CHAPITRE VI
l’Afrique à l'égard des avantages commerciaux, coloniaux et agricoles qu’elle promet à la population française1.
C’est principalement sous le rapport de l’extinction du paupérisme que le général Duvivier envisage l’Afrique2. La colonisation militaire lui viendrait en aide. « On vient d’envoyer des trappistes pour cultiver en Afrique; c’est une heureuse pensée. Des bataillons permanents cultivant à leur bénéfice seraient aussi des hommes pliés à la pauvreté, à la discipline et au travail ; ils formeraient un second modèle moins accompli que celui des trappistes. Sous ces exemples et sous ces protections religieuses et militaires, s’établiraient les colonies du paupérisme. Alors on serait assuré de progresser vers la colonisation et la civilisation. Oui. Pendant un grand siècle il faut que la colonie d’Afrique soit un immense ordre religieux, agricole et militaire, ayant fait vœu de pauvreté, de discipline et de -travail3. »
Je ne puis partager les espérances de M. le général Duvivier. Les trois éléments auxquels il a recours portent en eux la négation de la colonisation.
Soldais colons. Nous avons vu que les régiments
1 Solution de la question, p. 272.
2 Quatorze observations, p. 135.
3 Quatorze observations, p. 142.
COLONISATION MIXTE
frontières d’Autriche avaient été créés avec une population existante, et que les colonies russes avaient été entreprises avec les serfs dont la couronne pouvait disposer; ici il faudrait opérer avec des citoyens libres et les transporter de France en Afrique. Nous avons dit en traitant des colonies proposées par M. le maréchal Bugeaud, que l'on ne peut espérer de la population française une semblable transformation.
Trappistes. Nous en parlerons plus loin.
Paupérisme. Les malheureux que M. le général p«pcmme. Duvivier a en vue seront-ils établis à 1 état de famille? Je crains, dans ce cas, que toutes ne sécroulent, ainsi qu'il est arrivé aux familles libres de la colonie agricole de Wortel. — Seront-ils à l’état de célibat et conduits militairement au travail, ainsi qu il en était, a la même colonie, pour les pauvres assujettis ? Je doute que beaucoup de Français consentent à aller chercher si loin une aussi triste existence.
M. le général Duvivier propose d’abandonner occa^u. les plaines et le littoral, et de transporter l'occupation militaire et la colonisation dans les montagnes1. Dans ce système, Alger, Bone et Oran ne seraient que des tètes de pont , et les capitales seraient placées dans les montagnes2. Le général est
' Solution de la question de l’Algérie, p. 118. 1 Quatorze observations, p. 110.
ao CHAPITRE VI.
conduit à cette combinaison par deux raisons principales :
^ L impossibilité , selon lui, d’assainir les Plaines, telles que celle de Bone, de la Mitidja, qui sont des foyers de maladie et de mort*, et il développe à ce sujet une théorie basée sur des exemples nombreux. Les plaines, pour les Européens, sont et seront longtemps de vastes tom« beaux ; il blâme avec raison le retranchement fait dans la Mitidja. Il craint que dans cette mauvaise opération le gouvernement n’ait cédé aux criailleries incessantes des colons propriétaires de terre. « L armée, dit-il, au contraire, ne crie pas, et tous les malheureux soldats dévorés par les fièvres et les maladies ne sortiront pas de leurs tombes semées dans ces plaines pour réclamer. Est-ce donc dans ces faits qu’on trouverait des raisons sulfisantes pour enterrer nos bataillons dans la Mitidja ï Laissez donc là cette néfaste plaine, cet allié le plus puissant de l'ennemi; franchissez donc, en vous bouchant le nez, cet infect fossé, divisez la question : de ce côté-ci restreignez-vous au Sahel; de l'autre côté, placezvous dans les montagnes1 2 3. »
2° Les avantages sous le rapport militaire : et
1 Solution de la question de l'Algérie . p. 117.
COLONISATION MIXTE
le général Duvivier rappelle le vieux proverbe : « Qui est maître de la montagne est maître de la plaine , » et il en fait ressortir la vérité En cas d’invasion d’armée européenne, le système du général n’offrirait à l’ennemi que des plaines inhabitées, broussailleuses, marécageuses, impraticables, et, par conséquent, toutes les difficultés de vivre et de logements contre lesquelles nous luttons. Si, au contraire, elle rencontre des routes, une campagne ouverte, cultivée, bâtie, elle se retrouve en Europe avec la guerre d’Europe, et les ressources en vivres et logement que l’Europe offre aux armées ennemies1 2.
Nous avons trouvé dans les deux ouvrages de M. le général Duvivier l’empreinte d’un esprit élevé et bienveillant pour le peuple. Nous aurions voulu nous associer à ses vues, mais nous ne le pouvons pas. Pour tenter l’exécution de cette colonisation paupérisle , il faudrait faire de grandes dépenses qyi viendraient encore à la charge de la population française : les 1 00 millions jetés par an en Afrique appauvrissent d’autant la France et augmentent le paupérisme. De nouvelles dépenses ne pourraient qu’aggraver le mal.
1 Solution de la question de l'Algérie, p. 5i.
2 Quatorze observations, p. 90, 100
COLONISATION CIV1I-K
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