RUE HAUTE FEU ILLE 7 19. PRES DU BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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PRÉFACE
Le sujet que j’entreprends de traiter est de la plus haute gravité. Les maux qu’entraîne l’abus des boissons spiritueuses sont incalculables. Non-seulement ils frappent les individus, mais ils atteignent la famille, la société elle-même ; ils la démoralisent, et l’histoire démontre que les excès de ce genre se multiplient d’autant plus chez un peuple que celui-ci touche de plus près à l’époque de sa décadence.
Depuis bientôt 30 ans que j’exerce la médecine dans le Jura, j’ai pu sonder dans toute sa profondeur, mesurer dans toute son étendue cette plaie physique et morale, que l’ivrognerie engendre au milieu de nos populations. Les exemples des maux qu’elle enfante se sont continuellement présentés à mon observation.
Je n’ai pu voir, sans être ému de la pitié la plus - vive, l’ivrognerie entraîner la ruine des familles, et livrer aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple.
J’ai vu ce vice honteux flétrir la jeunesse dans sa fleur, jeter la vieillesse dans la démence la plus
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stupide, tarir les sources de la vie chez l’enfant, et précipiter des hommes - vigoureux dans la tombe longtemps avant le terme assigné par la nature.
Que de fois j’ai vu avec douleur des hommes dont le nom sans tache allait se souiller dans les repaires de l’ivrognerie ! Ils j entraiént d’abord avec un cœur pur et honnête; chaque fois qu’ils en sortaient, ils y avaient laissé, au milieu des fumées du vin, quelquesunes des sages traditions dé la famille, quelques-uns de ces principes moralisatéurs que leur avaient légués leurs aïeux; bientôt, la corruption arrivant chez eux jusqu’à son dernier terme, ils ne tardaient pas à devenir les ennemis et les fléaux de la société : ou bien, foulant aux pieds tout sentiment de dignité et de pudeur, ils finissaient par se plonger habituellement dans cette ivresse profonde où l’homme ressemble beaucoup plus à un animal immonde qu’à un être humain, triste jouet des enfants, objet de pitié et de mépris pour.ses concitoyens. Je ne connais rien de plus déplorable que ce spectacle de la raison humaine descendant jusqu’au dernier degré de l’abrutissement et de la dégradation.
Je vais essayer de peindre le tableau de ces misères si affligeantes.
Avant de faire le dénombrement des maux qu’en-
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gendre l'abus des boissons, enivrantes et d’indiquer les moyens qui pourraient être mis en pratique pour en modérer les ravages, je veux aborder brièvement deux questions qui se rattachent étroitement à mon sujet: 1° Les boissons. spiritueuses sont-elles nécessaires à l’homme ? 2° Des cas dans lesquels un usage modéré des alcooliques peut être utile à la santé.
Je démontrerai par des faits que l’abus des boissons alcooliques est très-rarement compatible avec une santé durable ; que les maladies les plus nombreuses ét les plus graves en sont la triste conséquence. Je ferai voir que cette funeste habitude abrège d’une manière effrayante l’existence humaine et qu’elle fait vingt fois plus de victimes que la poudre à canon; que de toutes les dégradations qui frappent notre espèce,.nulle n’est plus honteuse ni plus humiliante que l’ivrognerie; que non-seulement ce fléau entraîne la ruine et la misère des générations présentes, mais encore que, en viciant la constitution des hommes de nos jours, il porte une atteinte profonde à la vigueur des générations futures.
Après avoir esquissé le tableau des maux de tout genre dont les excès alcooliques sont la cause pour l’homme envisagé isolement, je retracerai les consé-
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quences beaucoup plus désastreuses qui en résultent pour la famille et la société.
Souvent, pour donner à mes lecteurs une idée plus précise que celle qu’ils pourraient puiser dans une description aride, je raconterai brièvement l’bistoire de quelques-uns de mes malades.
Je n’oublierai pas de traiter, à leur place, deux questions qui, jusqu’ici, n’ont occupé que les savants et les jurisconsultes : celle de la combustion humaine spontanée, dont l’assassinat de la comtesse de Gœrlitz a fait sentir toute l’importance (1), et celle de la responsabilité criminelle de l’homme ivre, qui peut si fréquemment susciter de sérieuses difficultés aux magistrats chargés de réprimer les crimes et les délits Commis dans l’ivresse.
Il est important que toutes les classes de la société sachent quelles sont, dans ces graves problèmes, les opinions que des discussions approfondies ont fait triompher, afin que les hommes, dont la perversité pourrait concevoir la pensée d’abriter un crime derrière l’hypothèse d’une combustion spontanée ou de l’inconscience de ses actes dont serait affecté l’homme ivre, soient avertis qu’ils ne pourront se
(1) Voir Annales d'hygiène, t, XUV, p. 191, 3G3 et t. XLV, p. 99.
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prévaloir de semblables prétextes pour échapper à la vindicte des lois.
En écrivant celivre, j’ai fait tous mes efforts pour le mettre à la portée des intelligences les plus vulgaires..
Néanmoins, je crois n’avoir négligé aucun des faits importants recueillis par la science sur les effets physiologiques et pathologiques des boissons spintueuses.
Je tiens essentiellement à ce que toutes les classes de lecteurs puissent y puiser d’utiles enseignements : mais je me suis préoccupé surtout de la classe la plus nombreuse, celle des artisans et des cultivateurs, parmi lesquels l’abus des boissons enivrantes produit de si nombreux et si cruels ravages. C’est au milieu d’eux qu’ont été répandus les exemplaires du premier essai que j’ai publié sur cette question («),par les soins des grands propriétaires, des magistrats, des membres du clergé, des institutions de bienfaisance, des chefs d’usines et d’ateliers, des sociétés de secours mutuels, etc.
J’ai eu des moments de bien douce satisfaction, quand des hommes venaient me dire que la lecture de mon livre les avait arrachés à la funeste passion des boissons spiritueuses.
(1) Lons-le-Saulnier, 1851
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Tout récemment encore est arrivé dans mon cabinet un homme d’environ 35 ans.
« Monsieur, me dit-il,j’ai fait un trajet de 60 kilomètres, pour, vous remercier.
— Me remercier? de quoi? je ne vous ai jamais vu, je ne vous connais pas.
— Monsieur, je courais à ma perte en me livrant sans mesure à l’usage du vin et des liqueurs ; ma santé, ma fortune, la paix de mon intérieur, s’en allaient rapidement. Un heureux hasard a fait tomber votre livre sous ma main. Les premières pages m’ont frappé; à chaque instant, en les lisant, je sentais un frisson courir dans mes veines. J’ai parcouru avidement tout le volume, et, quand je suis arrivé à la fin, une révolution s’était faite dans tout mon être. J ai dit un adieu éternel aux excès de table. Une volonté ferme m’a aidé à tenir ma résolution et je m’en suis si bien trouvé que j’ai envisagé comme un devoir de venir vous remercier; c’ést votre livre qui m’a sauvé, ainsi que ma famille, du gouffre vers lequel je marchais. »
Des conversions pareilles ne sont pas communes ; mais la description des maux qu’entraîne l’ivrognerie a surtout pour effet S’éloigner de ce vice dégradant les jeunes gens qui y seraient enclins, en leur inspi-
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rant une crainte salutaire : initium sapientiœ timor.
Il faut que, pour certaines questions, la science sache descendre quelquefois des régions élevées, qu’elle sorte de ses sanctuaires, pour s’infiltrer jusque dans les derniers rangs des classes ouvrières. Elle ne doit plus aujourd’hui, comme la Pythonisse antique, se confiner au fonds de son temple mystique et ne rendre ses oracles que pour un petit nombre d’adeptes privilégiés. «Il n’y a pas de science plus faite pour piquer la curiosité populaire, de science, tranchons le mot, plus amusante que la médecine, toutes les fois qu’elle veut bien déposer son air rébarbatif et parler la langue de tout le monde, etc. (1) »
Des monographies très-savantes ont été publiées sur les effets des boissons alcooliques. Je citerai, entre autres, les travaux de Magnus Huss, Rœscb (2), Morel (3), Ambroise Tardieu (4), Racle (5), Bou-
(1) S. de Sacy, Journal des Débats, 5 juillet 1865.
(2) Rœscb, de l'Abus des boissons spiritueuses considéré sous le point de vue de la police médicale et de la médecine légale. (Ann. d’hyg., 1838, t. XX, p. 5.)
(3) B. A. Morel, Traité des Dégénérescences physiques , intellectuelles et morales de l'espèce humaine. Péris, 1857, in-8, un atlas de 12 planches.
(4) A. Tardieu, Obs. mèdico-léyale sur Cétat cThresse. (Ann. cThyg. 1848, t. XL, p. 390.)
(o) Racle, de l’Alcoolisme. Paris, 1860.
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chardat, A. Voisin (1), Alfred Fournier (2), Jolly (3), Issartier, etc.
Ces publications offrent certainement le plus vif intérêt. Mais elles se répandent difficilement au milieu des classes populaires.
Ce livre m’a été inspiré par le désir d’être utile à mes lecteurs en groupant sous leurs yeux les faits qui se sont offerts isolément à mon observation. Le vice que je combats compte des victimes dans tous les rangs de la société indistinctement ; mais il atteint surtout la classe si nombreuse et si intéressante des artisans et des agriculteurs. Puisse le tableau que j e vais mettre sous leurs yeux leur inspirer une crainte salutaire ! s’il peut arracher un certain nombre de malheureux aux horreurs de ce vice abrutissant, et sauver quelques familles de leur ruine, mes efforts seront largement récompensés.