‹ L'Algérie (volume 3)Chapitre 1 sur 17 · L'Algérie · texte numérisé non relu

L'Algérie

— Insalubrité et assainissement de Bone. — Etablissement militaire. — Ressources actuelles de la province. — Population.

La Numidie est la partie de l'Afrique qui fut le plus ardemment convoitée par les Romains; la meilleure partie de la Numidie est la plaine qu'enccint l'Atlas entre ses premières assises et les contre-forts qui s'en détachent pour former, à Test, le cap Rose, à l'ouest, la côte abrupte de Stora.La mer la baigne, au nord, par les deux échancrures qui portent les noms de golfe de Bone et de golfe de Numidie; le mont Edough, dont l'étroite et longue masse s'élève comme un rempart, l'en sé- 2 l'algérie. 1

pare, d'un golfe à l'autre, sur un espace de quinze lieues, et en passant en arrière de la montagne, on va droit de Bone à Stora, par une route horizontale. La Seybouse se jette dans la mer aux portes de Bone, et la Mafrag à cinq lieues à l'est ; l'une et l'autre sont navigables deleur embouchure à l'entrée des vallées de l'Atlas.

Cette plaine, par laquelle nos possessions touchent à la régence de Tunis et se rapprochent de la Sicile et de la Sardaigne, a cent quatre-vingts lieues carrées d'étendue. Les dispositions pacifiques de ses habitants, la fertilité de son sol, le facile accès de la mer, les souvenirs laissés par nos anciens établissements, en font la région de l'Algérie où la colonisation européenne serait à la fois la plus facile et la plus avantageuse : c'est cependant celle où jusqu'à présent la population européenne a fait le moins de progrès. Cette inertie tient à ce que jusqu'à présent les éléments de force et de prospérité que possède cette belle contrée ont manqué d'un centre commun, où ils pussent se combiner et se prêter un mutuel appui. Bone est appelée, par sa position centrale, par les avantages naturels de son atterrage et les améliorations qu'il est susceptible de recevoir, à devenir le foyer d'où l'esprit d'entreprise et les capitaux de l'Europe se répandront sur la province; mais la ville ne saurait remplir sa destination qu'à trois conditions : l'assainissement de sa banlieue, le perfectionnement de l'établissement maritime, et la régulari-

saliondc l'établissement militaire. Par un heureux concours de circonstances, ces trois diflicultês ont une solution commune, et aucun des travaux à entreprendre pour l'un de ces objets n'est indifférent aux deux autres.

Charles-Quint ayant demandé quels étaient les bons ports de la côte de Barbarie, André Doria répondit n'en connaître que deux, les mois de juillet et d'août : s'il en avait ajouté un troisième, ce n'aurait certainement pas été celui de Bone. Ce qu'on décore de ce nom n'est, en effet, qu'un basfond à mauvaise tenue, faiblement défendu du large par la pointe du Lion, et plus bas par celle de la Cigogne, qui s'avance d'une soixantaine de mètres dans la mer. L'ancrage y consiste en une couche de sable étendue sur le rocher, atteinte et remuée dans les gros temps par la lame, et n'offrant alors aucune résistance. L'année s'y passe rarement sans naufrage : dans la seule journée du 2d janvier 18do, il y a péri quatorze bâtiments, dont un brick de guerre; dix-huit jours après, six autres navires éprouvaient le même sort : il n'y en avait pas davantage en rade.

Mais au nord de cette dangereuse station, une côte élevée, qui se termine par le cap de Garde, court à deux lieues, dans la direction N.-N.-E., et présente dans ses échancrures les mouillages des Caroubiers et du fort Génois. Le premier est à deux milles, l'autre à trois de la ville.

Lorsque, du temps des concessions, les parages

de Bone étaient plus fréquentés, les assurances maritimes n'étaient valables , en cas de sinistres , que pour les navires mouillés dans ces deux anses, du IS mai au 15 septembre, et seulement sous le fort Génois pendant les huit autres mois de Tannée. L'expérience que la marine royale fait depuis 1852 de ce dernier ancrage en a constaté la sûreté; les plus grands vaisseaux y séjournent : j'y ai vu le Jupiter, le Suffren et le Montebello. Malheureusement, la communication par terre est impraticable aux voitures, entre Bone et les mouillages des Caroubiers et du fort Génois. En attendant mieux, on doublerait leur utilité en les rattachant à la ville par une route qui, évitant les anfractuosités de la côte, passerait avec des pentes insensibles à l'ouest de la Casbah.

Les Romains avaient à Hippone une position maritime meilleure que la nôtre : les eaux tranquilles et profondes de la Seybouse leur servaient de port; elles porteraient aujourd'hui des navires de quatre cents tonneaux, et jusqu'à une lieue et demie de l'embouchure, elles ont la largeur de la Seine à Paris; mais, depuis treize siècles, les alluvions ont gagné sur la mer, et le fond régulier de la rivière est en arrière d'une barre alternativement ouverte ou fermée, suivant la prédominance du courant fluvial ou des vents du large. Pendant huit mois de l'année, on ne peut y entrer, ni en sortir; la barre fùl-elle enlevée, on n'arriverait du large à l'embouchure que par un chenal étroit et

lurlueux , long de neuf cents mètres, profond de Irois ou quatre, ouvert au milieu de bancs de sable sous-marins, dans les replis duquel les naviressont en perdition dès que le vent fraîchit. Les marins évitent soigneusement rapproche de pareils lieux, à plus forte raison ne les choisiraient-ils pas pour refuge.

Pour tourner ces obstacles et ces dangers, M. le capitaine de corvette Herpin a proposé l'ouverture d'un canal maritime de deux mille mètres de longueur, qui, partant de la Seybouse à la hauteur d'IIippone, déboucherait dans la mer en avant et sous les murs de Bone. Malheureusement, la mer n'a, de ce côté, sur une zone de plus de cent mètres de largeur, le long du rivage, qu'un à deux mètres de profondeur; même en poussant au loin des jetées qui seraient exposées à la fureur des flots et à l'action de l'ensablement, on n'obtiendrait qu'à grands frais un passage constant pour des bâtiments de cent tonneaux. Les travaux restreints dans ces limites ne feraient donc que déplacer, en les amoindrissant un peu, les difficultés de l'accès du port en rivière; ils ne rendraient pas au commerce des services proportionnés aux dépenses qu'ils exigeraient, et ne satisferaient jamais que d'une manière incomplète aux besoins de la marine royale et aux conditions de la défense de la place et de la province.

Le seul point où puisse, dans ces parages, déboucher un port sur et commode est à l'est de la > 2

ville : c'est l'anse bordée de rochers comprise entre le fort Cigogne et la pointe du Lazaret : la mer y est profonde, l'accès facile, et l'ensablement impossible.

Le port ainsi placé donnerait sur le mouillage des Cassarins, en arrière du fort Cigogne, par un chenal de cinquante mètres de largeur parallèle au mur méridional de la ville. Il consisterait luimême en un bassin de six cents mètres de long, sur cent cinquante de large. Le chenal et le bassin auraient un axe commun, dirigé de l'est à l'ouest; à six mètres de profondeur, ils admettraient les frégates de troisième rang; à huit mètres, les vaisseaux.

Le bassin entier se creuserait dans un terrain d'alluvion facile et léger; la moitié du chenal la plus rapprochée de la mer s'ouvrirait à la poudre dans le rocher, travail rude, mais dont la durée et la dépense peuvent être évaluées avec précision. L'entrée du port, taillée dans le roc vif, n'exigerait aucun de ces frais d'entretien qui rendent si onéreux les ouvrages d'art opposés à la mer, et c'est là un avantage qu'apprécieront les ingénieurs chargés de maintenir contre ses efforts des jetées artiflcielles. Le bassin, encadré au milieu des habi tations, serait aussi calme que ceux de Marseille et de Toulon. La ville ne possède aujourd'hui qu'un débarcadère incommode, et les mouvements de marchandises, entre le rivage et les navires obligés de s'en tenir éloignés, ne se font qu'à, grands

frais, par l'emploi combiné de canots et de portefaix. Le développement des quais du chenal et du bassin excéderait une demi-lieue, et les bâtiments y pourraient partout appliquer leur bord. Le creusement du chenal transformerait en presqu'île la partie méridionale de la ville, et l'agrandirait par le dépôt de ses déblais : c'est par des travaux analogues que s'est formé, aux dépens des bas-fonds voisins, l'emplacement des plus beaux quartiers de New-York. Ce terrain isolé, et déjà couvert en partie de bâtiments domaniaux, ne devrait point être abandonné à la propriété particulière; sa position spéciale l'affecte à l'établissement d'une douane, d'un entrepôt, et à la défense du goulet.

La navigation maritime ne serait pas la seule dont le creusement du port assurât le développement : du fond du bassin peuvent se ramifier vers Je sud, l'est et l'ouest, des embranchements navigables, par lesquels la circulation s'établirait entre les campagnes, la ville et la mer.

La moins coûteuse et la plus utile de ces communications consisterait en un canal qui différerait de celui de M. Herpin, en ce que, moins large et moins profond, il n'aurait à desservir que la navigation fluviale, et ferait déboucher la Seybouse dans le bassin. Sauf la barre de Tembouchure, qui serait ainsi tournée, le lit de cette rivière, dans la plaine de Bone, n'est pas moins praticable que celui de la Saône dans les environs de Lyon. Au gué de Sidi-Denden , je lui ai trouvé, au mois de

septembre, après une longue sécheresse, un mciro de profondeur : son courant est à peine sensible, et les alternatives régulières des vents de terre et de naer partagent chaque journée en deux naoitiés favorables, l'une à la descente, l'autre à la remonte de la rivière. Ce canal naturel, sur lequel, avant 1794, les navires des concessions françaises allaient chercher, à plusieurs lieues dans les terres, des chargements de grains, a huit lieues de longueur, et la ligne â ouvrir pour le rattacher au bassin ne serait que de 2,800 mètres.

A quatre lieues et demie, au S.-O. de Bone, le lac Efzara occupe au pied du mont Edough une surface de dix lieues carrées. Je ne l'ai vu que de loin, et il ne m'a pas été donné de vérifier le régime de ses eaux; mais les renseignements et les observations recueillies jusqu'à ce jour établissent d'une manière indubitable que le niveau en est peu supérieur à celui de la mer. La vallée des Kharezas s'ouvre en ligne directe de Bone au lac, entre le pied de l'Edough et les collines de Bélélida : suivant Desfontaines *, quand les eaux de l'Efzara sont gonflées par les pluies d'hiver, elles se déversent par cette vallée, dans la Méditerranée. Beaucoup d'officiers de la garnison de Bone ont visité ces lieux : de ce nombre est M. Urtin, chef de bataillon du génie, qui m'a dit ne pas évaluer à trois mètres la hauteur du seuil supérieur de la

• royage dan* les régence* d'Alger et de Tuni*. t. n.

vallée au-dessus du niveau ordinaire du lae. S'il en était ainsi, Texactilude de l'assertion de Desfontaines semblerait prouvée; les variations de niveau du lac de Genève sont, malgré le Rhùne, de deux mètres ; celles de l'étang du Bastion, près la Galle, ne sont pas moindres : ne serait- il pas naturel que celles du lac Efzara, qui n'a point d'émissaire régulier, fussent plus considérables? L'humidité constante de la vallée des Kharezas, la lenteur du ruisseau qui la descend, les variations de son alïluence, la direction des eaux pluviales qui, des environs de Dràan, se rendent, les unes à la Seybouse, les autres au lac, tout vient à l'appui des conjectures que l'on peut former sur la possibilité de réunir l'Efzara au port de Boue : le canal aurait 16,000 mètres ; les bords du lac qu'il ouvrirait à la navigation sont fort beaux, et les ruines romaines dont ils sont couverts témoignent de leur ancienne fécondité ( note A ).

Enfin, la Mafrag qui, à cinq lieues de Bone, traverse la plaine à peu près parallèlement à la Seybouse, est aussi large, aussi profonde, et la partie navigable de son cours paraît remonter plus loin entre les rameaux de l'Atlas. Elle est également barrée la plus grande partie de l'année par les sables que refoulent les vents du large, et la mer n'établit point de communication régulière entre ces deux rivières qu'elle reçoit à si peu de distance. A dé^t d'une jonction meilleure , que pourrait indiquer l'étude du terrain, il serait pou

dispeudieux de les réunir en arrière des dunes, par la longue dépression où nous avons vu plus haut que leurs eaux se confondent dans les gran- 'des crues. Ce travail ne consisterait guère qu'en déblais, et ne comporterait aucun ouvrage d'art important. La longueur du canal des dunes serait de 20,000 mètres.

Ainsi, par le creusement de moins de dix lieues de canaux, successivement dirigés sur la Seybouse, le lac Efzara et la Mafarg, on embrancherait sur le port de Bone une navigation intérieure de plus de trente lieues, et Ton ferait pénétrer au sein des plus fertiles campagnes que nous possédions les avantages du contact de la mer. .

Quelques-uns des travaux à entrependre dans le voisinage immédiat de Bone pourraient être ajournés sans inconvénient, s'il existait autre part un remède à l'insalubrité qui neutralise entre nos mains tous les avantages de cette possession. Mais il s'agit moins ici d'éviter l'immobilisation prématurée de quelques capitaux, que de faire disparaître un foyer pestilentiel sur lequel périssent en foule nos soldats. Le creusement du port, c'est l'assainissement complet de la ville : il suffira de peu de détails pour le démontrer.

La mesure des maux qui désolent notre établissement est consignée en lettres de sang dans le mouvement des hôpitaux militaires de Bone, dont voici le résumé : ^

\:ïnées.

Page 1