournée et plus la clientèle est pauvre, plus cette coutume se manifeste. Il est bien difficile d'éviter ces offres ; si par hasard le garçon
-opposait un refus,le client serait mécontent et froissé de ce qu'il considèrerait comme une marque de mépris. Le patron ferait une observation à son subordonné qui, chose grave ! aurait mécontenté un habitué de son salon.
Mais d’ailleurs la plupart du temps, l'offre est acceptée et l’on ira prendre un apéritif, un marc, une absinihe, car les jeunes garçons coiffeurs se font une bravade de prendre des boissons fortes afin de démontrer qu'ils sont des homines.
Ainsi donc notre garçon se trouve acculé dans cette impasse. [lacceptera la tournée et obéira au désir du client et du patron; mais alors, ce faisant, il perdra son pourboire.
La scène est très siniple. Toujours la même. Elle pourrait servir de sujet, de tableau avec ce titre Alternative. Le client s’est levé; d’un geste large il tend ses deux sous au-dessus du tronc et familièrement «eh bien perruquier, tu viens prendre un
verre ? » Si le garçon accepte,les deux sous ne tombent pas, mais l’on se dirige vers le bar d’à côté ! Les deux y perdent. Le garçon, son pourboire ; le
client, qui dépensera o fr. 4o au minimum.
Durant notre séjour au Quartier latin,nous avons
connu un brave coiffeur dans la boutique duquel se renouvelait plusieurs fois par jour la scène suivante,
Un habitué entrait, l'air pressé, se jetait dans un
fauteuil vide etipriait notre perruquier de lui «rafraichir » les cheveux. Ce dernier s’exécutait rapide-
ment et quelques secondes plus tard le client se relevait satisfait,offrant sa monnaie. Systématiquement,
le coiffeur refusait, objectant qu’un si mince service
ne méritait pas de salaire. Ce que voyant, le client ne voulait pas être en reste de politesse et, pensant avec une logique rigoureuse qu’un rafraichissement
en valait un autre, il formulait le désir, toujours
accepté après un semblant de résistance d’aller solutionner cet assaut de courtoisie au café le plus proche. |
On s’y attardait quelque peu, car la bienséance exige que, de temps en temps, le coiffeur rende sa politesse au client. Et la comédie se terminait de cette façon.
Dans les quartiers aristocratiques, les tournées sont rares ; dans certains autres,par contre,celui des Halles, en particulier, elles sont extrêmement fréquentes.
I! ne faudrait cependant pas considérer l’alcoolisa-
tion du coiffeur comme une nécessité professionnelle L. Bonnet 6
ils savent peut-être y contribuer de leur propre initiative. Beaucoup d’entre eux,après leurs seize heures de travail, courent au bar prendre leur apéritif (jamais de vin) et surtout voir les résullats des courses ; combiner des pronostics pour celles du lendemain. Nous touchons là du doigt une des passions les plus répandues dans cette corporation. Une bonne part des garçons coiffeurs passent leur temps libre à faire des combinaisons réelles ou imaginaires sur les hippodromes et ces combinaisons ne peuvent se bien dérouler qu’au café.
Saisit-on bien aussi toute l'importance capitale de l'influence que le tenancier de débit exerce dans son quartier ? C’est chez lui en effet que se font et se défont les réputations des petits commerçants d’alentour. C’est chez lui que l’on cause, et un mot tombé de sa bouche peut beaucoup pour augmenter ou détourner Ia clientèle du chapelier ou du boulanger du coin. C'est une puissance qu'il faut ménager, non pas seulement en temps d'élections, mais toujours et à laquelle on offre ses hommages en allant faire à son comptoir de fréquentes stations.
Aussi malheur dans les quartiers populeux au patron coiffeur qui ne ({consommerait » pas assez. Il verrait sa clientèle diminuer. Pour notre part nous connaissons, rue Vieille-du-Temple, un coiffeur abstinent total lequel est obligé d’aller plusieurs fois dans la journée boire des sirops chez le débhitant voisin. N’était cela, ce dernier se vengerait aisément.
En résumé, nous noterons que dans les quartiers.
ouvriers les garçons coiffeurs en plus de leur litre de vin prennent facilement trois consommations par jour. Aiülleurs, ils se contentent de l'apéritif de 9 heures du soir.
Et de tout cela quelle en est l'importance au point de vue budgétaire de l’ouvrier ? Nous avons tenté de létablir et voici nos estimations. Admettons que notre coiffeur ait accepté trois tournées, il a de ce fait seul perdu trois pourboires, soit 30 centimes ; qu'il ait à son tour payé une tournée, pris son verre le soir, nous arrivons au total de 70 à go centimes, de 21 à 27 francs par mois. Le cas est fréquent et cela grève singulièrement ur budget aussi modeste.
Chez le spécialiste de clientèle aisée, chez le coiffeur pour dames, on trouve une moindre absorption de boissons alcooliques. Mais ‘alors notre homme marque sa suprématie sur ses confrères en allant dans les cafés aristocratiques et en prenant des consommations plus chères. Les salaires étant de 10 à 11 francs parfois plus, l’on peut tabler sur une dépense de 1 fr. 20 par jour, 30 à 35 francs par mois, Un apéritif à 40 centimes, un quart dé bordeaux, un autre apéritif. Nous sommes probablement encore
au-dessous de la vérité.
LES COCHERS DE FIACRES. LES CHAUFFEURS DE TAXI-AUTOS LES LAVEURS DE VOITURES
Quand nous entreprimes cette partie de notre ouvrage, nous nous heurtâmes bientôt à des diffcultés telles que nous pensâmes un instant devoir y renoncer, faute de pouvoir recueillir des données suffisantes.
Ces difficultés étaient de deux ordres. Tout d’abord le mutisme de nos interlocuteurs. Les braves cochers regardaient avec méfiance le monsieur qui se permettait de leur poser des questions bizarres et indiscrètes, quoique enrobées d’une exquise politesse, et la plus aimable réponse que l’infortuné enquéteur pouvait obtenir était encore celle-là : QIl y a des jours où j’ai soif et d’autres jours où j'ai pas soif. »
Secondement nous nous aperçûmes que dans ces professions chaque individu gardait au point de vue de la consommation des boissons alcooliques une individualité très nette, différents en cela des ouvriers d'usines chez lesquels des heures de travail réglées, des instants libres précisés d'avance, finissent par imposer des habitudes uniformes ou quasi-uni-
formes ; une sorte de discipline semblable pour tous dans l’intoxication alcoolique, Le cocher de fiacre et son confrère le conducteur de taxi-auto, à la merci du client et de la longueur de la course, ne dinant pas toujours ensemble, à la même heure et dans les mêmes quartiers, n’apportent dans la consommation des boissons alcooliques que leur propension personnelle, sur laquelle l’exemple et l'entraînement ne jouent qu'un rôle restreint. Donc impossibilité de tirer une moyenne d’alcoolisation quotidienne, celle de l’un différant totalement de celle du voisin. 29
Il nous parut alors intéressant de donner tout simplement le relevé de la consommation par individu, prise dans une station de fiacres et de taxi-autos. Mais alors nous nous heurtions toujours au mutisme signalé déjà et nous étions ainsi dans une impasse d’où notre bonne étoile nous fit sortir.
. Nous finimes en effet par rencontrer, rara avis, un brave chauffeur, abstinent total, antialcooliste convaincu et militant. Il voulut bien se charger de notre enquête et la fil avec bonne humeur et conscience scrupuleuse. Devant lui ses camarades se « déboutonnèrent », consentirent à parler, il observa également et nous transmit le résultat de ses recherches. Nous n’y changerons pas un mot, en respectant même le style.
Notre collaborateur a pris douze cochers de fiacres, douze conducteurs de taxi-autos, douze laveurs de
voitures, chacun désigné par une lettre de l’alphabet.
* Voici sa nomenclature. Nous en tirerons plus tard les déductions qu’elle comporte.