INSECTES
l'Afrique n'a pas, plus que la flore, un caractère propre bien tranché, la plupart des espèces appartiennent aux contrées méridionales de l'Europe, quelques-unes se retrouvent en Egypte, au Sénégal et môme jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Le plus grand nombre d'espèces rentrent dans les genres européens. Comme nous l'avons observé à propos de la flore, on trouve une assez grande différence entre l'Est et l'Ouest, les affinités de l'Est sont avec la Sicile, l'Italie et la France méridionale, tandis que, dans l'Ouest, nous retrouvons une grande ressemblance avec l'Espagne. La faune entomologique saharienne n'est pas non plus caractérisée par des espèces algériennes nombreuses, les types sont ceux de tout le Sahara, de la mer Rouge à TOcéan Atlantique.
Les grands Garabiques comme \o^ A ni kia, les Scarites, de nombreux Ténébrionides impriment cependant un cachet particulier à la faune saharienne.
Les Fourmis sont nombreuses en Algérie et leur étude présenterait assez d'intérêt pour un naturaliste qui multiplierait ses investigations. M. Forel, à différentes reprises, a passé quelques semaines en Algérie et y a fait d'intéressantes découvertes.
Dans les plaines, l'espèce qui attire bien vite l'attention est la fourmi moissonneuse, Aphanogaster ou Me^sor barbarus, qui fait d'abondantes provisions de grains aux dépens des céréales des colons ; cette fourmi, dans certaines régions, devient parfois un fléau.
Dans le Sud, dans les parties sableuses de la région saharienne, on observe une autre moissonneuse, le Messor arenarius^ qui fait son nid à une grande profondeur. Des diverses chambres de ce nid partent des
galeries, qui, dans un rayon de 8 à 10 mètres, viennent s'ouvrir à la surface par de nombreux orifices entourés chacun par un cratère en forme de croissant et composé de boulettes de sable. Ces petites pelottes de sable ont 2,5 à 4 millimètres et proviennent du creusement des galeries et des chambres souterraines. Cette fourmi agglutine ainsi les grains de sable pour en faire une charge suffisante. Dans les greniers, on trouve une grande variété de graines; mais dans la région du Drinn (Aristida pungeiis)^ c'est le grain de cette Graminée qui domine.
Dans les forêts de chene-liége, le Cremaiogaster sculellaris creuse des galeries dans le liège qu'il transforme en labyrinthe et cause des dégâts très sérieux. Sur certains points, on observe aussi sur les mêmes arbres une autre fourmi du genre Camponotus, qui niche de la même façon dans le liège et dont les galeries sont creusées dans les parois des galeries du Cremaiogaster^ ce qui forme un nid double.
Le Camponotus ressemble au Cremaiogaster et, grâce à ce mimétisme et à son agiUté, il peut parfois circuler sans trop de danger dans les galeries du Cremaiogaster.
Les Abeilles sont en honneur chez les Indigènes sédentaires, qui apprécient le miel et en consomment de grandes quantités. Les ruches sont à proximité des forêts de chêne-hège, formées par un gros cylindre de liège mâle; dans d'autres régions, c'est une sorte de panier long en tige de férule ; l'abeille algérienne est très active et très appréciée des apiculteurs; le miel est variable suivant les saisons et les régions, généralement parfumé ; il est, chez les Indigènes, récolté sans soin et mal conservé.
Les Pucerons, Cochenilles et Kermès envahissent un grand nombre de plantes spontanées et pullulent parfois dans les cultures.
Les Aphis attaquent les fèves et d'autres Légumineuses, les melons surtout, quand ces plantes sont exposées à la sécheresse. Les orangers sont souvent couverts de petites pustules noires, formées par le Parlaioria Lucasi ; cette cochenille n'est malheureusement pas combattue et envahit de plus en plus les orangeries. Les oliviers sont parfois attaqués par différentes cochenilles {Lecanicus), qui déterminent la production de la fumagine.
Sur les figuiers, le Céroplaste s'implante sur les rameaux.
La vigne nourrit quelques Cochenilles et porte parfois sur ses racines et sans en souffrir, le Rhizœcus falcifer, qu'à un examen superhciel on pourrait confondre avec le phylloxéra. Quelques insectes méritent une mention spéciale, à cause des dégâts considérables qu'ils causent dans les cultures. En première ligne, viennent les Sauterelles, l'Altise de la vigne et un ver blanc, le Douda des Arabes.
Sauterelles. — L'Écriture sainte a vulgarisé la notion du terrible fléau que constituent les invasions de sauterelles, mais ce n'est que de visu que l'on peut s'en faire une idée exacte.
Les insectes désignés vulgairement sous le nom de Sauterelles se divisent en deux groupes : les Sauterelles proprement dites ou Locustiens^ caractérisées par leurs longues antennes, l'oviscapte en forme de sabre qui termine l'abdomen de la femelle et l'appareil musical formé par leurs deux élytres, dont l'une sert d'archet et l'autre d'instrument musical ; le deuxième
groupe, celui des Acridiens, est caractérisé par la brièveté de ses antennes, l'absence d'oviscapte en forme de sabre chez la femelle et l'appareil stridulatoire dans lequel l'archet est formé par les pattes frottant contre les ély très. C'est à ce dernier groupe des Acridiens qu'appartiennent les espèces dévastatrices.
Deux espèces sont à redouter en Algérie :
1" V Acridium peregrinum Ohvier, ou Criquet pèlerin, Djerad el Arbi des Arabes, qui vient du sud (du Soudan probablement) en grandes invasions, tous les dix ans environ. C'est la sauterelle de l'Écriture sainte ;
2° Le Staiironotus maroccanus ïhunberg, le Criquet marocain, Djerad el Adami des Arabes, espèce plus petite, qui existe toujours dans le pays et presque tout le tour de la Méditerranée, mais qui, se multipliant extraordinairement à certaines époques, forme un fléau plus localisé, mais plus persistant que la première .
Acridium. peregrinum. — Comme aux temps bibliques, cette Sauterelle vient, de temps à autre, du Soudan en nuées innombrables, qui se dirigent toujours vers le nord, ravageant tout sur leur passage, finissant, le plus souvent, par s'abîmer dans la mer, qui rejette leurs cadavres en énormes cordons sur le rivage. La putréfaction de ces masses d'insectes engendre souvent la peste ou le typhus, dont les ravages s'ajoutent à ceux de la famine produite par leurs déprédations.
Adulte, le criquet pèlerin a le corps droit tout d'une venue, ses grandes élytres transparentes et tigrées dépassent l'abdomen. Sa longueur est de 5 centimètres pour le mâle, 7 pour la femelle. La couleur varie avec l'âge; il est d'abord d'un rouge
vineux qui devient peu à peu terre de Sienne, puis jaune citron, surtout chez le mfile. I.a femelle reste
parfois d'une couleur vineuse ou même le redevient, après avoir été jaune citron (1). L'abdomen de la
(1) Le prothorax porte certaines marques gravées en creux Bkttandier et Trabut. — Algérie. 19
femelle est muni d'une forte tarière cornée, qui lui] permet de creuser le sol par un mouvement de rotation, afin d'y enfouir ses œufs. Le trou ainsi creusé' est cylindrique et vertical, de la grosseur d'un forti porte-plume et d'une profondeur de 8 à 12 centimètres. Pour creuser cette cavité, la femelle, ayant son mâle sur le dos, recourbe son abdomen à angle droit, et à mesure que le trou devient plus profond les derniers segments abdominaux se développent comme les étuis d'une lunette. Si l'on arrache violemment cette femelle de son trou, son abdomen ressemble à un gros ver blanchâtre et luisant, de 8 à d2 centimètres. Le trou terminé est enduit d'une matière albumineuse, puis les œufs sont pondus en grappe cylindrique de 4 à 6 centimètres de long. Ils sont longs de 8 à 10 milUmètres sur 1 milUmètre de largeur, agglutinés entre eux par cette même substance albumineuse, dont la femelle remplit le reste du trou jusqu'au ras du sol. C'est une protection, en même temps qu'une réserve alimentaire pour les jeunes. Ce bouchon se dessèche en pelhcules blanchâtres.
Les sauterelles ne meurent pas, comme on le croyait, après la ponte. Elles sèment bien des cadavres sur leur passage, mais, à moins d'épidémie parasitaire, ces cadavres sont peu nombreux. Il est démontré aujourd'hui, surtout par les expériences de M. Kiinckel d'Herculais, que la même femelle opère plusieurs pontes successives. Sur leur immense parcours du Soudan au httoral, elles pondent plusieurs fois et il est probable que ce sont les pro-
qui font dire aux Arabes que chaque criquet porte sur son collier un numéro matricule.
SAUTERELLES. 29i
diiits additionnés de ces pontes successives qui arrivent dans le Tell.
Le criquet pèlerin est muni d'ailes puissantes, il vole comme l'oiseau A^ers le but où il veut aller et n'est nullement porté par le vent. Bien au contraire, il vole généralement contre le vent, dont il remonte le courant. Si le vent est trop violent, il peut être reporté en arrière, mais sans cesser de faire face, et dès que la force du vent diminue, il revient vers son but. Il va généralement du sud au nord, mais en modifiant fréquemment cette direction suivant les circonstances, pour contourner les massifs montagneux, suivre les vallées, etc. Arrivées au bord de la mer, les sauterelles dévient pour suivre le rivage, parfois pourtant elles se lancent en avant, peutêtre dans l'espoir de la traverser et se noient en masses énormes. Il n'est pas rare que deux vols arrivent en sens inverse et se rencontrent. Il se produit alors une certaine confusion, puis les deux vols réunis prennent une nouvelle direction.
La vue des sauterelles semble avoir une grande portée, car nous avons été témoins du phénomène suivant : elles ont traversé la rade d'Alger (18 kil.), et se sont détournées de la pleine mer.
Les sauterelles volent parfois à une grande hauteur, formant de véritables nuages qui obscurcissent la lumière du soleil, mais le plus souvent elles volent à une faible hauteur, depuis le sol jusques à 3, 4, S ou 6 mètres. Ce sont celles qui cherchent à se poser pour pondre, ce sont celles-là qui sont à craindre. On dirait une chute de neige en énormes flocons, maie ces flocons volent dans une direction horizontale. Pourtant il s'en pose constamment à terre, d'autres
repartent aussi. Le vol commence dès que le soleil a pris une certaine force, vers huit heures du matin, il s'arrête vers cinq ou six heures du soir, pour recommencer le lendemain. Pendant la nuit, les sauterelles se posent et mangent. L'importance des vols est variable. La densité, la largeur, la durée varient beaucoup. Dans la dernière invasion, un vol très dense a passé pendant douze jours consécutifs sur la propriété de l'un de nous, sur une largeur de 2U0 mètres environ, sans que rien ait pu le détourner de sa route.
Si les sauterelles rencontrent un champ de légumes : pommes de terre, haricots, etc., il est dévoré en peu de temps. A l'époque où elles arrivent, les moissons sont généralement trop avancées et les herbes sèches pour la plupart. Aussi craint-on surtout pour la vigne alors en pleine végétation. C'est là que se concentre la lutte. Ce n'est pas que les sauterelles aiment beaucoup la vigne, et, dans les vignes mal tenues, elles s'attaquent de préférence aux mauvaises herbes, mais à défaut d'autre chose elles mangent les ceps. Elles préfèrent les cépages blancs, et dans les cépages noirs, ceux qu'elles trouvent les plus tendres. Dans l'invasion de i891, les vignes bien travaillées leur convenant pour la ponte, il était impossible de les empêcher de s'y poser. Nous les avons vues couper des ceps gros comme le petit doigt et finir par manger les feuilles couvertes de bouilhe bordelais3 et même de soufre Schlœsing, qui au premier abord les avait fait fuir.
On a souvent dit que les sauterelles s'entassent sur le sol à un décimètre et plus de hauteur. Nous croyons qu'il faut dans ces récits faire une large
part à l'exagoration. Nous ne les avons jamais vues couvrir totalement le soL Le plus que nous en ayons vu, sauf dans des cas tout h fait particuliers, dus à l'intervention de l'homme, c'est 200 par mètre carré.
Pour la ponte, elles choisissent les terrains les plus meubles et se réunissent en taches rondes, parfois en Ugnes, suivant la nature du sol. On peut alors les écraser sans qu'elles bougent.
Pour se défendre contre les sauterelles ailées, on peut les écraser ou les ramasser la nuit et pendant la ponte. On y arriverait facilement en pays très peuplé, mais en Algérie c'est le plus souvent impraticable. Des filets pourraient aussi arriver aies ramasser en grande quantité et l'on pourrait en faire de l'engrais; toutefois ce procédé, recommandé par M. DessoUers, n'a jamais été mis en pratique. On se borne le plus souvent à faire le possible pour éviter les pontes et l'on n'y parvient pas toujours, les nuages artificiels ont été tout à fait impuissants, les sifflets de machine h vapeur ont, dit-on, écarté quelques vols. On cherche d'ordinaire à les empêcher de se poser, en faisant le plus de bruit possible en frappant sur des chaudrons, en les frappant à terre avec des branches, mais inutilement bien souvent. Un moyen avantageux pour les vignes est le suivant: un certain nombre de porteurs tendent une longue corde, d'où pendent des bandes de toile, dans tous les intervalles des rangs de ceps qui ne sont pas occupés par un porteur. Ces bandes balayent les intervalles des rangs. Avec huit porteurs, on peut ainsi balayer quinze rangs et même vingt-deux. Malgré ces précautions, dans la majorité des cas, les
sauterelles pondent quand même, et bientôt après abandonnent le théâtre de leurs exploits. Que deviennent-elles ? Elles continuent plus loin pendant quelques jours la môme manière de faire, puis disparaissent totalement. Beaucoup se noient en mer, un certain nombre se cantonnent dans les marais ; les autres meurent naturellement ou par des maladies parasitaires.
Mais la graine qu'elles ont laissée dans le sol est bien vivante et c'est là qu'est le danger principal. Les dégâts causés parles sauterelles adultes ne sont rien, comparés à ceux de leur progéniture. Les œufs mettent à éclore un temps qui peut varier de dixsept à trente-six jours, suivant la nature du sol, la profondeur où ils ont été enfouis, la température et peut-être d'autres conditions. D'abord d'un jaune brunâtre et hyalins, ils ne tardent *pas à se gonfler, à devenir opaques et d'un blanc grisâtre, le plus souvent ils sont comme poudrés par des efflorescences blanchâtres de nature cryptogamique. Bientôt, à travers l'enveloppe de l'œuf, on distingue l'insecte qui ne tardera pas à éclore. C'est contre l'œuf que porte surtout la campagne défensive. Les Arabes prêtent à Mohamed le dicton suivant : « La sauterelle pond 99 œufs ; si elle en pondait 100, le monde n'existerait plus. » Les grappes sont en effet de 80 à 120 œufs. Lorsque les pontes sont abondantes dans le sol, elles le font fendre à mesure que les œufs grossissent.
On peut faire ramasser les œufs à la pioche, en les payant tant le boisseau. Ils forment un excellent engrais, mais dans les grandes invasions, il faut des systèmes plus expéditifs. Les labours rendent de grands services, mais les résultats varient suivant la
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nature du. terrain. Dans les terres fortes, un seul labour à 15 centimètres de profondeur suflit pour tout détruire ou à peu près. SU s'agit d'une vigne, il faut piocher partout où la charrue n'a pu atteindre. Si la terre se met en mottes grosses comme le poing ou même comme les deux poings, les œufs se dessèchent totalement. 11 en va autrement dans les terrains meubles et surtout dans le sable. Il vaudrait mieux alors labourer profondément, car les œufs enfouis à plus de 15 centimètres de profondeur n'éclosent pas, ou plutôt les jeunes qui en résultent ne peuvent pas atteindre la surface (1). Si l'on fait des labours légers, et il n'est pas possible d'en faire d'autres dans les vignes, seuls les œufs amenés à la surface sèchent. A 5 centimètres dans le sable, tous les œufs, même désagrégés, éclosent. On se trouve bien, en pareil cas, de hersages fréquents.
Malgré tout, quand les pontes ont été abondantes, il éclùt beaucoup de criquets dans les terrains sableux. C'est contre eux qu'il va falloir diriger la lutte, et non seulement contre ceux de son propre terrain, mais aussi contre les colonnes venant du dehors. On peut aussi dans certains cas détruire les œufs en les noyant. Il suffit d'irriguer à grande eau: tous pourrissent.
Dès que le jeune criquet éclôt, il est un peu plus long que l'œuf et tout blanc. A ce moment, il est à peu près immobile. On peut en écraser beaucoup, en les frappant soit avec des sacs alourdis par un peu déterre, soit avec des branches bien feuillées, comme celles d'Eucalyptus. On peut aussi les arroser avec
(1) C'est ce qui résulte des expérieDces efifectuées par l'un de nous.
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des solutions d'acide phénique à 4 p. iOO ou de l'huile lourde de houille émulsionnée. Mais sur la même place, il éclut des criquets sept à huit jours de suite et il faut recommencer tous les matins. Sitôt que le soleil a frappé les jeunes criquets, ils deviennent tout noirs et fort agiles. Ils semblent s'être raccourcis, leur tête s'est développée, ils ressemblent alors à des mouches, et commencent bientôt à manger. Rien ne peut donner une idée de l'appétit du jeune criquet, Il dévore tout ce qu'il rencontre, même les champs de tabac, sans paraître incommodé. Tous les soirs, au coucher du soleil, les jeunes criquets se rassemblent en tas et cherchent d'abord les rayons du soleil couchant, puis des abris, car Us sont frileux. Si l'on met à leur portée des paquets de paille ou de broussailles, ils se cachent dessous. Si l'on y met le feu à la nuit tombante, aucun n'échappe. Lorsqu'ils sont dispersés dans les pieds de vigne, on peut en prendre avec des entonnoirs à Altises; mais comme ils ont une grande tendance à se mettre en troupes et h marcher en colonnes compactes, il vaut mieux, pour les détruire, profiter de cette disposition (1). De distance en distance, on creuse de petites fosses, et avec des branches on y conduit les criquets que l'on enterre rapidement. Après la première mue, ils ont encore leur couleur noire avec des stries blanches. Ils continuent à grossir, mais sans pouvoir voler jusqu'à la cinquième mue ; ils deviennent alors des insectes parfaits. A chaque mue, ils augmentent de volume, deviennent
(l) 11 est bon de relever les branches des ceps et de les lier toutes ensemble avec du raphia. Les criquets y séjournent moins et se mettent plus facilement en colonne.
plus vigoureux, et leur corps se bariole de teintes blanches ou rosées assez élégantes. A mesure qu'ils grossissent, leur pouvoir dévorant croît en proportion. Ils dévorent tout sur leur passage, même les cadavres de leurs compagnons moris. Il arrive môme qu'ils sebatteiit pour s'entre-manger, en vrais cannibales. Dés les premières mues, ils cherchent à se rassembler en colonnes si compactes qu'elles couvrent le sol d'une couche noire continue, de largeur et de longueur très variables. On dirait une bande d'étoffe rampant d'elle-même sur le sol, à la manière d'un reptile. Certaines de ces bandes ont plus d'un kilomètre de longueur. Cette phalange va droit devant elle, suivant toujours invariablement" la tête de colonne. Celle-ci peut d'ailleurs prendre une direction quelconque, suivant qu'elle est effrayée ou qu'elle trouve un chemin plus propice. On peut la diriger, en lui préparant des chemins propres et bien ratisség. La nuit, les colonnes s'arrêtent et dévorent tout ce qu'elles rencontrent. 11 en est de même le jour, si elles rencontrent de la verdure. Si l'on creuse une fosse sur le trajet de la colonne, elle donne dedans tête baissée jusqu'à ce que la fosse soit pleine, après quoi le reste passe par-dessus. Cette tactique réussit partout, si l'on a soin d'empêcher par des obstacles que la colonne n'évite la fosse. Mais le principal moyen de combattre les jeunes criquets consiste à barrer de vastes étendues par un mur continu, soit en toile, soit en zinc. Les criquets encore dépourvus d'ailes arrivent contre ce mur et essayent de l'escalader. Les défenseurs s'y opposent, soit en rendant le mur glissant (zinc bien net), ou en mettant au haut du mur de toile une bande con-
tinue de un décimètre de largeur environ en toile cirée, ce qui constitue Tappareil Durand, dit à tort appareil cypriote, soit en frappant les toiles pour renverser les assaillants. Ceux-ci se mettent alors à longer la toile et tombent dans des fosses préparées d'avance qu'ils remplissent pendant qu'on en prépare d'autres. Les criquets sont détruits dans les fosses de diverses manières, soit en les piétinant s'il y en a peu, soit en les recouvrant de terre, soit en les brûlant par le feu, l'acide phénique ou l'huile lourde de houille. Leurs cadavres dégagent une odeur fade écœurante. On peut par ces moyens défendre une commune, voire même un pays entier aussi bien qu'un simple champ. 11 arrive aussi que ces défenses, si longues qu'on les fasse, soient tournées et qu'il faille se replier en arrière.
Les murs en zinc sont généralement formés de lames de 45 centimètres de haut sur l^'joOdelong. On peut les pincer deux ensemble à leurs extrémités en contact par une pince en fer qui sert en même temps de piquet, ou bien on les cloue sur des piquets en bois. Les bandes de toile ont des boutonnières, dans lesquelles on passe une corde que l'on attache de distance en distance à des piquets. Devant la toile, on creuse un léger fossé avec les déblais duquel on recouvre le bas du mur de toile pour ne pas laisser de trous. Ce fossé servira de chemin aux jeunes criquets. Le brouillard ternit vite le zinc et alors les criquets y grimpent très bien individuellement, comme après les appareils cypriotes, mais les colonnes sont quand même arrêtées. De simples planches posées sur champ et couronnées d'une petite lame horizontale de zinc forment une bonne
protection. Si la lame de zinc ne fait saillie qu'en dehors du champ à protéger, les criquets intérieurs peuvent sortir sans que ceux du dehors puissent entrer. C'est parfois une honne précaution. On peut encore se défendre avec des fossés h parois verticales, en repoussant avec des branches les criquets qui les escaladent, mais il faut beaucoup de monde. Si les criquets couvrent de vastes espaces où l'on puisse sans grands dommages promener Tincendie, c'est encore un puissant moyen de destruction.
Dans un pays peuplé, on pourrait facilement détruire la totahté de ces animaux, mais dans de vastes étendues broussailleuses, comme il en existe beaucoup encore en Algérie, de grandes quantités parviennent à l'état parfait. La sauterelle subit la dernière mue et sort avec ses ailes. Sa taille est encore inférieure à la normale. Dès lors il n'y a plus à s'occuper d'elle, tout danger est passé. Pendant un jour ou deux ces jeunes criquets ailés vont essayer leurs ailes, se réunir en troupes, puis un beau matin on n'en voit plus un seul. On assure qu'ils s'élèvent à une grande hauteur dans Tair et s'en retournent directement vers le sud.
Les principales invasions de criquets pèlerins ont eu heu, depuis la conquête de l'Algérie : en 18^5-46, (mêlés avec le Stauronotus), en 1866, en 1874 et en 1891. Dès novembre 1890, on signalait les criquets dans l'extrême Sud.
Stauronotus marocanus. — Le Stauroyiotus marocaniis est bien plus petit que V A cridinm peregrinum. Le mâle a une longueur de 20 à 25 milhmètres, la femelle a 4 centimètres, sa couleur est grisâtre avec les derniers articles des pattes rouges. Se multipliant
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dans le pays même, il n'a pas dans son vol de direction bien déterminée. Beaucoup moins fort que V Acridium, ses ailes ne servent guère qu'aie soutenir et c'est le vent qui le pousse. Ses invasions sont parfois de longue durée : cinq, six, sept et même huit ans. Les Indigènes'prétendent que de leur temps il restait moins longtemps. Gela n'a rien d'impossible. N'étant pas détruit et se multipliant à son aise, il devait succomber à la famine qu'il semait autour de lui, et plus encore aux maladies parasitaires résultant de l'encombrement.
Comme celle deVAciidiiim, la femelle du Stauronotus pond ses œufs dans les sols légers. Ces œufs, au nombre de trente environ, sont enfermés dans une coque ovigère de la grosseur d'un haricot. Ils mettent neuf l\ dix mois à éclore. Comme pour VAcridium peregrinum, il faut aux jeunes un peu plus d'un mois pour atteindre leur développement complet et les jeunes restent encore une quinzaine de jours avant de prendre leur vol. Ils s'envolent vers les champs où ils trouvent de la verdure, puis finissent par disparaître. Il importe de détruire les œufs, on a pour cela un temps considérable-. Si l'on ne peut ramasser les coques, il est bon de faire des labours peu profonds et de fréquents hersages. Les alouettes, gros becs, calendres, sansonnets, etc., en sont friands et aident à leur destruction, mais la dessiccation des coques est le principal facteur de destruction. Le jeune est moins agile, dans les premiers jours, que le jeune de VAcridium.
Les moyens de lutte contre eux sont à peu près les mêmes que ceux que nous avons déjà exposés.
Ennemis des criquets. — Dans sa lutte contre les
sauterelles, l'homme a plusieurs auxiliaires, dont les plus précieux sont de nature parasitaire.
Les plus apparents sont les oiseaux acridophages, mais ce ne sont pas eux qui font le plus de besogne au moment des invasions. Lors des grandes invasions de pèlerins, les oiseaux disparaissent totalement de l'endroit envahi, même les moineaux dans les heux où ils pullulent le plus. Mais vers la fin de la campagne,
Fjg. 28. — Idia fasciala.
lorsque la majeure partie des jeunes criquets a été détruite, ils emportent une bonne partie des survivants pour nourrir leurs petits. On a préconisé l'introduction de diverses espèces de Martins et spécialement du Martin triste, pour combattre les cri quel s. La destruction des perdrix, cailles, gangas, depuis la conquête, doit profiter beaucoup à la multiplication du Stauronotus, dans les Hauts-Plateaux.
Une mouche, Vldia fasciata (fig. 28), détruit souvent une grande partie des pontes, elle dépose ses œufs
sur les coques ovigères qui sont bientôt dévorées par des larves carnassières.
Altise de la Vigne. — L'Altise de la Vig^ne, Altica ampelophaga (fig. 29), est un petit coléoptère, assez semblable à une Bête à bon Dieu, hémisphérique, un peu allongé, d'un vert métalUque uniforme, très luisant. Quoique connue en France, l'Altise de la Vigne est loin d'y causer les môme dégâts qu'en Algérie.
Dès que la Vigne commence à pousser, en mars,
Fi*?. 29. — Altise de la viorne.
Fig. 30. — Entonnoir à Altises.
l'Altise, terrée jusque-là, sort de ses gîtes et envahit la plantation. Si elle se réveille avant la Vigne, quelques plantes, parmi lesquelles on peut citer le Paltenis spinosa^ peuvent l'héberger quelques jours. Elle commence par manger les jeunes feuilles de la Vigne, mais ses dégâts à l'état d'insecte ailé ne sont rien à côté de ceux de sa larve. 11 faut donc autant que possible empêcher les pontes. Gomme ses congénères, l'Altise de la Vigne est un insecte très vif, sautant avec agiUté, et par suite difficile à ramasser dans la journée; mais avant le lever du soleil, il est engourdi et se laisse prendre assez facilement. On se sert généralement pour cela de larges entonnoirs en zinc, échancrés sur le côté pour laisser passer le pied