‹ L'Algérie contemporaine illustréeChapitre 1 sur 45 · L'Algérie contemporaine illustrée · texte numérisé non relu

L'Algérie contemporaine illustrée

Aussi, à ceux qui pourraient trouver mon livre superflu, je ferai remarquer que bon nombre de personnes n’ont que des Y notions imparfaites sur le /-emWl tv- caractère des habitants et

sur la configuration de l’Algérie. Pour moi, je savais

bien, avant mon excursion dans ces contrées, que le territoire français du nord de l’Afrique comprend les trois provinces d’Alger, d’Oran et de Constantine; mais j’ignorais complètement que la nature elle-même a partagé ce pays en zones distinctes, parallèles à la mer, et qui ont chacune leur physionomie particulière.

ha première est le Sahel, ou rivage, région maritime, centre naturel du commerce, parce que c’est là que sont situées les villes importantes.

La seconde est le Tell , plaines vastes et fertiles, qui s’étendent depuis le Sahel jusqu’aux chaînes neigeuses de l’Atlas.

La troisième, appelée par les Français les Hauts Plateaux , consiste entièrement en montagnes et en ravins, cultivés çà et là, mais surtout propres aux pâturages.

La quatrième zone est le Sahara , ou désert, immense région sablonneuse, parsemée d’oasis, de palmiers-dattiers, autour desquels se groupent des gourbis ou cabanes de terre. Les habitants de ces oasis sont d’une indigence extrême; ils se nourrissent principalement de dattes, et, lorsque la récolte vient à manquer (comme cela arrive dans les années de sécheresse), ils en sont réduits à mourir de faim.

Les indigènes ne sont pas tous Arabes, comme on serait tenté de le croire ; les races qui habitent ces zones diverses, sont parfaitement distinctes les unes des autres.

Il est vrai qu’après la chute de l’empire romain et la cruelle invasion des Vandales, les Arabes, à leur tour, s’emparèrent des côtes de la Méditerranée : car, l’an 645

OR AN ET T LE MCE N

de Jésus-Christ, le calife Omar1 envoya 80,000 hommes qui ravagèrent cette contrée et forcèrent ses habitants à embrasser la religion du Prophète; toutefois ils ne parvinrent

Types kabyles.

pas à soumettre les Kabyles ou Berbères, d’origine chananéenne, mélangée de sang vandale. Ceux-ci se retirè-

1. Omar, deuxième calife, était cousin de Mahomet au troisième degré. Il conquit la Syrie, la Perse, l’Égypte et une partie de l’Afrique. Ce grand conquérant délruisit, dit-on, 40,000 temples chrétiens et fit élever 1400 mosquées. Après la conquête de Tripoli, en 644, Omar lut assassiné par un fanatique arabe. ( Note du traducteur.)

rent dans les montagnes pour conserver leur indépendance, et ne se plièrent jamais sous le joug des Arabes, bien qu’ils aient adopté, pour la forme seulement, la religion des conquérants. Lorsqu’au seizième siècle l’Algérie devint une province de l’empire ottoman, les Kabyles se refusèrent constamment à payer des impôts au gouvernement turc. Leur langue n’a aucune analogie avec celle des Arabes. Ils sont laborieux et sédentaires. Le Kabyle, qui a une demeure fixe, cultive la terre avec le plus grand soin, et aime ses montagnes avec passion. Outre ces deux races aborigènes, il y a encore les Maures, ou Arabes des villes; les Koulouglis, nés de pères turcs et de mères mauresques; les Nègres de l’intérieur de l’Afrique, et enfin les Juifs, qui forment une portion considérable de la population d’Alger. Mais je reviendrai plus tard sur ce sujet.

J’avais le plus vif désir de voyager en Algérie, etsurtoul de faire l’essai de certaines sources chaudes qu’un médecin de Paris m’avait indiquées comme très efficaces pour guérir les rhumatismes. Mon premier projet avait été de passer par la France; mais je dus y renoncer, à cause de la guerre avec la Prusse. Au mois de janvier 1871, je m’embarquai donc pour Gibraltar avec ma fille aînée, sur le vapeur Bangalore, de la Compagnie péninsulaire et orientale. Jamais je n’oublierai les horreurs de la traversée; vents contraires, tangage et roulis affreux, le bâtiment encombré de passagers se rendant aux Grandes- Indes, et, chose étrange, d’une multitude de «babys», qui criaient nuit et jour sans interruption ; le mal de mer qui me cloua pendant quatre jours surina couche. Enfin,

ORAN ET TLEMCEN

le sixième jour, nous débarquâmes à Gibraltar. Nous avions eu pour compagnon de voyage un monsieur âgé, qui avait été fort maltraité par les nègres de la Jamaïque, lors de la révolte qui eut lieu contre le gouverneur Eyre : le pauvre monsieur nous raconta que les noirs lui avaient fendu la tête et l’avaient laissé pour mort, tandis que l’ami chez lequel il demeurait avait été massacré , ainsi que toute sa famille.

Comme nous montions la rue étroite et à moitié anglaise qui conduit à l 'hôtel du Cercle, notre courrier vint nous dire d’un air tout consterné qu’il n’y avait plus une seule chambre de disponible dans aucun des hôtels de l’endroit. Force nous fut d’entrer dans un restaurant pendant qu’il continuait ses recherches. Notre inquiétude ne fut toute fois pas de longue durée : à peine étions-nous assises, que nous vîmes entrer le général sir Fenwick Williams, de Kars, gouverneur de Gibraltar, qui insista de la façon la plus obligeante pour nous loger chez lui. Nous n’apprîmes que plus tard que notre hôte nous avait cédé son propre appartement, toutes les autres pièces étant occupées. La résidence du gouverneur porte encore le nom de « couvent », parce que c’était autrefois un monastère de franciscains. Sir Fenwick Williams ne cessa de nous combler d’égards pendant notre séjour à Gibraltar. Mais il fallait continuer notre route.

Le vicomte de Fontaine, consul français, homme du meilleur monde, s’empressa de nous retenir des places sur un petit steamer français qui faisait deux fois par mois la traversée d’Oran. Nous nous embarquâmes donc, le 2 février, sur le Spahi. Hélas! j’y retrouvai ma mau-

vaise étoile : en vain nous voulûmes braver un venL furieux et une pluie torrentielle, il ne fut pas possible à notre bâtiment de sortir de la rade ce jour-là. Le gouverneur, qui avait prévu ce contre-temps, nous envoya chercher dans sa chaloupe, et il nous fut très agréable, à ma fille et à moi, d’échapper encore pour quelques heures aux fureurs de l’élément perfide. Le lendemain matin, la mer s’étant apaisée, nous nous embarquâmes de nouveau; et, au bout de vingt-six heures de traversée, nous entrions dans le port de Nemours, première ville de l’Afrique qui s’offrit à nos regards. Nous avions beaucoup souffert du mal de mer. La table, à bord du Spahi, était abominable; heureusement que sir Fenwick Williams avait eu l’aimable attention de nous envoyer une bourriche bien garnie, qui nous fut aussi d’un immense secours pendant les premières semaines de notre voyage. Nous avions également, pour nous consoler, la société d’un beau lévrier appelé Coquet, qui ne nous quittait pas un instant et folâtrait avec nous comme un petit chat.

Nemours, l’ancien port arabe de Djemma-Razaouat (la Mosquée des Pirates), est aujourd’hui une petite ville sans importance, qui sert d’entrepôt au commissariat. Les Français la rebaptisèrent, lorsqu’elle fut évacuée par les troupes vaincues d’Àbd-el-Kader. C’est ici que l’émir, vêtu du haïk blanc et du burnous double de sa tribu, avec un cordon de poil de chameau enroulé autour de sa tête, se rendit au duc d’Aumale, et, descendant de sa jument favorite, ainsi que lui blessée dans le combat, plaça sa bride dans la main du duc en lui disant d’un ton solen -

ORAN ET TLEllCEN

nel : « Jamais je 11e remonterai à cheval : prends celui-

Abdel-Kader se rend au due d’Aumale.

ci, et puisse-t-il te porter bonheur ! » Le souvenir de ce noble chef, que nous avions vu à Damas se faire le cham-

pion des chrétiens persécutés, nous fit seul trouver un peu d’intérêt dans cette ville insignifiante. Il ne reste des anciennes constructions mauresques ou arabes qu’un fort et un château en ruines, perchés sur des falaises de quartz remplies de cristaux, qui étincellent comme des glaciers aux feux du soleil d’Afrique.

Sur la place, encadrée des cafés, restaurants, -estaminets de rigueur, nous vîmes des enfants indigènes sortir en foule d’une grande maison, qui se trouva être le couvent des dames Trinitaires, ordre religieux chargé de l’enseignement dans presque toute la province d’Oran : on compte plus de deux cent cinquante de ces sœurs actuellement à l’œuvre dans les écoles. Ces dames portent un costume blanc et noir, avec une croix rouge brodée sur la poitrine. La mère supérieure, voyant que nous étions des étrangères, nous invita à entrer et à prendre du café. 11 y avait environ cent cinquante petits enfants arabes et mauresques dans la salle d’asile, et dans l’école communale une cinquantaine de belles jeunes lilles, tenues très proprement, mais qui avaient presque toutes des maladies d’yeux.

En allant sur la plage inondée d’un soleil radieux, qui nous faisait revivre, nous nous croisâmes avec un groupe pittoresque d’Arabes arrivant de l’intérieur du pays, en compagnie de deux ou trois spahis. Ces derniers, fièrement drapés dans leurs vêtements blancs, sur lesquels était jeté un manteau rouge, se promenaient d’un air majestueux, que rehaussait encore leur taille haute de plus de six pieds. A voir leur belle démarche, on les prendrait pour les véritables seigneurs du pays ; et, il faut l’avouer, les Européens font une bien triste ligure à côté d’eux.

OR AN ET TLEMGEN

Lorsqu’on eut fini de décharger notre cargaison, nous retournâmes à bord, et cette fois-ci le temps nous fut favorable. La mer était unie comme une glace. Cette côte pittoresque, avec ses rochers, ses promontoires, ses golfes aux sables étincelants, et çà et là une antique forteresse espagnole ou une mosquée en ruines sur les hauteurs, tout nous donnait à chaque instant une envie dé¬

port d’Oran

mesurée de débarquer. Il était minuit lorsqu’on jeta l’ancre dans le petit port si animé d’Oran. Le commandant de place, averti par une lettre de l’aimable vicomte de Fontaine, nous envoya chercher dans sa chaloupe, avec nos bagages, et nous épargna ainsi les ennuyeuses formalités de la douane. Il faisait un clair de lune magnifique. Nous nous empressâmes de nous rendre à Y hôtel de la Paix, où nous fûmes obligées de nous contenter de

deux chambres au troisième : ce qui ne nous souriait pas du tout, mais il n’y en avait pas d’autres.

J’avoue qu’Oran me causa une grande déception. J’avais lu des descriptions enthousiastes de ses édifices, et surtout du Château-Neuf, ancienne résidence des beys d’Oran, qui rivalisait, dit-on, avec le fameux palais de Constantine ; et je me trouvais dans une ville de garnison, aux rues banales, aux rangées de casernes à l’aspect triste et uniforme. Les maisons, bâties à la française, avec quatre ou cinq étages, offrent, par leur élévation, bien des dangers dans un pays sujet aux tremblements de terre. On n’a point oublié, je pense, celui de 1790, qui causa tant de ravages.

Dans notre promenade à travers la ville, je remarquai deux tours antiques, quelques pans de murailles anciennes, et çà et là un écusson aux armes de l’Égypte ; mais, en dehors de ces rares vestiges du passé, la main destructive des conquérants n’a rien épargné.

Le lendemain de notre arrivée était un dimanche : je me rendis à la cathédrale Saint-Louis, dont l’histoire est vraiment curieuse... Cet édifice, qui était dans l’origine une mosquée arabe, fut transformé par le cardinal Xi menés en temple catholique, sous le vocable de Notre-Dame des Victoires, et confié par lui à la garde de religieux bernardins, qu’il appela d’Espagne dans ce but. De 1708 à 1752, ce sanctuaire servit de synagogue, puis tomba en ruines. En 1859, l’église fut restaurée par les Français et dédiée à saint Louis. Elle a la forme* d'un long parallélogramme, partagé en trois nefs. Le sanctuaire, qui est

ORAN ET TLEMCEN

fort vaste, est orné de fresques dues au pinceau de M. Saint-Pierre : l’artiste y a représenté, au milieu, saint Louis débarquant à Tunis, et, sur les côtés, saint Jérôme et saint Augustin. Les armes du cardinal Ximenès 1 se voient encore sur la voûte du chœur. Derrière le maîtreautel se trouve une petite chapelle, style du quinzième siècle : c’est tout ce qui reste de l’église conventuelle des bernardins. Les orgues, construites à Valence, ont leurs tuyaux disposés en éventail, selon l’usage espagnol. En entrant dans la cathédrale, je fus saisie d’étonnement de la voir remplie d’enfants. Ma surprise cessa lorsque je visitai le couvent et les belles écoles des dames Trinitaires, à deux pas de Saint-Louis : ces religieuses ont environ 1500 élèves, qui assistent presque toutes à la grand’messe.

De retour à l’hôtel, je trouvai le consul d’Angleterre (un Génois), qui venait m’offrir, avec une courtoisie extrême, de tout arranger pour notre voyage à Tlemcen. Le commandant de place suivit de près, avec sa calèche, que nous acceptâmes d’autant plus volontiers qu’on ne trouve pas de voitures à louer dans la localité. Il nous conduisit autour des forts bâtis par les Français, jusqu’au faubourg de Kerguenta, appelé le village nègre, bien qu’en réalité il serve de refuge à tous les indigènes

1. Le cardinal Ximenès, homme d’une vertu austère et d’un vaste génie politique, contribua puissamment à la gloire de la monarchie espagnole sous le règne de Ferdinand et d’Isabelle la Catholique. II fit exécuter la célèbre Bible polyglotte qui porte encore son nom, et gouverna la Castille avec fermeté. En 1509, il fit à ses frais la conquête d’Oran. Il avait été confesseur de la reine Isabelle, qui le fit nommer archevêque de Tolède. 11 prépara l’avènement de Charles-Quint au trône, et mourut, dit-on, de chagrin, en 1517, lorsque ce prince ingrat le relégua dans son diocèse, sous prétexte qu’il disait avoir besoin de repos. (Note du traducteur.)

chassés de la ville par la civilisation française. Des Arabes étaient assis à la porte de leurs gourbis (misérables huttes de terre sans toitures), ou autour de leurs enclos, fumant leurs chibouques, et enveloppés de la tête aux pieds dans leurs longs haïks blancs : ils avaient un air sombre et malheureux. Quelques chiens maigres et affamés rôdaient autour de leurs maîtres, et des ânes qui n’avaient que la peau et les os complétaient ce triste tableau. Aussi nous respirâmes plus librement lorsque le commandant nous

Forts français.

lit prendre le boulevard Oudinot, situé au pied de la Kasbah (forteresse) et planté de beaux arbres. Nous descendîmes de voiture pour faire le tour des fortifications du Château-Neuf par la belle promenade de l’Étang. C’était quelque chose de délicieux d’errer sous ses frais ombrages, de respirer le parfum des fleurs des tropiques dont elle est remplie, et de jouir en même temps d’un point de vue magnifique sur les environs.

En rentrant par la rue Louis-Philippe, nous aperçûmes un petit minaret octogone, orné de fines sculptures et for-

OMAN ET TLEMCEN

ib

niant l’angle d’un ancien mur mauresque. Poussées par la curiosité, nous entrâmes dans une cour en marbre, au milieu de laquelle une fontaine versait son eau, indispensable pour les ablutions prescrites par la loi de Mahomet ; tout autour s’élevaient des arcades dentelées, à double rang de colonnes; les murailles étaient recouvertes d’« azuléjos » (sorte de plaques de faïence émaillée), dont les vives couleurs charmaient nos regards. Nous pénétrâmes jusque dans la mosquée, qui est du même style. La chaire était placée dans un enfoncement richement décoré, appelé « mihrab » par les Arabes. Deux ou trois musulmans étaient en prière dans un coin, et se prosternaient la face contre terre. Lorsqu’ils nous virent entrer, ils proférèrent mainte et mainte malédiction sur nous, d’après ce que nous dit notre guide. Oran possède une autre mosquée célèbre, celle de Sidi-el-Haouri, saint personnage auquel on attribue des miracles extraordinaires, que le peuple croit avec une foi aveugle : c’est du reste une partie de l’enseignement religieux qu’on lui donne.

Voici une de ces légendes musulmanes :

Pendant la guerre des Espagnols contre les Maures une pauvre femme vint un jour trouver Sidi-el-Haouri pour se plaindre de ce que son fds avait été pris et emmené captif en Andalousie. El-Haouri lui dit de prier Dieu avec conliance, d’aller chercher un plat de viande avec du bouillon ; ce que la pauvre mère fit avec empressement. El-Haouri avait une levrette apprivoisée, qui allaitait ses petits; il prit la chienne sur ses genoux,

Page 1