BÊTES A LAINE
S'il dépendait de nous de donner à l'agriculture algérienne la direction la mieux appropriée aux intérêts de la France, la laine est la matière que nous devrions le plus nous appliquer à lui faire produire. Nos troupeaux sont loin d'alimenter nos manufactures : de 1834 à 1838 elles ont employé pour 157,200,000 fr. de laines brutes étrangères : c'est 27,950,000 fr. par an. Sur cette quantité nous avons reçu :
De l'Algérie. Des autres régences barbarcsque».
. 118,629 fr.
. . 2.209,323 fr.
Totaux .
. . 793,603 fr.
. . 10,512,882 fr.
Les quantités de laine expédiées, pendant cette période, d'Algérie à d'autres Étals que la France, ne valent pas la peine d'être comptées. Un se Irom-
perait cependant, en prenant ces exportations pour mesure de cette branche des richesses agricoles de la régence : une grande partie des laines qui se rendaient en temps ordinaire sur les marchés d'Alger, de Bone et d'Oran, a pris, depuis douze ans, la route de Tunis ou des ports de Maroc. Cette conjecture est justifiée par le mouvement qui s'est manifestéen 183;i, lorsque Abdelcadera faitvendre à Oran une partie des laines qu'il recevait comme tribut; on sait d'ailleurs qu'à la prise d'Alger, en 1830, il existait dans les magasins du divan une accumulation de 150,000 quintaux de laine, ayant une valeur de dix-huit millions de francs *, et de pareils approvisionnements n'annoncent pas un pays pauvre en troupeaux.
Cette marchandise si précieuse pour nous est celle que les Arabes peuvent produire avec le plus d'avantage et de facilité. Elle est la principale ou plutôt l'unique richesse des tribus méridionales qui se tiennent sur les confins du désert. Celles-là gardent la vie nomade de leurs pères; la natur(.* de leur sol n'en comporte pas d'autre. Aujourd'hui, comme du temps de Virgile, leurs pasteurs et leurs troupeaux s'enfoncent dans des solitudes sans limites et sans asile; les jours, les nuits, les mois se
■ «On en a formé 7,000 l)allcs; 4,000 ont été régulièrement vendues pour le compte du gouvernement. Il ne paraît pas qu'on ait éclairci ce que les 5,000 autres sont devenues. » {Dix-huit mois à Alger, par M. le lieutenant général Bertliczéno. p. 127.)
passent au pâturage; et rien ne serait changé, si le fusil, la poudre et les balles n'avaient pas remplacé l'arc, les flèches et le carquois i.
Constantine était naguère un des principaux marchés de ces laines du désert, et soit tyrannie des beys, soit éloignement des acheteurs, les loisons, du poids d'environ deux kilogrammes, n'y valaient, suivant la qualité, que de cinquante centimes à un franc la pièce ; ces prix ont déjà plus que doublé. Ces circonstances tendent à concilier à notre établissement l'assentiment des tribus éloignées dont les troupeaux font la richesse , et à faire surgir dans les profondeurs de l'Afrique des intérêts soh'daires de celui que nous avons à consacrer, la sûreté de la circulation. A la tète de ces tribus sont les Hanenchas, les Arachtas et les Ouled-Abdouner. On évalue à 20,000 quintaux métriques la quantité de laine que peut livrer annuellement à l'exportation la province de Constantine : c'est le produit de plus d'un million de moutons. La laine étant la matière de tous les vêtements des Arabes, la consommation locale est très-considérable.
' Quid tibi pastores Libyae, quid pascua versu Prosequar, et raris hal)itata mapalia tectis? Saepe diem noctemque et totum ex ordine mensem Fascitur, itque pecus longa in déserta sine ullis Hospitiis : tantiim campi jacet. Oninia secum Armentarius Afer agit, tectunique, laremqiie, Armaqne, amyclaeumqiic canem rressamque pharetrani. {Grorgimn. lih. m.)
D'ici à plusieurs années, la laine ne parait devoir être, entre nous et les tribus situées à la latitude de Constantine, qu'un objet de transactions commerciales; dans le voisinage delà côte, elle peut devenir celui de relations encore plus intimes.
Il existait autrefois dans la province de Bone des associations entre Arabes et Français, fondées sur le principe du bail à cheptel. L'Européen fournissait tout ou partie du troupeau, l'Arabe le pâturage et les soins; la laine et le croît se partageaient dans des proportions déterminées d'avance. Des usages semblables ont longtemps existé en Egypte. Cette agriculture pastorale est parfaitement appropriée aux mœurs des Arabes, à l'état du pays, et elle a le mérite de ne pas exiger beaucoup de capitaux. Elle a précédé dans presque toute l'Europe, et notamment en Angleterre et en Ecosse, les cultures perfectionnées, dont le succès exige des conditions que le sol et la population de l'Afrique sont encore trcs-éloignés de remplir. Les agronomes genevois. à qui l'empereur de Russie a fait dans ses provinces de la mer Noire de vastes concessions de terres, ont évité, avec la sûreté de calcul qui les distingue, d'appliquer à ce sol neuf les pratiques savan les de leur pays; ils se sont sagement bornés à y introduire des troupeaux de mérinos, et ils ont trouvé dans l'économie et la simplicité des opérations la source d'immenses bénéfices. Les Anglais, plus avancés en agriculture et surtout mieux pourvus de capitaux que les colons qui s'établissent en 2 17
Algérie, ont adopté dans la Nouvelle-Galles du Sud précisément les mêmes combinaisons que les Genevois en Crimée, et ce sont les seules dont le succès ait été complet.
On distingue en Algérie plusieurs races de moutons. Celles des bords de la mer ont, en général. la laine d'une extrême grossièreté, et je suis hors d'état de dire si leur produit en viande et réconomie de leur entretien compensent cet inconvénient. En approchant de Conslantine, j'ai vu des moutons à toisons fines et touffues, qui soutiendraient sans le moindre désavantage la comparaison des belles espèces des Pyrénées-Orientales. O/i peut, au reste, sans sortir des salons de Paris, juger de la beauté de ces laines par la finesse des bournous africains dont se parent aujourd'hui les femmes les plus élégantes. Les tribus vandales qui habitent au sud et au sud-ouest de Bougie possèdent également des races de moutons qui n'ont rien à envier à celles de l'Espagne et en sont même probablement les types. C'est sur les pas des Arabes que les mérinos sont entrés dans la Péninsule, et nos races du Roussillon sont peut-être un vestige de la souveraineté que les Sarrasins ont longtemps exercée dans cette partie de la France.
DESSECHEMENTS ET ARROSAGES.
L'industrie individuelle est en état de porter, par des travaux isolés, certaines cultures au plus haut degré de perfection; mais il est de grandes opérations agricoles dont le résultat est la fertilisation d'une contrée entière, et qui ne sont réalisables qu'à la condition de subordonner à des lois spéciales tout le territoire sur lequel elles doivent s'étendre : de ce nombre sont les dessèchements et les arrosages. Ce n'est point sur les divisions capricieuses de la propriété privée que peuvent se régler les limites et la direction de semblables travaux : elles sont déterminées par la nature même des choses; les dispositions commandées par la configuration du terrain, par la pente et le volume des eaux, doivent prévaloir sur les divergences de volontés fondées sur des droits privés. Le gouvernement a seul les pouvoirs nécessaires pour lever les obstacles qui s'opposeraient au bien, mais il les a complets : lors même que les eaux ne sont pas navigables et comprises comme telles dans le domaine du public, le régime en est toujours réglé dans un intérêt social par l'autorité souveraine. Ces principes sont proclamés dans les pays où la propriété particulière est le plus respectée : vrais partout, ils acquièrent par les avantages de leurs résultats un nouveau degré d'évidence, à mesure que l'application s'en fait sous des climats plus secs
et plus chauds, dans des contrées où l'eau est plus rare et plus précieuse.
Si le desséchenaent des marais n'avait pour objet que l'accroissement de la richesse publique, le temps ne serait pas venu de s'en occuper en Algérie; le champ qui s'offre gratuitement à la charrue est illimité, et la culture n'en est point encore à chercher à l'agrandir. Mais, sous le soleil d'Afrique plus qu'ailleurs, un marais n'appauvrit pas seulement le terrain qu'il occupe, il infecte au loin de ses émanations les campagnes environnantes, et c'est l'assainissement de celles-ci qu'on achète en le desséchant. C'est sous ce point de vue que veulent être particulièrement considérés les travaux à entreprendre dans les marais de la Métidja. Un préjugé assez répandu a fait passer pour généralement fécondes les terres conquises sur les marais. Cette opinion est très-rarement fondée. Ces terres exigent presque toujours des masses énormes d'engrais et d'amendements, et il est au moins douteux qu'on trouvât son compte à cultiver celles qu'offrira la Métidja. Si l'on voulait se borner à les couvrir d'arbres après le dessèchement, les travaux à faire seraient beaucoup plus simples et moins dispendieux que ceux qu'exigerait la mise en culture, et les frais d'entretien seraient réduits dans une proportion plus forte encore; l'assainissement serait aussi plus parfait; la couverture de feuillage qui soustrairait à l'action du soleil ces surfaces humides diminuerait l'évapo-
ration, et désormais soumises à un écoulement régulier, les eaux qui s'accumulent par infiltration, dans les bas-fonds des plaines, alimenteraient des ruisseaux qui manquent aujourd'hui à l'agriculture et à la population.
Plus on avance vers le midi de l'Europe, plus la différence du produit de la terre sèche à celui de la terre arrosée devient grande. Dans le nord de la France on aurait peu de profit à dériver des rivières pour en répandre les eaux sur les campagnes : la fraîcheur naturelle du sol suffit à la vigueur de la végétation, et les prairies artificielles fournissent le fourrage qu'on ne peut demander ailleurs qu'aux prairies naturelles. Dans nos départements du Midi, au contraire, l'arrosage va souvent jusqu'à décupler la valeur du sol, et une différence de niveau de quelques centimètres suffit quelquefois pour placer des champs limitrophes aux extrémités opposées du classement des bonnes et des mauvaises terres. L'efficacité de l'arrosage compense les désavantages nombreux du sol du Midi vis-à-vis de celui du Nord, et établit entre eux une sorte d'équilibre. Je ne saurais mieux faire juger des bienfaits qu'est en droit d'en attendre l'Algérie, qu'en citant quelques-uns de ceux qu'il répand sur notre propre territoire et sur celui de nos voisins.
C'est à l'arrosage qu'est due la merveilleuse fécondité des environs d'Avignon.
Dans le département des Bouches-du-Rhùnc. les )> 17.
eaux dévastatrices de la Durance ont été conduites au-dessus du niveau de plaines arides qu'elles ont converties en campagnes verdoyantes. Leurs principales dérivations sont les canaux de Craponne et des Alpines. Le premier, conçu et exécuté de 1o'j4 à 1dd9 parl'homme supérieur dont il porte le nom, fait tourner trente-trois moulins, et, sur un développement de 68,000 mèlres, arrose 15,500 hectares. Il coûte environ 2-5,000 francs de frais d'entretien, et comme le capital en est amorti, pour une dépense annuelle de 2 francs par hectare, les propriétaires obtiennent une augmentation de revenu net qu'on ne saurait évaluer à moins delOO francs.' Le canal des Alpines, commencé en 1775 par M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, n'est point encore terminé : il porte l'eau sur 8,000 hectares, et dans la commune de Château -Renard les évaluations cadastrales ont porté les fonds de même nature, suivant qu'ils étaient où n'étaient pas arrosés, à la valeur de d,72o fr. ou de 1,142 fr. par hectare. L'achèvement de ce canal coûterait trois millions; mais alors il arroserait 50,000 hectares; et à évaluer à raison de 2,000 fr. la plus value donnée par les eaux à 22,000 hectares aujourd'hui à sec, il créerait une valeur territoriale de 40 à Î50 millions. Les arrosages du déparlement des Bouches-du- Rhône s'étendent actuellement en tout sur une surface de 44,300 hectares, et l'on calcule qu'ils répandent sur le sol une quantité moyenne de 658 mètres cubes d'eau par hectare et par semaine.
Ils sont régis par des associa tioris de propriétaires dont quelques-unes sont tort nombreuses et dont beaucoup sont très-anciennes. La plupart de cellesci ont amorti, dans des temps éloignés, le capital employé à l'exécution des travaux primitifs , et n'ont plus à payer qu'une cotisation d'entretien qui, suivant les lieux, varie entre 1 fr. oO cent, et 10 fr. par hectare. On peut juger des profits de l'arrosage par les sacrifices que n'hésitent pas à s'imposer des associations plus modernes, qui ont à servir, en outre, l'intérêt des dépenses de premier établissement : ainsi, l'association des dérivations de l'Huveaume, à Aubagne, se soumet à une contribution de 75 fr. oO cent, par hectare; à Cavaillon, la cotisation est de 7^ francs, et quand on proposait de consacrer principalement à l'arrosage le canal de Provence, qui doit dominer 80,000 hectares et peut emprunter à la Durance la quantité d'eau nécessaire pour en arroser 40,000, on établissait les calculs du produit sur une redevance de 60 fr. par hectare.
Dans les Pyrénées-Orientales où les cours d'eau sont moins riches et viennent de moins loin, la superficie arrosée est de 18,000 hectares. Plusieurs rigoles paraissent avoir été établies par les Arabes, et l'on possède encore des titres qui remontent jusqu'au dixième siècle : ceux du Rech du Feniet, près Villefranche. sont de 805, et ceux du liech fiels Molis, àCeret, de 866. Entre une foule d'exemples qu'on pourrait citer des effets de l'arro-
sage, l'ouverture du ruisseau du Boulou, en 1800, a immédiatemeril élevé la valeur de l'hectare de 2S0, à 1,700 fr.; en 1816 celui d'Orella, au-dessus de ViUefranche, a fait porter à des terres, auparavant incultes, des récoltes dont la moyenne en blé est aujourd'hui de vingt-quatre hectolitres par hectare. Le plus considérable de ces ouvrages est le canal de Perpignan, dérive de la Tet au milieu du quinzième siècle : sur un développement de 29,400 mètres, il arrose 2,900 hectares, et c'est à ses eaux qu'est due la prodigieuse fertilité des environs de Perpignan. Les terres sur lesquelles il s'épand ne sont pas toutes également bien partagées : les 518 hectares de la banlieue du chef-lieu reçoivent 1,1 oO mètres cubes par semaine et par hectare, tandis que le district de Saint-Féliû-d'Aval estréduit à 217 mètres, et que la moyenne générale est de 618 mètres.
En Italie les entreprises d'arrosage ont un caractère de grandeur qui leur manque chez nous; elles embrassent des territoires de provinces entières. Dès le douzième siècle, le Tésin était dérivé dans le NavigLio grande^ et le siècle suivant ses eaux venaient baigner les murs de Milan. En 1220, le canal de Muzza étendait les eaux de l'Adda sur tout le Lodésan : grâce à leur limon fécondant, les prairies desenvirons de Lodi, appelées marctte, donnent jusqu'à cinq coupes de loin dans l'année, et lorsqu'elles sont rompues, l'assolement de trois ans y est : 1. lin ou maïs; 2. blé; 3. blé. Plus tard,
Léonard de Vinci dotait le Milanais d'une égale richesse en conduisant sous les murs de sa capitale la Martesana, dérivée de TAdda en 14o7, par François Sforza. Les arrosages du Gesso, de Linione à Coni, ceux de la Doire, de 8uze à Turin, ceux du Pô, de l'Orco, de la Chiara, de Turin à Chivasso, du Serio et de la Bremba dans le Berganiasque, de TOglio et de la Mella dans le Brescian, du Bacchiglione dans le Vicentin, du Tagliamento dans la province d'Udine, présentent le même spectacle de richesse et de fécondité. Il se retrouve sur la rive droite du Pô, de Tortone à Bologne, mais à un moindre degré. Les eaux échappées des flancs granitiques de l'Apennin n'ont pas la vertu de celles des Alpes, et d'un autre côté, les neiges des Alpes alimentent l'arrosage jusqu'au mois de septembre, tandis que celles de l'Apennin sont fondues à la fin de juin et laissent presque tout l'été le lit des rivières à sec. Toutes les rivières qui descendent des montagnes vers le Pô ont été arrêtées à leur entrée dans la plaine, soutenues dans des dérivations latérales qui forment une ceinture au-dessus du niveau de la vallée, et épandues, par des milliers de ramifications, sur les plaines du Piémont, de la Lombardie, de l'État vénitien, du Parmesan et du Bolonais. Les limons entraînés par ces eaux ont fini par former un sol artificiel, et la plus belle contrée de la terre est une création du génie et de la persévérance de riiomme. Des travaux conçus sur une moins grande
échelle, mais non moins bien appropriés aux localités qu'ils desservent, embellissent la côte orientale d'Espagne. Les premiers arrosages importants qui se présentent en venant des Pyrénées sont ceux du Besos, à deux lieues à l'est de Barcelonne, et du canal Castanos, dérivé du Llobregat en 1 817, 1818 et 1819 : il a coûté 800,000 fr. et en rend So,000. Sa longueur est de 17,000 mètres, et il arrose 2,800 hectares. A l'ouest , dans l'intérieur des terres, les Mores ont, dans des temps reculés, dérivé de la Sègre et de la Noghera quatre canaux d'arrosage qui répandent la fécondité dans tout le bas des vallées de ces rivières; l'Èbre lui-même, de Saragosse à la mer, alimente dix prises d'eau. Au milieu de l'affreuse aridité des environs de Tarragone, les eaux du Francoli fournissent autour de la ville, des forces motrices à seize usines et arrosent 1,960 hectares : les terres situées dans cette oasis s'afferment à raison de plus de 200 fr. l'hectare, tandis que celles du voisinage sont abandonnées à la vaine pâture. A Castellon de la Plana, une double dérivation du Mijarès en distribue les eaux sur une surface de 4,370 hectares; le capital est amorti, et les frais d'entretien des ouvrages reviennent à 10 fr. 4o cent, par hectare. Mais aucun de ces arrosages n'approche de ceux des environs de Valence : le Guadalaviar seul alimente trente et un canaux, dont les huit derniers fécondent auprès de la ville 9,430 hectares. Le maximum d'eau donnée est de 1,194 mètres cubes par
semaine et par hectare, et le minimum de 283 mètres. J.es eaux du Xucar viennent, par le canal d'Alcira, oii la section du courant est de 36 mètres carrés, se mêler à celles du Guadalaviar, et arrosent 8,220 hectares. Les effets combinés de la richesse naturelle du sol, de la qualité des eaux et de l'ardeur du soleil, ont fait de ces onze lieues carrées le plus beau de tous les jardins, et cetÉden de l'Espagne donne un produit supérieure celui de plus d'un de ses royaumes. Pour étendre le bienfait de l'arrosage, on ne s'est pas borné, dans le royaume de Valence, à mettre à sec le lit des rivières ; on a fait pour l'agriculture ce que la France et l'Angleterre ont fait pour leurs canaux de navigation : des vallées ont été fermées par des digues gigantesques et converties en lacs artificiels, comme les bassins de Saint-Ferréol et de Lampy. Il existe près d'Alicante, d'Elda, d'EIche, de Villajoyosa, d'Ontinient, de ces réservoirs appelés ponianos : le premier et le plus considérablea environ 400 hectares de superficie; sa plus grande profondeur est de 16 mètres, sa capacité, de vingt-cinq millions de mètres cubes, et il alimente, par des vannes placées à différentes hauteurs, quatre canaux d'arrosage : en 1800, il était affermé 8.000 piastres (42,800 fr.). Il existe dans le département de Vauciuse, un ouvrage d'autant plus remarquable, que la population qui l'a construit était plus faible et puisait toutes ses ressources dans sa laborieuse persévérance et dans l'assistance de son évéque:
c'est l'éc/Mse de Caromô, digue artificielle qui ferme la vallée du Lauron sur un point où elle est fort resserrée, et soutient uii approvisionnement d'un million de mètres cubes d'eau : grâce à ce courageux effort, le terrain le plus aride de la Provence s'est couvert de jardins et de vergers. Lorsque Salomon avait le don de la sagesse, il élevait des monuments de cette nature, réunissant dans les mêmes combinaisons les deux bases principales delà prospérité agricole des pays chauds, les plantations et l'arrosage i.
11 résulte peut-être, des détails qui précèdent, qu'à mesure que le temps de la colonisation agricole arrivera pour les diverses parties de nos possessions d'Afrique, ce que le gouvernement aura de mieux à faire pour l'encourager sera d'établir des canaux d'arrosage; il serait même permis de douter que, de longtemps, des cultivateurs européens trouvassent, dans d'autres lieux que ceux où sera praticable ce grand moyen de fertilisation, de l'avantage à former des établissements. Il est au moins certain que partout où les terres seront abreuvées, les conditions de la production seront assez profondément améliorées pour satisfaire à l'esprit d'entreprise le plus ambitieux.
Dans la distribution de la pente des canaux d'arrosage, il est presque toujours facile d'employer
' Exstruxi piscinas aquariim ut irriçarem plaolaria arlmnim. Eccl., ii. tJ.
les eaux comme forces motrices avant de les disséminer sur la surface des terres. Si les études de canaux sont faites avec intelligence, les ingénieurs sauront réunir, sur des points marqués pour la construction des villages, des usines, telles que moulinsà farine età huile, machinesà battre, etc., qui doivent servir de centre à l'exploitation des terres. Quand le dessèchement des cours d'eau pendant la canicule durerait plus en Algérie que sur les revers des Apennins, l'ouverture de canaux d'arrosage serait encore très-profitable. Ceux des Pyrénées-Orientales et d'Espagne n'ont pas seulement pour objet, comme le pourraient croire les agronomes qui ne connaissent pas le Midi, la production de l'hortolage et des plantes fourragères; l'irrigation des terres labourables est elle-même très-avantageuse. Il résulte de l'expérience que, toutes circonstances égales d'ailleurs, celte opération augmente, pour le froment, la récolte de près de six hectolitres par hectare; et comme elle consiste à répandre sur le terrain, en trois fois, dont une à l'époque des semailles et deux au commencement et à la fin du printemps, une couche totale de huit à neuf centimètres d'eau, elle est rarement compromise par le tarissement des rivières. Dans ce système, une quantité d'eau donnée se répand sur une superficie beaucoup plus étendue que dans la culture des fourrages ; mais pour être disséminé par fractions plus faibles et plus nombreuses, le produit total ne se retrouve pas moins; Tarrosagc 2 l'algérif.. IS
(les céréales offre même un moyen de tirer parli de l'excédant temporaire des cours d'eau, dont le débit est sujet à de grandes variations. Enfin, si les grandes chaleurs commencent sur la côte d'Afrique plus tôt que chez nous, l'hiver y finit avant le nôtre, la végétation y est plus prompte, plus vigoureuse, et l'arrosage y a toujours le temps de produire son effet.
Les combinaisons auxquelles se prête la distribution des eaux d'arrosage sont extrêmement variées; aucune branche de l'art de l'ingénieur n'exige des connaissances théoriques plus profondes, une étude plus attentive du relief et des qualités du sol, et cependant nous n'avons point encore de règles sûres pour obtenir le maximum d'effet utile d'un volume d'eau donné. Ce serait un immense service à rendre à l'Algérie et même à la France, que de faire recueillir la masse des faits hydrauliques et agricoles déjà constatés dans nos départements du Midi, en Italie et en Espagne, et de coordonner en corps de doctrine les observations fondées sur l'expérience (note J).
Nous ne connaissons encore en Afrique que quelques arrosages imparfaits autour de Blidali, de TIemcen, de Biscarah et à l'embouchure du Chéliff; ceux de la banlieue d'Alger et de la tribu de Djeballah sont trop peu de chose pour être comptés. Les Arabes qui, dans un temps où nous n'avions pas un ingénieur en état de les imiter, établissaient les plus belles irrigations des Espa-
gnes, ont à peine conservé cet art en Afrique ; ra[>plication n'en est, en effet, profitable que dans les pays où la propriété est parfaitement garantie. Quant aux circonstances naturelles dont la réunion est nécessaire à l'établissement des arrosages, à part la vallée de l'Èbre, je ne les crois pas moins favorables sur la côte d'Algérie que sur celle d'Espagne : la Mafrag, la Seybouse, l'Oued-el-Kebir, la Soummah, le Bouberac , Tisser, le Chéliff, valent le Llobregat, le Guadalaviar et le Xucar.
Un bon système de gouvernement mettrait bientôt en Afrique de vastes espaces arrosables à notre disposition. Dès ce moment, si l'on voulait, on pourrait entreprendre de grands travaux dans la plaine de Bone, l'abreuver des eaux de la Seybouse et de la Mafrag, et peut-être de celles du lac Efzara.
Constantine, vers les murs de laquelle convergent les caravanes de l'intérieur, où les denrées fournies par l'arrosage seraient d'autant plus recherchées qu'elles sont plus rares dans le pays qui s'étend au delà, Constantine est placée dans les meilleures conditions pour tirer parti de la pente du Rummel. Il ne s'agirait, en effet, pour cela, que de percer par-dessous la ville une galerie souterraine d'un millier de mètres au plus de longueur. Un pareil travail n'a rien d'extraordinaire: une compagnie du génie l'exécuterait en quelques mois, et tous les jours, dans les pays de mines, de simples particuliers en entreprennent déplus con-
sidérables. Dans le seul bassin houiiler de Saint- Étienne, on compte cinquante puits dontle creusement a été beaucoup plus diflBcile, plus coûteux. Pour citer des exemples plus concluants par leur analogie, l'une des quatre galeries souterraines du canal d'arrosage de Castellon de la IMana, ouverte de 1787 à 1789, a 1774 mètres de longueur et a coûté 124, SOOfr., c'est-à-dire 70 fr. 8 c. par mètre courant. Le nouveau percement souterrain de la rigole Couzon, exécuté en 1858 et 1839 dans le département de la Loire pour l'alimentation du canal de Givors, est revenu à loO fr. par mètre ; sa largeur est de deux mètres et sa longueur de 2,000. Le percement sous Constantine réunirait à l'ouest de la ville, sur un terrain parfaitement disposé pour leur emploi, les lo mètres de chute qui se perdent dans les abîmes du Rummel. A supposer que la rivière ne débitât ordinairement qu'un mètre cube d'eau par seconde, la force disponible équivaudrait à celle de 1,000 chevaux; l'arrosage permanent s'étendrait sur une surface de 1,000 hectares, et l'on pourrait faire servir l'excédant d'eau de l'automne et du printemps à des arrosages de céréales beaucoup plus vastes. Je m'abuse beaucoup, ou des entreprises de cette nature nous recommanderaient mieux aux indigènes que celles dont nous leur avons jusqu'à présent donné le spectacle. En nous voyant ainsi asservir les forces de la nature, et répandre la fraîcheur et la fertilité sur les campagnes, les tribus lointaines dont Con-
stantine est le rendez -vous emporteraient chez elles l'idée de notre supériorité, et la force morale que nous acquerrions nous dispenserait de recourir si souvent à la force matérielle.
Quand la province de Bougie sera pacifiée, les 6,000 hectares de plaine qui avoisinent la ville pourront être entièrement arrosés par une double dérivation de la Soumah; si, par transaction avec les tribus voisines, on faisait de cette plaine un espace neutre et réservé, l'établissement d'un canal de ceinture ^'environ lo,000 mètres au pied des montagnes serait à la fois un puissant moyen de fertilisation, un excellent ouvrage défensif , et quand Bougie devrait , comme je me suis permis de le conseiller, demeurer ville cabyle, ce travail n'en aurait pas moins, sous ce double rapport, une très-grande importance.
Je ne sais pas s'il est permis d'espérer que la Mélidja soit un jour arrosée comme la vallée du Pô. Du pied des montagnes à la mer, la superficie des bassins de l'Hamise, de TAralch et du 3Iazafran est d'environ 140.000 hectares; pour lui donner la quantité d'eau dont sont abreuvées les terres les moins favorisées des environs de Perpignan , il faudrait qu'à leur entrée dans la plaine ces rivières et leurs affluents débitassent, dans la saison de l'arrosage, 50 mètres cubes d'eau par seconde. Sans avoir à cet égard àucanc donnée précise, j'avoue qu'un pareil résultat surpasserait de beaucoup mes espérances; mais il faut déduire de cet 2 18.
espace au moins un tiers pour les routes, les bois, les marais, et il serait possible que ces divers cours (l'eau fussent en état de fournir au reste un arrosage suffisant pour la culture des céréales. Dans l'un ou l'autre cas, il faudrait enceindre la Métidja par un canal de niveau, d'où s'échapperaient des rigoles qui répandraient l'abondance sur sa surface. Si le volume des eaux n'était pas suffisant pour desservir en même temps tout le périmètre qu'elles domineraient, on pourrait adopter une pratique très-répandue en Italie, et qui consiste à déplacer annuellement l'arrosage, et à le faire intervenir comme règle d'assolement : les terres alternativement cultivées en prairies et à la charrue sont loin d'être les moins productives.
Un canal de ceinture de la Métidja aurait environ 160 kilomètres de développement. Les travaux de cette nature n'entraînent point des dépenses comparables à celles des canaux de navigation : ceux de Craponne et des Alpines reviendraient aujourd'hui, tout compris, à 60 fr. par mètre courant. Sans tenir compte des économies que peut procurer l'emploi des bras des soldats, le canal de la Métidja ne coûterait pas autant, car les dimensions en seraient moindres. C'est ici le lieu de remarquer que, si complet qu'on veuille supposer le système d'arrosage à appliquer sur ce terrain, l'un de ses avantages serait de pouvoir être exécuté par parties, dont chacune produirait immédiatement son utilité.
Quoi que soit le volume des eaux qui descendent de l'Atlas dans la Métidja, qui sourdent naturellement dans les marais de la plaine, ou que ferait jaillir du sein de la terre l'ouverture de puits artésiens, leur distribution sur cette vaste surface est la meilleure base à donner à notre établissement agricole dans la province d'Alger, et l'on ne pourrait dès à présent mettre trop de soin à réunir les bases des combinaisons qui nous mettront en état de tirer tout le parti possible de ces eaux. Dans l'état actuel de la Métidja, il serait bien difficile de la faire cultiver par des bras européens ; arrosée, elle se couvrirait de milliers de colons laborieux. Nous avons dit naguère (t. I, p. 815 et 86) que, pour laisser à l'action militaire toute son énergie et toute sa liberté dans la plaine, la culture européenne devrait commencer par se cantonner dans le massif du Boudjaréah. Lorsqu'une sécurité complète régnera dans la Métidja , les limites d'une nouvelle zone seront marquées à la colonisation par la ligne du niveau supérieur des canaux d'arrosage; et quand celle-ci sera remplie, nous aurons une base solide pour une plus grande extension.
Les rivières de l'Algérie ne portent bateau que vers leur embouchure, sur des espaces fort courts où, confondant leurs eaux avec celles de la mer, elles acquièrent, par le ralentissement de leur course, un peu de profondeur. Aucun intérêt sérieux de navigation lluviale ne s'oppose donc à ce
que l'agriculture s'empare de toutes les eaux disponibles sur les longs plans inclinés qui s'étendent des crêtes de l'Atlas à la mer et au désert. Indépendamment des ressources que lui offrent les dérivations des cours d'eau naturels, dans aucun pays, les étranglements de vallées, qu'on peut barrer à peu de frais pour l'établissement de réservoirs artificiels, ne sont si multipliés que dans les rameaux de l'Atlas ; le nombre des anfractuosités étroites et profondes que présentent les montagnes de la régence servirait au besoin à en caractériser la formation, et les constructions de poîita?ws, comme ceux du royaume de Valence, deviendront avec le temps des entreprises fort lucratives. Si , pour commencer, on en formait un dans la vallée de rOued-el-Kniss, aux portes d'Alger, on doublerait les produits si précieux du Hammah.
L'étude géologique du sol de l'Algérie nous découvrira peut-être des réservoirs souterrains aussi économiques à atteindre que le seraient à construire ceux de la surface. II existe des puits artésiens dans le désert. Ceux de Gadamès, ville de la régence de Tripoli, située par 30° 40' de latitude, marquent une des principales stations de la caravane de la Mecque, et sont en conséquence fort connus. J'ai questionné sur les sources nombreuses dont on dit celte ville arrosée des Arabes qui les avaient vues ; les détails dans lesquels ils sont entrés sur le régime de ces eaux, sur la manière dont on se les procure, sur les troncs de palmiers
creux par lesquels elles montent du sein de la terre à sa surface , m'ont semblé ne permettre aucun doute sur leur origine. D'un autre côté, en décrivant les environs de Tuggurt, qui gît dans la régence d'Alger, à quatre-vingt-quirtze lieues N.-O. de Gadamès. Shaw rapporte ce qui suit : u Les villages de l'Ouedrig sont fournis d'eau d'une façon singulière; ils n'ont proprement ni fontaines, ni sources, mais les habitants creusent des puits à cent et quelquefois à deux cents brasses de profondeur, et ne manquent jamais d'y trouver de l'eau en abondance, lis lèvent pour cet effet, premièrement, diverses couches de sable et de gravier, jusqu'à ce qu'ils trouvent une espèce de pierre qui ressemble à de l'ardoise, et que l'on sait être précisément au-dessus de ce qu'ils appellent Bahar tâht el Erd, ou la mer au-dessous de la terre. Cette pierre se perce aisément; après quoi, l'eau sort si souvent et en si grande abondance, que ceux qu'on fait descendre pour cette opéralion sont quelquefois surpris et suffoqués, quoiqu'on les retire aussi promptement qu'il est possible 1. » Il tombe en Afrique beaucoup plus de pluie qu'en France, et cette supériorité d'absorption est un indice encourageant pour les recherches (note K).
L'irrigation , en ajoutant, par la richesse et la variété des cultures qu'elle facilite, et l'efficacité
' f^oyages de SImw, chap. viii; Amsterdam, 1743.
du travail de rhomme, en multipliant sur des espaces étroits la masse des subsistances, crée partout où elle se développe des populations puissantes par leur densité et par la vigueur des individus qui les composent. Des agglomérations placées dans ces conditions ne sauraient manquer d'avoir un grand avantage sur les tribus disséminées des indigènes ; leur industrie et leurs richesses leur assureraient une supériorité réelle. S'il en est ainsi, l'extension de ce système de culture doit être en Algérie un des ressorts de notre politique. D'un autre côté, c'est à leur débouché sur la côte que les nombreuses vallées de l'Atlas apportent tout le tribut de leurs eaux, et c'est ordinairement dans leur partie inférieure qu'elles s'élargissent le plus. Les lieux les mieux disposés par la nature pour l'établis* sèment de l'arrosage et la prospérité de la culture sont donc en même temps ceux dont l'accès nous est le plus facile, dont le séjour est le plus favorable à nos intérêts maritimes et commerciaux. Ce concours de circonstances conduirait à fortifier, avant tout, l'établissement européen sur le littoral et ce but est assurément le plus convenable qui puisse être aujourd'hui donné à notre système militaire.