CHAPITRE IX CONCLUSIONS
En résumé, l'Algérie n'est que le prolongement de l'Europe, une des terres qui bordent ce grand lac européen, si justement nommé par les Romains Mare Méditerraneum. Le Tell est susceptible d'être peuplé comme l'Espagne ou la Provence et il semble s'être rapproché de cet idéal sous les Romains. La région des steppes et le Sahara, avec des ressources moindres, sont pourtant susceptibles d'amélioration. Malgré ses détracteurs, l'Algérie est une magnifique colonie. Il n'y a qu'une soixantaine d'années que nous avons commencé la conquête du territoire. 11 n'y a que vingt-cinq ans que la colonisation, généralement abhorrée sous le régime militaire (1), a enfin pu prendre tout son essor. Elle s'est faite sans direction générale, au petit bonheur, avec bien des fausses manœuvres, et cependant les résultats sont déjà surprenants. Le Tell s'est couvert presque partout de splendides cultures; Alger, avec ses faubourgs, forme une agglomération de plus de 130000 âmes, c'est un de nos plus grands ports de commerce ; Oran suit de près la capitale.
Sans doute, tout n'est pas pour le mieux, et à
(1) Une honorable exception doit être faite pour le maréchal CuffoaUd.
l'heure actuelle de grandes exploitations, créées à grands renforts de capitaux français, subissent une crise difficile. Mais il en est de même partout, l'avilissement des prix des denrées rend précaire le revenu du propriétaire terrien, celui du capitaliste décroit aussi constamment. Lorsque le colon consommera lui-même les produits du sol, l'Algérie pourranourrir 12000 000 d'hommes, précieux appoint pour la mère patrie.
Deux causes ralentiront ce peuplement, deux fléaux, qui dépendent surtout de la chaleur du climat : la fièvre et l'alcool.
Contre la fièvre, nous avons un auxiliaire précieux qui manquait aux Romains, la quinine ; mais nous leur sommes bien inférieurs sous le rapport de l'hygiène. Nous plaçons plus mal nos centres et nous n'apportons pas le même soin qu'eux dans la recherche des eaux d'alimentation. L'emplacement de nos centres a généralement été choisi en dehors de toute préoccupation hygiénique.
La consommation de l'alcool en Algérie, malgré l'ardeur du chmat, est loin d'être aussi considérable qu'on se le ligure ; mais les effets nocifs des boissons alcoohques sont bien plus intenses dans les pays chauds. Souvent ce sont les nouveaux venus qui sont les moins sobres. Les malheureux émigrés de l'Alsace et de la Lorraine ont été vite décimés par ce fléau, pour n'avoir pas voulu modifier leurs habitudes.
Si les Français pouvaient prendre l'habitude de soutenir et d'aimer leurs compatriotes établis à l'étranger, au lieu de les traiter en suspects; si nous pouvions nous débarrasser de notre paperasserie
et de nos rouages administratifs aussi compliques que vexatoires pour les indigènes, nous serions les premiers colonisateurs du monde.
On paraît se préoccuper surtout en France de Tavenir des indigènes. On ne voit en eux que de pauvres victimes dépossédées, que l'on suppose maltraitées par les colons. C'est encore une manière trop étroite de voir les choses. Les indigènes sont surtout victimes de nos rouages judiciaires et des spéculateurs éhontés qui traoaillent avec la loi. Le vrai colon, celui qui cultive, est plutôt leur ami ; il leur est en tout cas utile. Du reste, quoi que l'on tasse, il faudra toujours que la terre passe entre les mains de celui qui la fait produire. Or les arabes n'ont fait qu'un vaste désert de la riche Afrique romaine. Ils n'ont qu'un moyen de salut pour l'avenir, c'est de se mettre résolument au travail. Cette initiative, ils sont incapables de la prendre eux-mêmes, et c'est de ce côté que le grand courant arabophile qui existe en France devrait diriger ses efforts. Les réformes proposées en leur faveur, telles que le droit de vote, l'instruction prématurée, ne contribueront qu'à précipiter leur ruine en les détachant de leur religion et de leurs institutions ; ils le sentent bien eux-mêmes. On peut dire que l'Arabe a soif d'un régime juste, mais autoritaire, d'une direction ferme, intelhgente et suivie. Qu'on leur apprenne à bien utiliser les terres qui leur restent et ils pourront redevenir riches. Leur aisance fera celle des colons. Les intérêts des deux populations sont soUdaires et non opposés.
Il y a beaucoup à espérer de la population kabyle dans cet ordre d'idées.
Battandier et Trabut. — Ali?érie. 23
On nous oppose souvent la colonisation romaine qui a eu sept siècles pour se perfectionner, mais dans cinquante ans, nous aurons dépassé les Romains. Il est vrai que nos moyens d'action sont plus puissants.
Quoi que l'on ait pu dire, le climat ne semble pas avoir beaucoup changé depuis les Romains, et si l'on reprenait leurs procédés de culture, Ton pourrait rendre prospères des régions que l'on regarde aujourd'hui comme propres seulement au pacage des moutons.
On a dit que, dans certains puits romains de Tunisie, on ne trouvait plus l'eau qu'à 1 mètre audessous des fondations.
Hérodote rapporte que les Garamantes, habitants du désert, chassaient les Éthiopiens troglodytes sur des chars à quatre chevaux et avaient des bœufs qui paissaient à reculons, leurs grandes cornes courbées en avant buttant contre terre quand ils voulaient avancer. Ce bœuf opistonome des Garamantes n'est pas, comme le dit Schirmer, le Zébu du Soudan, mais bien une espèce disparue, dont l'École des sciences d'Alger possède une belle tète. De nombreux textes signalent à cette époque l'Éléphant dans le Maghreb. Ces animaux ont donc disparu dans les temps historiques. Le grand changement chmatérique qui s'opère depuis le quaternaire doit encore se continuer aujourd'hui. 11 semble que nos forêts ont une tendance à reculer môme en dehors de l'action de l'homme et de ses troupeaux. Mais il est d'autre part évident que ces changements ont été faibles depuis les temps historiques. Hérodote nous dit que de son temps il pleuvait si peu dans les déserts de
Libye, qu'on y bâtissait les maisons avec du sel. L'expédition d'Alexandre à l'oasis d'Ainmon nous montre un désert semblable à celui que nous connaissons. Le soin méticuleux avec lequel les Romains captaient et utilisaient toutes les eaux indique leur rareté. D'après M. Scliirmer, l'existence de la flore désertique serait la meilleure preuve de l'antiquité du Sahara. Évidemment cette flore est ancienne; il est même possible que la plupart de ses types remontent à la période tertiaire ; mais cela prouve seulement qu'il existait alors dans le continent des pays où ces espèces pouvaient vivre. Rien ne dit qu'elles occupaient alors les mêmes espaces qu'aujourd'hui. Elles ont dû avancer avec le désert à mesure que les anciennes plantes du pays rétrogradaient ou se réfugiaient sur les montagnes. Au quaternaire, le Sahara semble avoir été déjà un pays de steppes ; depuis, la steppe a dû passer au désert par un mouvement très lent. Les modifications du climat depuis les Romains sont certainement peu sensibles, et l'Algérie sera encore cultivable pendant bien des siècles.