‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 31 sur 90 · VILLE ET PORT D'ALGER · texte numérisé non relu

VILLE ET PORT D'ALGER

Alger sous Barberousse. — Au xru9 siècle. — En 1830. — Maures d'Alger. — Juifs. — Cabyles. — Européens. — Ancien port. — Établissement du nouveau.

Nous connaissons maintenant assez la campagne d'Alger pour juger des ressources quelle offre au développement de la ville elle-même , et comprendre quelle réaction mutuelle s'exerce de Tune à l'autre, soit dans la décadence, soit dans la prospérité. Chaque progrès que fera la ville fécondera un coin de la province , et réciproquement , chaque conquête de l'agriculture ou de l'industrie de celle-ci élargira la base du commerce et de la prépondérance politique d'Alger. 11 est temps de rentrer dans la ville et de considérer de plus près son état sous les musulmans , ce qu'elle est devenue entre nos mains , et ce que nous devrions y faire.

Si le fondateur d'une ville est moins le constructeur ignoré de sa première cabane , que l'homme de génie qui en pénètre les conditions de grandeur et de prospérité , le titre de fondateur d'Alger appartient h Khaïreddin, le cor-

«aire qui , sous le nom de Barberousse II , était au XVl° siècle la terreur de la Méditerranée. Àroudj , son frère aîné, qui le précéda sur ce rivage, et dont les historiens ont fait Barberousse Ier, était un barbare qui ne sut que détruire. Sans étouffer en lui la cruauté de son temps et de son pays , les qualités dominantes de Khaïreddin étaient au contraire de celles qui, lorsqu'elles sont alliées à la puissance, font les hommes dont le passage sur la terre laisse après soi de longues traces. Maître d'Alger en 1518, par la mort d' Aroudj, le sort d'un chef de corsaires , dont les navires n'ont pas même la fixité des tentes des Arabes, ne sa* tisfit pas son ambition , et il résolut de former sur la côte de Barbarie un établissement durable. Ses ressources n'auraient pas suffi à l'exécution de ses desseins, et pour en assurer le succès, il y voulut associer les sultans. Le trône d'Othman était alors occupé par Soliman II : Khaïreddin eut peu de peine à faire comprendre à ce monarque de quel avantage il serait pour la Porte d'avoir dans la Méditerranée citérieure un poste avancé qui rendît aux chrétiens le mal que lui faisaient à Rhodes les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Soliman prit donc Alger sous sa protection , fit Khaïreddin pacha, lui donna deux mille janissaires , et ceux-ci reçurent de leur chef cette organisation forte avec laquelle quelques milliers de Turcs ont, pendant

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trois cents ans , tenu sous le joug un pays grand comme le tiers de la France , et souvent fait tête à la chrétienté.

Les rochers du Penon étaient alors séparés du rivage; les Espagnols en étaient maîtres» et Pierre de Navarre y avait élevé des fortifications dont la tour du phare actuel est un reste* Placé sous le canon des chrétiens, Alger était impuissant et flétri entre les mains dç Khaïreddin : aussi toutes ses entreprises , toutes ses combinaisons tendirentelles plus ou moins directement vers la conquête du Penon. Malgré l'héroïque défense du gouverneur don Martin de Vargas, il finit par s'en emparer au mois de mai 1530; un corsaire français 1 aida dans ce siège. La lutte entre la France et la maison d'Autriche était alors dans toute sa vivacité, et nous avions trop à souffrir de l'extension de la puissance espagnole dans la Méditerranée pour perdre une occasion de lui susciter des ad* versaires.

Dès qu'il fut en possession de l'Ile , Khaïreddin mit à la construction de la jetée qui la réunit maintenant à la terre ferme tout ce qu'il avait d'esclaves chrétiens. L'ouvrage fut vivement pressé; la forteresse espagnole, qui avait si longtemps comprimé la ville, en devint la principale défense du côté de la mer , et le port d'Alger fut créé.

De ce moment, l'établissement de Khaïreddin prit

un essor qui dépassa peut-être ses espérances; il recueillit les Maures expulsés d'Espagne, et moins d'un siècle après, Alger était devenu, de l'humble état où il lavait pris, une des villes les plus puissantes des bords de la Méditerranée. Parmi les descriptions qu'en ont données les auteurs contemporains, aucune n'a plus de caractères d'exac titude que celle de Gramaye (note G) , et voici le tableau qu'il faisait de la force et des richesses d'Alger au commencement du XVIIe siècle.

«Pour arriver à l'évaluation de la population d'Alger, nous remarquerons d'abord que son enceinte comprend environ treize mille maisons, dont plusieurs logent jusqu'à trente familles. Les casernes des janissaires sont établies pour six cents hommes. Dans le quartier des juifs, la maison de Jacob Abum a trois cents habitants; celle d'Abraham Ralbin , deux cent soixante; quelques autres ne leur cèdent guère. La ville a plus de cent mosquées, dont aucune n'est desservie par moins de trois marabouts ; quelques-unes le sont par trente à quarante; ceux des sépulcres et des lieux de dévotion sont presque aussi nombreux. Le nombre des bains est de quatre-vingt-six. Indépendamment des écoles supérieures , où sont interprétés la loi et le Coran , on compte quatre-vingt-six écoles où les enfants apprennent à lire et à écrire. Haëdo estime qu'il existe dix mille jardins dans la ban-

lieue; les registres de la régence en portent 14,698, et il n'en est point où l'on ne trouve un esclave chrétien ; beaucoup en ont deux, quelques-uns jusqu'à sept et huit. Dans la ville, on compte le peu de familles qui ne possèdent pas d'esclaves chrétiens , et quelques-unes en ont dans les bagnes de véritables troupes. Ainsi, Faret-Bey en a soixantedouze; Ali-Mami, cent trente-deux; Ali-Pizilini , soixante- trois; Aripagi , trente-huit ; Hassan , quarante; Soliman-Rais, trente-deux. Le bagne du dey en renferme au moins deux mille, et Ton en comptait deux ou trois mille autres sur les trois galères et les soixante-dix corsaires dont j'ai vu la flotte composée. D'après ces données, je crois pou* voir porter à trente-cinq mille le nombre des chrétiens en esclavage, tant dans la ville que dans les environs. Haëdo et Jean Magino, profes seur à Bologne , l'évaluaient de leur temps à vingtcinq mille, Riccio, à trente-deux. Haëdo, qu'on peut en croire, car il avait longtemps vécu sur ces lieux , comptait deux mille cinq cents familles de Maures indigènes exemptées de tribut par Barberousse; cette population a le teint blanc, les formes agréables, et vit du produit de ses propriétés, du commerce ou de divers métiers. Les Maures à teint foncé des tribus, nommés Cabyles, qui se mettent, soit pour la paix, soit pour la guerre, au service des Turcs, et qui vivent à Alger les uns

mariés , les autres célibataires , comme les janissaires, forment, suivant ce même Haëdo, sept cents familles. Les Arabes et mendiants entassés dans les réduits dégoûtants du faubourg de Babazoun , qui couchent la nuit dans les rues et demandent l'aumône le jour, sont au moins trois mille ; enfin, les Modajares , anciennement chassés des royaumes de Grenade et deMurcie, lesTagarins, plus récemment venus de ceux de Valence et d'Aragon, les artisans de (oute espèce qui sont venus s'associer à l'établissement algérien, font encore, au dire d'Haëdo , mille familles; j'en ajoute autant pour les ouvriers venus seulement de Valence, et dans lesquels on compte six cents personnes vivant de l'éducation des vers à soie , deux cents tisserands, quarante -six bijoutiers, cent quatre-vingts couteliers; je pourrais continuer cette énumération pour d'autres professions. Les Turcs autres que les janissaires , accourus au bruit des richesses fabuleuses d'Alger, du fond de l'Asie et de la Remanie, race robuste et courageuse, comptent seize cents familles : il y en a plus de six mille de renégats, c'est-à-dire de chrétiens ayant embrassé l'islamisme. J'ai compté cent trente* six familles d'alcades ou employés aux fonctions civiles et municipales : celles des raïs ou commandants de navires ne sont pas moins de trois cents, celles des janissaires de six mille. Quatre-vingt-six.

shérifs, descendants de Mahomet, portent le fur ban vert , et les hadjis ou pèlerins, qui ont fiait le voyage de la Mecque , sont au nombre de huit cents. Chacune des trois galères est montée de quatrevingts Turcs, et les autres bâtiments portent moyennement cent trente hommes d'équipage. Les marchands de diverses nations disséminés dans la ville font, au compte d'Haëdo, trois mille familles, et occupent dans le bas de la ville deux mille boutiques. Il serait fort difficile de déterminer rigoureusement le nombre des ouvriers; cependant, comme à la griffe on connaît le lion , je dirai , pour faire juger du reste, que Ton compte quatre-vingts maîtres forgerons , douze cents tailleurs, trois mille tisserands : j'ai moi-même vu sur les marchés cent vingt marchands de beurre et de fromage, plus de trois cents bouchers et de quatre cents boulangers. Enfin, le nombre des juifs africains, asiatiques ou européens , parqués dans cent cinquante maisons, divisées en deux îles, est incroyable; k peine peuvent-ils tenir, le jour du sabbat, dans six synagogues fort grandes , et Ton assure qu'ils sont plus de huit mille.

«Tel est l'état actuel du pays bien différent de l'ancien. Lorsque la ville d'Alger fut entourée de sa muraille actuelle, en 1 573, elle avait une assez faible population agglomérée avec , il e&t vrai , une banlieue étendue et peuplée; en 1591 , son port possé-

dait soixante galères; en 1581 , Haëdo y comptait trente-cinq galiotes de dix-huit à vingt-quatre bancs de rameurs, et trente brigantins; en 1568, quatrevingts corsaires algériens infestaient la Méditerranée. Hassan-Raïs a possédé trois mille esclaves, et Soliman-Raïs , dernièrement mort, armait à lui seul une galère et quatre corsaires. Je tiens moi-même d'un rabbin nonagénaire, témoin oculaire des faits, que sous Barberousse, lorsque Charles-Quint vint attaquer Alger, il se trouvait dans la ville à peine huit cents hommes en état de porter les armes ; la population n'était presque composée que de Maures adonnés à la pêche et à la culture. En remontant d'un siècle , on chercherait vainement des traces de la puissance d'Alger ; mais si, depuis l'expulsion des Maures d'Espagne, en 1492, en 1567 et en 1607, Alger a pris de si merveilleux accroissements, il y a moins à s'en étonner qu'à s'en plaindre.1 »

De Brèves, ambassadeur d'Henri IV en Turquie, et négociateur du traité de 1601, porte, dans le compte qu'il rend de sa mission à Alger , le nombre de ses habitants à cent mille2 . Des renseignements

1 J.-B. Gramaye. Africœ Ulustratœ libri decem, in quitus Barf/aria et génies ejus ut ohm et nunc describuntur ; Tornaci Nerviorum,

1 Relation des voyages de M, de Brèves, tant en Grèce, Terre- Sainte et Egypte, qu'aux royaumes de Tunis et d'Alger; Paris, 1628.

semblables furent donnés à Pierre Dan ■ sur la population d'Alger, et les voyageurs qui ont écrit après eux s'en sont beaucoup rapprochés dans leurs évaluations. À l'époque de notre conquête, elle n'excédait guère quarante mille âmes ; mais il ne faudrait pas se hâter d'en conclure que les écrivains du XVIIe siècle ont exagéré de plus de moitié : à défaut d'autres moyens de contrôle , nous en trouverons un dans la mesure de la densité de la population. L'enceinte d'Alger était alors précisément la même qu'aujourd'hui : elle comprend une

superficie de 50 hect. 53 c.

et 1 étendue de la jetée de Khaïreddin et du Penon , où sans doute une partie des janissaires était établie, est de 4 09

La population occupait donc un espace total de 54 hect. 62 c.

Cent mille habitants n'y trouveraient place qu'à la condition d'être à peu près dix-huit cents sur un hectare. Le quartier de Paris où la population est le plus dense est celui des Arcis ; 10,807 individus y sont réunis sur un espace de sept hectares , ce qui revient à 1544 par hectare. A ce compte, Alger pourrait contenir quatre -vingt mille habitants.

1 Histoire de Barbarie , liv. u; Pari», 1637.

Aucune circonvallation n'empêche la population du quartier des Àrcis de se dilater : elle est maîtresse de s'épandre dans les quartiers voisins. À Alger, au contraire, les émigrations de Maures d'Espagne, de Turcs du Levant, et de juifs ont dû se condenser dans l'enceinte murée; la crainte où le pays a longtemps vécu des invasions des Espagnols n'a pas été la moins puissante des causes d'accumulation. Ainsi , en 1573 , sur le bruit d'une descente dont ils se croyaient menacés par don Juan d'Autriche , les Maures brûlèrent toutes les habita* ttons des environs, sauf une trentaine de maisons du faubourg de Babazoun , et rentrèrent dans la ville. L'entassement des maisons jusque sur les remparts, le rétrécissement des rues, l'exclusion des places et des jardins , la petitesse des logements et des boutiques, sont autant d'indices de la densité de la population. Des causes moins actives ont quelquefois produit, en Europe, des effets analogues. Le quartier des juifs à Amsterdam , avant la révolution, et Gibraltar, pendant la guerre continentale , ont été proportionnellement plus peuplés qu'Alger n'a jamais passé pour rétre.

L'Alger de 1830 a déjà perdu son homogénéité, et la divergence des mœurs de ses anciens et de ses nouveaux habitants le partage en deux parties , entre lesquelles le contraste sera, de jour en jour, plus marqué, l'une montueuse, l'autre plane et

voisine de la mer. L'activité européenne s'est emparée de celle-ci ; elle a ouvert , en renversant tout devant elle , une vaste place centrale , à laquelle aboutissent trois rues venant de la Marine, de la porte de Babazoun et de celle de Babeloued. Ces deux dernières n'en forment, à proprement parler, qu'une seule, qui suit, du nord au sud, le pied du coteau ; les indigènes évacuent peu à peu devant nous l'espace compris entre cette ligne et la mer ; ceux qui n'émigrent pas se réfugient dans la ville haute , où la roideur des pentes empêche les voitures de les poursuivre, et ils la déserteront peut-être de même à son tour.

Des quarante raille âmes qui formaient la population d'Alger au moment de la conquête, nous avons chassé 4,000 Turcs, et nous avons conservé 6,000 juifs : on y comptait donc 30,000 Maures et Couloglous ; il n'y reste plus, y compris les corporations , que 1 6,000 musulmans. Ainsi, 14,000 d'entre eux se sont déjà retirés sans bruit en Turquie, en Egypte, à Tunis ou dans les villes de l'intérieur. La persistance des causes de ce mouvement semble en assurer la continuité. La plupart des petites industries locales dont vivait cette population ont été étouffées par la concurrence des marchandises d'Europe , ou privées de débouchés par la différence de nos habitudes. L'interruption de la culture et des relations avec

les campagnes a privé de leurs principaux revenus les indigènes qui jouissaient de quelque aisance. Tandis que leurs ressources diminuaient , le prix des subsistances quadruplait , et celui des loyers décuplait dans certains quartiers. En 1830, le froment ne valait que 6 fr. l'hectolitre, l'orge que 2 fr. ; un bœuf coûtait 18 fr. , un mouton 2 fr. 50 c. ; un cent d'œufs 1 f r. 20 c. : c'était presque comme en 1634, du temps du père Dan1. Aujourd'hui la vie est ausslchère à Alger qu'en France ; tout équilibre est donc rompu dans les conditions économiques de l'existence des anciens habitants ; ils ne vivent plus que sur des épargnes qui s'épuisent chaque jour. Ce n'est pas tout : la condition des femmes rend intolérable pour les musulmans l'importunité de notre contact, et nos actions en apparence les plus indifférentes les blessent profondément. La promenade sur les terrasses, par exemple, était jadis réservée aux femmes, et aucun homme n'eût impunément enfreint l'interdiction de s'y montrer en même temps qu'elles. 11 est superflu de dire si, dès le premier jour de notre

1 « Alger est un pays où les provisions de bouche sont à grand marché ; la livre de mouton n'y vaut ordinairement que cinq aspres, qui font un sol de notre monnaie; celle de bœuf , huit deniers; une poule, deux sols; une perdrix, six blancs au plus: un levraut, trois à quatre sols. Quant au pain, il est à si bon compte, qu'on n'en saurait manger pour plus de huit deniers par jour » ^Histoire, de Barbarie, et de ses corsaires; Paris , 1637).

occupation , tout ce qui venait d'entrer de jeune et d'indiscret dans la ville s'est élancé sur les terrasses à l'heure précise où il eût fallu s'en retirer : dès ce jour aussi les femmes ont perdu leur récréation journalière , et leur réclusion est devenue plus étroite. Ces incompatibilités , qui s'aigrissent par l'humiliation d'une obéissance due à des chrétiens, à des étrangers, sont imparfaitement compensées par notre tolérance indifférente. Si cet état de choses ne s'améliorait pas, il ne resterait à la longue de mahométans à Alger que des commerçants et les Cabyles, les Biscris, les Mozabites, qui viendraient y chercher du travail, comme font les Savoyards à Paris.

Le plus sûr effet d'un contact forcé est de rendre les antipathies plus amères , de multiplier les causes d'irritation ; l'émigration aurait l'avantage de faire disparaître cet inconvénient , mais elle nous priverait d'un puissant moyen d'influence sur l'intérieur du pays. Malgré le dédain de l'Arabe de toile pour l'Arabe de pierre, comme ils disent en personnifiant en eux-mêmes leurs habitations, tous deux appartiennent à la même race, parlent la même langue, professent la même croyance, et les tribus nous jugent sur les traitements que reçoivent de nous les Maures des villes. Si nous avons la sagesse de maintenir , à Blidah , à Goléah et dans quelques autres lieux, l'interdiction

de former des établissements chrétiens, il sera du plus haut intérêt pour nous qu'Alger demeure le ceptre des relations communes de leurs habitants ; pour cela « il faut que le musulman qui vient visiter la capitale politique et commerciale de son pays ne s'y trouve pas en terre étrangère, et- y voie ses coreligionnaires nombreux et honorés, lie seul moyen de concilier cet intérêt avec la tendance des indigènes à s'isoler de nous serait d'établir à Alger un quartier musulman , comme il y a des quartiers francs à Smyrne et à Constantinople. La séparation s'est presque faite d'ellemême, et pour la consacrer définitivement, il suffirait d'interdire à tout juif et à tout chrétien de résider au delà d'une, ligne de niveau qui serait tracée à une centaine de mètres en arrière de la place du gouvernement; les mahométans qui voudraient se fixer dans le quartier européen en demeureraient maîtres. L'espace réservé à leurs coreligionnaires serait d'environ vingt hectares, et nous pourrions espérer d'y conserver une popu* lation suffisante pour empêcher l'influence qu'exercent encore, sur les institutions correspondantes , les tribunaux et les corporations religieuses d'Alger, de se déplacer à notre détriment.

Nous ne pouvons respecter, comme le prescrivent la politique et la foi jurée, les mœurs des musulmans , qu'à la condition de nous mêler le

moins possible avec eux. Quand les Romains, dont nous ne saurions trop étudier les exemples en Afrique, avaient conquis une province, ils bâtissaient la ville romaine à distance de la ville barbare, dans une situation ordinairement mieux choisie, et chacune gardait ses institutions distinctes. Peu confiants dans les apparences d'une fusion prématurée, ils attendaient de Faction du temps et de la supériorité de leur civilisation la conversion des vaincus à leurs mœurs. Aussi, les provinces romaines s'attachaient-elles à la métropole et gardent-elles encore , après deux mille ans , l'empreinte de la législation de celle ci. Les Anglais agissent dans l'Inde d'après les mêmes principes et s'en trouvent bien. La disposition des lieux ne nous permettait pas de laisser intact l'Alger musulman; mais, à la condition qui vient d'être indiquée , nous pouvons nous réconcilier avec ce qu'il en reste : les mahométans qui l'habitent deviendraient alors un chaînon entre nous et les autres indigènes. C'est ainsi que, dans certains mariages de convenance , on voit des époux d'humeurs opposées éviter les querelles, se rendre même des services réciproques , et traiter avec un parfait accord les principales affaires de la communauté , pourvu que leurs appartements soient séparés et leurs sociétés différentes.

La population musulmane d'Alger se "compose

d éléments dont les caractères spéciaux se produiront naturellement, quand nous considérerons dans leur ensemble les races diverses qui vivent sur le sol de la régence. En dehors des douze mille Maures et Couloglous qui sont fixés dans la ville, existe une population flottante de quatre à cinq mille Cabyles , Biscris , Mozabites ou nègres ! exerçant différents métiers , et constituée en corporations , dont chacune a ses statuts, ses chefs, et répond de toutes les actions de ses membres : tout indigène qui vient chercher du travail à Alger est tenu de se faire reconnaître par Tune d'elles , et de s'y affilier. Une sorte de roulement est établi entre elles et les tribus qui fournissent des travailleurs à la ville, M. Bresson , pendant son intendance, a régularisé une organisation qui place sous la main de l'autorité un si puissant moyen d'ordre et de police ; mais elle ne nous rend pas les mêmes services qu'aux Turcs. De leur temps, les Biscris, dont l'habitude est de coucher dans les rues, fai-

1 Le recensement des corporations fait au mois de janvier 1838 a donné le résultat suivant :

Cabyles.

Biscris. .

Mozabites Nègres. .

Mzitas. .

Lagrouats.

Total. .

2,358 manœuvres, terrassiers.

861 portefaix.

702 bouchers, baigneurs, marchands.

390 portefaix , hommes de peine.

185 portefaix.

91 portefaix au marché à l'huile.

saient l'office de gardes-nuits , et ils étaient responsables de tous les vols qui pouvaient se commettre la nuit par début de surveillance. Ce ne serait pas le seul parti que nous pussions tirer de la présence , au milieu de nous » d'un si grand nombre d'enfants des tribus éloignées. Malgré notre négligence , ce puissant moyen d'influence sur l'intérieur du pays ne tend point à nous échapper; chaque accroissement de la masse du travail commun que viennent chercher à Alger les corporations d'indigènes grossira leurs rangs ou leur nombre , et cette réaction silencieuse de toutes les mesures favorables au développement du mouvement commercial n'en sera pas le moindre avantage.

Les juifs sont à Alger ce qu'ils sont partout. L'attention avec laquelle nous étudierons plus loin le rôle qui, dans les nouvelles destinées de la régence entière , semble réservé à leur race, laisserait peu d'intérêt à l'examen de leur situation particulière dans sa principale ville ; leur nombre actuel y est de six mille.

La population européenne d'Alger ne ressemble à celle d'aucune autre ville du monde. Dans l'espace étroit qu'on appelle la province , l'effectif des troupes est le double du nombre des soi-disants ctflons : indépendamment d'une très-forte garnison , un état-major suffisant pour une armée de

quatre-vingt mille hommes réside dans la ville: les fonctionnaires de Tordre civil n'y sont proportionnellement pas moins multipliés : enfin, les trois quarts de la population civile, qui ne reçoit pas de salaire direct de l'Etat, ne sont en Afrique que pour l'exploitation des besoins, et, si j'ose te dire, des vices de l'armée. Je ne sais de quel nom le misanthrope qui définissait le pouvoir un aimant qui attire l'ordure aurait appelé ce qu'attirent autour d'eux les grands rassemblements de troupes; mais un amas de débitants de boissons , de tabac , de comestibles , d'entrepreneurs de guinguettes et d'estaminets , de gens de mauvaise vie, n'est certainement pas un élément de colonisation. Beaucoup d'employés civils et d'officiers ont avec eux leurs familles; elles ne tiennent au pays que par les devoirs temporaires de leurs chefs, et n'y prennent malheureusement point racine. La population européenne d'Alger n'est donc encore , a beaucoup d'égards , qu'une population parasite; l'activité fébrile qu'elle déploie n'a presque pas d'autre aliment que l'énormité de nos dépenses militaires, et le jour où la réduction de l'effectif de l'armée signalerait l'adoption d'un système soutenable d'établissement, une grande partie de cette population se disperserait.

C'est par les femmes que se constituent les familles, que se perpétuent les sociétés : on reconnaît

au rapport de leur nombre à celui des hommes si les populations tendent à leur état normal , si elles ont en elles-mêmes la garantie de leur maintien et de leur accroissement. Or, d'après les recensements qui, depuis sept ans, ont acquis un degré suffisant d'exactitude, pour cent hommes* on comptait dans la population civile d'Alger, en 1833, trente -cinq femmes, et quarante en 1839 *; encore faudrait-il , pour fonder sur le nombre des femmes des conjectures plausibles , en déduire toutes celles dont les maris ou les pères appartiennent à l'administration ou à l'armée , et celles, malheureusement plus nombreuses, qui ne prétendent pas au titre respectable de mères de famille. Dans la même période , il y a eu 2,832 décès pour 2,110 naissances.

Il serait donc difficile de faire dans la population européenne d'Alger le triage de ce qui adopte l'Afrique pour patrie, de distinguer ce qui se fixe

* Dans ces sept années, la répartition de la population, suivant les sexes et les âges , a présenté le tableau suivant :

Années. Hommes. Femmes. Enmnto.

de ce qui ne fait que passer. Voici le tableau du mouvement qu'elle a éprouvé depuis la conquête :

Années.

Français.

Étrangers.

Totaux.

Mais ce tableau contient bien des sujets d'incertitudes , et ce n'est pas dans les dix années qui viennent de s'écouler qu'il faut chercher les véritables bases de l'avenir de la capitale de l'Afrique française; dans ces dix années de campement et de guerre mal faite, nous n'avons rien fondé de durable, et, sous ce rapport, le gouvernement n'est pas plus avancé que le premier jour.

Ce serait bien mal connaître le prix du temps que de l'employer à récriminer contre le passé. Les vicissitudes et les lenteurs qu'éprouve en Afrique la fondation de l'établissement européen n'ont rien

qui doive étonner : beaucoup de colonies, aujourd'hui prospères , ont passé par de plus pénibles épreuves. Malgré les difficultés du présent, les incertitudes de l'avenir, cette population aventureuse qui ne semble que passer sur le pays y dépose des sédiments; ce qu'elle contient de plus énergique et de plus habile forme aujourd'hui le noyau d'une agglomération dont chaque jour augmente les forces : des hommes et , ce qui vaut mieux, des familles estimables adhèrent déjà fortement au sol africain; il n'en faut pas d'autre preuve que la multiplicité des entreprises de bâtiments qui font d'Alger une nouvelle ville. Le moment semble donc venu de passer de la prospérité factice fondée sur la consommation , à la prospérité vraie fondée sur le travail; pour Alger, la base de cette transformation , c'est le changement de la forme de la ville , et l'établissement d'un véritable port.

11 n'est pas sur les bords du Rhône ou du Rhin de pic environné de précipices dont le faite ne soit couronné des ruines d'un château féodal. Les populations qui se pressaient autour de ces monuments des mœurs d'un autre âge sont descendues dans les vallées, et l'antique manoir est devenu le seul lieu désert du pays dont il était jadis le seul lieu habité. L'assiette des villes d'Afrique doit de

même subir les conséquences du changement de l'état social de leurs habitants. L'Alger chrétien et commerçant, qui doit succéder à l'Alger que nous venons de décrire , ne saurait conserver la forme de la ville pirate ; le génie militaire a beau appliquer à une enceinte mauresque , qui ne soutiendrait pas une heure de tranchée , ies règlements faits pour les bastions de Strasbourg et de Metz, les nouvelles destinées d'Alger se feront jour, et crèveront ces murailles dans lesquelles on les étouffe bien plus qu'on ne les protège.

Au commencement du XVIe siècle , Alger n'était que le marché de la plaine de la Métidja. Lorsque Khaireddin eut jeté, du rivage à l'île du Penon, la digue à laquelle la reconnaissance publique a conservé son nom , la ville changea de face : il suffit alors , pour en faire une capitale , d'une darse de trois hectares dans laquelle un ressac affreux brise de temps en temps les navires qu'elle contient. Ce port était bon pour la piraterie; il n'est propre aujourd'hui ni à la guerre, ni au commerce, et tout le monde comprend que la prépondérance future , dans la régence , de la ville qui est le centre de notre domination dépend de l'amélioration de son atterrage. Cette création n'importe pas moins à la France qu'à l'Afrique , car c'est sur les bassins d'Alger que se formeront les principaux nœuds

qui les rattacheront lune à l'autre, et les dangers du stationnement des navires sont autant d obstacles au rapprochement.

Parmi les projets proposés, il en est trois que recommandent les études et la position spéciale de leurs auteurs : ce sont ceux de M. Bérard, auteur de l'excellente Description nautique des côtes de t Algérie l , de M. le capitaine de corvette Sander-Rang, ancien directeur des mouvements du port d'Alger2, et de M. Poirel, ingénieur, chargé du service des ponts et chaussées en Afrique.

M. Je commandant Bérard voudrait réunir à la terre l'extrémité septentrionale des batteries du môle par une jetée circulaire , laissant un espace de près de neuf hectares entre elle et celle de Khaïreddin : on ouvrirait cette dernière par le milieu , ouvrage aux difficultés duquel on n'a peut-être pas assez réfléchi, et le port actuel ferait office d'avant-port.

Malgré des divergences assez marquées, M. Sander-Rang et M. Poirel proposent l'un et l'autre de former, vis-à-vis du quartier de Babazoun, un grand port, dont .celui d'aujourd'hui formerait le fond.

Ces projets ont soulevé des objections graves; ils n'ont point obtenu l'approbation des autorités

1 1d-8°, imprimerie royale, 1837. Ce volume est accompagné de quatorze cartes publiées au dépôt de la marine.

* Mémoire à la suite de V Histoire des Barberousse ; Paris, 1837.

compétentes, et jusqu'ici les incertitudes de l'exécution semblent s'accroître avec la nécessité de l'entreprise. Si Ton avait plus attentivement considéré les conditions nouvelles dans lesquelles la construction d'un port placerait la ville , on aurait reconnu qu'aucun des trois projets n'y satisfait, et des combinaisons différentes se seraient naturellement présentées à l'esprit.

Il existe entre l'étendue d'un port et celle des établissements militaires et commerciaux, qui en sont partie intégrante , des rapports qu'il n'est pas permis de méconnaître. Quand des vaisseaux se pressent dans un bassin , il faut sur le rivage des magasins commodes pour les marchandises à recevoir et à livrer, des dépôts de munitions navales, des chantiers de construction, des ateliers nombreux et variés , des maisons pour la population dont les travaux se rattachent de mille manières aux opérations maritimes. Le mouvement qui, sur la terre, correspond à celui de la mer exige des voies larges, des dégagements faciles; en un mot, la superficie disponible pour les édifices de tous genres affectés directement ou indirectement au service de la navigation, doit être proportionnée à l'étendue du bassin adjacent qui se garnit de navires. L'agrandissement du port d'Alger implique donc celui de la ville. L'enceinte actuelle , où le terrain manque déjà aux besoins les plus

impérieux d'un simple commerce de consommation est , à plus forte raison , insuffisante pour ceux de l'avenir. A prendre pour quartier du commerce, sans même tenir compte du rétrécissement des rués, auquel il y a remède, tout l'espace qui n'exclut pas , par trop de déclivité , la circulation des voitures , on serait réduit à moins de treize hectares : ce n'est pas la moitié du jardin des Tuileries. Ce terrain est élevé de vingt mètres au-dessus du niveau de la mer et ne pourrait être mis en communication facile avec le port qu'au moyen de dépenses exorbitantes. En supposant même la démolition des murs d'enceinte du midi, on ne saurait songer à s'étendre, en dehors de Babazoun , sur l'étroite langue de terre qui règne entre la mer et la montagne ; l'insuffisance n'en est déjà que trop manifeste pour les établissements de tout genre qui encombrent l'avenue presque unique d'une ville populeuse, et nous n'avons pas encore de routes tracées vers l'intérieur. L'espace manquerait donc matériellement à portée du port actuel agrandi, et il faut chercher ailleurs un emplacement sur lequel les constructions puissent s'établir, la circulation se développer: sans cela, le bassin le plus sûr et le plus vaste ne serait qu'un établissement mutilé, incapable de remplir sa destination. Toutes ces conditions se trouveraient remplies, si , au lieu de construire le port au sud de la jetée

de Khaïreddin, on l'établissait au nord, de manière à toucher à la fois la ville actuelle et l'esplanade de Babeloued : celle-ci a soixante hectares d'étendue ; l'enceinte fortifiée de Toulon n'en comprend que cinquante. Là, des rues spacieuses peuvent aboutir à de larges quais; là, il y a place pour des magasins et des arsenaux; là, enfin, un terrain libre se prête au tracé raisonné de la ville commerçante et civilisée, dont l'ouverture d'un nouveau port entraine après soi la fondation. Par une heureuse coïncidence, ce sol offre à profusion les matériaux qu'il faut ailleurs chercher au loin, le moellon, la pierre de taille, la pierre à chaux, le sable, la terre à brique, et cette considération est de quelque poids dans un pays où les capitaux seront longtemps rares et le besoin de constructions immense.

Voilà pour le côté de la terre. Du côté de la mer, la disposition du fond se prête à l'établissement du port beaucoup mieux qu'en aucun autre lieu du voisinage. A neuf cents mètres N.-O. de la jetée de Khaïreddin, s'avance dans la mer la pointe de Sidi-Kettani; elle se projette à l'E.-N.-E. vers le large par un banc de rochers sous marins qui se termine à quatre cent soixante mètres de la terre, à la roche Mtahem : celle-ci n'est recouverte que de quarante centimètres d'eau. La nature offre donc une base et un

point d'appui indestructibles à une jetée qui , s'enracinant sur la pointe de Sidi - Kettani , se dirigerait sur la roche Mtahem : cette jetée s'infléchirait vers le S.-E. pour se terminer à cinq cent quatrevingts mètres de la roche. Il resterait, entre le musoir de la digue et la pointe septentrionale des rochers du Penon , une passe ouverte à Test de cent quatre-vingts mètres de largeur, et pour assurer un calme parfait à tout le bassin , il suffirait d'établir, en prolongement de ces rochers, une digue intérieure de quatre-vingts mètres, dirigée vers le N.-0.

L'étendue du port, déduction faite de l'emplacement de magasins et de vastes quais à construire sur les rochers à fleur d'eau qui a voisinent la terre , serait de vingt-quatre hectares ; le port de Marseille en a trente-deux. Cet espace suffirait pour tous les besoins militaires et commerciaux qu'on peut supposer à la capitale de l'Algérie , et sa profondeur admettrait les plus grands vaisseaux de guerre. Les établissements maritimes deNaples, de Gènes, de Cadix, de Barcelone, n'approcheraient point de celui-ci.

Quand ces avantages , et celui d'avoir un port à peu près double de ceux qu'on a projetés au sud de la levée de Khaïreddin, seraient achetés un peu chèrement, ce ne devrait pas être un sujet de regrets ; mais loin d'entraîner une augmentation de dépense, ils se concilieraient avec de notables éco-

nomies. On s est, avec raison, effrayé del'énormité des sommes que coûterait la construction d'un port, du côté de Babazoun , de celle des frais de transport d'une immense quantité de matériaux au travers de la ville, ou des manœuvres nécessaires pour les faire arriver par mer1, de l'inconvénient d'encombrer, pendant plusieurs années, des rues étroites par une si fâcheuse circulation. Sur l'emplacement que nous indiquons ici, les travaux s'exécuteraient dans des circonstances toutes différentes.

À mille mètres à l'ouest de la pointe de Sidi- Kettani sur laquelle s'enracinerait la jetée, s'offrent les inépuisables carrières de Babeloued. Le calcaire jurassique s'y présente dans toute la beauté de ses bancs des environs de Lyon et de Besançon. On ne saurait souhaiter des matériaux mieux appropriés, par leur consistance et leurs dimensions, au travail qu'il s'agirait d'exécuter. Une pente douce conduit des carrières au rivage, et au lieu de faire traîner à grands frais les blocs sur des voitures attelées de dix à quinze chevaux, on établirait sur ce court espace un plan incliné garni d'un chemin de fer; les wagons chargés y descendraient en remontant les wagons vides: de la

1 Pour des blocs d'une certaine dimension, ces frais sont tels qu'on a trouvé de l'économie à préférer des blocs de béton à soixante francs le mètre cube.

pointe de Sidi-Kettani , le chemin de fer s'allongerait sur le dos de la jetée dont il apporterait les matériaux à la nier. À Cherbourg, où, après un trajet par terre à peu près égal à celui-ci , il faut de plus embarquer les matériaux , les conduire à une demi-lieue au large et en élever une grande par* lie au-dessus du niveau des eaux , le mètre cube de la digue coûte 4 fr. 63 en petites pierres, 14 fr. 90 en gros blocs, et en moyenne, 6 fr. 45 '. En supposant que les jetées d'Alger eussent les huit mètres de couronnement de la digue de Cherbourg, et, comme elle, quatre et demi de base pour un de hauteur, le cube de la jetée de la pointe de Sidi-Kettani à la roche Mtahem serait

d'à peu près 75,000 m. c.

et celui des branches opposées

au N.-E. de 500,000

ce qui, au prix de Cherbourg, correspondrait à une dépense de moins de cinq millions. Dans cette somme ne sont pas compris les travaux accessoires et de perfectionnement, dont on ne serait dispensé dans aucun système. A tout prendre, les travaux renfermés dans ces limites ne seraient pas

l'équivalent de ceux que les Etats-Unis ont exécu-

1 Mémoire sur les travaux de la digue de Cherbourg, par M. Cachin , inspecteur général des ponts et chaussées.

tés à Lewestown, dans le simple but d'offrir, à l'entrée delà Delaware,un refuge aux bâtiments. Leur brise-lame et leur brise-glace ont ensemble un développement dfi 1554 mètres, tandis que celui des jetées d'Alger ne serait que de 1120 mètres. Ce n'est pas descendre à de trop petites considérations que de remarquer que la masse énorme des menus matériaux inadmissibles dans les jetées, que fourniraient les carrières , trouverait sa place dans le remblai des quais à faire , dans la fabri cation de la chaux nécessaire aux constructions publiques et privées , et peut-être de celle que réclameraient, comme amendement, les terres marécageuses de la Métidja.

L'adoption de ce projet impliquerait celle d'un ensemble de travaux civils et militaires qui apporteraient à l'état de la ville actuelle des changements plus grands que tous ceux qu'on a jusqu'à présent étudiés. La presque totalité de la circulation entre la campagne et la cité s'effectuant par le faubourg méridional, il faudrait traverser toute la vieille ville pour arriver à la neuve, et nos rues de Babazoun et de Babeloued , avec leur largeur de sept mètres, ne donneraient pas un passage suffisant; il deviendrait indispensable d'ouvrir au-dessus de ces rues, à peu près à la hauteur du quartier général , une nouvelle voie de quinze mètres de largeur et de huit cents de longueur; la plus-

value acquise aux emplacements riverains serait très-supérieure à la dépense ; enfin y un développement de deux mille mètres de quais devrait s'établir successivement , de l'entrée actuelle du faubourg Babazoun à la pointe de Sidi-Kettani. Cet ensemble de communications ferait d'Alger une des plus belles villes des bords de la Méditerranée; on la citerait après Naples, et elle finirait par rivaliser avec Gènes et Barcelone dont elle est appelée , pour peu que le gouvernement français ait autant de sagesse que Khaireddin , h devenir l'égale en population.

Dans ces travaux, la construction des jetées qui enceindraient le port est la seule dépense qui put être mise à la charge de la France. La France y trouverait son compte, car les germes de pacification qui se développeront autour de ce grand établissement la dispenseront de frais d'entretien de troupes, de beaucoup supérieurs à ce qu'il coûtera; le port procurera, pourvu qu'il ait des dimensions suffisantes, de notables avantages à notre marine marchande et à notre marine militaire; enfin, Ton ne devient maître véritablement d'un pays dont on est séparé par la mer qu'en en faisant, par la facilité des relations maritimes, une sorte de continuation de son propre territoire.

Mais où s'arrête l'intérêt de la métropole doit s'arrêter son concours , et c'est à la colonie à faire

face à toutes les dépenses qui n'intéressent que son bien-être et sa prospérité : elle en aurait les moyens après la construction des jetées ; la sûreté procurée aux navires, l'impulsion donnée au commerce, la valeur acquise par la propriété foncière , fourniraient des ressources financières qui se

maintiendraient au niveau des besoins , et sur-

tout des moyens d'exécution disponibles dans le pays.

L'ouverture d'un port n'est, il est vrai, que la moitié des conditions de la prospérité d'une contrée où tout est à faire. Peu importe d'assurer l'accès de la terre aux navires, si celui de la mer ne l'est pas aux produits territoriaux : l'établissement n'est complet que lorsque des routes sûres , faciles et nombreuses font circuler de la mer à l'intérieur, et de l'intérieur à la mer , les cargaisons qui s'échangent sur le rivage. Dans cet ensemble, dont les parties se fortifient et se complètent réciproquement , il n'est pas possible de tout exécuter à la fois ; mais il est aisé d'établir entre les travaux un ordre de priorité fondé sur les degrés respectifs de leur action sur les progrès du pays.

Ce sont surtout les intérêts de notre puissance en Afrique qui nous commandent les mesures qui peuvent augmenter l'influence d'Alger dans le reste de la régence. Quand on est maître, pour ne pas choisir de plus grands exemples , de Naples ou de

Lisbonne , on l'est des provinces en deçà du phare ou du Portugal. L'Algérie n'a point aujourd'hui de capitale par où elle soit saisissable : les dieux de la cité musulmane se sont en allés et nous ne les avons point remplacés par d'autres.

Malgré la décadence qui n'a pas discontinué depuis l'expédition de Louis XIV, Alger la guerrière et la bien gardée pesait encore en 1 830 du poids d'une capitale sur le territoire de la régence; c'était à la fois la ville sainte et la ville forte : on venait de loin visiter ses quatre-vingts mosquées; la jurisprudence de ses mouphtis s'imposait aux tribunaux des provinces , avec la double autorité de la magistrature et du sacerdoce ; sa milice faisait et défaisait ses souverains ; l'Afrique et l'Europe (note H) y versaient leurs tributs ; la paix et la guerre avec la chrétienté se décidaient dans ses murs; il n'y avait que là de force organisée ; de là partaient les récompenses et surtout les châtiments ; en un mot, c'était dans Alger que siégeaient tous les pouvoirs , que se résumait toute la nationalité de la régence.

Déjà fort affaibli dans les derniers temps de la domination turque, ce prestige est aujourd'hui tombé. La possession d'Alger n'implique plus celle du reste du pays ; les musulmans en émigrent , et le fanatisme le signale aux Arabes comme un repaire d'infidèles ; à peine a-t-elle aux yeux des Eu-

ropéens mêmes qui l'habitent l'importance d'un chef-lieu administratif mal régi. L'action politique et gouvernementale a été transportée , incertaine et affaiblie, à Paris, et peut-être n'aurons-nous de longtemps le bon sens de sortir de ces conditions de débilité , de faire d'Alger le siège d'un pouvoir fortement constitué : à défaut de moyens puissants» qui seraient mal appropriés aux infirmités du temps actuel , ne désespérons pas de l'efficacité de l'action d'une administration hardie avec sagesse , active avec persévérance.

J'ai essayé d'indiquer quelques-unes des mesures qu'adopterait cette administration nouvelle. La position maritime et militaire d'Alger, au centre de la régence, la convergence vers ses murs des dépressions de l'Atlas aux Portes-de-Fer et à la coupure de la Chiffa, le voisinage de la Métidja, celui de la vallée du Ghélif dont on peut faire un prolongement de cette plaine, donnent à cette ville les principaux caractères d'une capitale. Mais ces avantages naturels ne sont rien , si la politique des gouvernements et le travail des hommes ne savent point en tirer parti. La capitale d'un pays étroit et qui a deux cent cinquante lieues de côtes doit en être le principal port , et l'autorité qui la possède n'exerce au loin d'influence, qu'en ménageant les sympathies des populations qui professent la religion do mi-

nante dans le pays : cette double condition détermine le but que nous devons avoir en vue , et la seule intention d'y marcher fermement écarterait de la route bien des obstacles.

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