CHAPITRE VI LA FRACTION WILLICH-SCHAPPER
Après la défaite de b Révolution de 18i8-1849, le parti prolétarien perdit, sur tout le continent sans exception, ce qu'il possédait durant cette période : presse, liberté de la parole, et le droit d'association, c'est-à-dire les moyens légaux d'organiser un parti. Le parti bourgeois-libéral, comme le parti petit -bourgeois-démocratique, j j trouvèrent, dans la position sociale des classes 1 1 , qu'ils représentent, les moyens de subsister en '' ' dépit de la réaction, sous une forme ou sous une j jj autre et de faire plus ou moins valoir leur intérêt / cômïnun. Le parti prob'tarien, après 1849 comme après 1848, n'avait qu'un moyen à sa disposition : la société secrète. A partir de 1849, le continent vit naître toute une foule de sociétés secrètes prolétariennes, découvertes par la police, condamnées par les tribunaux, ruinées par les emprisonnements et que les circonstances faisaient continuellement renaître.
Une partie de ces sociétés secrètes j)oursuivait directement le renversement de l'Etat existant.
Cola était justifio on Franco, où le prolétariat était vaincu par la Ixmrgooisio, ot oii l'attaquo, dirigée contre le Gouvernement, se confondait avec l'allaque dirigée contre la bourgeoisie. Une autre partie di; ces sociétés secrètes s'occupait d'organiser le prolétariat en parti sans se |)réoccui)er du Gouvernement existant; la chose était nécessaire dans des pays comme l'Allemagne, où la bourgeoisie et le prolétariat étaient soumis tous deux à des Gouvernements à demi-féodaux. Dans ce cas, une victoire remportée sur les Gouvernements existants aurait, au lieu de détruire sa puissance, porté au pouvoir la bourgeoisie ou encore ce qu'on a])pelle la classe moyenne. Sans doute, les membres du parti prolétarien auraient participé encore à une révolution dirigée contre le stafn quo. Mais ce n'était pas leur tâche de préparer cette révolution, de faire de l'agitation en sa faveur, de conspirer, de comploter pour elle. Ils pouvaient laisser ce soin aux conditions générales et aux classes qui s'y trouvaient directement intéressées. Ils devaient le faire s'ils ne voulaient pas renoncoi' à la constitution du parti et à leurs devoirs historiques, qui découlent d'eux-mêmes dos conditions générales d'existence du prolétariat. Pour eux, les Gouvernements actuels n'étaient que des manifestations éphémères, et le statu qno un petit arrêt. S'attaquer à lui était une tâche qu'il fallait laisser ii une démocratie u'.esquine et étroite.
La Ligve des commiinhtes n'était donc pas une sociiHé (le conspirateurs, mais poursuivait en secret l'organisation du parti prolétarien, parce que le prolétariat allemand se voyait ofiiciellement interdire l'eau et le feu, les écrits, les discours, les associations. Quand une semblable société conspire, ce n'est que dans le sens oii la vapeur et l'électricité conspirent contre le statu quo.
^"^ On comprend qu'une société secrète de cette espèce qui poursuit la constitution non du pcu^ti du Goiirerncmcnt^ mais du parti d'opposition de r avenir^ otïre peu d'attraits à des individus qui, d'une part, couvrent leur nullité personnelle du manteau de conspirateur, et, d'autre part, bornent leur ambition étroite au jour de la Révolution, mais qui, pour le moment, font les importants, prennent part à la curée démagogique et veulent être bien accueillis par les charlatans démocrates.
Aussi une fraction se sépara-t-elle de la Ligue des communistes, ou bien si Ton veut on en exclut une fraction, qui. si elb^ ne tenait pas aux véritables conspirations, demandait au moins à en avoir l'apparence et recherchait l'alliance des héros éphémères d(^ la démocratie, la fraction Willich- Schapper.
Ce qu'il y a de caractéristi(}ue, c'est que Willich figure avec Kinkel q\ à ccMé de lui comme ((entrepreneur», dans l'affaire de l'emprunt révolutionnaire germano-américain.
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Lo rapport existant entre ce parti et la majorit(^ de la Ligne des commnnistcs à laquelle appartenaient l(^s accusés (If Cologne vient d'être élai)li : lîiirgers et Riiser se sont étendus sur ce sujet avec force, d'une façon complète, dans les débats des assises.
Arrêtons-nons, avant de concinre, ponr jeter un coup d'œil sur la conduite de la fraction Willicli- Schapper pondant le procès de Cologne.
Comme nous l'avons déjà remar(|U('" plus liaul, les dates des documents enlevés à cette fraction pai- Slieber jironvent que ses documents, même a/)i'rs le vol commis par Ken ter, savaient encore prendre le chemin de la police.
Jusqu'à cette heure cette fraction nous doit toujours rex])lication de ce phénomène.
Scliap])er connaissait très bien le passé de Cherval ; il savait que ce dernier avait été reçu dans la Ligue par lui en 18i-6et non par Marx, en 184S, etc.
Son silence vient à rap|)ui des mensonges de Stieber.
La fraction savait que Ilako, qui en faisait partie, avait écrit une lettre de menaces an témoin liaupt. l'allé laisse le soupçon planer sur le parti des accusés.
Moses Hess, membre de la fi"actioii. aul(Mir du Ca/éc/tisjnp j-ouf//\ de cette parodie malheureuse du manifeste du |)arli communiste, Moses TIess, qui ne se contente |)as d'écrii'e lui-même ses livres, mais (|ui les débite égalemiMit lui-même, savait
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exactement à qui il avait confié des lots de son «rouge». Il savait que Marx n'avait pas diminué sa richesse d'un seul exemplaire. Moses laisse Iranquillement planer sur les accusés le soupçon d'appartenir à un parti qui expédie soq «rouge», dans les provinces Rhénanes avec des lettres d'envoi mélodramatiques.
De même que par son silence, la fraction favorise la police prussienne, par ses paroles. Quand elle intervient dans les débats, elle n'est jamais sur le banc des accusés, mais témoin du roi.
Hentze, ami et bienfaiteur de Willich, qui avoue être entré dans sa Ligue, passe quelques semaines chez Willich, à Londres, et part ensuite pour Cologne pour faire contre Becker, sur lequel les indices manquent beaucoup plus que sur lui-môme, le faux témoignage que Becker a été, en 1848, membre de la Ligue.
Hœtzel, comme le prouvent les archives de Dietz, appartient à la fraction et est soutenu pécuniairementpar elle ; traduitunepremière fois devant les assises, à Berlin, pour participation à la Ligue, il vient déposer contre les accusés. Il fait un faux témoignage en établissant un rapport imaginaire entre l'armement exceptionnel du prolétariat berlinois pendant la période de la Bévolution et les statuts de la Ligue.
Steingens, convaincu par ses propres lettres (cf. audience du 18 octobre) davoir été l'agent principal de la fraction à Bruxelles, paraît au pro-
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ces non à titre d'accusé, mais à titre de témoin.
Peu de temps avant les débats devant les assises, Willich et Kinkel envoient un compagnon tailleur, comme émissaire, en Allemagne. Kinkel n'appartient pas à la fraction; mais Willich était corégent avec lui de l'emprunt révolutionnaire germano-américain.
Kinkel. déjà menacé du danger qui le frappera plus tard, de se voir, lui et Willich, privé de l'administration des sommes empruntées, de voir l'agent reprendre le chemin de l'Amérique, malgré ses protestations indignées et malgré celles de Willich, Kinkel avait précisément besoin d'accomplir en apparence des missions en Allemagne et d'entretenir en apparence des correspondances avec l'Allemagne, pour montrer, d'une part, qu'il existait encore, dans ce pays, un terrain favorable à son activité révolutionnaire et aux dollars américains, d'autre part pour trouver un prétexte aux énormes frais de correspondance et de port que lui et l'ami Willich avaient su mettre en ligne de compte. (Cf. la circulaire lithographiée du comte 0. lleichenbach.) Kinkel savait qu'il n'avait aucune relation ni avec les bourgeois libéraux ni avec la petite bourgeoisie démocratique d'Allemagne. Aussi prit-il un X pour un U, l'émissaire de la fraction pour l'émissaire de la Ligue révolutionnaire germano-américaine. Cet émissaire n'avait d'autre tâche que d'agir parmi les travailleurs contre le parti auquel appartenaient les accuses de
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Cologne. Un doit avoner que Tiiistant était bien choisi pour donner, juste an dernier, moment ]e prétexte d'nne nouvelle instruction. La police prussienne était complètement renseignée sur la personne, l'adresse, le jour du départ et la route de l'émissaire. Comment cela? Nous le verrons. Aux réunions secrètes qu'il tient à Magdebourg, assistent les mouchards qui font leurs rapports sur les débats. Les amis des accusés de Cologne tremblent en Allemagne et à Londres.
Nous avons raconté que Hirsch, le 6 novembre, avoua devant le magistrat de Bow street avoir fabriqué Toriginal du cahier de procès-verbaux, sous la direction de Fleury et de Greif. Willich put le déterminer à cette démarche. \Villich et Taubergiste Schertner l'accompagnèrent devant le magistrat. L'aveu de Hirsch fut fait à trois exemplaires, et ceux-ci furent envoyés à Cologne, à trois adresses ditférentes.
Il était de la plus haute importance de faire arrêter Hirsch dès qu'il passej'ait le seuil du tribunal.
En mettant à profit la déposition qu'il avait sur lui et qui se trouvait dûment légalisée, le procès perdu à Cologne pouvait être gagné à Londres, sinon au profit des accusés, au moins au détriment du Gouvernement. \\ illicb lit tout, au contraire, pour rendre la chose impossible. Il (dtserva le silence le plus absolu non seulement vis-à-vis du parti Marx, qui était directement intéressé, mais
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môme vis-à-vis des siens, même vis-à-vis <\e Schapper. Seul Schertnor élail dans le secret. Sclierlner déclare que Willich et lui ont accompagnéHirsch jusqu'au bateau. Hirsch demandait en ellet, conformément aux intentions de Willich, à aller porter témoi-^na^e à Cologne contre IlirscJ!.
Willich apprend à Hirsch le chemin que vont prendre les documents, flirsch renseigne à l'amhassade de Prusse; celle-ci en informe la poste. Les documents narrivent pas à destination. Ils . s'évanouissent. Plus lard Hirsch, qui avait disparu, reparaît à Londres et déclare, dans une réunion publique de démocrates, que Willich est son complice.
Willich avoue, r(q)ondanl à une question qu'on lui posait à ce sujet, être rentré en relation, depuis août 18.r2,avec Hirsch, (|ue l'on avait exclu sur sa proposition, en IS,")!, du grouj)e de Great Windmill. Hirsch aurait trahi au prolil d(; Willicli, l'espion prussien Fleury, et lui aurait donné connaissance de toutes l<;s lettres entrant (•hez ce dernier ou en sortant. Willich se serait servi de ce moyeu pour surveiller la police prussienne.
Willich était notoirement, depuis environ un an, l'ami intime de Fleury, dont il reçut des secoui's.
Mais, si Willich savait, depuis août IS52, ([ue c'était un inoncliard pi'ussien, s'il était l'enseigné sur ses faits et gcstt.'S, couimeiil avait-il pu ne pas connaître le cahier original des procès-verbaux ?
Comment se lait-il qu'il n'intervienne que quand le Gouvernement prussien a déjà trahi la qualité de mouchard de Fleury?
Qu'il intervienne de telle façon qu'au pis aller il fait sortir son ami Hirsch d'Angleterre et prive le «parti Marx» de la preuve, dûment légalisée, de la culpabilité de Fleury?
Qu'il continue à recevoir des secours de Fleury qui se vante d'avoir de lui un reru de 15 livres ?
Que Fleury continue à opérer dans l'emprunt révolutionnaire germano-américain ?
Qu'il indique à Fleury le local et le lieu de réunion de sa propre société secrète, si bien que les agents prussiens prennent dans la chambre voisine le procès-verbal des débats?
Qu'il renseigne F^leury sur la route suivie par l'émissaire, le compagnon tailleur dont nous avons parlé, et reçoit même de Fleury de l'argent destiné à cette mission.
Qu'il raconte enfin à Fleury qu'il a instruit Hontze, qui habitait chez lui, de la façon dont celui-ci devrait déposer contre Becker ' ? — 11
^ Au sujet des relations entre Willlch et Becker : « Willich m'écrit les lettres les plus amusantes. Je ne réponds pas, mais il ne cesse de m'exposer ses nouveaux plans de révolution. Il me choisit pourrévolutionnci- la garnison de Cologne!!! Nous en avons ri à nous tenir les côtes. .\vec ces sottises, il fera arriver malheur à un nombre incalculable de gens ; une seule lettre pourrait, en elfet, assurer pendant trois ans la subsistance à nue centaine de démagogues. Si j'avais accompli la révolution à Cologne, il ne refuserait pas de prendre la direction des opé-
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faut avouer — « qu(3 (oui cela n'est pas bien clair! »
lations ultérieures. Trop aimable!» (Extrait d'unn lettre de becker à Marx, du 27 janvier 1S.")1.)