Voy. Vayssette, Histoire de Gonstantine
ensuite le temps de songera Constantine. D'ailleurs, puis qu'on persistait dans l'idée d'organiser des Etats indigènes sous la suzeraineté de la France, pourquoi ne pas traiter avec Ahmed? Mais, si l'on eût traité avec Ahmed, il n'aurait pas été possible de nommer Yusuf bey de Constantine.
Yusuf était entré au service de la France dès les premiers temps de la conquête. Sa connaissance de la langue et des mœurs arabes, son intelligence militaire, sa brillante bravoure l'avaient mis à même de rendre d'excellents services; il en avait été récompensé par un avancement rapide; il était devenu en quelques années capitaine, puis chef d'escadron. Mais son ambition aspirait plus haut; il avait su plaire àClauzel et au duc d'Orléans; ce qui eût paru très ordinaire de la part d'un officier français semblait admirable venant de ce cavalier monté à la turque, paré du costume indigène, entouré d'un caracolement de spahis. Yusuf est le premier qui ait compris et e^iploité notre naïf amour de la fantasia. Sur le conseil du duc d'Orléans, on le nomma donc bey de Constantine; il se faisait fort de soulever les indigènes et de provoquer la chute d'Ahmed ; on l'envoya àBône, d'où le général Monck d'Uzer avait été rappelé. Il fit occuper la Calle, installa en avant de Bône le camp de Dréan, entra en relation avec quelques ennemis du bey. Mais il entendait le gouvernement de la même manière que ce dernier : ses razzias, ses exactions et ses violences indisposèrent les tribus; des défections se produisirent. Loin de se déconcerter, il proposa une expédition contre Constantine. Clauzel, qui s'était avancé en le désignant comme bey, ne voulut pas reculer. Il demanda au gouvernement 10 000 hommes de renfort; comme on les lui refusait et qu'on acceptait l'offre de sa démission, il se ravisa et déclara qu'il agirait avec les ressources dont il disposait. Le ministère désapprouvait l'entreprise; il l'autorisa cependant; mais, en la laissant faire avec des moyens insuffisants, il rendit un échec presque inévitable. Clauzel, de son côté, faisait preuve de légèreté en essayant
une opération difficile avec des forces que lui-même avait jugées trop peu considérables. Il est vrai que Yusuf ne lui avait pas ménagé les promesses ; à l'en croire, sa politique avait aplani les voies, aucun obstacle n'arrêterait Tarmée, Constantine devait ouvrir ses portes au premier coup de canon. Il prenait pour des réalités ses propres illusions; l'événement allait lui infliger un cruel démenti.
En tirant des troupes d'Alger et d'Oran, en y joignant celles qu'on avait déjà dans l'est, on rassembla à Bône environ 8000 hommes ; les bêtes de somme étant en petit nombre, on n'emporta que peu de munitions. L'artillerie avait en toutl/i60 coups à tirer ; elle se composait de IZi canons de montagne ou de campagne ; pas une pièce de siège. Les pluies d'automne, toujours torrentielles en Algérie , commencèrent cette année-là avec le mois d'octobre. Le mauvais temps et les fièvres éprouvèrent l'armée avant qu'elle se mît en route; 2000 hommes entrèrent aux hôpitaux. Cependant le maréchal Clauzel et le duc de Nemours, qui devait prendre part à l'expédition, étaient arrivés à Bône; l'avant-garde avait été dirigée sur Guelma ; le 13 novembre, le quartier général et le gros des troupes commencèrent leur mouvement. On fit route par Guelma, Medjès-Amar, Ras-el-Akba et l'oued Zenati ; le 22 seulement, on arriva devant Constantine. Pendant ces huit jours, il n'y eut pas un seul engagement sérieux; mais des combats sanglants n'auraient pas fait le mal que causèrent les intempéries. La pluie n'avait pas cessé de tomber à flots, défonçant le sol, gonflant les torrents, exténuant les bêtes et les gens. Après des journées écrasantes, où il avait fallu s'atteler aux voitures du convoi, marcher dans l'eau glacée des rivières, le bois manquait pour allumer des feux de bivouac. Dans la nuit du 20 au 21, la neige se mit de la partie ; des soldats, fous de souffrance, se poignardaient avec leur baïonnette; plusieurs moururent de froid. Les malades étaient nombreux, les autres n'étaient guère plus valides. Sans avoir vu l'ennemi, l'armée était harassée. Le maréchal
s'affectait peu de ce qu'il considérait simplement comme un contre-temps désagréable. Avant de quitter Bône, il il avait rédigé une proclamation que Yusuf s'était chargé de faire parvenir aux habitants de Gonstantine et sur l'effet de laquelle il n'avait aucun doute. Il était si sûr de son fait qu'il alla tranquillement avec son état-major se présenter devant la porte d'El-Kantara. Il fut reçu à coups de canon; Ahmed avait quitté la ville ; mais son khalifaBen-Aïssa, soldat énergique, y était resté ; tout était prêt pour la résistance. La position de Gonstantine est formidable : elle se dresse au sommet d'un rocher âpre , escarpé , presque isolé ; sur trois faces, des ravins lui forment un fossé naturel; le Rummel, s'élançant par cascades, roule et gronde au fond. La communication de plain-pied n'existe que d'un côté, vers le plateau du Koudiat-Aty. En 1836, il y avait là trois portes percées dans un gros mur, garni de casemates et défendu par une batterie. Le pont d'El-Kantara, jeté sur le Rummel, aboutissait à une quatrième porte ; il était enfilé par le feu de la place. Avec les faibles moyens dont on disposait, des munitions et des vivres en petit nombre, des troupes surmenées, il ne fallait pas songer à un siège en règle. On prépara une attaque de vive force. Le mauvais état des routes n'avait pas permis de conduire les canons jusqu'au Koudiat-Aty ; on les installa sur le plateau de Mansoura, et l'on ouvrit le feu contre la porte d'El-Kantara. Le soir du 22, elle paraissait suffisamment ébranlée ; mais les sous-officiers du génie envoyés en reconnaissance reconnurent qu'en arrière il existait une autre T^orte entièrement intacte. L'assaut fut remis au lendemain. Mais l'ennemi était en éveil ; la lune, dans son plein, dénonçait tous les mouvements. Gependant le colonel du génie Lemercier conduit ses soldats chargés de sacs à poudre et d'échelles ; une vive fusillade les accueille ; par un ordre mal compris, les troupes de soutien sont lancées trop tôt, une horrible confusion se produit, les sacs à poudre s'égarent, les hommes qui
portent les échelles sont tués. Le général Trézel accourt ; il reçoit une balle dans le cou. Ni l'escalade ni la mine ne peuvent plus être essayées; le colonel Lemercier, voyant presque tout son monde hors de combat, remonte tristement du ravin. La diversion tentée vers le Koudiat- Aty avait coûté inutilement la vie à beaucoup de soldats et à de braves officiers. Clauzel ramena à lui les troupes détachées de ce côté et ordonna la retraite.
A peine le mouvement s'est-il dessiné que les Arabes sortent en foule , les cavaliers d'Ahmed-bey se rapprochent ; les malades et les blessés, laissés en arrière, sont massacrés. Au premier moment, une poursuite trop vive pouvait devenir dangereuse ; mais les chefs de bataillon Changarnier et Rigaud, placés à l'arrière-garde, rabattirent l'audace de l'ennemi par un feu bien dirigé et par une charge à la baïonnette. Pendant toute la retraite, Clauzel, en vigoureux soldat qu'il était, fut sans cesse à cheval, veillant à tout, se portant sur les points menacés, relevant les courages par sa tranquille vaillance. Tous les généraux ne surent pas conserver ce sang-froid; le soir du 25, le général de Rigny, prenant pour des Arabes de grands chardons à tête blanche, annonça que son arrière-garde était enfoncée. « Il n'y a qu'un parti à prendre, disait-il, c'est d'abandonner le matériel et de nous retirer comme nous pourrons*. » Le même général continua de donner l'exemple le plus démoralisant ; après la campagne, il devait être le premier à accuser le maréchal. Heureusement, la panique dont il était saisi ne se communiqua pas aux troupes. On put revenir à peu près en bon ordre par le chemin qui avait été suivi à l'aller. Le l*^' décembre, Tarmée rentra à Bône, libO hommes manquaient, on ramenait 300 blessés, on perdit encore du monde des suites de la campagne ; l'expédition avait coûté près d'un milher d'hommes. soit le huitième de l'effectif engagé.
1. V. Rapport du maréchal Clauzel au ministre de la guerre dans les Explications, page 81.
Il était plus difficile de ramener l'armée que de prendre Constantine, disait le général Pelet. Effectivement, Clauzel avait fait preuve d'une remarquable fermeté ; mais on pouvait lui reprocher de la crédulité et de l'imprudence ; enfin il avait contre lui de n'avoir pas réussi. Le commandement lui fut retiré. Le général de Damrémont, qui le remplaça comme gouverneur, avait pour instruction de négocier d'abord ; il ne devait combattre que si la paix était réellement impossible. Il se rendit à Bône et se mit en rapport avec Ahmed, qui semblait de son côté disposé à un accommodement. On demanda au bey de céder une partie de sa province, de se reconnaître le vassal de la France, de payer les frais de la guerre et un tribut annuel. Il s'étonna qu'on lui fît des conditions moms avantageuses qu'à Abd-el-Kader ; comptant sur un secours de la Turquie qui devait lui arriver par Tunis, espérant d'ailleurs se tirer d'un second siège aussi bien que du premier, il traîna les choses en longueur et conclut par des propositions inacceptables. Mais Damrémont s'était préparé à la lutte. Duvivier, installé à Guelma depuis l'année précédente , s'y maintenait avec succès et ouvrait la route ; des troupes furent rassemblées à Bône, un camp fut formé à Medjez-Amar. Dès que le gouverneur n'eut plus à craindre d'être désavoué comme l'avait été Clauzel, il ordonna la marche sur Constantine. Cette fois, l'armée était forte de 12 000 hommes; elle menait avec elle, outre
16 pièces de campagne, un parc de siège composé de
17 bouches à feu ayant chacune 200 coups à tirer. Le convoi, traîné par un nombre suffisant de bêtes de somme, portait pour dix-huit jours de vivres. Damrémont commandait en personne ; il avait pour chef d'état-major Perrégaux; le général Valée, honorablement connu par ses campagnes et ses travaux techniques, dirigeait l'artillefie; le général Rohault de Fleury était à la tête du génie. Le point de départ était le camp de Medjez-Amar, que l'on quitta le 1" octobre. Le 6 au matin, l'a^ant-garde débou-
cliait sur le plateau de Mansoura. De même que Tannée précédente, l'ennemi n'avait pas essayé de tenir la campagne et avait concentré dans la ville tous ses moyens de défense ; cette fois, le temps fut moins défavorable : on n'eut de pluie que le premier et le dernier jour ; aux passages difficiles, l'énergique général Yalée sautait à bas de son cheval, saisissait le fouet d'un conducteur et animait tout le monde du geste et de la voix. On arriva sous les murs de Constantine avec des forces et des espérances que rien n'avait encore entamées.
Ahmed courait le pays avec ses cavaliers ; c'était encore Ben-Aïssa qui conduisait la résistance. Il avait son infanterie régulière composée de Turcs et de Kabyles, une milice urbaine bien armée, des volontaires accourus du dehors, en tout 6000 hommes; avec cela, des munitions et des vivres pour jdeux mois. Une enceinte continue entourait la place ; la Casba et la porte d'El-Kantara avaient été réparées ; du côté du Koudiat-Aty s'élevait une épaisse muraille de granit défendue par des batteries ca^ematées. Quand les Français parurent, des drapeaux s'éievèrent sur les portes El Djerid et El Oued ; les muezzins, debout dans les minarets, lancèrent leur appel ; les femmes, entassées sur les terrasses, poussèrent des clameurs stridentes. Au loin, les villages, incendiés par leurs habitants, mettaient des reflets rouges sur le ciel nuageux. « C'est la résidence du diable, » s'écria un officier.
Le Koudiat-Aty était tout indiqué comme point d'attaque ; on décida que la batterie de brèche y serait établie, mais on résolut d'armer le Mansoura pour prendre à revers les défenses de la place. Les assiégés tentèrent à plusieurs reprises de troubler les travaux ; mais leurs sorties c. les diversions qu'opérait la cavalerie d'Ahmed furent également repoussées. Le 10, les batteries du Mansoura ouvraient leur feu; le 11, les batteries de brèche étaient prêtes sur le Koudiat-Aty. Le général en chef
envoya alors une sommation qui fut portée par un soldat du bataillon turc. Ben-Aïssa répondit fièrement qu'il ne manquait ni de poudre ni de vivres, qu'il en donnerait aux Français s'ils en avaient besoin, mais qu'il se défendrait jusqu'à la mort. Le moment suprême approchait, quand, dans la journée du 12, Damrémont fut atteint par un boulet pendant qu'il examinait l'état de la brèche. Perrégaux, qui accourait, fut renversé sur son corps avec une blessure mortelle. Mais le feu des batteries ne fut pas même interrompu ; Yalée prit le commandement et ordonna l'assaut pour le lendemain.
Trois colonnes d'attaque avaient été formées sous la conduite du lieutenant-colonel Lamoricière, du colonel Combe et du colonel Corbin; le duc de Nemours devait diriger l'ensemble des mouvements. A sept heures du matin, huit coups de canon et les fanfares de la légion étrangère donnent le signal. Lamoricière, suivi de ses zouaves, escalade la brèche et se précipite dans la ville ; des rues barricadées, des fenêtres étroites, des maisons crénelées s'échappe une fusillade terrible; un mur s'écroule, écrasant dans sa chute le commandant Sérigny et tout un peloton du 2® léger. Cependant on continue d'avancer; à mesure que la première colonne fait des progrès, des détachements viennent la soutenir; on évite ainsi le désordre de l'encombrement; tout à coup, une violente détonation éclate, un magasin à poudre vient de sauter, les cartouchières des soldats prennent feu, la mort jaillit de tous côtés. Lamoricière, brûlé, aveuglé, est conduit à l'ambulance. Combe prend sa place, fait battre la charge et lance en avant les troupes, un instant ébranlées. Blessé mortellement en deux endroits, il redescend de la brèche et va rendre compte au duc de Nemours du succès déjà certain. A l'intérieur, le combat se poursuit avec acharnement de ruelle en ruelle, de maison en maison ; on enfonce les portes à coups de hache, on applique des échelles, on pénètre par les terrasses ; enfin la caserne des janissaires.
principal centre ae la résistance, est emportée. Au moment où le général RuUière, qui vient d'entrer dans la ville, prépare un mouvement d'ensemble, un homme se présente à lui agitant une lettre. C'étaient les notables qui faisaient leur soumission; plusieurs chefs étaient tués, les deux cadis étaient blessés, Ben-Aïssa avait pris la fuite. Un grand nombre d'habitants, en essayant de s'enfuir par les parties non accessibles de l'enceinte, s'étaient brisés dans une horrible chute au fond des ravins. Ahmed, qui suivait du haut d'une colline les phases diverses de la bataille, tourna bride et partit au galop dans la direction du sud. Il ne disparut pas encore de la scène; mais, en perdant sa ville, il avait perdu sa puissance; il ne fut plus dès lors qu'un chef de partisans.