‹ L'Algérie contemporaine illustréeChapitre 21 sur 45 · L’ ALGÉRIE CO N T E M I» O R A I N E · texte numérisé non relu

L’ ALGÉRIE CO N T E M I» O R A I N E

ciété ce sont des esclaves bien nourries qui n’ont qu’un but dans la vie, celui de servir aux plaisirs et aux caprices de leur seigneur.

Les Français ont fait plusieurs tentatives pour émanciper ces pauvres femmes, mais jusqu’ici tout a été inutile. M. Cherbonneau, savant archéologue et chef d’institution , dont nous eûmes l’occasion d’apprécier les travaux à Constantine , raconte à ce sujet l’anecdote suivante, qu’il tenait de Si-Chadli, célèbre légiste musulman :

Un des chefs de la tribu des Haractas (entre Aïn-P>éïda et Tebessa) alla pour affaires à Constantine. Dès qu’il fut

Chef de la tribu des Haractas exerçant son autorité.

de retour, il ordonna à sa femme de lui apporter des cordes et quatre pieux. Elle obéit, lorsqu'à sa surprise mêlée de terreur, le chef la lia aux poteaux, prit un bâton et se mit à la rouer de coups; ses cris attirèrent les habitants des tentes voisines, et chacun se mit en devoir d’ar-

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rêter le bras du mari en furie. « Mais qu’a-t-elle donc fait? » s’écriait-on de toutes parts: « c’est la perle de la tribu ! la meilleure des mères ! le modèle des épouses! » — « Ce qu’elle a fait? » répondit le monstre. « Rien du tout; seulement je me soulage! » Enfin, épuisé de colère et de fatigue, il daigna cesser de battre la pauvre créature, et il raconta qu’à Constantine il avait vu une femme arabe, soutenue par les autorités françaises, assigner son mari devant les tribunaux et porter plainte des mauvais traitements qu’il lui infligeait, et que le cadi (juge) avait osé rendre un jugement en sa faveur. Une infraction aussi monstrueuse aux usages arabes l’avait tellement transporté de rage, qu’oubliant le but de son voyage, il était rentré chez lui en diligence,” afin de se venger sur le corps de sa malheureuse épouse de l’outrage fait au sexe fort, et par conséquent à sa propre personne.

Les Maures, qui ne ressemblent nullement aux Othellos que rêvaient nos jeunes imaginations, sont simplement les Arabes des villes, qui se sont alliés avec d’autres races. Ils ont les traits réguliers, le visage ovale, le teint plus clair, et un costume différent de celui des Arabes : ils se coiffent d’une calotte rouge et d’un turban de mousseline blanche ; ils portent une veste de drap de couleur, deux gilets richement brodés et des pantalons bouffants; ils ont les jambes nues, et se chaussent de larges babouches. Les femmes s’enveloppent du haik pour sortir; mais dans leur intérieur elles mettent une chemise de gaze à manches courtes; un pantalon très large recouvre leurs jambes

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nues; elles portent aussi des babouches jaunes ; leurs beaux cheveux noirs sont relevés en nœud derrière la tète, etune petite « shashea » ou calotte de velours brodé est posée coquettement d’un côté; elles ont de magnifiques bijoux, des perles hues, des émeraudes, des saphirs, affreusement montés, il est vrai, quelquefois percés par le milieu et enfilés sur du fil d’emballage; mais ce sont toujours des pierreries véritables. Les Arabes ne voudraient à aucun prix porter du faux : pour cette raison, ils préfèrent même avoir des pierres précieuses dépareillées, parce qu’ils se méfient toujours de la régularité de nos bijoux européens. Quant à la position des femmes mauresques, elle ne vaut guère mieux que celle de leurs sœurs arabes : on ne leur donne aucune éducation, et celles qui sont d’un rang élevé ne sortent jamais de leurs maisons — Nous allâmes rendre visite à l’une d'elles, la princesse X..., dont la fille de cinq ans était fiancée à son cousin, qui en avait six, et qui était (par parenthèse) le petit Maure le plus maussade qu’il fût possible de voir. La princesse me raconta que son mari lui permettait autrefois de se promener sur la terrassse de son palais, mais que dernièrement il l’avait fait couvrir ; elle n’avait jamais revu ses plus proches parents depuis son enfance, et ne mettait jamais ie pied hors de ses quatre murs. Dans les familles pauvres, la naissance d’une fille est considérée comme un grand malheur (aussi bien par les Arabes que par les Maures); mais lorsqu’il naît un fils, la mère reçoit une belle agrafe pour attacher son haïk, tandis que des coups et des malédictions sont sa récompense si elle donne le jour à une fille.

Galerie d’une maison mauresque.

Les sœurs de charité et Mme Luce s’efforcent d’améliorer le triste sort de ces pauvres enfants en leur apprenant à coudre et à broder, afin qu’elles puissent se placer dans les familles riches. La princesse X... avait pris à son service une de ces filles, d’une beauté remarquable: ses veux ravissants étaient fendus en amande, son sourire était enchanteur. Mais malheur à elle le jour où sou maître s’apercevra qu’elle est belle !

Les Juifs d’Alger — et ils sont nombreux — se reconnaissent aux traits caractéristiques de leur race : yeux noirs, nez aquilin, teint blême. Ils fourmillent dans les boutiques et les bazars. Sous la loi de Mahomet, ils ont toujours subi des outrages et des persécutions; mais, grâce à la patience et à Ja ténacité qui les distinguent, ils ont survécu à tout, et se sont rendus utiles et même indispensables à leurs persécuteurs par leur connaissance approfondie des affaires commerciales, qui sont aujourd’hui leur monopole presque exclusif.

Je ne dois pas oublier la race importante des Berbères ou Kabyles. A Alger, ou les reconnaît tout de suite à leurs liaïks et à leurs burnous de laine rayés de blanc et de noir, à leurs tabliers de cuir, à leurs têtes nues et le plus souvent rasées. Ils sont plus laborieux et plus adroits que les Arabes, car ils apprennent tons les métiers, mais ils sont moins beaux et n’ont pas l’air pittoresque de ces derniers. Leurs femmes se promènent la figure découverte; cependant nous n’en rencontrâmes qu’un bien petit nombre dans les rues d’Alger.

Les nègres ont considérablement diminué à mesure que les caravanes qui arrivent de l’intérieur sont devenues

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moins nombreuses ; cependant on en trouve encore en assez grand nombre aux bains turcs et comme domestiques dans les maisons particulières; on les emploie aussi comme ouvriers badigeonneurs et dans d’autres métiers. Les négresses vendent invariablement du paiu : on les

rencontre autour de la ville, accroupies auprès de leurs corbeilles de pains ronds et plats, enveloppées de la tète aux pieds dans leurs burnous à carreaux bleus et rouges, laissant entrevoir leurs grosses figures réjouies et leurs lèvres épaisses, criant, gesticulant et vendant leurs marchandises tout à la fois. J’ai déjà fait allusion à leur présence aux bains et aux sacrifices de la caverne. Elles me

faisaient toujours l’effet d’être des sorcières telles que les avait vues ma jeune imagination ; je dois cependant leur rendre cette justice d’ajouter qu’en qualité de servantes elles passent pour être fidèles et dévouées.

Que dirai-je maintenant de cette population mixte qui se coudoie dans les rues étroites ou flâne dans les bazars, toujours si amusants? Yoici d’abord les Biskris, qui, de même que les portefaix de Constantinople, trébuchenl sous des fardeaux qu’un mortel ordinaire 11e pourrait pas même soulever ; les porteurs d’eau ou Zibanis, dont les gracieux vases en bronze se tiennent en équilibre sur leurs épaules; les Mzabi, conducteurs d’ânes, qu’on rencontre assis derrière leurs étalages d’oranges, de pastèques el d’éventails de feuilles de palmier, ou bien encore auprès de leurs rôtisseries, dans lesquelles des « infiniment petits » morceaux de viande cuisent du matin au soir sur des brochettes, pour le régal des passants; les Lar’ouatis, ou marchands d’huile, dont les traces se voient ordinairement sur leurs habits; les Mzitis, avec d’énormes sacs de blé, auprès desquels se reposent leurs chameaux fatigués, qui grognent de temps à autre, et montrent les dents si on a le malheur de les frôler un tant soit peu en passant : toutes ces tribus nombreuses et variées sont classées dans les Guides de l'étranger sous le nom générique de Berranis. Rien n’est plus amusant à Alger que de voir cette foule bigarrée formant des groupes pittoresques et animés à foutes les heures de la journée, tantôt vendant et achetant à la fraîcheur du matin, avec une activité extraordinaire; tantôt se reposant à l’ombre des fontaines, lorsque le soleil

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ardent de midi a chassé les Européens dans leurs de meures.

Servante négresse allant à la fontaine.

Quant à la société d’Alger, il nous fut impossible d’en juger: car, en premier lieu, nous étions venues pour

notre santé, et nous cherchions naturellement la tranquillité; et en second lieu, c’était une époque de guerre et de crise révolutionnaire. Mais on m’assura qu’en temps ordinaire, rien n’était plus agréable que la société militaire de l’endroit, et je n’eus pas de peine à le croire. Le maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de l’Algérie, et la maréchale, dont le départ avait laissé de si vifs regrets, s’étaient montrés d’une extrême bienveillance pour tous les étrangers qui, comme nous, étaient venus se réchauffer aux rayons de ce beau soleil d’Algérie et passer « un hiver avec les hirondelles ».

Heureusement il restait encore quelques fonctionnaires de l’ancien régime, avec lesquels nous nous empressâmes de lier connaissance: le vaillant amiral Fabre la Maurelle et ses deux charmantes filles, qui habitaient l’hôtel de l’Amirauté, sur le port (cet édifice a des croisées à treillis vert, comme celles d’un harem, et renferme une ancienne chapelle, qui servait de prison aux chrétiens captifs étaux confesseurs de la foi au temps de la puissance mahométane) ; le premier président, M. Piexey, qui réunit une science universelle à une connaissance parfaite de toutes les célébrités du jour; il demeure avec son épouse excellente et dévouée dans la plus belle maison mauresque d’Alger, que leur goût parfait a su encore embellir de mille manières ; et Mme Yussuf. veuve du fameux général de ce nom, retirée à Mustapha-Supérieur, dans la charmante villa dont son mari était si fier, et qu’il avait fait meubler en bois de thuya provenant de la forêt de Teniet-el-Had. Aujourd’hui que son foyer est désert, Mme Yussuf s’adonne uniquement aux bonnes œuvres: c’est là seulement qu’elle

trouve quelque consolation à sa profonde douleur, ainsi que dans une ravissante chapelle qu’elle a fait construire dans son jardin à la mémoire de son époux bien-aimé.

Nous allâmes aussi voir la maison de campagne du gouverneur à Mustapha-Supérieur, pour rendre une politesse à son nouvel occupant (le successeur du maréchal de Mac- Mahon), qui avait été notre compagnon de voyage depuis Oran. Sa femme nous montra l’habitation dans tous ses détails : c’est l’ancien palais des deys d’Alger, une merveille d’architecture mauresque ; les jardins suspendus sont ouverts au public certains jours de la semaine ; les murs sont tapissés du feuillage lilas du « Bougainvillier 1 ». Les palmiers y sont d’une beauté extraordinaire. Nous nous promenâmes dans une avenue de camélias en fleur : c’est vraiment un lieu enchanteur.

Un peu plus bas se trouve l’habitation où vécut la pauvre Mlle ïinié tout à fait à l’orientale, entourée de domestiques arabes, avant qu’elle partit pour cette malheureuse

expédition sur la frontière de Tripoli, qui se termina par son assassinat. Elle se fiait trop facilement à tous ceux qui l’entouraient: bien que le consul anglais l’eût avertie du

1. Plante de la famille des belles-de-nuit, ainsi nommée par le botaniste Commerson en l’honneur du navigateur de Bougainville, qu’il avait accompagné dans son voyage autour du monde. (Note du traducteur.)

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danger qu’elle courait en portant ses trésors avec elle au milieu de ces tribus à demi-sauvages, elle fut sourde à ces sages avis, et paya son imprudence de sa vie.

Le vice-consul anglais, M. Elmore, possède de l’autre côté de la route une charmante habitation, qu’il a meublée avec tout le confortable qu’on trouve dans notre pays et qui convient à nos habitudes. Cette maison, qui est à louer, serait une trouvaille précieuse pour des malades qui voudraient passer l’hiver en Algérie : car, quelque délicieuses que soient les maisons à l’orientale par une chaude journée de printemps ou d’été, on ne doit point oublier qu’en hiver elles sont extrêmement froides, qu’il n’y a pas moyen de les chauffer, et que sous ce beau ciel il y a cependant des jours et des semaines de pluie et de froid, et alors le feu n’est pas seulement du luxe, il devient une nécessité absolue. Je n’ai vu que deux habitations parfaitement organisées à cet effet : la villa de lady L.-T. et celle de M. Elmore. Ce dernier a transformé la cour supérieure en salon, en y ajoutant un plafond; il a aussi fait construire une salle à manger ornée d’arcades mauresques d’un goût parfait, et, sans que cela jure le moins du monde avec le style de la pièce, il y a introduit d’excellentes cheminées à l’anglaise. Nos lecteurs trouvent sans doute que je me place ici à un point de vue bien prosaïque; mais, pour me justifier, je leur dirai que j’écris cette page dans l’intérêt des nombreux malades qui sont venus me consulter depuis mon retour en Angleterre, et me demander s’il y a moyen de se loger convenablement à Alger pour y passer l’hiver.

L’ALGÉRIE CONTE M PO R A I N E

Voici le conseil que je leur donne : « Gardez-vous bien, au péril de votre vie, de vous installer dans une coquette villa, à moins qu’il n’y ait quelque appareil de chauffage. Le parti le plus sage serait de louer un appartement à Y hôtel (T Orient, où l’on trouve tout le luxe possible, une excellente table d’hôte, des prix raisonnables, et d’y rester jusqu’à ce qu’on ait choisi une demeure convenable sous tous les rapports. »

l'n Minaret.

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