‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 43 sur 90 · EXPÉDITION DE CONSTANTINE · texte numérisé non relu

EXPÉDITION DE CONSTANTINE

État de la province avant l'expédition. — Troubles et combats.

— Effectif et ressources du corps expéditionnaire. — Départ.

— Ha m m an Berda. — Galama. — Sutbul. — Autus et Juçnrtba. — Ras-el-Akba. — Announa. — Constantine. — Opérations du siège. — Retraite. — Terrain de Constantine au Rasel- Akba. — Vallée de la Seybouse. — Combat de Metellus. — Rentrée à Bone. — Pertes éprouvées.

Lorsqu'au mois de juillet 1835, le gouvernement de l'Algérie sortit des mains du comte d'Erlon , la province de Bone jouissait d'une tranquillité profonde ; nous étions respectés fort au delà des limites dans lesquelles nous pouvions pratiquer la culture ou le commerce, les indigènes approvisionnaient nos marchés , et si notre administration intérieure laissait beaucoup à désirer , nos relations avec les tribus étaient établies sur le meilleur pied. Le général d'Uzer maintenait avec sagesse et fermeté cet état de choses que semblaient avoir préparé les souvenirs laissés par les anciennes concessions françaises. Le bey de Constantine, Hadji-Achmet, de son côté, dégoûté par le mauvais succès des combats qu'il avait livrés

en 1833 dans les environs de Bone, avait adopté à noire égard une politique qu'on aurait pu appeler de cantonnement. Par une sorte de convention tacite, il ne dépassait pas certaines limites; nous n'avions nous-mêmes nul intérêt à les franchir, et chacun était tranquille sur le territoire qu'il occupait, à la charge de ne point troubler son voisin sur le sien.

Cette paix de fait se consolidait par sa durée et tendait à devenir définitive ; on pouvait l'espérer en voyant Achmet ne point songer à profiler de la diversion qu'Àbdelcader faisait en sa faveur dans l'ouest ; il fallait du moins ne pas se donner d'embarras dans la province de Bone , tant que celles d'Alger et d'Oran ne seraient pas soumises ou pacifiées. Des considérations si vulgaires ne frappèrent malheureusement pas tous les yeux. Les beys ridicules nommés par nous à Médeah et à Gherchel avaient été ignominieusement chassés ou n'avaient pas pu s'installer; les expéditions stériles de Mascara et de Tlemcen venaient d'envenimer les haines contre nous et de consolider le crédit d'Abdelcader aux dépens du nôtre, lorsque M. le maréchal Clauzel , supposant ce chef anéanti, crut le moment venu de faire exécuter son arrêté du 15 décembre 1830 S dont Achmet

1 Le (réitérai en chef, considérant que le bey de Constantin» s'est refusé à faire acte de soumission, qu'il a constamment ré-

ne s'était jusqu'alors point mis en peine, et nomma bey de Conslantine in partibus Joussouf , déjà connu comme chef d'escadron de spahis.

Le successeur que la Porte donne à un pacha révolté a presque toujours mission d'en envoyer la tête au sérail. L'on n'en voulait point à celle d'Achmet, mais [la nomination de Joussouf l'avertissait de ne plus compter sur la neutralité réciproque qui faisait sa sécurité : il y répondit en excitant contre nous l'hostilité des tribus. Peutêtre était-ce là ce qu'on cherchait. La seule pensée qui se soit clairement manifestée dans la direction confuse donnée jusqu'à la fin de 1836 aux affaires d'Afrique, a été celle de compromettre sans cesse notre établissement par des accidents qui exigeassent des augmentations de forces. Les adeptes de ce système ont trouvé que c'était là le bon côté de la défaite de l'Habra et des provocations intempestives dirigées contre Achmet.

sisté aux injonctions réitérées qui lui ont été faites à oe sujet , qu'il n'a payé aucun impôt, n'a satisfait à aucune subvention , qu'enfin , dans les villes, et particulièrement dans celle de Bone, il affecte de persécuter les habitants qui se sont montrés partisans de la domination française ; Arrête ce qui suit :

Art. 1er. Hadji- Achmet , bey de Conslantine, est déchu, et les peuples de sa dépendance sont déliés de toute obéissance à son égard ;

Art. II. 11 sera pourvu incessamment à son remplacement.

Signé: Cladzel.

Joussouf alla planter sa tente au milieu du camp retranché de Drâan. Ses débuts furent heureux: les partisans d'Achmet parurent reculer devant lui; les tribus de la plaine de Bone, déjà tranquilles sous le général d'Uzer, rendirent hommage au nouveau bey.

Cependant, les hommes habitués aux pratiques des Arabes n'étaient qu'à demi rassurés par ces apparences flatteuses ; ils se fiaient peu à des génuflexions, et l'impopularité connue d'Achmet ne garantissait point à leurs yeux la durée de la puissance de Joussouf. Ils apercevaient dans les précédents et au fond de la position actuelle de ce dernier des éléments de dissolution qui ne tardèrent pas à devenir manifestes pour tout le inonde.

La rapine et l'extorsion ne sont pas choses honteuses aux yeux des Arabes, et le rôle gratuitement accepté par Joussouf dans l'affaire de Tlemcen aurait fait envie à beaucoup de ceux qui le lui ont le plus amèrement reproché, s'il n'avait point été dans cette circonstance l'assesseur du juif le plus mal famé de la régence. Or, un juif rançonnant des musulmans, un musulman à la suite de ce juif, sont aux yeux des indigènes des monstruosités que rien ne saurait faire oublier ; le sourire a beau se montrer sur les lèvres , les cœurs n'en sont pas moins ulcérés, et dans les pays courbés sous un long des*

potisme, la vengeance sait dissimuler et attendre. D'un autre côté, quoique la nomination d'un bey impliquât l'engagement de le soutenir, et entraînât une série d'opérations politiques et militaires dont on n'avait calculé ni les frais , ni les conséquences , l'assentiment du gouvernement à cette mesure n'avait pas même été demandé; rien n'était réglé sur les pouvoirs, les attributions, les ressources du bey; on le jetait au milieu des Arabes avec des pouvoirs indéfinis et illimités, lui donnant, pour* budget et pour liste civile, sa position à exploiter comme il l'entendrait. 11 n'avait pour moyens d'installation qu'une somme de 10,000 boudjous prêtée par le juif de Tlemcen à l'intérêt de 2 et demi pour cent par mois , et à la condition que le capital serait payé en bœufs à 1 8 f r. la pièce. Pour acquitter ces dettes usuraires, attirer à soi par de riches cadeaux les chefs des tribus, subvenir à une représentation dispendieuse, suivre enfin l'impulsion souvent irréfléchie de sa générosité naturelle, on mettait à la discrétion de Joussouf, sans règle, sans frein, sans contrôle, les tribus qui nous étaient soumises. Ce n'était pas le moyen de se les attacher, et c'est ainsi qu'elles s'éloignèrent de nous à petit bruit, aimant mieux, disaient-elles, être foulées par Achmet dont la fortune était faite, que par un homme qui avait à faire la sienne et celle de ses amis. Joussouf a dépensé dans son

beylick autant et plus qu'il n'en a tiré; il en est sorti avec des dettes. Un bien est pourtant résulté de ces avanies : beaucoup d'Arabes, en voyant combien leur condition a été différente sous le général d'Uzer à Bone , le colonel Duvivier à Ghelma , M. de Berthier à la Cal le , ont trouvé , tout considéré, la domination immédiate des Français préférable à celle des leurs.

Ces explications étaient nécessaires pour l'intelligence des événements subséquents ; la disposition des esprits a été pour beaucoup dans l'issue de l'expédition de Gonstantine. Inquiet sur les projets vers l'exécution desquels l'établissement du camp de Drâan ne lui semblait qu'un acheminement, Achmet, à la fin d'août, s'était avancé de Constantine au Ras-el-Akba , et s'y était retranché. Lorsqu'il crut avoir suffisamment intimidé ses adversaires, raffermi ses partisans, il se décida à agir.

Le 9 octobre , une centaine de Gabyles détachés de ses troupes descendent vers Bone par les flancs boisés de l'Edough, tranchent la tête à deux Maltais qui travaillaient à la prise d'eau de la ville, et> après un combat d'une demi- heure, se retirent devant vingt-cinq chasseurs à cheval. Cette attaque n'avait d'autre but que de faire une diversion. Achmet lui-même montrait, dès neuf heures du matin, ses coureurs au S.-O. du camp de Dràan. L'ennemi se renforçant de moments en moments,

JoussouF sort a onze heures avec ses Turcs , ses spahis au nombre de cinq cents, et trente-six chasseurs commandés par le capitaine Marion. Les chasseurs chargent les Arabes avec leur résolution habituelle, les spahis et les Turcs se précipitent avec eux ; tandis que les premiers assaillants sont enfoncés, deux colonnes de cavalerie ennemie se détachent sur leur droite, et se répandent dans la plaine de la Seybouse ; elles vont jusqu'à mi-chemin de Bone, enlèvent le bétail d'un douar établi sous la protection d'un blokhaus, coupent la tête à un voiturier français et à quatre enfants arabes. Quatre compagnies du 17e léger leur barrent le chemin au retour; les chasseurs et les spahis appuyent ce mouvement en décrivant au sud du camp un grand arc de cercle , et reprennent tout le bétail enlevé; l'ennemi s éloigne dans toutes les directions, et le soir, il avait complètement disparu. Les Arabes pouvaient avoir, d'après les appréciations les plus dignes de confiance, environ trois mille hommes. Le soir. Joussouf envoyait à Bone vingt et une tètes; nos soldais avaient en outre tué une quinzaine d'Arabes : nous avions de notre côté perdu un chasseur, un Turc et deux spahis.

Le 10, le général Trézel conduit au camp de Drâan six cents hommes du 59e, cent cinquante sapeurs , trois cent trente chasseurs et deux pièces de canon.

Le 1 1, nous nous dirigeons à quatre heures et demie du matin vers Àscours, avec seize cents hommes. Nous passons le Bouinfra, qui est un affluent de la Boudjimah , et pendant la halte que nous faisons sur le coteau qui en domine la rive gauche , nous apercevons en mer la fumée de deux bateaux à vapeur: c'étaient le Ramier et le Fullon, qui amenaient d'Alger huit cents hommes du 17e léger. Les conjectures auxquelles donne lieu cette apparition nous ramènent à Bone. Dans la matinée, des Gabyles d'Achmet avaient encore coupé la tête à un corailleur napolitain, à la baie des Caroubiers.

Le 12, ils enlèvent, le matin, deux enfants au même lieu , et le soir, un Maltais près de l'abreuvoir.

Le 13, quelques groupes d'Arabes se montrent dans la plaine sur le passage du convoi de Dràan , mais n'osent pas l'attaquer. Joussouf va châtier les Ûuled-Atia , et fait couper quatre têtes.

Telle est la guerre eniAfrique. Les hommes désarmés ou isolés sont à peu près les seuls qui courent des dangers. Quelle que soit leur supériorité numérique, les Arabes ne tiennent pas devant une troupe qui les aborde avec résolution ; mais cette troupe a beau les battre et les disperser, elle ne préservera de leurs atteintes ni les personnes , ni les choses placées sous sa protection. 11 n'en faut pas davantage pour confiner les Européens dans

leurs demeures , pour refouler sous les murs des villes les troupeaux affamés des tribus amies , pour détruire la confiance, pour ruiner rétablissement. C'était tout ce que voulait Àchmet, et ce résultat obtenu, il se retire sur Constantine, se bornant h maintenir, par l'émission de fausses nouvelles, l'agitation parmi les tribus.

Cependant, chaque semaine amenait des troupes à Bone. M. le duc de Nemours y arrivait le 29 octobre , et M. le maréchal Clauzel le 31. Les préparatifs nécessaires pour le siège de Constantine étaient si évidemment incomplets , que les doutes sur la réalité de l'expédition cédèrent à peine à la présence du prince et du gouverneur général ; ils ne furent entièrement levés que par la proclamation du 4 novembre, dans laquelle M. le comte Clauzel annonçait aux habitants de Constantine sa inarche sur leur ville, et poussait le soin de les rassurer contre un renouvellement des opérations financières de TIemcen , jusqu'à leur promettre de loger, sans leur faire, du reste, aucune demande, le soldat dans des maisons séparées des leurs f.

1 .... L'armée française sous mes ordres respectera votre religion , vos personnes et vos propriétés ! Il ne vous sera rien demandé , rien imposé ! Le soldat sera logé dans des maisons séparées des vôtres, et le plus grand ordre régnera dans Constantine, si notre entrée se fait sans résistance etv pacifiquement de votre part. (Moniteur du 23 novembre 1836.)

Nous avions sur la route de Constantine des renseignements très-exacts ; nous savions que l'armée n'aurait de vivres et de munitions de guerre que ce qu'elle porterait, et que pour que nos menaces contre Achmet ne fussent point vaines , il fallait du beau temps et des moyens de transport suffisants : or, d'une part nous n'avions que du tiers au quart des équipages indispensables , quand le temps eut été beau; de l'autre, la saison des pluies était arrivée. Quoi qu'il en soit , le mouvement sur Constantine une fois commencé, personne ne s'alarma plus des chances qu'allait courir l'armée, et l'on écarta comme inutile l'importune prévision d'un revers pour lequel aucune précaution n'était prise.

S. A. R. Mgr. le duc de Nemours était accompagnée du général Ed. Colbert , du colonel Boyer , du lieutenant-colonel de Ghabanne.

M. le maréchal Clauzel commandait en chef l'expédition, et avait neuf aides de camp ou officiers d'ordonnance.

Le colonel Duverger faisait fonctions de chef d'état-major,, et avait onze officiers sous ses ordres.

Les colonels Tournemine et Lemercier commandaient l'artillerie et le génie, et chaque état-major comptait six officiers.

L'administration était confiée à M. Melcion I. 19

d'Arc , intendant militaire de i armée d'Afrique , et le service de santé, au docteur Guyon, chirurgien en chef.

M. le duc de Morteraart et M. le duc de Cararaan , voyageant en Algérie , avaient voulu saisir cette occasion de voir Constantine. Le premier, dont la jeunesse s'était passée dans les camps , auprès de l'empereur, avait pris part à de plus grandes et plus pénibles entreprises; l'autre venait, dans sa soixante-seizième année, donner aux jeunes gens des exemples de constance et de vigueur. J'avais ordre de suivre l'expédition avec M. de Chasseloup ; un petit qombre de personnes étrangères au service avaient obtenu la permission d'en faire autant.

Voici quelles étaient nos forces aux revues de départ :

Souft-offic.

Offlc. et sold. Chevaux.

État-major 32 » 87

Gendarmerie , 22 hommes 2 20 23

Infanterie , 6,030 hommes.

59e de ligne, colonel Petit d'Haulerire. 25 900 10

62e de ligne , colonel Lévéque 53 1,036 12

03e de ligne, colonel Hecquet 35 1,050 13

2e léger, commandant Changarnier. . 13 354 2

17e léger, colonel Corbin 60 1,130 16

1er bataillon de chasseurs d'Afrique ,

lieutenant-colonel Duvivier 15 696 4

A reporter 225 6,186 167

Sotu-oAc.

Offlr. et told. Chevaux

Report 225 5,186 107

2e comp. franche, capitaine Blangiui. 3 150 I I nfanterie torque et indigène, commandant Joussouf 8 512 »

Cavalerie, 1,347 hommes.

3e de chasseurs, colonel Corréard. ... 40 471 570 Spahis réguliers, command. Joussouf. 16 520 536 Spahis irréguliers , id » 300 300

Artillerie, 546 h 13 533 328

Génie, 516 h 26 490 99

Train des équipages, 194 h. 7 187 230

Administration , 79 h.

Employés et ouvriers 31 20 30

Section d'ambulance 3 25 »

Total.... 372 8,394 2,261

Dans ce total de 8,766 hommes , les troupes françaises entraient pour 7,410 hommes, et les Turcs ou indigènes pour 1,356. Parmi les spahis réguliers, la plupart des officiers étaient français ; dans leurs rangs et dans ceux de l'infanterie musulmane étaient un certain nombre de Cabyles. Les spahis irréguliers étaient des Arabes des tribus soumises à Joussouf, fort habiles à faire le service d'éclaireurs.

Le matériel se composait des objets suivants :

Artillerie.

6 pièces de campagne.

10 obusiers de montagne.

36 fusils de rempart.

96 fusils n° 1.

1 équipage de pont de cinq travées.

36 voitures et 17 affûts.

163 kilogr. de cordes.

114 pelles.

266 sacs à terre.

74 pics.

52 serpes et haches.

716 coups de canon de campagne.

662 coups de cauon de montagne.

200 kilogr. de poudre de raine.

150 fusées de guerre de deux pouces.

50 de deux pouces et demi.

98 fusées de signaux.

200 cartouches de fusil de rempart.

1,100,000 cartouches d'infanterie, dont 350,000 avaient été distribuées aux troupes , à raison de 60 par homme.

Génie.

13 prolonges chargées d'outils de maçons, menuisiers , charpentiers , mineurs et terrassiers. 108 kilogr. de fer en barres.

3,000 sacs à terre.

21 échelles d'assaut.

806 pioches.

720 pelles.

200 haches.

400 serpes.

Ambulance.

3,000 pansements. 180 couvertures.

20 litières , brancards.

48 cacolets.

14 caisses de médicaments et d'instruments de chirurgie.

Vivres.

35,400 rations de biscuit.

de riz.

d'eau-de-vie.

de viande sur pied.

de viu pour les malades.

de pains biscuits.

de sel.

d'orge.

de café.

Cet approvisionnement était chargé sur treize prolonges et 312 mulets. Les soldats portaient, en outre , sept jours de vivres dans le sac; mais les vivres ainsi confiés sont toujours consommés d'avance : le soldat mange pour se désennuyer et pour alléger son fardeau; plus tard , les forces lui manquent, et les réponses faciles qu'on fait à ses plaintes n'empêchent pas le service de souffrir.

C est avec ces ressources que nous allions assié-r ger Constantine, à quarante lieues de distance.

Le corps expéditionnaire fut divisé en quatre brigades.

La première, commandée par le général de Rigoy , était composée du 1er bataillon de chasseurs d'Afrique , de la compagnie franche du 2e , de l'infanterie turque, du 3e régiment de chasseurs à cheval , des spahis , d'une pièce de huit, d'un obu-

sier, de l'artillerie turque, et de deux compagnies de sapeurs.

La deuxième l'était du bataillon du 2e léger, et du 17e de la même arme, avec deux pièces de montagne : elle avait à sa tête le colonel Corbin.

La troisième , sous les ordres du général Trézel , comprenait le 62e, le 63e de ligne, et quatre pièces de montagne.

Dans les marches , les brigades se plaçaient dans l'ordre de leurs numéros; les troupes de l'artillerie et du génie, qui n'étaient point embrigadées, venaient ensuite; puis le train et les équipages.

Le 59e de ligne formait, avec deux pièces de montagne , l'ar ri ère-garde et la réserve.

Le 8 novembre , la première brigade , sauf le 3e de chasseurs, part de Bone avec le 17e léger; elle arrive le surlendemain à Ghelma , et y attend le reste du corps expéditionnaire. Legértéral de Rigny prend une bonne position sur les ruines romaines, et s'y fortifie. Les tribus des environs montrent les dispositions les plus pacifiques; elles promettent, en prenant des délais . autant de bêtes de gomme qu'on leur en demande, et finissent par n'en pas amener une seule.

Le lendemain 9, le général Trézel, avec le 62e; va s'établir au camp de Drâan.

Le 10, le bataillon du 2e léger l'y joint avec une partie des équipages et de l'artillerie.

Le 11 et le 12, un temps affreux suspend le mouvement commencé.

Le 13, le reste du corps expéditionnaire se met en marche. Le mauvais état des routes détermine l'artillerie à laisser son équipage de pont; il empêche le train, les équipages et l'arrière- garde de passer le camp de Drâan. Le maréchal, avec le corps de l'armée, atteint à sept heures du soir la rive droite du ruisseau de Bouinfra. Vers huit heures , la pluie commence à tomber par torrents, et dure toute la nuit et toute la matinée du lendemain.

Le i 4, l'avant-garde perd des chevaux en essayant le matin de passer le Bouinfra grossi par les pluies ; après midi , l'infanterie le traverse avec de l'eau jusqu'à la ceinture: l'artillerie parvient av.ec des peines inouïes au haut de la rampe rapide par laquelle on monte vers l'ancien Ascunis, et le maréchal s'arrête au bord du ruisseau de Nechmeya, à deux lieues et demie du bivouac de la veille. Le convoi et l'arrière-garde n'ont, de leur côté, pas moins à souffrir : des malades au désespoir cherchent un asile dans le camp désert. Après deux heures d'efforts, on arrache les prolonges du génie des terres argileuses de Drâan , et elles avancent de trois à quatre cents pas ; on se décide , dans l'impossibilité de faire autrement , à jeter une partie des fourrages et les échelles d'assaut fabriquées pour l'es-

calade de Constantine. , L'arrière -garde atteint à grand'peine et de nuit le bivouac quitté vers midi par le maréchal.

Le 1 5 , le temps est beau ; le maréchal et l'arrièregarde, chacun de leur côté, se mettent en marche de bonne heure , et arrivent à la Seybouse , l'un à raidi et demi , l'autre le soir. Pour franchir, au col de Moue] fa, la crête du rameau de l'Atlas qui encadre du côté du nord la vallée de la Seybouse, on altèle jusqu'à vingt chevaux aux pièces de campagne. Enfin , vers cinq heures après midi, le corps expéditionnaire, qui, depuis le 8, était échelonné sur la route , se trouve réuni sur les rives de la Seybouse, à quinze lieues de son point de départ.

Nous connaissons le chemin de Bone à Dr&an. Du camp au ruisseau de Bouinfra, le pays est trèsaccidenté; des montagnes garnies d'arbustes, isolées de la chaîne de l'Atlas, et dont je ne saurais donner une idée exacte qu'en les comparant à des tronçons de pics volcaniques, s'élèvent comme des îles au milieu de la plaine. Sur une partie du trajet, le sol est maigre et léger; il redevient excellent à l'approche du Bouinfra. Après ce ruisseau , on entre, pour n'en plus sortir qu'au delà de Constantine, dans le terrain de calcaire jurassique : on a devant soi le rameau de l'Atlas qui encadre , du côté du nord , la vallée de la Seybouse; une colline étroite s'en détache perpendiculairement, et

s'avance comme un éperon dans la plaine. Le chemin commence par en suivre l'arête , et passe près des ruines d'dscurus, où vint échouer le fils de Pompée , lorsque, sur les conseils de Caton, il essaya de soulever la Mauritanie contre César l. L'on croise ou l'on côtoyé de distance en distance des tronçons de l'antique voie d'Hippone à Cirta. Le tracé, à le juger par les restes qui le jalonnent, en était mauvais : plus habiles aujourd'hui, nous saurions gagner, par des pentes très-douces, le col de Mouelfa , d'où l'on descend à la Seybouse. Au-dessus du Bouinfra , le terrain est boisé et traversé par plusieurs ruisseaux limpides. Du col, on descend, le long d'une jolie vallée , aux eaux thermales d'Hamman-Berda, qui sont probablement les Aquœ Tibilitanœ de l'itinéraire d'Antonin. Elles s'écoulent dans un bassin en pierres de taille, et sont abondantes, claires, insipides, inodores; leur température est celle des bains ordinaires, c'est-à-dire de vingt-cinq à trente degrés. Le site est agréable , le sol fertile; la vigueur des lauriers-roses annonce que les ruisseaux, dont leurs festons de feuillage et de fleurs dessinent le cours, sont rarement à sec. L'établissement romain devait être considérable , mais il n'en reste que des fondations. Le soin des anciens à multiplier les bains publics , la

l De Bello Africano, cap. 23.

recherche des Orientaux dans des usages analogues, la prescription religieuse des ablutions, reposent sur des considérations hygiéniques qu'on néglige impunément dans nos climats. Mais l'économie animale ne fonctionne pas en Afrique comme en France : les médecins de l'armée ont éprouvé que l'action des médicaments n'est point la même dans les deux pays. En poussant plus loin les observations, on reconnaîtrait probablement que, sur les côtes de Barbarie, l'usage des bains est quelque chose de plus qu'un soin de propreté, et, s'il était un moyen efficace de rétablir les tempéraments affaiblis par les fatigues et les maladies, un des premiers devoirs du gouvernement envers l'armée serait d'imiter, à cet égard, la sollicitude des Romains.

La vallée d'Hamman-Berda débouche dans celle de la Seybouse, vis-à-vis Ghelma ; la rivière a dans ce lieu une soixantaine de mètres de largeur, et son cours est fort rapide; sa rive gauche est couverte de marécages. Ghelma, ou plutôt l'amas de ruines romaines qu'on appelle ainsi, est de l'autre côté, à quinze cents mètres de la rivière, sur la pente unie, mais assez forte d'un coteau. Son enceinte comprend une étendue de sept à huit hectares; sauf lin reste d'un très-grand édifice, les murailles sont réduites à une hauteur d'à peine deux mètres. En dehors de l'enceinte sont les

ruines d'un théâtre, d'an temple, et de quelques autres constructions affectées à des services publics. M. Berbrugger a fait des recherches fructueuses sur le passé de Ghelma. Ce nom n'est autre chose que la corruption arabe de celui de Calama que portait la ville romaine. Ceux-là seuls qui relèvent des villes tombées ont le droit d'en changer le nom; les indigènes ne l'ont point acquis ici : depuis le temps où Calama fut détruite par les Vandales, sous les yeux de Possidius, le disciple et le biographe de saint Augustin, elle n'a point eu d'autres habitants que les soldats français qui ont campé sur ses ruines, et nous ne faisons preuve ni d'équité ni de savoir en empruntant nos appellations aux barbares plutôt qu'aux fondateurs.

Des savants d'une grande autorité ont déclaré que la Calama romaine était le Suthu/ des Numides. La difficulté d'appliquer h l'aspect des lieux la description que fait Salluste de Suthul m'inspire, malgré moi, des doutes à cet égard. « La rigueur de la saison et la position de la ville ne permettaient , dit-il, de la prendre ni même de l'assiéger: autour de ses murs , bâtis sur un sommet escarpé , règne une plaine fangeuse que les pluies de l'hiver avaient convertie en marais *. » La déclivité du co-

1 «Quod quamquam et saevitia temporis et opportunitate locineque capi , neque obsideri poterat , nam circum murum si tu m. in prarupti montisextremo, planities limosa hiemalibusaquispa-* ludem fecerat. • Jugurtha , cap. 37.

teau de Calama exclut toute possibilité de formation de marais; le ruisseau qui abreuvait la ville court précipitamment , et n'a creusé qu'un ravin ordinaire; loin de présenter un escarpement, le plan incliné du coteau est remarquable par sa régularité. Mais vis-à-vis, sur la rive gauche de la Sey bouse, à l'ouverture de la vallée d'Hamman- Berda, sont des rochers taillés à pic, au pied desquels s'étend un marécage, et la description de Salluste s'y applique avec une exactitude frappante. On comprendrait fort bien que la salubrité de la position de Calama et la beauté du site, d'où l'on jouit d'une vue magnifique sur la vallée de la Seybouse , eussent déterminé les Romains à préférer cette place à celle où je soupçonne qu'était Suthul. C'était d'ailleurs leur habitude de ne point mêler leurs établissements à ceux des vaincus, Indépendamment des avantages politiques qu'ils y trouvaient, la municipalité romaine se transportait tout entière dans les pays conquis , avec ses lares , ses institutions , et , dans l'impossibilité d'adapter à ses mœurs les constructions des barbares, elle en élevait de neuves. Ce point de géographie historique vaudrait la peine d'être éclairci par une exploration plus attentive du terrain, et j'ai vivement regretté de n'avoir ni le temps ni les moyens de rechercher si quelques vestiges du Suthul des Numides.

sont échappés aux Romains, aux Vandales et au temps.

Dans la nuit» quatre-vingts mulets, avec leurs conducteurs arabes, désertent du parc d'artillerie. L'effectif de nos bêtes de somme est ainsi réduit à 232, non compris celles de l'état-major. On laisse à Ghelma 150 malades avec autant d'hommes valides pour les garder, et l'ordre est envoyé au 3e bataillon du 62* de venir de Bone les joindre.

Le 16, les troupes se mettent en marche à dix heures du matin, et remontent la vallée de la Seybouse, la première brigade par la rive droite, les autres par la rive gauche. Nous trouvons sur notre route peu de terres cultivées ; mais plusieurs troupeaux paissent tranquillement à notre portée. À deux heures, nous nous arrêtons à Mjez-Amar, au pied du Ras-el-Akba.

La Seybouse reçoit à ce point l'Oued-Cherff, qui prend sa source à quinze lieues au S.-0., non loin des ruines de l'ancienne Tigisis; elle remonte ellemême vers le nord pour tourner le Ras-el-Akba, par la coupure profonde à l'entrée de laquelle sont les thermes fameux d'Hamman-Meskhoutin. La petite plaine dans laquelle elle débouche est élevée de 20 à 30 mètres au-dessus de son lit ; les berges sont rocheuses et presque verticales. Par une singularité dont il serait injuste d'attribuer la mention à mon ignorance, la cavalerie est envoyée,

avec l'infanterie turque seulement, sur la rive droite de la Seybouse: elle est ainsi séparée de la masse des troupes, par les précipices entre lesquels coule la rivière. Le génie travaille toute la nuit à ouvrir, pour le passage de l'artillerie, des rampes qui ne deviennent praticables que le lendemain à Imit heures du matin.

La route de cette journée est celle que suivit le propréteur Aulus, lorsque, convoitant les trésors que Jugurtba avait confiés aux murailles de Suthul, il se laissa attirer par le rusé Numide dans les défilés où, vaincue sans combattre , l'armée romaine fut réduite à passer sous le joug. C'est indubitablement au delà de Mjez-Amar, dans les gorges d'Hamman-Meskhoutin , ou dans celles de l'Oued- Cherff, qu'était tendu le piège où tomba Aulus : les rochers à pic entre lesquels elles sont resserrées, les détours qu'elles présentent, auraient dû l'avertir du danger qu'il courait ; mais, aveuglé par sa cupidité et jaloux de la fortune de Calpurnius, le propréteur courait à l'argent, sans souci de l'honneur de ses aigles ni du salut de ses soldats1.

17 novembre. — Le passage de la Seybouse durfc de sept à onze heures du matin ; encore le 59e attend-il sur la rive gauche le convoi jusqu'à deux heures. Nous commençons à gravir le Ras-el-Akba;

1 Jugurtha, cap. 36, 37, 88, 39.

mais à une forte lie ne du point de départ , on reconnaît l'impossibilité de faire franchir le col à l'artillerie et aux voitures, sans ouvrir un chemin devant elles. Pour donner aux sapeurs le temps d'exécuter ce travail, nous nous arrêtons audessous des ruines d'Announa ; Pavant-garde seule bivouaque sur le revers occidental de la montagne. Le maréchal va reconnaître le col : nous y trouvons les fossés du camp pccupé Tété précédent par Achmet , avec des squelettes de chameaux et de chevaux tués , dit-on , par une grêle extraordinaire.

LeRas-el-Àkba,dont la hauteur est si effrayante dans les récits des Arabes, peut se comparer, à cet égard, à la montagne de Tarare; mais les formes en sont beaucoup plus âpres et le col est des deux côtés dominé par des rochers élevés. L'âme est pénétrée d'un profond sentiment de tristesse, j'ai presque dit de découragement, à l'aspect du pays où nous alloqs nous enfoncer : l'œil découvre à perte de vue des montagnes mamelonnées par masses gigantesques, entre lesquelles on ne distingue, quand on ne connaît pas d'avance le pays, aucun moyen de se diriger: tout cela est nu, dépouillé, et dans cet immense horizon, on cherche en vain un arbre, une broussaille. « Hé bien ! /citoyen Monge, que pensez-vojus de ce lieu-ci ? » disait, à un bivouac non moins triste de l'isthme de Suez

le général Bonaparte. «Ma foi, citoyen général, reprit Monge avec son gros rire, je pense que si l'on voit jamais, aux soirées qui se donneront ici, autant de carrosses qu'à la sortie d'une première représentation de l'Opéra, il se sera passé de fameuses révolutions sur le globe. », L'application de ces paroles à notre situation reporte nos pensées sur des actions héroïques, sur nos amis de Paris, et devant ces souvenirs de gloire et de plaisir, le front sinistre du Ras-el-Akba finit par n'être plus qu'un sujet de plaisanteries.

18 novembre. — Les ruines d'Announa gisent à mi-hauteur du Ras-el-Akba , sur une terrasse naturelle bordée de précipices, dominée par des roches verticales, et abordable d'un seul côté. Cette singulière ville, dont le nom antique est ignoré, semble n'avoir été bâtie en dehors de toute communication que pour faire jouir ses habitants d'une délicieuse vue sur la vallée de la Seybouse. Elle est construite en pierres de taille : un arc de triomphe simple et de bon goût est encore entier; vis-à-vis est une façade qu'une inscription tronquée gravée à l'extérieur et une croix font reconnaître pour celle d'un temple païen converti en église; plusieurs arcades d'un bel aqueduc sont aussi debout. Le sol est jonché de débris entre lesquels se distinguent ceux d'un vaste édifice dont le plan est encore dessiné par les soubassements de

ses colonnes. Ces ruines sont beaucoup mieux conservées que celles de Calama. On croirait la ville renversée depuis peu par un tremblement de terre plutôt que détruite par Faction du temps: en un mois, nos compagnies du génie retrouveraient sons ses matériaux écroulés tout le rez-de-chaussée de la ville romaine. Au nord , et au-dessous des murailles, règne une zone de tombeaux: ils sont couverts de simples pierres portant des inscriptions telles que celle-ci : CORNELIA VIXITANNOS xix, sans même la date de la mort. J'ai vainement cherché, dans cette nécropole, une épitaphe où il fût mention de la ville : je n'ai trouvé, pour indice de ce qu'avaient été les habitants de ces tombes, que des croix, comme si, dans ces temps de ferveur chrétienne, on n'eût voulu se rappeler à ce monde que par un caractère qu'on conservait au delà.

Nous ne saurions considérer les grands établissements dont les Romains dotaient leurs moindres cités, sans nous sentir humiliés de la mesquinerie des nôtres. Si une ville de quatre à cinq mille Âmes, telle que pouvait être Ànnouna, était aujourd'hui renversée , qu'en resterait-il dans quatorze siècles , si ce n'est un peu de poussière ? Les maisons des anciens étaient étroites, ils s'y tenaient peu le jour; mais le public avait de£ I. 20

palais , des théâtres , des temples somptueux , des bains, des fontaines jaillissantes, et l'association des ressources individuelles procurait à l'universa lité des habitants des jouissances que le riche luimême n'aurait pas pu se donner sans ce concours. C'est par une continuation de ces mœurs que nos aïeux, tout grossiers, élevaient auprès de leurs chaumières ces églises gothiques que, malgré la supériorité de nos arts et de nos richesses, notre société ,- égrenée en individualités 4 n'oserait pas aujourd'hui entreprendre. Cet état social avait sans doute ses inconvénients ; mais il était bien mieux fait que le nôtre pout* élever les âmes , les disposer aux grandes choses, inspirer l'amour de la patrie ; le bonheur des peuples est surtout dans le sentiment qu'ils ont de leur dignité.

Pendant que nous interrogeons les ruines d'Announa, quelques Arabes en haillons se présentent au bivouac de Joussouf , qui distribue des bournous. et dans cette réception, si différente de celles de Drâan , il n'échappe point à sa sagacité que son beylick s'évanouit à mesure qu'on avance vers Gonstantine.Les Arabes, en effet, n'apportent point de vivres comme ils eussent fait pour Achmet-bey ; on n'en trouve pas même à acheter , et les spahis* qui ne reçoivent pas les mêmes distributions que les troupes françaises, commencent à souffrir de la faim.

Le génie, aidé d'un bataillon du 63e, achève la route , et les troupes se mettent en mouvement. Les brigades, ne marchant pas ensemble, font, au delà du col, beaucoup de chemin inutile dans des directions différentes. Le maréchal finit parles rallier, et, à la tombée de la nuit , le corps expéditionnaire bivouaque dans un bas-fond, à une lieue du Ràs-el-Akba ; l'artillerie et les équipages , qui f malgré leurs efforts, ne parviennent à dépasser le col que d'un millier de mètres , restent seuls en arrière sur la hauteur. Dans cette journée et la précédente, on ne trouve qu'un peu de paille hachée à donner aux chevaux. La nuit est froide quoique sans pluie, et le soldat réunit à grand' peine quelques herbes sèches.

19 novembre. — Après avoir franchi, en marchant à l'ouest, deux contre-forts du Ras-el-Akba , nous nous retrouvons, vers dix heures du matin, au bord de la Seybouse , non loin du marabout de Sidi-Tamtam : nous sommes donc revenus , sauf la différence due à la pente de la rivière, au niveau de Mjez-Amar. La Seybouse s'appelle ici l'Oued- Zenati , du nom de la tribu dont elle traverse le territoire. Il n'y coule qu'un filet d'eau; le volume beaucoup plus considérable que nous en avons traversé l'avant-veille provient donc principalement de la vallée de l'AUiga, que nous ne connaissons encore que par des récits.

Le Ras-el-Akba forme une espèce de promontoire que double la Seybouse; la distance de Mjez- Amar à Sidi-Tamtam est de 22 kilomètres par la montagne, et de 36 par les bords de la rivière. Une route excellente fût-elle pratiquée sur la direction la plus courte, il y aurait économie de temps et surtout de force à préférer la plus longue; mais , en suivant les gorges d'Hamman-Meskhoutin , on rencontre, à 20 kilomètres de Mjez-Àmar, la vallée de l'Alliga qui se dirige sur Gonstantine , et où se retrouvent les traces de la voie romaine deSicca Veneris (Keff) à Cirta. Par cette voie, on n'est plus qu'à 46 kilomètres de Gonstantine, tandis qu'en continuant à remonter la vallée de la Seybouse, pour descendre celle du Bou-Merzoug , on fait un circuit de 74 kilomètres. La ligne qui côtoyé l'Àlliga est de sept lieues plus courte que l'autre. L'on ne gravit le Ras-el-Àkba, que pour éviter les attaques auxquelles on serait exposé dans les défilés profonds de la Seybouse; mais la pacification du pays ferait disparaître ce motif de préférence et par conséquent abandonner, à partir de Mjez-Amar, la direction que nous avons prise pour nous rendre à Constantine.

Le convoi qui s'était égaré ayant rejoint à Sidi- Tamtam , les troupes réunies continuent, à deux heures, à remonter la rive gauche de la Seybouse. Des groupes d'Arabes observent leur marche; nous

nous arrêtons au point où la route s'éloigne de la rivière qui n'est plus qu'un torrent desséché. La possession d'un petit tas de chardons» à la fumée duquel les soldats font noircir, au bout de leurs baïonnettes, leurs rations de viande, est aujourd'hui une fortune pour une compagnie. Nous sommes toute la nuit battus par une bise aiguë ; la pluie, tamisée par la toile, inonde l'intérieur des tentes, et heureux le soldat qui trouve, pour s'étendre, une roche où l'eau coule et ne s'imbibe pas!

20 novembre. — L'armée marche de huit heures à cinq, par un vent glacial, avec des intermittences de pluie. En quittant le bassin de la Seybouse, elle entre sur un plateau riche, bien cultivé, où se pressent des douars dont les habitants n'ont pas fui à notre approche. Toutes les terres au loin sont domaniales , et les Arabes que nous rencontrons sont les fermiers du beylick. Nous tournons , par le sud , un groupe de montagnes décharnées, et nous descendons par la vallée de l'Oued-Berda dans celle du Bou-Merzoug qui se jette dans le Rummel audessus de Constantine. A l'approche d'un défilé court, mais étroit , les Arabes font mine de vouloir le défendre ; quelques obus les mettent en fuite. Enfin, nousarrivons au plateau glaiseux de Soumah; le soleil se montre et fait briller, à trois lieues N.-N.-O., un groupe de maisons blanches : c'est le

haut quartier de Constantine , à demi masqué par le plateau de Mansourah , et le soldat le salue de ses acclamations. L'armée , sauf le convoi , qui ne rejoint qu'au milieu de la nuit, se groupe autour d'un monument romain, qui consiste en un dez élevé sur une base cylindrique, et surmonté de quatre pilastres rompus entre lesquels devait être une statue ; il était au centre d'une rotonde h colonnes dont les débris jonchent le sol alentour. Les détails de cette construction n'ont point l'élégance et la correction des monuments de Rome; les ruines de Calama et d'Announa donnent lieu à la même observation , et s'il en était de même partout , on pourrait dire que les monuments des villes d'Afrique étaient à ceux de la métropole ce qu'en France les modes de province sont à celles de Paris.

A six heures et demie commence une pluie battante mêlée de neige, qui dure toute la nuit. Depuis trois jours, nous n'avons pas un brin de bois, pt le plateau maudit n'offre pas un abri , pas une herbe

pour faire du feu. Epuisés de lassitude, les soldats se couchent dans la boue glacée, et le matin huit hommes y restent morts de fatigue et de froid. Des malades nombreux encombrent l'ambulance; les chevaux commencent à périr de misère et de faim ; ceux d'entre nous qui sont revenus de Moscou, par un froid de vingt degrés tempéré, il est

vrai, par des feux de sapin, prétendent n'avoir jamais autant souffert qu'à cet horrible bivouac.

21 novembre. — . Sans feu, presque sans nourriture, le soldat est depuis quatorze heures fouetté par une pluie mêlée de neige , lorsqu'il se met en marche , et bien que la tourmente continue , le jour et le mouvement semblent, après cette nuit d'angoisses, un adoucissement. Chacun se croit soulagé, pour avoir changé de souffrances. L'armée atteint péniblement les bords du Bou-Merzoug. Ce torrent, gonflé par les pluies, roule ses vagues furieuses sur des roches aiguës; une douzaine de cavaliers qui l'affrontent sont renversés avec leurs chevaux, et, par une espèce de miracle, les chevaux seuls sont noyés. On trouve enfin un gué: les sapeurs du génie passent un long cordage d'une rive à l'autre; ils forment sur chaque bord, en se serrant les uns contre les autres , des poteaux vivants ♦ autour desquels s'enroulent les extrémités de cette espèce de traille , et quand la résistance paraît assurée, les soldats, plongeant jusqu'aux aisselles dans le torrent glacé , le traversent en se cramponnant à la corde. Plus loin ils rompent le courant en s'échelonnant par groupes serrés; en deux heures l'infanterie et la cavalerie sont passées sans perdre un homme. De moindres affluents les retardent peu, et, de deux à trois heures après midi , elles arrivent ensemble sur le plateau de

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Mansourah: elles découvrent alors Constantine dans toute son étendue, et n'en sont plus séparées que par l'abîme au fond duquel bondit et gronde le Rummel.

L'artillerie et les équipages ne pouvant pas franchir aussi facilement de si grands obstacles, restent en arrière sous l'escorte du 62°, et bientôt les maux et les efforts des troupes qui marchent les premières sont surpassés. « Quand la pluie et la neige , dit le rapport du colonel du 62e, eurent redoublé de violence et d'intensité , les chemins devinrent presque impraticables, et le régiment fut dans l'obligation d'employer cinquante heures, sans interruption et sans le moindre repos, à porter et protéger le matériel des équipages et du génie; ces cinquante heures mises à faire un trajet de trois lieues ont été funestes au régiment. Encore plein des souvenirs delà campagne de Russie, je n'hésite pas à déclarer cpie les souffrances que viennent d'endurer nos soldats ont été plus cruelles encore que celles de leurs devanciers. Sans repos, sans feu, sans vivres , constamment mouillés à fond et les pieds toujours dans la boue , avec l'obligation de rester à la même place pendant plusieurs heures pour attendre le départ des dernières voitures, les maux les plus affreux n'ont pas tardé à fondre sur ces malheureux. Le plus grand nombre a été atteint de tremblement et de fièvre; la mort sur-

venait bientôt; enfin, pendant ces cinquante fatales heures, j'ai perdu un officier, dix sous-officiers et cent seize soldats. Pendant que le régiment était en proie k ces calamités , il fut constamment harcelé par un ennemi nombreux, qui , malgré la foiblesse de nos soldats, fut toujours repoussé. »

Au travers de ces mornes horreurs, et prenant leur part de toutes ces souffrances . l'artillerie et le génie cheminent avec leur constance et leur industrie accoutumées, et arrivent le lendemain devant Constantine, Tune le matin , l'autre le soir. Aucune ville dans le monde ne ressemble à Constantine : la citadelle de Besançon donnerait peutêtre une idée de cette situation , si les précipices qui la cernent à l'ouest avaient une contrescarpe naturelle d'une égale hauteur. Constantine occupe un plateau de 45 hectares, sur un promontoire découpé de tous côtés dans la formation calcaire par un immense déchirement ; elle a la forme d'un trapèze rectangle de six et neuf cents mètres de base. Ce plateau, environné de précipices, se rattache, du côté du sud , par l'isthme de Coudiat-Aty, aux collines de la rive gauche du Rummel; à son angle N.-E. est jeté sur la rivière un pont gigantesque, ouvrage des Romains, restauré pendant le dernier siècle par des ingénieurs espagnols. Le Rummel se cache, à l'est et au nord de la ville, dans les replis de la déchirure : ici*? il

disparait dans des cavernes contemporaines des soulèvements qui ont disloqué ce terrain ; là , il tombe en cascades dans la sombre profondeur de l'abtme. Cette profondeur, dans la partie. supérieure , est de cent mètres , et les tours de Notre- Dame , si l'on veut un terme de comparaison, n'en ont que soixante-six. Sur la ceinture de quinze cents mètres que trace la rivière au pied de la ville, elle en a soixante-quinze de chute , et partout les escarpes du précipice sont verticales.

Le cadre est digne du tableau ; des montagnes y couvertes de neige , nous environnent de toutes parts ; l'argile détrempée est le seul lit qui s'offre à l'armée ; seulement , comme le plateau de Mansourah est formé de couches alternatives de roche et de marne, la dégradation des couches molles a fait saillir en corniches les plus dures, et les soldats malades se blottissent comme des Troglodytes sous ces abris , dont tous ne sortiront pas vivants.

Le langage du maréchal Clauzel sur les chanees de l'expédition avait été aussi plein de confiance à Alger qu'à Paris, quand il donnait à la commission du budget de 1837 des renseignements sur son gouvernement. « L'influence personnelle que j'ai acquise sur les indigènes est au moins égale , disait-il alors, à celle d'Abdelcader. Je suis parvenu à leur inspirer une telle confiance, que je puis

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aussi facilement les mener au combat que m'en servir pour les travaux de l'agriculture.

« . . .Ces diverses expéditions, » ajoutait-il, en parlant de celles de Mascara , de Tlemcen et des environs d'Alger, « ont eu d'heureux résultats , et seront très-profitables par l'impression qu'elles ont faite sur les indigènes ; mais celte impression disparaîtra si Ton affaiblit l'armée. Les indigènes combattent actuellement pour l'armée française, et concourent puissamment à lui faciliter les approvisionnements pour les vivres. Il importe beaucoup à la France d'accroître pette influence , et sans mon voyage en France, j'aurais été à Constantine, non pour chercher à combattre l'ennemi, mais pour occuper des points importants et que je crois indispensable de posséder. J'aurais laissé à Constantine une garnison dont l'entretien n'aurait rien coûté à la France. »

J'emprunte, dans cette citation , le langage décoloré du procès-verbal de la séance de la commission du budget du 18 mai 1836, rédigé par l'honorable M. Alexandre Gouin , et je ne chercherai pas dans mes souvenirs d'autre mesure des illusions que se faisait M. le comte Glauzel sur son influence en Afrique et sur la nature des préparatifs nécessaires pour prendre Constantine.

Ceux qui partageaient ces illusions au début de l'expédition les avaient perdues une à une dans la

route : les tribus n'étaient, en effet , point venues au-devant de nous; elles n'avaient ni manifesté leur joie de nous voir arriver à Gonstantine, ni surtout facilité nos approvisionnements ; puis , la nouvelle qu'Àchmet avait fait partir pour le dé*» sert ses richesses qu'on croyait immenses (note P) avait dissipé l'espoir d'un arrangement amiable avec lui. On nous donnait encore, il est vrai, pour caution de bon accueil que nous réservaient les ha-

bitants de Conslantine , la présence au milieu de nous d'un pauvre diable qui se disait beau-frère d'Âchmet ; mais comme les plus modérés donnaient libéralement à ce bey cinq cents femmes, on n'était pas généralement convaincu que tous les beauxfrères d'un pareil homme fussent des personnages importants. On sut enfin que les intelligences que nous nous flattions d'avoir dans la place n'avaient pas eu le crédit d'y faire entrer un seul exemplaire des proclamations du maréchal. Les portes étaient fermées; une pluie glacée continuait à nous assaillir, la fièvre marquait à la mort ses victimes, et nous commencions un siège avec une journée de vivres devant nous. La solennelle horreur de cette situation n'abattit point l'armée ; la vue de Gonstantine lui rendit tout son ressort ; auprès de la longue agonie dont il sentait l'approche , la mort dans le combat, embellie des chances de la victoire , parut au soldat un refuge. Tout, en effet, n'était pas désespéré , et v

par deux fois , il a dépendu d'un moment que la ville fût forcée du côté de Coudiat-Aty.

La surface de la ville s'incline vers Mansourah , en sorte que nos têtes de colonnes sont à la fois aperçues de tous les quartiers. A leur apparition un silence profond règne dans la ville: on la dirait déserte; puis, tout à coup des cris s'élèvent vers le ciel. L'oreille attentive distingue dans cette prière d'un peuple les noms fortement accentués d'Allah et de Mohhamed; les voix de femmes qui se mêlent a celles des hommes annoncent que la population est unanime pour nous repousser. Un drapeau rouge est hissé sur la casbah et assuré par deux coups de canon. La défense de la place est confiée aux Turcs, aux Couloglous et aux Cabyles, commandés par le brave Ben-Aïssa, calife d'Achmet ; le bey lui-même , à la tête des Arabes des tribus qui jamais ne s'enferment dans des lignes, tient la campagne, et se dispose à nous prendre en flanc et en queue pendant nos attaques sur la ville.

. On a vu, par l'esquisse de la situation de Constantine , que les deux seuls points par lesquels la ville soit abordable sont les portes de Coudiat- Aty et d'El-Cantara , ou du pont jeté sur les abîmes du Rummel. Il s'offrait donc deux points d'attaque : l'un par Coudiat-Aty, dominant une porte à laquelle on arrive de plain-pied; Fautre, par Mansourah, prenant la place par le bas , dominé par les assié-

gés , bordé de précipices , et n'offrant de passage aux assaillants que la longue et étroite chaussée du pont. D'accord avec le relief du terrain , les manœuvres d'Achmet indiquaient assez quel était de ces deux points d'attaque celui dont il sentait la faiblesse. Pendant les trois jours que nous avons passés devant Constantine, il s'est acharné contre les troupes qui occupaient Coudiat- Aty, et ne s'est pas détourné un seul instant pour attaquer le maréchal sur le plateau de Mansourah. Ben-Aïssa lui-même, lorsque toutes nos pièces de campagne battaient la porte d'El-Cantara , n'a pas daigné y faire porter un seul de ses canons , et c'est à coups de fusil que ses Gabyles répondaient à notre artillerie.

Quoi qu'il en soit , dès que les troupes se sont formées sur le plateau de Mansourah , le maréchal fait passer le Rummel au général de Rigny avec le bataillon d'Afrique, les 2e et 17e léger, le 3e de chasseurs à cheval , la section d'obusiers de montagne, commandée par le lieutenant Bertrand, et la section de fusils de rempart ; il leur ordonne de s'emparer du plateau Coudiat-Aty, et, s'il se peut, de la porte de ville opposée. 11 demeure lui-même sur le plateau de Mansourah avec le reste des troupes , moins l'artillerie de campagne qui, à cette heure, n'est encore qu'à moitié chemin de Soumah. A partir de ce moment jusqu'à^ celui

de la retraite * les deux corps de Farinée agissent séparément ; leurs communications sont interceptées par le Rumrael ; l'ordre de l'attaque nocturne du 23 et celui du départ sont les seuls qui soient envoyés au général de Rigny.

La première et la seconde brigade passent le Bou-Merzoug el le Rummel avec de l'eau jusqu'à la ceinture , gravissent, sous le feu de l'ennemi, les escarpements de Coudiat-Aty ; par une manœuvre aussi bien combinée qu'exécutée avec intrépidité , elles enlèvent les hauteurs aux Arabes, et refoulent dans la ville une sortie de 1500 Turcs. Au moment où les portes s'ouvrent pour recevoir ceux-ci, ils n'ont à leur poursuite qu'un petit nombre de tirailleurs du colonel Duvivier et un escadron du 3° de chasseurs; les chasseurs sabrent les fuyards jusqu'à dix pas de la muraille. Si nos troupes avaient pu se trouver en masse sur ce point, elles entraient dans la ville avec les fuyards, ou massacraient à ses portes ses véritables défenseurs.

Le 22 , dès le point du jour, le général de Rigny est attaqué par 1500 hommes d'infanterie turque et cabyle, qui ont tourné sa position pendant la nuit» et par la cavalerie arabe. Le carabinier Crust, le plus ancien soldat du 17e léger, enlève, avec trois de ses camarades, qui sont mortellement frappés, le drapeau des Cabyles d'Achmet. Après cinq

heures de combat» l'ennemi se retire en désordre. 1,a position des deux brigades n'en demeure pas moins critique ; elles sont sans vivres, leurs munitions s'épuisent , les souffrances du soldat deviennent horribles sous la pluie et la neige de la nuit. Pour sortir de cette crise, une attaque sur la porte de Coudiat-Aty est résolue dès le matin du 23 ; le commandant Ghangarnier qui, la nuit précédente, s'est avancé avec deux hommes jusqu'à cette porte, et a examiné, à la clarté douteuse d'une lune voilée, la porte et le système de fortification qui la défend, est chargé de s'y préparer; mais à la nuit, le maréchal appelle la compagnie franche et le bataillon du 2e léger à Mansourah, pour prendre part à l'attaque de la porte d'El~Cantara , et ordonne au général de Rigny de faire, à minuit, une diversion du côté de Coudiat-Aty. À onze heures et demie du soir, après une journée de combats , le colonel Duvivier reçoit Tordre d'attaquer, avecle bataillon d'Afrique, la porte nommée Bab-el-Raïbah; deux obusiers de montagne, commandés par le lieutenant Bertrand , et une section du génie dirigée par le capitaine Grand , avec des haches et un sac de cinquante livres de poudre, sont mis à sa disposition. Un quart d'heure après , la colonne se met en marche; le colonel va luimême reconnaître les lieux, mais les troupes ayant été aperçues, il dispose dans les replis du terrain

trois compagnies qui doivent lui servir de réserve; pais, masquant sa marche, il arrive avec le reste de ses soldats à trente pas de la porte , et cher* che vainement , au milieu des balles et de la mitraille qui partent du rempart , à faire enfoncer la porte avec les obusiers de montagne ; elle est à peine ébranlée par ces pièces de faible calibre. Le colonel se résout à la briser à la poudre et à la hache; mais en vain, pendant dix minutes, on demande et la poudre et les haches ; le capitaine Grand est mortellement blessé , et dans l'impossibilité d'entrer, le bataillon se retire en ordre , avec 79 blessés , en laissant 33 morts sur le champ de bataille. 11 est probable que, si l'on avait eu plus de temps pour combiner les dispositions de l'attaque , le succès aurait été différent.

Pendant que ces événements se passaient du côté de Coudiat-Àty, les troupes restées sur le plateau de Mansourah n'avaient à se défendre que des Gabyles sortis de la place , qui se glissaient entre les rochers du Rummel, pour tirailler sur leur droite. Le 22 au matin , l'artillerie arrive et borde le plateau de Mansourah avec les pièces de huit, les obusiers de douze et les fusées à la congrève. Au grand regret des officiers, qui auraient préféré employer leurs munitions du côté de Coudiat-Aty, la canonnade s'engage à plus de mille mètres dp

distance par-dessus le Rummel , avec une batterie ennemie placée sur la porte de Raïbah ; au bout de .trois quarts d'heure on réunit les pièces au nord et à 250 mètres de la porte d'El-Cantara. On bat en brèche : le soir , la galerie crénelée et les pieds droits de la porte sont à peu près détruits. Le capitaine Hackett et le fourrier Moreau se glissent à la faveur des ténèbres, et en essuyant une décharge de l'ennemi, jusqu'au milieu des ouvrages attaqués: la première porte qui, suivant l'expression de M. le maréchal Clauzel , était abattue, mais mal y leur livre un étroit passage, et ils en reconnaissent une seconde qui n'a point été touchée par les boulets. Le 23, le feu continue et abat les maisons voisines du pont d'où partait une vive fusillade. Le soir, les munitions de l'artillerie étant presque épuisées , c'est au génie à prendre sa place : il ne reste plus qu'à faire sauter les deux portes à la poudre ; les soldats , toute la journée , ont demandé l'assaut. A onze heures du soir, les troupes prennent en silence les armes sous le commandement du général Trézel ; les sapeurs du génie , prêts à monter à la brèche, au signal donné par la seconde détonation, forment, en face du pont, la tête d'une colonne composée de la compagnie franche, des carabiniers du 2e léger, de deux compagnies de grenadiers du 63e; le reste de ce dernier régiment forme la réserve pour l'assaut.

A minuit, le capitaine Hackett, qu'une mort glorieuse attendait l'année suivante sous ces mêmes murailles, passe le pont avec une section de mineurs et arrive à la porte. Mais l'ennemi veillait; une décharge presqu'à bout portant accueille les mineurs dans cet étroit passage : dix hommes sont tués; vingt-deux autres, dont trois officiers, sont blessés. Dans ce désordre, les deux sacs à poudre préparés pour faire sauter les portes tombent sous les cadavres des hommes qui les portaient ; les officiers qui s'avancent pour montera la brèche sont réduits au douloureux devoir de faire ramasser les blessés sous la fusillade : de ce nombre est le général Trézel, frappé au milieu des dispositions qu'il prend pour l'assaut. Une lune éclatante éclairait cette scène, comme si la fortune avait voulu favoriser l'ennemi, dans la dispensation du beau temps aussi bien que dans celle du mauvais. Les deux attaques ont manqué; il ne reste à l'artillerie que quinze kilogrammes de poudre et quelques gargousses ; les soldats sont exténués de faim; l'armée n'a plus d'autres vivres qu'un petit nombre de bœufs , ses chevaux et ses mulets. 11 n'y a plus deux partis à prendre , et Tordre est donné pour la retraite.

Le 24, dès cinq heures du matin , les première et seconde brigades se sont ralliées sur le plateau deMansourah; le matériel qu'on ne pouvait pas

emporter est détruit; tentes , effets , bagages, sont jetés; la moitié du régiment de chasseurs est mise à pied; les blessés et les malades sont chargés sur les voitures, les chevaux et les bétes de somme qu'on a rendus disponibles. À huit heures, le signal du départ est donné: les spahis éclairent la marche, le 17e léger les suit, et le convoi, flanqué par le 59e= et le 62e, reprend en ordre le chemin par lequel nous sommes venus. Pendant ce mouvement, le 63°, en colonne serrée vis-à-vis le pont, contient les ennemis qui sortent en foule par la porte d'El-Cantara , pour nous poursuivre... J'ai entendu des officiers regretter qu'à ce moment une vigoureuse charge à la baïonnette , telle que l'aurait fournie ce brave régiment, n'eût pas précipité cette multitude dans les abîmes du Rummel qu'elle avait derrière elle , et forcé la capitulation de la place épouvantée. En 1509, une manœuvre analogue rendit les Espagnols maîtres d'Oran. La constance de nos soldats ne méritait sans doute pas une moindre récompense, et ils ont prouvé dans tout le cours de l'expédition combien une détermination si hardie avait de chances de succès ; mais il était alors bien tard pour la prendre, et l'heure de la combinaison savante qui, dans une retraite simulée, eût amené en rase campagne l'ennemi qu'on ne pouvait vaincre dans ses murailles, était peut-être alors passée.

L'armée marche lentement au milieu du feu continuel des Arabes d'Achmet; elle les maintient par ses tirailleurs , et ils fuient dès que nos soldats leur font face.Toutefois, à moitié chemin, le bataillon du 2e léger fermant la marche, l'ennemi fonde sur l'infériorité de nombre de ces braves l'espoir d'une victoire facile, et se décide à charger à fond. Le commandant Changarnier rallie sa troupe au pas de course , fait former le carré, et attend l'ennemi à vingt-cinq pas. « Ils sont six mille et nous sommes deux cent cinquante , dit-il aux soldats; vous voyez bien que vous n'avez rien à craindre. » Les feux, dirigés avec le même aplomb qu'à la parade , dispersent en deux minutes les Arabes ; trente-quatre morts ou blessés , frappés au milieu du carré, n'en ébranlent pas la consistance; le bataillon salue de trois cris de Vive le roi! la fuite de l'ennemi, et les tirailleurs lancés à sa poursuite tuent à la baïonnette les cavaliers démontés. Cette réception dégoûte, pour le reste de la retraite, les troupes d'Achmet d'aborder notre infanterie.

Nous nous arrêtons vers cinq heures après midi, non loin du monument de Soumah, et aussitôt les Arabes s'éloignent et disparaissent. Le beau temps permet de chercher des vivres ; les soldats , au fait d'habitudes locales qui n'ont pas changé

depuis César1, ont bientôt découvert des silos « et, réduits à un sixième de ration, ils s'alimentent avec du blé cru.

L'armée perd à ce bivouac le commandant Richepanse , mortellement blessé, la nuit précédente , à l'attaque de la porte de Goudiat-Aty. Fils de l'illustre général républicain de ce nom , il s'était attaché à la restauration , et, dans sa pauvreté honorable, il n'avait voulu accepter, sous le gouvernement de 1830, que la solde de non-activité à laquelle il tenait son droit de la loi. Son épée n'en appartenait pas moins à son pays; volontaire à Anvers, à Mascara, à Tlemcen, il Tétait encore à Constantine. Ses actions étaient empreintes d'une douleur cachée dont il a emporté le secret avec lui , et les témoins de son extrême bravoure ne savaient s'il bravait la mort ou s'il la cherchait.

25 novembre. — Au pied du monument de Soumah, sont déterrés' et décollés les cadavres de huit malheureux que nous y avons ensevelis le 21. La veille, nous avons trouvé dans le même état les restes des soldats du 62e, morts autour des prolonges. Achmet paye les têtes de Français dix

*«Est in Africa consuetudo in cola ru m ut in agris et in omnibus fere villis sub terra specus , condendi f ru menti gratia , clam babeant, atque id propter bella maxime bostiumque subituni advcnlum préparent. Qua de re Caesar cerlior per indicem tact us, etc. » De bcllo A fric. , cap. 65.

douros, et ses guerriers coupent pour les lui vendre celles de nos morts. Les Arabes continuent à nous harceler, et dès qu'un blessé ou un fiévreux reste en arrière, il est décapité à leurs acclamations. Au défilé du Bou-Berda, Achmet en personne se place sur notre passage avec son artillerie , et Ton croit un instant qu'un combat sérieux va s'engager; mais une démonstration de l'infanterie fait remonter le bey bien loin sur notre droite, et il n'arrive que quelques boulets morts à nos pieds. Le soir, au crépuscule, le maréchal marchait en avant des troupes, nous conduisant à une lieue à l'ouest du bivouac du 1D, vers les silos deThelendu que les spahis avaient indiqués comme un lieu propre à l'établissement du bivouac. C'est alors que, prenant le mouvement de retraite des Arabes pour une manœuvre qui allait compromettre l'armée, le général de "Rigny, qui commandait l'arrièregarde, vient au galop à la tête de la colonne , s'exprime sur le chef de l'armée, et lui parle à lui-même en termes coupables dans la bouche d'un subordonné (note Q). A l'instant le maréchal commande halte et se dirige au galop sur l'arrière-garde ; le groupe dont je fais partie le suit. La colonne marchait sans intervalles, mais allongée et dans l'espèce de négligence qui nait de la fatigue et de la confiance que l'ennemi est éloigné. Le bruit s'étant répandu# qu'on allait être attaqué, les rangs se reforment,

et le soldat est à l'instant prêt à obéir au commandement. Soit que le même mouvement se fût opéré à l'arrière-garde , soit qu'il y eût été inutile, tout y est en bon ordre, et l'on n'aperçoit au loin aucun ennemi. Il est unanimement reconnu que le général de Rigny s'est mépris sur la marche d'Àchmet; nous reprenons la nôtre vers le bivouac, et, si les troupes y souffrent de la faim, elles se réchauffent un peu en brûlant, jusqu'au dernier fétu , les provisions de paille du douar abandonné.

26 novembre. — Nous marchons lentement pour ménager les malades; les Arabes continuent leur poursuite, et nous tirent, de temps en temps, des coups de canon hors de portée. Nous nous arrêtons à quatre heures au marabout de Sidi-Tamtam ; les soldats découvrent des silos d'orge , de froment, de fèves; et les Arabes se retirent hors de notre portée dans les montagnes environnantes.

27 novembre. — La plaine accidentée de Sidi- Tamtam s'étend sur la rive gauche de la Seybouse; sur la rive droite, les premières assises du Ras-el- Akba embrassent dans leur concavité la courbe que forme en cet endroit la rivière. À sept heures du matin , l'armée passe et se range à mesure sur la montagne : elle eut alors le spectacle qu'avaient

%donné 1881 ans auparavant à l'armée de César les trente cavaliers gaulois qui, dans sa retraite sur

Ruspina , refoulèrent dans les murs d'Àdrumète deux mille Maures qui la poursuivaient !. Nous étions sur le coteau comme sur les gradins d'un cirque : le 3e de chasseurs restait seul dans la plaine, en bataille perpendiculairement à la rivière, et séparé des Arabes d'Àchmet par le bivouac que nous quittions.Tout à coup, un cri sauvage se fait entendre et les Arabes fondent, comme des bandes de chacals affamés, sur le camp abandonné. On a vu se précipiter éperdus des moutons surpris par leurs chiens sur un pâturage défendu : ainsi fuient et tourbillonnent, aux rires des spectateurs, les Arabes chargés par l'escadron du capitaine Morris : ce fut pour les soldats la petite pièce de la tragédie dans laquelle ils venaient d'être acteurs. L'épuisement des chevaux ne permet aux chasseurs de sabrer que des traînards, et ils reviennent au pas rejoindre leurs camarades.

Le gros de l'armée , l'artillerie et les équipages reprennent , pour monter au Ras-el-Akba, le chemin par lequel ils en sont descendus ; le 2e léger et plusieurs compagnies de voltigeurs couronnent sur notre droite les hauteurs au delà desquelles se montrent les Arabes , et vers deux heures nous sommes réunis au sommet de la montagne. Là

'«Accidit, res incredibilis , ul équités minus xxx ftalli, maurorum equitum duo millialoco pellerent , urgerentque in oppidum. » De bello Jfrmi cap. 6.

s'arrête la poursuite des Arabes, mais au col une troupe de Gaby les entreprend de nous arrêter : ceux qui sont en face de nous tiennent ferme; une douzaine d'entre eux et non pas quatre cents, comme Ta dit le bulletin , tombent sous les coups de nos Turcs et denos spahis; quelques tirailleurs jetéssur les flancs dégagent bientôt le passage; les derniers coups de fusil de l'ennemi tuent sous lui le cheval du lieutenant Nap. Bertrand. M. de Sainte-Aidegonde, gendre du duc de Mortemart , qui faisait la campagne en curieux, se place comme ordonnance sous les ordres du colonel Boyer, qui commandait la gauche , et manque d'être tué dans une embuscade. On a parlé de blessés et de malades relevés sur la route et soustraits au fer des Arabes. Tout le monde a fait à cet égard son devoir; mais si tous les hommes sauvés étaient restés autour de ceux qui les relevaient, nul n'aurait eu un si nombreux cortège que le brave jeune homme que je viens de nommer.

De Constantine au Ras-el-Akba, le pays est fertile, mais quelque accidenté qu'en soit le relief, Paspecten est d'une inconcevable tristesse; le sol consiste en une couche d'argile tenace, sans mélange de cailloux, éminemment propre à la culture des céréales , presque partout gazonnée et percée de distance en distance par les bancs de roche calcaire auxquels elle sert de revêtement. Dans un

trajet de vingt 4 i eues nous n'avons aperçu qu'un bouquet de bois d'un demi-arpent, h une assez grande distance de notre route , et un arbuste sur le plateau de l'Oued-Berda. Aux portes de Constantine seulement, quelques makis reparaissent , sans que le sol ait, en apparence, changé de nature. C'est bien l'Afrique de Salluste avec ses champs de grains et ses pâturages , sans maisons , sans arbres et sans eau l. L'épaisseur des gazons, la beauté du blé, de l'orge, des fèves dont nous avons trouvé les silos des Arabes garnis, la force et la saveur de la paille hachée dont se sont nourris nos chevaux , annoncent dans ce sol une trèsgrande énergie productrice ; mais elle semble restreinte dans des limites dont le mystère n'est point encore percé. A quoi tient en effet cette absence d'arbres presque absolue ? Quelles sont dans les causes de ce phénomène la part de la nalure et celle de l'homme ? Peuvent-elles être modifiées par l'art et la culture? Quelles différences entre les qualités du sol, la température ou l'hygrométrie de l'air existe-t-il entre les deux revers de cette chaîne du Ras-el-Akbaqui séparedes paysages si verdoyants de champs si dépouillés? Voilà des problèmes du plus haut intérêt et dont la solution ne peut être préparée que par des observations persévérantes.

l « Afjer frugum ferlilis, bonus pecori, arbori infecundus, cœlo terraque penuria aquarum. » Jng<, cap. 17.

Mais d'abord, le pays n'a-t-il janlais élé moins nu qu'aujourd'hui? Sans parler des froids que nous avons supportés, les plantes de cette région élevée sont celles de nos latitudes , et la privation de combustible y doit être aussi rude à supporter que dans le nord de la France. Sous les Romains, cependant, une population nombreuse etn'émigrant pas l'hiver, comme les Arabes, était fixée dans ces vallées ; des ruines , dont quelques-unes sont fort étendues, s'y montrent à chaque pas. Ce ne sont plus des constructions rustiques et négligées, comme celles d'Hippone; la pierre de taille est partout employée, et l'on ne peut pas supposer que, dans de telles habitations, on n'eût pas à portée au moins le combustible nécessaire à la cuisson des aliments.

Parmi ces constructions on en distingue qui, à leur position, étaient évidemment des postes militaires ; en les examinant de plus près, en déterminant les corrélations qui existent entre elles , on réunirait des données très-précises sur le système d'occupation des Romains, et nous aurions à puiser dans cette étude plus d'un utile enseignement.

La vallée boisée de Mjez-Amar et de Calama n'a pas besoin , pour charmer les yeux, du contraste de la nudité des revers occidentaux du Ras-el-Akba ; mais nous avions les sensations émous-

sées par de trop dures privations pour nous arrêter aux beautés du paysage, et le mérite d'être propres à alimenter des feux de bivouac était, pour le moment, le seul qui nous touchât dans les bocages vers lesquels nous marchions. Franchissant ses bivouacs du 1 8 et du 1 7, l'armée s'arrête , comme le 1 6 , au confluent de l'Oued-Cherf P et de la Seybouse , au milieu du bois , près de l'eau. Les soldats n'avaient jamais si bien senti le mérite des sabres-poignards dont on les a gratifiés en 1831; sous les coups pressés de cet instrument, un arbre est tondu en un clin d'oeil. D'immenses feux égayent toute la nuit le bivouac ; le sang circule plus librement dans les membres endoloris des soldats; ranimés par la chaleur, ils oublient presque qu'ils ont faim.

28 novembre. — Le départ est retardé par le passage de la Seybouse où nous trouvons boule* versées nos rampes du 16 et du 17, puis, par des marches ordonnées contre des groupes d'Arabes sans armes, qui nous regardent passer, du haut des collines sur -notre gauche. Ces charges à vide exténuent l'infanterie et nous retiennent jusqu'à midi. Les troupes voient avec dégoût, pendant la première heure de leur marche, nos Arabes mettre le feu à cinq douars dont les habitants ne nous ont inquiétés, ni dans la marche en avant, ni dans la retraite; elles gagnent tranquillement leur bi-

vouac du 15, vis-à-vis Ghelma, et se résignent en n'y trouvant ni le fourrage , ni les vivres sur lesquels on leur avait dit de compter. À mi-chemin , Pétat-major, avec un escadron de chasseurs, passe la Seybouse pour aller à Ghelma. Le paysage est riche , gracieux , boisé, comme sur la rive gauche.

Le bataillon du 62e, chargé de garder Ghelma , a eu , pendant l'expédition , à repousser quelques escarmouches des Arabes; le maréchal le renforce du 3e bataillon du 59e, et annonce l'intention de former, dans ce lieu isolé, un établissement militaire définitif. Ce fut alors qu'on découvrit , ce qui ne s'est malheureusement pas depuis confirmé , que Ghelma était un poste plus fort que Constantine , et n'en était éloigné que de trois petites journées1.

29 novembre. — Les malades qu'il aurait été trop difficile d'emmener restent à Ghelma, où l'hôpital consiste en bottes de paille étendues par terre et abritées avec des branchages. Vers dix heures , un brouillard épais qui couvrait la vallée

1 «J'ai pris position à 1 rois petites journées de Constantine par l'établissement du poste de Ghelma. — Je laisse une bonne garnison, indigène pour la plupart, à Ghelma qui est un poste plus fort que Gonstantine. » (Dépêche du maréchal Ctauzel, Moniteur des 13^/16 décembre.)

«Cette place (Ghelma), bien autrement forte que Gonstantine , est située à trois petites journées de marche de cette ville. » (Moniteur algérien du 7 décembie; Moniteur universel du 19.)

se dissipe, et les trou

Bone , par Hamman-

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Je suivis le régime

le ruisseau de Bouinfra. C'était la troisième fois que je passais sur ce terrain. J'avais cru , les deux premières, y reconnaître quelques traits delà description que fait Salluste, du champ de bataille sur lequel se rencontrèrent Métellus et Jugurtha *. En le considérant plus attentivement , mes conjectures m'ont semblé prendre plus de consistance.

Pour faire à Jugurtha la rude guerre , bellum asperrumum, qu'il lui préparait, Métellus devait marcher sur le cœur de la Numidie , sur Suthul et sur Cirta. Il venait de Fàcca, la Bedja d'aujourd'hui, à quinze lieues à l'est de la Calle; il n'avait pas pris sa route par les montagnes, puisque ce fut par ce pays couvert que les Numides lui dérobèrent leur marche ; il s'avançait donc par la plaine de Bone, et le Bouinfra se trouvait sur son chemin. Jugurtha, de son côté, devait chercher à défendre, dans une position avantageuse, les villes que menaçait Métellus , et la colline de Bouinfra convenait admirablement à ce dessein. De ce point , en effet , l'armée numide commandait la plaine; elle couvrait et Suthul et Cirta ; elle était à portée de surveiller, sans quitter la montagne , tous les mouvements des Romains ; enfin , en cas de malheur, sa retraite dans la vallée de la Seybouse, où elle s'ap-

» Jugurtha, e. 47, 48 , 49, 50, 51, 52, 53.

puyait sur la forteresse de Sulhul , et où le consul ne l'aurait pas suivie sans danger, était assurée par le col de Mouelfa. S'il était constant que \e /lumen Mulhnl est la Sey bouse, toutes les incertitudes seraient levées ; mais nous ne savons de cette rivière que ses noms latins à'Ubus et de Rubricatus, et Ton n'a pas encore constaté si le nom numide de MuihuI, cité cette seule fois dans l'histoire , est celui qu'ils ont remplacé. Toutefois, le Muthul , que Métellus avait laissé derrière lui, était un cours d'eau assez considérable pour être appelé flumen , et coulait du sud au nord. La Mafrag et la Seybouse sont , fort au loin , les seuls qui remplissent cette double condition , et il ne peut pas être ici question de la première. Entre elle et la Seybouse , il n'existe , en effet, aucune colline avancée dans la plaine , qui ressemble à celle que décrit Salluste. Si la bataille avait été donnée entre les deux rivières, l'historien n'eût pas manqué de mentionner une circonstance, si caractéristique. 11 n'est pas supposable que Ju~ gurtha eût choisi une position si défavorable à l'armée numide , et il serait d'ailleurs impossible d'adapter à cette hypothèse les manœuvres de Rutilius, le lieutenant du consul. Si l'on se transporte, au contraire, sur la rive gauche de la Seybouse , tout s'explique et s'éclaircit.

Métellus se trouvant , après avoir passé le Mu-

thul, dans une plaine sèche et déserte, fit rebrousser chemina Rutilius, qu'il envoya établir le camp sur la rivière. Dans cette situation , le consul avait devant lui une colline couverte de myrtes , d'olivastres et d'autres arbustes,, qui se détachait transversalement de la montagne , et s'avançait au loin dans la plaine : on ne saurait décrire plus exactement la colline d'Âscours , qui se termine comme une jetée au Bouinfra. C'est là qu'étaient embusqués les Numides, et ce fut sans doute du Djebel -el- Ousthdes Arabes, où il était monté pour reconnaître le pays, que Métellus les découvrit. Venant des gués de la Seybouse, il traversait obliquement la plaine , et son flanc droit devait , comme le remarque Salluste , être le plus rapproché de l'ennemi. Isolé au milieu de la plaine, le Djebel-el-Ousth offre une position militaire très-forte, et l'on conçoit comment, dès qu'il fut mis à découvert par le mouvement que fit Métellus en longeant la colline où étaient, postés les Numides , Jugurtha, pour ne pas laisser à la disposition des Romains un campement si avantageux, le fit occuper par 2,000 fantassins. La manœuvre par laquelle Bomilcar se porta entre le corps de l'armée romaine et la division commandée par Rutilius ne devient pas moins intelligible. Une seule circonstance parait difficile à expliquer: c'est que, suivant le texte latin, la dislance du Muthul à la colline qui lui est parallèle

serait d'environ 29,450 mètres, ferme milita passuum xx *, tandis que de la Seybouse au Bouinfra il n'y en a pas 16,000. Mais il est permis de remarquer que le récit de la bataille correspond beaucoup mieux avec l'état réel des lieux qu'avec cette énonciation de distances. S'il y avait eu sept lieues du champ de bataille au camp, comment, au milieu du combat , Bomilcar aurait-il craint que Rutilius, instruit de la position critique de son général , ne vînt à son secours? Comment, après une lutte opiniâtre qui ne finissait qu'à la chute du jour, Métellus lui-même aurait-il songé à se retirer la nuit dans le camp préparé par Rutilius ? C'était déjà beaucoup que d'avoir à faire plus de trois lieues.

Aujourd'hui que nous parcourons à notre gré ces campagnes qui retentirent des pas de Scipion , d'Ànnibal, de Massinissa , de Métellus, de Marins, de Jugurtha, de César, de Bélisaire, que le savoir est si répandu dans l'armée, c'est au milieu de ses rangs que doit être l'homme habile à tenir la plume et l'épée, qui éclaircira, par la restitution de la géographie antique et l'intelligence des opérations de la guerre, les témoignages de l'histoire romaine. L'ambition de donner une saveur nouvelle à la lecture des anciens, d'attacher son

1 Le mille romain équivaut à 1472 mètres 50.

toom à la suite de ceux de Tite-Live , de Salluste, de César, de Procope, n'est point permise à celui dont le savoir s'arrête à la mesure de l'insuffisance de ses forces; mais si, du seuil de la carrière, il peut en signaler l'étendue à de plus habiles et de plus heureux , il est assez dédommagé.

En approchant de Drâan , nous trouvâmes à la place où le génie les avait jetées le 14, sans les briser, les échelles d'escalade fabriquées pour l'assaut de Constantine.

Depuis dix-sept jours aucun d'entre nous n'avait aperçu une chaise. Une baraque décorée du nom de café était restée debout dans l'enceinte de Drâan. On y trouvait place au feu et à la chandelle ! Le sol était recouvert d'un plancher! L'hôte avait du jambon, des œufs , du fromage , du sucre, du café et du pain ! De quelle joie d'enfants ne fûmesnous pas saisis en nous asseyant sur des bancs et nous accoudant sur des tables ! Pour comble de magnificence, nous pouvions nous étendre .sur un vieux canapé garni de paille! Les somptuosités des palais de l'Orient n'ont jamais procuré à leurs maîtres les transports que nous éprouvâmes en prenant possession de ces meubles boiteux. Ce cabaret deDraân était, en effet, pour nous quelque chose de plus que le terme de tant de fatigues et de privations ; c'était un avant - goût de la France : tant il est vrai que nos jouissances

les plus vives naissent du contraste , et que, dans sa justice et sa bonté, la Providence a également répandu le bonheur sur les pauvres et sur les riches, sur les petits et sur les grands !

30 novembre. — Nous partons de Dràan avant le jour, avec le 3me de chasseurs. Nous marchons désormais comme en pays ami, et , à deux lieues de Bone, où nous a devancés la nouvelle de nos désastres, nous sommes accueillis par des détachements de la garde nationale qui marchent à notre rencontre.

Le 1er décembre, le corps expéditionnaire rentre à Bone, et, le 4, il est officiellement dissous.

Tandis que la ville s'encombre de malades , que Tordre se rétablit dans les services, jetons un regard sur la route que nos soldats viennent de jalonner de leurs cadavres. 11 faut qu'au moins une si douloureuse expérience serve de leçon à l'avenir.

En dix-sept jours , l'armée a perdu :

2 1 9 hommes tués ou morts à la suite de blessures ;

16 i morts de froid, de faim, de fatigue et de misère ;

74 égarés , c'est-à dire tombés de lassitude ou de maladie sur la route , et décapités par les Arabes.

Pour compléter ce recensement , il faudrait ajouter à ces 457 hommes ceux qui sont morts dans les hôpitaux de Bone , d'Alger, ou dans les mouvements d'évacuation , de maladies contrac-

tées dans l'expédition: l'addition serait considérable. On a compté 288 blessés, et il est évident, par le rapport de ce nombre à celui des hommes portés comme tués , que les deux tiers au moins de ceux-ci n'ont pas péri des coups de l'ennemi , mais bien par les causes qui faisaient succomber à leurs côtés tant d'hommes valides.

Ces chiffres, si tristement expressifs, conduisent à l'indication des véritables causes de notre mauvais succès: celles-ci se résument dans le mot à' imprévoyance. L'opinion donnée de nous aux indigènes par de nombreux actes de gouvernement, l'insuffisance ou plutôt la nature des préparatifs de l'expédition , l'époque choisie pour la faire , tendaient directement au dénoûment auquel nous avons assisté. Il fallait, pour en attendre un autre , être en proie à de bien étranges illusions, ou compter sur un caprice de la fortune : or, en Afrique plus qu'ailleurs, un général ne doit, dans, ses entreprises, \x\\ laisser que la part dont il est impossible de la dépouiller.

L'expédition dirigée en 1836 contre Constantine donne lieu aux remarques suivantes :

1° M* le maréchal Clauzel qui , dans la retraite, a, donné à l'armée l'exemple du sang-froid et de la fermeté, n'aurait point diminué l'honneur qui lui en est revenu en expliquant avec la franchise et la simplicité qui vont si bien au pourage mal*

heureux les causes véritables du revers que nous avons éprouvé. L'expédition n'a point manqué, comme il a entrepris de rétablir, par la faute du ministère ou du 62e. Le ministère, en effet, après avoir approvisionné à Bone toutes les munitions de guerre et de bouche nécessaires, avait donné au gouverneur général l'autorisation, et non point Tordre, de faire l'expédition , en le laissant juge de l'opportunité: l'exécution de l'entreprise était prinr cipalement subordonnée à la réunion de moyens de transport suffisants , qui devaient tous être pris dans le pays. Or , M. le maréchal Glauzel écrivait le 11 septembre au ministre de la guerre : Joussouf- Bey a procuré tous les mulets nécessaires à Farinée pour les transports et t expédition de Cons tontine. C était la grande difficulté; elle est vaincue1. Si ce rapport était fidèle, si tous les préparatifs étaient faits , toutes les difficultés levée&Je 1 1 septembre, comment attendait-on, pour commencer l'expédition, les pluies du mois de novembre? M. le maréchal a oublié de le dire. Le ministère n'a donc été coupable que de' confiance dans les assertions de son accusateur. 11 n'y a pas eu plus de justice à rejeter, par une imputation de la nature la plus grave, l'abandon des opérations du siège de Gonstantine sur le pillage, par les soldats du 62e, des vivres.

1 Mpniieurdu 21 avril 1837.

qui auraient fourni les moyens de les continuer f. Les soldais , n'ont point pillé de vivres par la raison qu'il n'y en avait point: le général en chef était, dans l'armée, la seule personne qui parût l'ignorer, et il y avait au moins quelque exagération à qualifier ainsi le défoncement , par des hommes affamés , de quelques barriques d'eau-de-vie enterrées dans les boues et que le génie avait constaté l'impossibilité d'enlever. Comment, d'ailleurs, si les résultats d'une expédition et le sort même d'un corps de huit mille hommes avaient été compromis par un acte de pillage , le chef de ce corps ne livrait-il pas sur-le-champ les auteurs d'un pareil crime à la justice?

2° La saison des pluies était arrivée; dès le

1 « Le seul parti était alors (le 24) de se retirer, puisque nous n'avions rien pour vivre. Sur nos subsistance», prises pour quinze jours, la moitié, enterrée dans les boues de Mansoure, venait d'être abandonnée et pillée par les soldats charges de les défendre. » {Dépêche télégraphique de M. le maréchal Cluuzel; Moniteur du 15 décembre,)

«On apprit qu'une partie du 62e, qui accompagnait les

prolonges, avait pillé les vivres, défoncé les tonneaux de vin et d'eau-de-vie, et venait ainsi de nous priver d'une partie de nos ressources.! {Rapport de M, le maréchal Clauzcl; Moniteur du 16 décembre.)

« Honneur soit rendu au courage, à la constance, à la fermeté dont elles (les troupes) ont fait preuve!... Ces paroles ne s'adressent point à ceux qui , après avoir pillé et abandonné le convoi de vivres, ont mis le corps expéditionnaire dans l'impossibilité d'atteindre le but qu'il se proposait. » ( Oidre du jour de M. le maléchai Clauzef, du 4 décembre. )

3 novembre, les cimes de l'Edough les plus voisines de Bone étaient couvertes de neige, et l'on marchait vers le mauvais temps. Les intempéries et l'humidité des terres entraînaient le ralentissement de la marche de l'armée et la réduction de la charge des voitures; nous étions à l'époque de Tannée où les chevaux devaient avoir le plus de peine et trouver le moins de nourriture ; le nombre de nos journées de marche augmentait par l'effet des circonstances mêmes qui diminuaient la quantité des vivres emportés, et le moindre calcul montrait que nous étions tout juste en mesure d'arriver avec des caissons vides sous les murs de Constantine. Les pluies devaient nous donner des malades à transporter, et priver l'armée de mobilité. Si , après le 23, elles avaient continué , il n'y avait plus de retraite pour l'armée affaiblie et affamée; les marches devenaient de plus en plus lentes; sous une succession de nuits comme celles de Soumah et de ce que les soldats du 62e ont appelé le camp de la boue, sans nourriture, sans abri, quel homme valide aurait échappé à la maladie, et quel malade à la mort? Quels passages de rivières auraient été possibles? Lorsqu'au signal de la retraite le soleil resplendissant de l'Afrique écarta les nuages, les soldats se sentant réchauffés ont donc eu raison de dire, dans leur langage coloré : Mahomet n'est plus de se*

maine; voici celle de Jésus-Christ 1 Ce n'était pas des hommes que nous pouvions attendre des secours. Le beau temps que Dieu nous, faisait la grâce d'envoyer mit dans les cœurs l'espérance à la place de l'abattement; il ranima nos forces épuisées, nous lui dûmes jusqu'à des vivres, car il nous rendit capables de chercher des silos. Sans ce puissant auxiliaire, nul effort humain n'aurait pu nous préserver du sort des légions de Varus. C'est donc exclusivement du milieu de mars à celui d'octobre que veulent être faites, en Afrique, les expéditions lointaines ; encore faut-il s'en abstenir le plus possible dans les grandes chaleurs , à moins qu'on n'opère dans les montagnes , où la température est supportable.

3° Les avantages de l'artillerie ont, dans l'embarras des transports , un contre-poids qui s'élève ou s'abaisse , suivant l'état de la viabilité sur le théâtre de la guerre. Nous avions trop ou trop peu de canons. Devait-on trouver de la résistance et employer cette arme contre les murailles de Constantine: la batterie de campagne était insuffisante, des pièces de douze au moins étaient indispensables , et il ne fallait pas les laisser à Bone. Avait-on chance, au contraire, d'entrer dans la ville à la suite de combats, de négociations et d'intelligence avec les habitants: les pièces de huit étaient, si ce n'est absolument inutiles, aju moins

hors d'état de racheter,* par leur service , rembarras et les retards qu'elles causaient. En fait, Malgré la bravoure et l'habileté avec lesquelles elles étaient dirigées et servies, leur effet utile dans le siège a été nul. Si le maréchal n'avait eu que des pièces de montagne , il faisait en cinq jours, au lieu de neuf , le trajet de Bone à Gonstantine ; en chargeant, sur les bétes qui ont été employées au transport des parcs, les vivres approvisionnés à Bone par les soins du ministre de la guerre1, l'armée était en état de passer quatre à cinq jours sous les murs de Gonstantine, d'en attirer par ses manœuvres les défenseurs en rase campagne , et , s'il fallait se retirer, iljui restait encore des vivres pour ses combattants et des moyens de transport pour tous ses malades.

4° Que serait-il arrivé si, au lieu de se partager en deux corps devant Gonstantine , l'armée s'était transportée tout entière sur le plateau de Coudial- Âty, qui n'était point encore défendu par les ouvrages que le maréchal Valée s'est trouvé dans la nécessité d'emporter? Les pièces de huit n'auraientelles pas pu traverser le Bou-Merzougetle Rummel , enfoncer la porte de Raybah? LesTurcs etlesCabyles sortis de la ville, que le général de Rigny a repoussés, n'auraient-ils pas été détruits par le maréchal

1 L'approvisionnement était fait pour un corps de. 10,009 hommes pendant six semaines. (Moniteur du 2! avril 1837 } p. 949. )

avec des forces triples ? Qu'aurait fait la ville ainsi privée de ses défenseurs? Peut-être aurait-on dû se faire ces questions. Dans une entreprise si épineuse, il semblait, du moins, naturel de chercher à faire porter les plus puissants efforts des assiégeants sûr le point le plus faible de la place.

5° Le peu qui a été dit delà position de Constantine explique comment» dans l'antiquité, elle était réputée imprenable. Aujourd'hui la ville est beaucoup moins défendue par les abîmes dont elle est entourée, que par la difficulté de faire franchir l'espace qui la sépare de la mer à l'artillerie nécessaire pour la réduire : elle est dominée de trois côtés; des batteries placées sur la montagne de Sidi-Mecid, sur l'arête de Coudiat-Aty et sur le plateau de Mansourah, la broyeraient comme au fond d'un mortier. Du moment où des parcs de siège pourraient être alimentés par des routes venant de Bone et de Stora , Gonstantine ne pourrait résister à des troupes européennes, que par l'établissement d'un système de défense qui devrait embrasser les hauteurs voisines.

6° Dans la retraite, le principe stratégique suivi a consisté à n'abandonner jamais une position qu'après en avoir occupé quelque autre qui la commandât de front ou d'écharpe ; à contenir les Arabes par un petit nombre de tirailleurs très-disséminés, avec des réserves toujours prêtes à les

protéger; à ne mettre jamais les tirailleurs en prise sur les crêtes des coteaux, mais à les embusquer sur les revers. Au moyen de ces précautions , la marche n'a jamais été interrompue, et nous avons gagné un jour sur le trajet de Constantine à Mjez- Àmar ; les pertes ont été peu considérables; ainsi , le bataillon d'Afrique, dans les journées des 25, 26 et 27, où il a fait l'a rri ère-garde de gauche, n'a eu que six blessés. Sauf à la rencontre du 24 avec le 2me léger, les Arabes n'ont jamais abordé, ni même attendu nos soldats lorsqu'ils se retournaient contre eux : ils ont moins encore attaqué l'armée dans ses haltes et ses bivouacs; dès qu'elle s'arrêtait , ils prenaient le large , et ne l'incommodaient de leurs cris bruyants et de leurs coups de fusil que dans les marches. Celte manœuvre était, du reste, la mieux appropriée à la nature de leurs forces : nous avions sur eux la supériorité du nombre , aussi bien que celle de l'organisation *, car, malgré les maladies , nous n'avions pas moins de cinq mille hommes sous les armes. Ils n'ont donné au maréchal ni motif ni occasion de dévier, dans sa retraite, de la ligne de sa marche en avant ,

1 ■ Nous avons été suivis d'abord par quelques centaines d'hommes sortis de la place. Des cavaliers venaient dans toutes les directions , et leur nombre s'élevait a près de deux mille; il diminua les jours suivants, et Ton n'en vit plus après le quatrième à Ras-el-Àkba.»

( Rapport du maréchal Ciauzel; Moniteur du 15 décembre.)

et il ne s'est pas plus écarté de celle-ci que d'une route d'étape. Sur plusieurs points de la route, tels que l'embrasure du Bou-Berda , le col du Ras-el- Akba et le passage delà Seybouse, deux mille Français auraient arrêté huit mille hommes de quelques troupes disciplinées que ce fût, et n'auraient pas compté des Arabes; Achmet n'a pas même essayé de les défendre, car lq tentative des Gabyles au Rasel-Akba n'était point appuyée par lui. 11 y aurait cependant de la présomption à ne pas avouer qu'avec les Turcs, les Arabes et les Cabyles d 'Achmet , un ennemi d'une incapacité militaire moins absolue nous aurait jetés dans de grands embarras; un retard nous livrait à la famine , et nous avons été heureux de n'avoir affaire qu'à lui. D'après la manière de combattre des Arabes , ce qu'il y a de mieux à faire dans les retraites est évidemment de leur tendre des pièges et de les dégoûter de la poursuite, en saisissant les occasions de se retourner vivement contre eux. Nous avons probablement dû nos passages faciles au défilé du Bou- Berda et au Ras-el-Akba à l'affaire du commandant Ghangarnier et à la charge de Sidi-Tamtam, qui les avaient précédés de quelques heures.

Quoique un grand capitaine ait déclaré les intelligences les plus vulgaires capables de comprendre, après l'événement, les causes réelles des succès obtenus ou des disgrâces éprouvées à la guerre,

je ne m'abuse pas sur le peu d'intérêt que conservent, sous ma plume inexpérimentée, les faits militaires qui se sont passés devant mes yeux. Un plus habile en aurait su rendre le récit fertile en leçons instructives pour les officiers appelés à servir en Afrique ; tandis que le seul mérite auquel puissent prétendre les notes que j'ai reproduites est d'avoir été écrites avec bonne foi , sur les lieux , et, pour ainsi dire, sous la dictée des événements. J'ai pu croire à leur exactitude lorsqu'il s'agissait d'une expédition dont la complication des manœuvres n'est pas le caractère principal, et d'une espèce de guerre simple comme l'organisation de l'ennemi que nous allions chercher.

La réputation de bravoure des soldats français est dès longtemps faite; mais l'étranger a quelquefois prétendu que leur patience et leur fermeté dans les privations n'étaient pas au niveau de leur courage sur les champs de bataille. Ils ont prouvé le contraire dans cette horrible lutte soutenue , sans autre secours que celui de leur constance, contre la faim, la maladie et les éléments conjurés; et l'on peut, sans déprécier une des meilleures armées du monde , se demander si , au milieu d'un pareil dénûment, des troupes anglaises auraient conservé tout leur ressort.

Dans la semaine qui avait précédé le départ pour Gonstantine, j'avais ressenti plusieurs accès de

celle cruelle fièvre des marais , dont il est si difficile de se préserver à Bone; ils redoublèrent pendant l'expédition; mais, par un bonheur particulier, ils survenaient le soir, et je pouvais tout le jour monter à cheval comme un homme en santé. Après le retour, la maladie prit le dessus. Le baron de la Susse, qui commandait le Montebello, alors mouillé sous le fort Génois, me vit dans cet état et m'offrit de m'emmener sur son vaisseau. J'acceptai avec reconnaissance, et nous appareillâmes le 3 décembre dans l'après-midi. J'ai probablement dû la vie à cette hospitalité qui me tirait de l'air méphitique de Bone , et surtout aux soins habiles que me donna, dans les derniers jours du voyage, le docteur Charvet, premier chirurgien du bord. Un des meilleurs officiers de l'armée, le colonel Lemercier, également réfugié sur le Montebello, n'eut pas le même bonheur: en proie depuis quinze jours à une fièvre ardente, il expira le 7.

Les vents étaient contraires; les bordées qu'ils nous obligèrent à courir nous portèrent successivement en vue de la Galite , de la Sardaigne , de Minorque, et nous ne pûmes arriver à Alger que le 17. Le 9 , un coup de vent déchira notre grande voile en deux , et , pendant que trente gabiers en attachaient une autre sur la vergue, un second effort brisa le grand mât de hune au-dessus de

leur tête : personne ne périt, pas même l'homme en vigie sur les barres de perroquet , qui tomba de cette hauteur dans le bastingage. Un pareil accident, arrivé sur un vaisseau de cent trente canons , semblait autoriser des bourgeois de Paris à se croire témoins d'une véritable tempête : les officiers du bord eurent la dureté de nous ôter cette satisfaction, en nous apprenanl que le déchirement de la, voile et la rupture du mât venaient moins de la force du vent que de l'excès de maturité de ces agrès. Les administrations de la guerre1 et de la marine se sont imposé la règle d'avoir toujours devant elles d'immenses approvisionnements d'objets qui se détériorent à ne pas servir, et de ne les mettre en consommation que lorsqu'ils sont prêts à tomber en lambeaux. C'est par application de ce principe qu'on voit en Afrique des tentes transparentes, qui, marquées des numéros des compagnies de volontaires qu'elles ont abritées en 1792, ont été récemment remplacées , dans le magasin central de Paris , par d'excellentes toiles, destinées à en sortir mauvaises dans trente ou quarante ans. Les gardes-magasins assurent qu'on ne pourrait pas, sans danger, borner l'approvisionnement aux choses qui ne s'usent

1 Voir le Rapport à la chambre des députés sur le budget de la guerre de 1837.

point, ou qu'il serait trop difficile de se procurer en temps de guerre.

Les beaux salons du Montebello, pendant cette courte traversée , ressemblaient à ceux d'un château noblement tenu ; la société y était nombreuse, la conversation animée. L'un de nos plus aimables compagnons de voyage était le capitaine de vaisseau Mancell, de la marine royale britannique, dont le goût pour la guerre d'Afrique avait été aiguisé plutôt que satisfait par la part qu'il avait prise, comme volontaire, à l'expédition de 1830; *à la nouvelle de celle de Constantine , il était accouru du fond de l'Autriche à Bone. Il jouissait, sur le Montebello, d'une double confraternité avec les marins du bord et avec les grenadiers du 63e, qui lui avaient donné une place dans leurs rangs , le 23 novembre , au moment où ils se préparaient à monter à l'assaut de la porte d'El-Cantara. C'est quelquefois un séjour fort agréable que celui d'un grand bâtiment de guerre , surtout quand on n'a pas la fièvre.

La nouvelle de la retraite de Constantine avait été apportée à Alger, par les Arabes, avec la rapidité d'un service de poste. L'armée et la population européenne en avaient ressenti plus d'affliction que de surprise, et chacun faisait ses calculs sur les préparatifs d'une nouvelle expédition.

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