CHAPITRE II
Il s'en faut que les Arabes constituent, comme on Ta cru longtemps, le fonds même de la population indigène ; ils n'apparaissent dans l'Afrique du nord qu'au vu'' siècle; encore les compagnons d'Okba et de Hassan étaient-ils peu nombreux. L'invasion du xi*' siècle amena un flot d'émigrants que les historiens musulmans évaluent à un million. Ces nouveaux venus se répartirent dans tout le Moghreb, plus serrés à l'est, plus clair-semés à l'ouest. Aujourd'hui encore, l'élément arabe est bien moins important au Maroc que dans la Tunisie ou la Tripolitaine. En Algérie, on arrive difficilement à une estimation précise; les deux tiers au moins des indigènes parlent exclusivement la langue du Prophète ; mais la langue ne prouve pas l'origine; d'après des opinions autorisées, la race arabe comprendrait à peine un sixième de la population musulmane *. Malgré cette infériorité numérique^ l'élément arabe est le plus important. Quand un peuple a fait adopter sa langue, sa religion, ses institutions et ses mœurs, il n'est plus en minorité; la plupart des autochtones, qui parlent, pensent et vivent à sa manière, finissent par faire corps avec
1. Carelte et Hauoleau disent un tiers. On comprend que les évaluations varient; mais dans tous les cas on s'accorde à reconnaître que les Arabes sont en minorité.
lui. C'est ce qui est arrivé en Algérie, où les populations berbères se sont presque partout assimilées aux Arabes.
L'Arabe pur sang est grand, mince, élancé, musculeux; il offre un mélange remarquable d'élégance et de vigueur ; les extrémités sont fines, les membres allongés, souples et forts. La figure est d'un ovale un peu tiré avec des traits réguliers : le nez aquilin, l'œil vif, les dents éclatantes; seul le front, étroit et fuyant, manque de noblesse. Le grand air, la poussière, le soleil tannent la peau et lui donnent cette belle teinte bronzée qui se marie si bien au dessin énergique du visage. C'est surtout parmi les nomades, dans l'aristocratie saharienne, que ce type se retrouve dans toute sa beauté; on voit réellement un magnifique spécimen de l'espèce quand un homme de grande tente apparaît drapé dans ses burnous ; le vêtement aux larges plis, sans gêner l'aisance des mouvements, les enveloppe d'une ampleur majestueuse; le haïk blanc, serré par la corde en poil de chameau, encadre le visage et en fait ressortir la chaude coloration. Ce n'est pas à dire que tous les Arabes ressemblent aux superbes cavaliers de Fromentin. La race est le plus souvent altérée par des mélanges ou abâtardie par la misère et le vice. Il est rare cependant qu'elle n'ait pas conservé ses qualités physiques, sa vigueur, son étonnante agilité. On a beaucoup vanté les cavaliers arabes; mais les piétons, il faut les voir sur quelque route poudreuse, en plein soleil, marcher de leur pas allongé, égal, infatigable. Ils supportent les privations et les peines avec une force de résistance qu'on ne trouve chez aucun autre peuple ; enfants, on les a laissés à eux-mêmes, exposés tout nus au chaud, au froid, au vent, au soleil, à la pluie; la sélection s'est faite toute seule; ce qui était mal venu, imparfaitement constitué, a succombé ; les survivants sont comme l'acier trempé. Même la maladie ne peut les terrasser. Des tribus entières, empoisonnées par la syphilis, ne semblent pas s'en ressentir ; on ne se douterait pas de la présence du fléau si
lin individu plus maltraité que les autres ne montrait son masque hideusement déformé. Les affections cutanées, les maux d'yeux, les rhumatismes, produits par la mauvaise hygiène et la malpropreté, sont des compagnons incommodes, mais qu'on accepte assez gaillardement ; quand viennent les épidémies : fièvre, variole, typhus, ils n'essayent pas de se préserver ou de se défendre, ils meurent par milliers avec plus d'indiff'érence encore que de résignation.
Parmi les Arabes et les Berbères assimilés, l'élément nomade est le plus nombreux. Ils sont nomades par disposition héréditaire, mais surtout parce que la nature du pays leur impose ce genre d'existence. En l'état actuel, la plus grande partie du Sahara et de la région des plateaux n'est pas susceptible d'une culture régulière. Ces grands espaces nus et brûlés pendant la saison sèche, couverts après les pluies d'une belle végétation, forment des pâturages intermittents, des terrains de parcours. La richesse des nomades consiste dans leurs troupeaux ; il faut qu'ils leur trouvent de la nourriture et de l'eau ; de là les migrations régulières du sud au nord et du nord au sud con- ^îordant avec le mouvement des saisons. Aux approches de l'été, les caravanes se mettent en route vers le Tell; elles y arriveront après la moisson faite ; les bêtes trouveront encore leur pâturage dans les champs dépouillés. A l'automne, quand tombent les premières pluies, on revient sur les hauts plateaux et dans le Sahara. C'est un curieux spectacle que celui d'une tribu en marche : les chameaux s'avancent gravement, en file, portant les provisions, les tentes, les ustensiles de ménage ; puis viennent quelques bœufs ou vaches maigres, les chèvres et la masse serrée des moutons qu'entoure un nuage de poussière ; les femmes, leurs enfants sur le dos, cheminent à pied; seules les grandes dames du désert prennent place dans Vattatoucha le palanquin installé sur le chameau. Les hommes, le fusil au poing, sont en avant pour éclairer la route on
en arrière pour la protéger, d'autres courent sur les flancs de la longue colonne, surveillant les bêtes, les empêchant de s'égarer ou d'être volées. Le soir, on s'arrête et l'on campe.
La demeure du nomade, c'est la tente; un grand poteau et deux perches, quelques pieux fichés en terre supportent ou assujettissent la grande pièce d'étoffe formée de felidj cousus ensemble. Le felidj est une longue bande de laine et de poil de chameau que les femmes tissent dans les journées où l'on n'est pas en marche. La tente, si belle qu'elle soit, est un médiocre abri ; elle défend mal ses habitants contre le soleil, la pluie, la neige, mais elle est portative et légère. Elle leur suffit, et ils l'aiment; le nomade repose mal sous un toit, il a horreur de nos maisons de pierre. Un jour, un général en tournée dans le sud engagea quelques chefs à se construire des maisons, ils obéirent à un conseil qu'ils considéraient comme un ordre; quand le général passa de nouveau, les maisons étaient bâties, mais leurs propriétaires campaient à côté. L'ameublement d'une tente est d'une simplicité rudimentaire : deux pierres pour former le foyer, des tellis où sont les provisions, des peaux de bouc goudronnées pour l'eau, une marmite en terre, quelques plats en bois ou en halfa, des nattes grossières et chez les riches un tapis. On a vu des caïds s'offrir le luxe d'une table avec des couverts, mais chez les nomades on peut compter ces sybarites. La nourriture habituelle est le kouskous, sorte de gruau que les femmes fabriquent elles-mêmes avec de la farine d'orge ou de froment; des galettes légères assez semblables à nos crêpes tiennent lieu de pain. Le lait, le miel et les dattes figurent pour une grande part dans l'alimentation. Rarement on mange de la viande ; il faut pour cela une grande occasion, une fête religieuse, une cérémonie familiale, une diffa offerte à des étrangers. Alors on égorge un mouton, on le dépouille, on le traverse d'une sorte de broche et on le fait tourner doucement devant un feu de
broussailles en l'arrosant de beurre fondu; c'est le mets le plus succulent de la cuisine indigène.
Les nomades cultivent peu, l'élevage est leur grande affaire, le mouton leur donne de la viande ; la chèvre, la vache, la chamelle leur fournissent du lait. Avec la laine ou le poil de ces animaux ils ont la matière première de leurs vêtements et de leurs tentes. Le commerce leur est aussi de quelque secours ; ils échangent des dattes récoltées dans les oasis du sud contre les céréales du Tell, ils vendent pour l'exportation une partie de leurs troupeaux; ils n'achètent guère que des grains, quelques armes et des bijoux pour leurs femmes. En somme, ils ont peu de besoins et savent presque toujours y suffire eux-mêmes.
L'instinct nomade se retrouve chez les sédentaires du Tell, ils se meuvent dans un rayon moins étendu, mais ils se déplacent facilement; en été, la plupart habitent sous la tente ; l'hiver, le froid les oblige à se fabriquer des gourbis, les murs sont en terre ou en sable grossièrement maçonné, la toiture en diss ou en halfa. Ni portes, ni fenêtres, ni cheminées; le sol n'est pas même battu. Bêtes et gens s'entassent pêle-mêle dans cet abri moins léger que la tente, mais plus malpropre et plus malsain. Avec ses tentes ou ses gourbis rangés en cercle, à l'écart des routes et des chemins fréquentés, gardé contre les fauves et les intrus par ses chiens maigres toujours grondants, le douar a moins l'air d'un village que d'un campement. Les chefs, plus sensibles aux avantages du confort, se bâtissent, quand ils le peuvent, de vraies maisons où il y a des portes, des fenêtres, des murs solides soigneusement blanchis à la chaux; l'installation est celle d'une ferme très simple, on utilise presque toutes les chambres comme magasins à grains et à fourrage; quelques meubles français, tout dépaysés, se mêlent aux nattes, aux tapis et aux coffres indigènes.
Les Arabes du Tell ont des bœufs , des chèvres , des moutons, mais l'élevage n'est pour eux qu'une occupation
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accessoire ; en général , ils sont cultivateurs. Beaucoup sont employés dans les exploitations européennes; ceux qui sont propriétaires font valoir leur fonds, mais ils mettent raremeiit la main à la charrue ; le travail est fait par les khammès, métayers partiaires qui sont payés du cinquième de la récolte ; la condition des khammès et des bergers, ces prolétaires de la société arabe, est assez misérable, le petit propriétaire lui-même est bien loin d'être riche. Malgré sa fertilité, le sol cultivé maladroitement donne une production très irrégulière ; depuis que le commerce leur est devenu facile, les indigènes ont perdu l'habitude d'entasser des réserves de grains dans leurs silos; les années mauvaises les trouvent sans épargne, sans défense contre la misère.
Ce qui réunit les pasteurs du sud et les laboureurs du Tell, c'est la religion; tous sont musulmans ; les mosquées, les zaouïas, les koubbas des marabouts leur servent de points de ralliement. La plupart sont enrôlés dans les confréries de Sidi-Abd-el-Eader \ de Mouley-Taïeb , de Tedjini, des Snoussi,desAïssaoua, associations puissantes et souvent dangereuses. Très attachés à leur foi , il en est peu qui n'observent fidèlement les rites extérieurs, ablutions, prières, jeûne du Rhamadan. Chaque année, des milliers s'embarquent pour faire le voyage de la Mecque ; les uns meurent en route, les autres reviennent malades, épuisés de fatigues et de privations ; mais ils ont gagné la sainteté, ils peuvent ajouter à leur nom le titre vénéré de hac^fi. Cette ferveur religieuse est le principal obstacle que nous ayons rencontré en Algérie ; elle a suppléé à Tesprit national pour animer les colères et encourager les résistances; presque toutes les révoltes ont été dues à des prédications de marabouts ; pour la guerre contre l'infidèle
1 . La plus dangereuse de ces confréries, celle dont Thostilité contre nous est la plus prononcée est celle des Snoussi, qui a son centre dans la Tripolitaine. L'ordre de Tedjini au contraire nous serait plus favoral)le.
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les divisions cessent, les haines de tribu s'oublient. Telle est la cause toujours agissante^ dont on peut atténuer les effets, mais qu'il est bien difficile de détruire. La conversion des Arabes au christianisme que quelques-uns ont rêvée n'est qu'une chimère dangereuse. L'islam d'ailleurs, avec la simplicité de son dogme et la clarté de sa morale, n'est pas tellement inférieur aux autres conceptions monothéistes. Comme elles, il a un caractère exclusif et il crée la division parmi les hommes. Le musulman est fanatique et intolérant, mais l'est-il plus que les Hébreux de la Bible et les chrétiens du moyen âge? A côté de paroles violentes, de sanglants appels à la force, le Coran contient des préceptes de charité et de justice. En cherchant bien, on peut trouver les mêmes oppositions dans l'Ancien Testament ou dans les Évangiles. La forme théocratique est un état inférieur des sociétés humaines ; quand la religion règne seule, quand elle n'est pas tempérée, équilibrée par l'activité économique et intellectuelle, partout elle produit les mêmes résultats. Elle fait des nations inertes, momifiées dans le formalisme, incapables de comprendre tout ce qui n'est pas elles, pleines d'horreur et de haine pour tout ce qu'elles ne comprennent pas. Le moyen de combattre l'influence excessive de l'islamisme n'est donc pas dans un prosélytisme dépourvu de toute chance de succès. Les Arabes cesseront d'être des fanatiques le jour où ils seront gagnés à la civilisation; quand les réalités de la vie sociale auront chassé les rêveries superstitieuses, quand les voyages d'affaires auront succédé aux pèlerinages, quand des idées vivantes secoueront ces esprits assoupis , alors le problème sera résolu. L'indigène sera peut-être encore musulman comme le Français est catholique, mais avant tout il sera un homme moderne, un contemporain du siècle.
En attendant le peuple arabe se modifie lentement ; avec §es croyances religieuses , il a conservé ses anciennes institutions. Le Coran, les commentaires qu'il a
inspirés, les coutumes qu'il a créées ou admises constituent toiyours la loi civile. Comme au temps de la conquête , malgré rétablissement des douars communes et des communes mixtes, Tunité sociale est la tribu*. Ce groupe étendu , pareil au yé'^oç grec et à la gens romaine, comprend, avec les descendants de Tancètre éponyme agnats les uns des autres, des familles rattachées par le lien de raffranchissement ou de la clientèle. Si elle est nombreuse , la tribu se fractionne en ferkas et en douars ; si elle est faible, elle noue des alliances. Elle a son nom, ses chefs, son existence propre; elle est personne civile; son domaine, Varch^ ne peut sortir de ses mains ni par vente, ni par donation, ni par testament; les détenteurs ne sont que les usufruitiers héréditaires d'une propriété collective. Autrefois, le commandement appartenait toujours par droit de naissance à la famille du fondateur; il n'en est plus ainsi dans le Tell, où les caïds deviennent de plas en plus, de simples fonctionnaires. Mais les chefs de fraction portent encore le titre de cheikh (vieillard) qui atteste le caractère patriarcal de leur autorité.
Dans la famille proprement dite, le père est un maitre plus respecté qu'aimé, plus craint que respecté; nul ne s'assied en sa présence, il mange seul, et c'est seulem^it quand il est rassasié que la femme et les enfants ont leur tour. La condition des femmes est mauvaise ; le mariage est un marché, les parents de l'épousée sont les vendeurs, le mari achète, paye et dispose à sa guise de ce qu'il a payé. La femme arabe n'a point de jeunesse ni de maturité; encore enfant lorsqu'on la marie , elle vieillit vite au dur métier de servante qu'on lui fait faire. La polygamie est loin d'être générale, on compte à peine 20,000 ména|;es polygames parmi les indigènes sédentaires*; c'est que pour avoir plusieurs femmes, il faut d'abord être en mesure de
1. V. le code de Sidi-Khelil traduction Seignette et Texcellente introduction qui précède l'ouvrage.
les nourrir. Un Arabe n'a qu'une seule femme pour les mêmes raisons qui obligent un Européen à n'avoir qu'un domestique ; la plupart des pauvres gens , bergers ou khammès sont condamnés, par leur pauvreté même, à un perpétuel célibat. Le législateur musulman qui connaissait le peuple auquel il avait affaire a essayé de protéger les femmes contre les abus de la force. Il n'a pas interdit la polygamie, mais il l'a limitée ; un musulman ne doit pas avoir plus de quatre femmes, et, s'il n'en a qu'une, cela est mieux. Dans les cas de divorce ou de veuvage, un douaire doit être assuré à l'épouse. Mais ici les mœurs ont été plus fortes que la loi, et les artifices juridiques ne manquent pas pour tourner le Coran au détriment des femmes* . Elevées dans l'ignorance, maltraitées, frustrées, celles-ci se vengent du mieux qu'elles peuvent. Malgré une surveillance jalouse, malgré des châtiments terribles, les cas d'adultère sont fréquents. Les occasions ne manquent pas, elles sont saisies avec un cynisme et une audace qui confondent. Si l'on veut croire à la pureté des mœurs primitives, il ne faut pas venir la chercher parmi les Arabes de la tente. Hommes et femmes, adolescents ou vieillards, la corruption est la même chez tous; l'enfance même n'est pas respectée; des spectacles dégoûtants et d'ignobles exemples la dépravent dans sa fleur.
La brutalité sensuelle n'est pas le seul vice des Arabes; ils n'ont en aucune façon le respect du bien d'autrui. A leurs yeux, le vol est une action indifférente en elle-même, bonne quand on est adroit, mauvaise pour qui se fait prendre. Ils sont âpres au gain, licite ou non ; pour mieux dire, ils n'en connaissent point d'illicite. Ils ont des habitudes de ruse qui les rendent souvent dissimulés et dangereux. Malgré la fierté de leurs allures, ils sont souples et flexibles devant la force ; ils mentent avec une effronterie sans égale, ils flattent avec une abondance de langage