Livre jaune, n
entre les seuls gouvernements véritablement intéressés dans la question serbe, et une lueur de paix réapparaître à l'horizon ? On avait compté sans l'Empereur allemand. Il ne l'entendait pas ainsi. Subitement, sur les incitations de l'état-major et après une réunion du Conseil fédéral prescrite par la Constitution, il lança le décret du « Kriegsgefahrzustand », l'état de danger de guerre, premier acte de la mobilisation générale, sorte d'état de siège qui substituait les autorités militaires aux autorités civiles en ce qui regardait les services publics (voies de communication, postes, télégraphes, téléphones).
Cette grave décision nous fut annoncée le 31 par une édition spéciale du Berliner Lokal Anzeiger, distribuée à tous les coins de rue, et dont voici la traduction :
« La Russie veut la guerre !
« Nous recevons à l'instant, — deux heures de l'après-midi, — de source officielle, la nouvelle suivante, grosse de conséquences :
« De Pétersbourg, l'ambassadeur allemand a fait savoir aujourd'hui que la mobilisation générale de l'armée et de la flotte russe avait été ordonnée. C'est pourquoi Sa Majesté l'Empereur Guillaume a décrété l'état de danger menaçant de guerre. Sa Majesté s'établira aujourd'hui à Berlin.
« L'état de danger menaçant de guerre constitue le préliminaire immédiat de la mobilisation générale, en réponse à la menace suspendue aujourd'hui déjà sur l'Allemagne par la mesure du Tsar, »
LA SEMAINE TRAGIQUE 3(Jl
Gomme un naufragé s'accroche à une épave, ceux qui, à Berlin, se voyaient avec terreur en présence d'une catastrophe imminente se cramponnaient à une suprême espérance : la mobilisation générale allemande n'était pas encore ordonnée ; qui sait si, au dernier moment, une inspiration heureuse du cabinet britannique, le plus ardent défenseur de la paix, ne ferait pas tomber les armes des mains prêtes à s'en servir? Mais l'Empereur dissipa encore, par la rapidité de ses résolutions, cette folle illusion. Le 31, à sept heures du soir, une sommation fut adressée au gouvernement russe de démobiliser aussi bien sur la frontière autrichienne que sur la frontière allemande. Un délai de douze heures lui était laissé pour y répondre.
Il était manifeste que la Russie, qui avait refusé deux jours auparavant d'interrompre ses préparatifs militaires, n'accepterait pas l'ultimatum allemand sous la forme impérieuse et avec le minime délai qui le rendaient encore plus injurieux. Cependant, comme aucune réponse de Saint-Pétersbourg n'était arrivée le lendemain dans l'après-midi, MM. de Jagow et Zimmermann (je le tiens de ce dernier) coururent chez le chancelier et chez l'Empereur, afin d'obtenir que l'ordre de la mobilisation générale ne fût pas lancé encore et que Sa Majesté attendît jusqu'au jour suivant. Ils alléguèrent, à l'appui de leurs instances, que les communications télégraphiques avec Saint-Pétersbourg
étaient sans doute coupées, ce qui expliquerait le silence du gouvernement du Tsar. Peut-être espéraient-ils encore, contre toute espérance, une proposition conciliante de la Russie. Ce fut la dernière manifestation de leur pacifisme expirant ou le dernier réveil de leur conscience. Leurs efforts se brisèrent contre l'opposition irréductible du ministre de la Guerre et des chefs de l'armée, qui représentèrent à l'Empereur les conséquences fâcheuses d'un retard de vingt-quatre heures. L'ordre de mobilisation de l'armée et de la flotte fut donné à cinq heures de l'après-midi et porté aussitôt à la connaissance du public par une édition spéciale du Lokal Anzeiger. La mobilisation devait commencer le 2 août. Le 1er, à sept heures dix du soir, la déclaration de guerre de l'Allemagne était remise à la Russie.
Le cabinet de Berlin dut recourir, comme on le sait, à d'invraisemblables prétextes, tels que la constatation par les autorités militaires allemandes d'actes d'hostilité commis sur le territoire de l'empire par des aviateurs français, pour pouvoir, deux jours après, motiver sa déclaration de guerre à la France. Quoique l'Allemagne s'efforçât de rejeter la responsabilité de la catastrophe sur la Russie, aucun doute ne peut subsister aujourd'hui : c'est bien sa voisine de l'Ouest qu'elle voulait avant l'autre attaquer et anéantir. Pauvre France ! disaient avec une commisération hypocrite les journaux de Berlin, en reconnaissant que la conduite
du gouvernement français, pendant toute la durée de la crise, avait été parfaitement correcte, et qu'il avait travaillé sans relâche à la conservation de la paix. Pendant que ses gouvernants remplissaient ainsi jusqu'au bout ce haut devoir d'humanité, la France donnait au monde un spectacle saisissant, celui dune nation regardant sans émoi et sans crainte grandir d'heure en heure un péril qu'elle n'avait pas suscité, et, esclave de sa parole, froidement décidée à suivre le destin de son alliée Sur les champs de bataille. Elle offrait en même temps à l'Allemagne, qui avait escompté follement son désarroi et ses dissensions politiques, l'image de tous ses enfants étroitement unis dans une résolution invincible, la défense de la patrie odieusement attaquée. Ce n'est pas la seule surprise qu'elle lui réservait ; sa résistance de granit allait bientôt transformer la lutte et faire échouer tous les calculs de la stratégie allemande.
Personne ne s'était employé plus énergiquement ni avec plus d'intelligence que le représentant de la République à Berlin à éteindre l'incendie allumé par l'Autriche et son alliée. « Ne trouvez-vous pas, me disait l'ambassadeur d'Angleterre dans le train qui nous emportait le 6 août, loin de la capitale allemande, que l'attitude de M. Gambon a été admirable? Rien n'a pu altérer, pendant ces terribles journées, son sang-froid, sa présence d'esprit et sa perspicacité. » Je ne saurais mieux faire, pour exprimer ma propre admiration, que derépé-
ter ici le jugement d'un diplomate aussi compétent que sir Ed. Goschen, qui a pris lui-même une part des plus actives à l'œuvre du salut européen, tentée en vain par les gouvernements de la Triple- Entente.
La population de Berlin avait suivi avec un énorme intérêt, mais sans aucune apparence d'enthousiasme patriotique, le développement de la crise. Ces belles journées d'été s'étaient écoulées aussi paisibles qu'à l'ordinaire. Le soir seulement, plusieurs centaines de jeunes gens arpentaient les voies du centre, en chantant gravement des hymnes nationaux, et se dispersaient, après avoir poussé quelques « hoch ! » devant les ambassades d'Autriche-Hongrie et d'Italie et le palais du chancelier. Le 2 août, j'ai observé l'animation du public endimanché qui encombrait le large boulevard du Kurfùrstendam ; il lisait attentivement les éditions spéciales des journaux, puis chacun vaquait à ses plaisirs habituels, parties de tennis pour les jeunes gens et les jeunes filles, longues beuveries dans les brasseries, pour les bourgeois et leurs familles. Quand l'automobile impérial passait comme un éclair sous les « Linden », il était salué de vivats assez nourris, mais nullement frénétiques. Il a fallu les excitations de la Dresse contre la
Russie, provocatrice de la guerre ; les discours trompeurs de l'Empereur et du chancelier et les publications truquées du gouvernement, pour allumer un patriotisme plutôt lent à s'enflammer. Il s'est manifesté surtout, à la fin de mon séjour, par des insultes aux malheureux Russes qui traversaient la ville, regagnant leur pays en toute hâte, et par d'ignobles outrages au personnel de l'ambassade du Tsar, lorsqu'il a quitté Berlin.
Si la masse du peuple allemand, ignorante des intentions pacifiques de la Russie, a été facile à abuser, il n'y a pas là de quoi nous étonner. Mais les classes supérieures, mais les esprits avertis, n'ont pas pu être dupes des mensonges officiels. Le gouvernement du Tsar, — ils le savaient aussi bien que nous, — avait un intérêt capital à ne pas entamer la lutte. En vérité, il est puéril de discuter cette question. Encore une fois, dans le calcul de Guillaume II et de ses généraux, l'affaire serbe a été un piège tendu à l'Empire du Nord, avant que la croissance de ses forces militaires en eût fait un adversaire invincible.
Nous nous sommes anxieusement demandé, à Berlin, si une déclaration formelle du gouvernement britannique de ne pas rester étranger au conflit n'aurait pas arrêté l'Allemagne, tandis que l'incertitude qui régnait au sujet de son intervention l'a certainement encouragée. Nous eûmes même l'espoir, — l'espace d'un moment ! — que sir Ed. Grey allait détruire les illusions dont tout
le peuple allemand aimait à se nourrir. L'honorable secrétaire d'État a dit, en effet, au prince Lichnowsky, le 29 juillet, que la question austroserbe pourrait prendre une telle amplitude, que tous les intérêts européens y seraient impliqués ; il l'a engagé à ne pas supposer, d'après le ton amical de leurs conversations, que l'Angleterre ne s'associerait pas à une action générale. Sans doute, si, dès le début, elle avait pris ouvertement position à côté de la Double-Alliance, elle aurait pu enrayer le cours fatal des événements. Telle est du moins l'opinion la plus répandue, car une guerre maritime n'entrait certainement pas dans les plans de l'Empereur et de l'amiral de Tirpitz, et elle était le cauchemar du commerce allemand. Mais, à la date du 29, une menace directe de l'Angleterre, un rugissement soudain du lion britannique, n'auraient plus, je le crois, fait reculer Guillaume II. Le souvenir de l'incident d'Agadir était trop cuisant pour l'orgueil germanique. L'Empereur aurait craint de perdre tout prestige aux yeux d'une partie de ses sujets, si, sous les injonctions anglosaxonnes, il avait renoncé à aller plus avant, donnant ainsi créance aux reproches de ceux qui l'accusaient de ne faire qu'une politique de bluff et d'intimidation. L'Allemagne aboie, mais ne mord pas, disait-on à l'étranger, ce qui était bien pour l'exaspérer. Un avertissement comminatoire dans la bouche de sir Ed. Grey n'aurait servi qu'à précipiter l'offensive des armées du Kaiser, afin de
rendre l'intervention des forces et de la marine anglaises inefficace sur l'issue de la campagne, qu'on voulait, à Berlin, rapide et décisive.
Nous savons de reste, par la lecture des dépêches et des discours du secrétaire d'Etat britannique, avec quels ménagements il devait traiter l'opinion publique de son pays et celle de la majorité du Parlement. Une guerre dans les Balkans n'intéressait pas la nation anglaise et la querelle du Teuton et du Slave la laissait indifférente. Elle n'a commencé à s'émouvoir réellement que lorsqu'elle a compris l'imminence du danger que courait l'existence de la France, et elle n'a répondu avec chaleur aux appels éloquents de M. Asquith et de sir Ed. Grey que le jour où elle a su les Allemands aux portes de Liège, d'où ils menaçaient à la fois Paris et Anvers, « ce pistolet braqué sur le cœur de l'Angleterre ».
Si l'on se place à un point de vue purement moral, on doit reconnaître que la grande majorité du peuple anglais aune âme profondément religieuse, mais d'un idéal chrétien qui n'a rien à voir avec la religiosité guerrière du Kaiser et de ses sujets. Ses idées simplistes et ses principes puritains lui font condamner toute politique qui déchaîne le fléau de la guerre. Sa répugnance à laisser la Grande-Bretagne s'engager dans une lutte continentale n'a pris fin que devant l'acte de lâcheté commis par l'Allemagne contre l'impuissance d'un petit peuple libre ; elle s'est transformée en un désir inflexible
de punition et de vengeance, en apprenant les hauts faits de la soldatesque allemande en Belgique.
C'est cette nation, douée d'une véritable grandeur morale, que les orateurs et les pamphlétaires ennemis osent accuser aujourd'hui d'avoir organisé la coalition qui barre la route à leurs ambitions ; c'est la main de l'Angleterre qu'ils dénoncent tissant la trame des intrigues prétendument ourdies contre leur patrie. Ils ne connaissent pas mieux la nation britannique que ne la connaissaient Treitschke et ses disciples, quand ils prétendaient qu'elle n'est qu'un ramassis de marchands âpres au gain et dénés de vertus militaires ; ils la jugent aussi mal que le faisait M. de Bethmann-Hollweg, qui s'indignait qu'elle attachât tant de valeur à un traité suranné. Les préliminaires de la guerre actuelle ont montré l'honnêteté et les scrupules de la diplomatie anglaise à côté de la mauvaise foi de la diplomatie germanique ; ils ont mis en belle lumière la loyauté de la Grande-Bretagne et de ses ministres au regard de la duplicité de l'Allemagne et de ses fonctionnaires impériaux.