‹ L'Allemagne en morceaux, paix draconienneChapitre 1 sur 3 · L'Allemagne en morceaux, paix draconienne · texte numérisé non relu

L'Allemagne en morceaux, paix draconienne

Reconnaissons qu'il est moins coupable de lèse-humanité que les universités de sa docte Allemagne, que ses professeurs, ses maîtres d'école, ses historiens, ses théoriciens, et ses ministres du Saint-Évangile dont toute la charité consiste à maudire Babylone, c'est-à-dire Paris.

Mais il Ta commis, ce crime. Il sait pourtant que, comme on dit chez lui : « Hochmuth

kommt vor dem Fall », sentence qui, de Tallemand au français, nous rappelle qu' « A trop d'orgueil on tombe ». Jamais Torgueil n'est monté si haut, jamais la chute ne sera plus profonde.

L'Allemagne a suscité la guerre mondiale ; tué ou mutilé des millions d'hommes et ruiné des millions de familles. Elle crie : « Je suis tout ! » Elle ne sera plus rien.

La France a souffert du fulgurant génie de Napoléon, la Teutonie pâtira de la myopie et de la méchanceté de Bismarck.

« Le méchant fait une œuvre qui le trompe »

Comment naquit, comment grandit, comment éclata la fureur des Allemands contre la France et contre le monde entier?

D'abord ils ont délibérément oublié leur histoire. Elle n'est qu'invasions, rapts de terre,

à Touest sur la Gaule romaine, au sud sur ritalie, au sud-est sur la terre des Balkans, à Test sur les Slaves. Ils consentent à se remémorer tout le bien que Tacite a dit d'eux il y a dix-huit cents ans^ mais ils n'ont garde de convenir avec lui que les Germains, les Boches d'alors, étaient passionnés du désir de prendre les bonnes terres des Gaulois, de confisquer leurs blés et de boire leurs vins.

Us ne veulent plus se souvenir que durant des siècles ils vendirent des mercenaires, reîtres ou lansquenets, à tous acheteurs solvables ; ni comment ils envahirent la France en 1792; mais ils ont fait de la destruction du château d'Heidelberg le fait dominant des annales de l'homme.

Ils s'indignèrent véhémentement quand Napoléon balaya leurs armées en 1806 et, depuis cette année fatidique, tout ce qui est (( Velche » fut déclaré pourri par leurs historiens, leurs philosophes, leurs poètes, leurs prêcheurs, leurs doctrinaires.

Leurs victoires (et défaites) de 1813, 1814, 1815, Waterloo surtout, les enflèrent d'orgueil ; ils s'imaginèrent avoir abattu l'aigle à

eux seuls, iaiis l'aide des Russes, des Autrichiens, Slaves, Roumains et Hongrois, des Suédois, des Anglais, des Espagnols et des Portugais. Ils en vinrent jusqu'à cligner des yeux devant un vieux soudard, le maréchal Vorwârts (1), comme devant le Soleil de la Victoire.

Les facultés, les écoles, les sermons; le rappel incessant de deux gloires supposées immenses : Hermann, vainqueur des Romains, Luther, vainqueur de TÉglise ; la fierté de voir le galimatias-charabia de leurs philosophes admiré comme le sommet de la pensée humaine ; la divinisation de Goethe devenue un dogme pour tant d'hommes qui auraient pu trouver ailleurs V « Altissimo poeta », même chez des Latins tels que Dante et Hugo ; la génuflexion des savants devant leur science ; tout cela les avait déjà prodigieusement boursouflés quand survinrent les grandes années : 1864 où Ton brava TEurope, 1866 où Ton « creva » TAutriche, 1870-1871 où Ton assomma la France et où Ton pro-

(1) Le^ maréchal : En avant, Bluoher.

clama Favênement de Fempire Allemagne dans le Palais du « roi magnifique ».

Depuis lors Tenflure est allée jusqu'à Fextrême distension de la baudruche. Bismarck fut roi; il fut prophète, il fut dieu; il donna la vie, le mouvement et Têtre, et l'Allemagne crut qu'elle était la fille choisie entre toutes par FÉternel des Armées.

Le mépris des autres peuples monta jusqu'à l'imbécillité ; la haine du Latin, du Slave, de l'Anglais se mua en fureur; l'orgueil devint de la démence. Et tout à coup, dans un fracas qu'on entendit d'un pôle à l'autre, le palais de la folie et du mauvais vouloir s'écroula dans la poussière de ses débris, car « le méchant fait une œuvre qui le trompe ».

— lo-

in

Le goujat grandiose

M. de Bismarck Schœnhausen fut le méchant trompé par son œuvre.

Bien supérieur au vieux Janus, il avait aut nt de figures qu'il lui convenait, mais il lui manquait des yeux profonds pour envisager et dévisager Tavenir.

Pauvre Bismarck ! Un espace de moins d'un demi-siècle a prouvé qu'il n'y voyait pas plus loin que son nez.

Cet homme de qui procèdent tant de maux, les armements forcenés, les dépenses folles, les haines entre peuples, la guerre avilie fauchant un million de vies là où elle n'en abattait pas auparavant cent mille, cette espèce de gou jat grandiose était un fourbe, un implacable et surtout un étourdi.

A la différence d'Annibal, « qui ne savait pas user de la victoire », il profitait des triom-

phes allemands arec tant de brutalité qu'il exposait, en cas de défaite, la Teutonie à une revanche impitoyable allant jusqu'à la disparition de Tempire.

Il était intraitable et il s'en faisait gloire, ne comprenant point, n'admettant pas que tout homme trouve un jour son maître et qu'une heure pourrait venir où quelque force plus forte que la force de son peuple s'autoriserait de ses exemples.

En imposant sa volonté « per fas et nefas », il n'a pas interrogé le lendemain. Ivre d'orgueil sans doute, il n'a pas compris que « celui qui tire l'épée, périra par l'épée », comme il est dit dans le livre auquel en bon luthérien il prétendait obéir. A-t-il cru que la Prusse a les promesses d'une éternelle seigneurie; que, toujours victorieuse, elle n'aura jamais à se courber sous le joug; que, toujours conquérante, il ne lui faudra jamais rendre gorge? Supposait-il vraiment que la roue de la fortune ne se lasserait pas de tourner au gré de l'Allemagne ?

Il se peut. Sans cela il n'aurait jamais invoqué le droit historique, si docile à la contra-

diction, ni le droit stratégique, variable suivant victoire ou défaite. II n'aurait pas sanctionné l'annexion des Alsaciens-Lorrains au « Deutschland » malgré leur vœu contraire ; car, quelque jour, un Tamerlan quelconque pourrait bien se gaudir d'annexer deux, cinq, dix fois plus d'Allemands qu'il n'y a d'hommes en Alsace-Lorraine.

Il n'aurait pas exigé cinq milliards d'indemnité, de crainte que plus tard un maître de l'heure n'en imposât cinquante aux Deutsch. Il se serait dit : « Hodie tibi^ cras mihi /» (1).

Rien ne l'arrêta, ni les scrupules, ni l'humanité, ni la pitié, ni les sévérités possibles de l'avenir, parce que, disait-il, la guerre est la guerre et la victoire, la victoire. L'Europe terrorisée se plut à sa férocité, elle admira ses propos goguenards. Il fut le surhomme des surhommes et 1' « Hercule intellectuel du XI x® siècle ».

C'est pourtant lui qui a rivé au cou de l'Europe, et un peu du monde entier, le carcan de la paix armée ; lui qui a dressé les nations

(1) « Aujourd'hui toi, demain moi! »

l'une contre Tautre, le poil hérissé comme des dogues de combat ; lui qui plus que personne dans tout le cours de l'histoire a fait que (( rhomme est un loup pour Thomme » ; lui qui, en même temps qu'il abêtissait le monde, creusait la fosse de TAUemagne.

Qui fut plus imprévoyant que ce prétendu roi des réalistes? Il prétendait ne tenir aucun compte de l'Angleterre ; or, il ne pouvait rien élever de durable sans son assentiment.

Il a fait de la France une ennemie mortelle ; or il avait pu voir ce peuple, traîtreusement pris à la gorge, se redresser et lutter on peut dire jusqu'à la mort ; intelligent, il aurait compris quelle folie c'était de lancer un si dur obstacle dans le torrent des destinées allemandes.

Il traçait ses plans en tablant avant tout sur la haine entre la France et l'Angleterre ; c'est lui qui les a rapprochées.

Il ne craignait rien autant que l'alliance de la France avec la Russie, et c'est lui qui l'a le plus facilitée.

Il tenait, disait-il, toujours compte des impondérables^ et il les a tellement unis,

cimentés contre son « Deutschland » qu'il en a fait le poids sous lequel ce « Deutschland » succombe.

Moins obtus, moins têtu, cet homme aurait compris, devant le renouvellement des Anglais aux États-Unis, qu'on n'est plus une grande nation si Ton ne s'épanche sur un demicontinent, comme le Portugal, cent fois plus vaste en Amérique qu'en Europe grâce à son Brésil, ou comme l'Espagne qui s'étend des plateaux lumineux du Mexique aux brouillards du Cap Horn ; et, ce qu'il ne prévoyait pas, comme la France en Afrique. Cent, deux cent mille Allemands se répandaient chaque année dans le monde et il ne s'en apercevait point. Au lieu d'ambitionner une ample colonie, des terres salubres comme l'Australie ou des terres fécondes sous la pluie tropicale, — il y en avait alors d'immenses en Afrique, libres de toute contrainte européenne — il a préféré briser la France, de laquelle il aurait pu d'ailleurs obtenir l'Algérie en 1871. Il avait pour intérêt mondial de s'allier avec la Russie et au soi-disant ennemi héréditaire (1) contre

(1) La France.

] a fière Albion, tutrice de tant de nations et tribus, et c'est contre nous qu'il a brandi son épée féodale. Il pouvait engager son peuple sur les voies d'outre-mer et il Ta englué sur les routes européennes. « Tout TOrient, disait-il, à peu près, ne vaut pas les os d'un grenadier poméranien. »

Il a pu se croire un dieu tant on l'encensait. Quand ce cuirassier à mâchoire de dogue criait : « Vœ i^ictis 1 » (1), du plus truculent des étudiants au plus neutre des philistins (2), la horde qu'il entraînait sur le chemin de l'ahîme courait derrière lui en hurlant : « Malheur aux vaincus ! »

(1) Malheur aux vaincus I

(2) Les étudiants allemands nomment ainsi le bourgeois, c'est-à-dire, dans leur idée, Timbécile.

Pourquoi tant de sang, tant de sang rouge?

Au cours d'un abominable demi-siècle, pendant nos guerres de religion, les catholiques et les protestants conclurent un traité si précaire qu'on le surnomma la paix boiteuse et mal assise.

Ce n'est pas un replâtrage de cette espèce qu'on fera signer aux Teutons; au contraire, on leur imposera, claire et nette, une déchéance définitive ; ils seront réduits à la nullité politique et militaire.

Si cela n'était, c'est que nous aurions perdu de mémoire à quel degré les Allemands sont sournois, traîtres, vindicatifs, méchants, injustes et téméraires. Nous aurions oublié les batailles qui ont duré des mois, et t

les mêlées

D'extermination et les villes brûlées

Et les champs ravagés et les clairons soufflants

Et l'Europe livide ayant un glaive aux flancs. (1)

(1) Victor Hugo.

Ce faisant, nous nous résignerions au régime effrayant de la paix armée ; nous attendrions encore, de jour en jour, le déclanchement de cette mobilisation qui est la mort de tout, excepté de la mort elle-même.

Mais nous ne le ferons pas. Il nous faut la paix sans limite et la délicieuse aurore d'un grand et nouvel ordre du monde.

Quelques années après la chute de Napoléon, un poète navré de Thébétude de son Allemagne, des frivolités, des avidités, des folies et folichonneries de ses princes et principicules, s'écriait douloureusement en rêvant aux batailles des années de la « guerre de délivrance » : « Pourquoi tant de sang coula-t-il, tant de sang rouge? » (1)

Ne nous exposons pas à crier nous aussi, en pensant aux années 1914 et 1915 : « Pourquoi tant de sang, tant de sang rouge à flots répandu? »

(1) Was half dass so viel geflossen.

So viel vom rothen Blut?

De vilains voisins

Aurait-on cru possible une béatitude d'orgueil comparable à celle de TAUemand qui flatte comme suit son peuple (!):(( Tout ce que la culture véritable de Tâme et de Tesprit peut donner de noble, d'élevé pour le perfectionnement de rhumanité trouve sa plus complète expression dans le peuple allemand. La théorie du progrès général ayant fait un triste naufrage, on a la certitude que seuls les efforts de r Allemagne mèneront Fhomme à la plénitude de son être. Dans cette ère de décadence, il n'y a de grand, de noble que ce qui est allemand.

(( La défaite des Allemands serait la fin de la véritable humanité. Il faut que la terre se soumette spirituellement à la nation allemande; il faut que le Germain domine le monde. »

(1) Dans le Deutsches Handelsblatu

Sans doute, comme a dit saint Augustin : « tout homme a sa récompense ; le vaniteux, lui, a sa vanité »; mais ici cette vanité se paiera très cher.

Ainsi plus que pleins d'eux-mêmes, ils se sont promis de s'emparer de la Terre, avant tout de l'Afrique, qui a été stupidement dévolue pour un grand tiers à la France décrépite, tant les destins sont aveugles !

Ce n'est donc pas seulement en Europe que l'Allemagne a persécuté la France. C'est aussi, c'est surtout en Afrique qu'elle a été fourbe, hargneuse, agaçante, acharnée.

Elle a donné mille preuves de sa volonté de nous en chasser, comme d'en expulser plus tard les Belges, les Portugais, les Anglais.

Tanger, Casablanca, Agadir, les deux insolentes antennes de l'Oubanghi et du Congo ont montré, clair comme le jour, qu'ils se croyaient les héritiers naturels de notre Afrique de l'Atlas et qu'ils travaillaient à une Afrique allemande allant de l'Atlantique à l'Océan des Indes. Quelles délices de se venger à la fois des Anglais qui osent leur disputer la mer et des Français qui ne leur ont pas cédé le Maroc !

Alger, Tunis, Oran, Fès, Marrakech, le Niger, le Congo seraient de superbes « Neu-Deutschland » (1).

En juillet 1914 ils n'ont point dissimulé ces convoitises désordonnées. Ils promettaient à TAngleterre de ne pas attenter à l'intégrité de nos quatre-vingt-sept départements, mais ils lui refusaient de respecter celle de nos colonies.

Après la convention formelle qui nous assurait enfin le Maroc contre la cession douloureuse d'un grand lambeau de notre Congo, le président de la Ligue pangermaniste (2) n'a pas eu honte de déclarer que, pour lui, la question du Maroc n'était pas résolue : « Nous persistons, a-t-il dit, à considérer ce pays comme celui qui deviendra, dans un avenir, espérons-le prochain, la colonie de peuplement de l'Allemagne. )) Le plus célèbre des journalistes teutons (3) n'écrivait-il pas, il y a quelques semaines, que dès que l'Allemagne aurait mis la main sur Trieste, Toulon, Tanger, elle pourrait tout juste consentir à

(1) Nouvelles Allemagnes.

(2) Henri Glass.

(3) Maximilien Harden.

causer avec nous de nos affaires communes? Ni Trieste, ni Toulon, ni Bizerte, ni Tanger ne sont encore allemands, il me semble. On peut le leur prouver par un traité de paix que nous souhaitons exorbitant.

Avant tout, pas de traité qui ne consacre l'abandon de toutes leurs colonies : il n'est peuple au monde qui ne redoute d'avoir pour voisins ces brutes sans foi ni loi.

Partage de leurs possessions africaines

Les héritiers de leurs protectorats africains sont désignés d'avance.

A l'Angleterre, F Afrique allemande du Sud- Ouest, contrée de 83 millions d'hectares riveraine de l'Atlantique, en bordure de la colonie du Cap de Bonne-Espérance. Pays très sec, à peu près désertique, mais salubre, il s'ajustera parfaitement à l'Afrique australe britannique et pourra donner à nos alliés, les Portugais, de meilleures frontières méridionales au bout de leur colonie de l'Angola.

A la France, le Kameroun. Nous écrirons dorénavant à la française ce nom, qui est d'origine latine, spécialement portugaise.

Ce Caméron, littoral à l'Atlantique, les Allemands l'avaient pris pour la maîtresse pierre de leur empire africain futur. C'est de là qu'ils

avaient entrepris la démolition progressive du Congo français et du Congo belge.

De 50 millions d'hectares ils l'avaient agrandi à 75 millions, grâce aux 25 millions extorqués à notre lâcheté : presque une demi- France qui se terminait par deux pinces de homard, Tune sur le grand fleuve, Tautre sur le coude de TOubanghi qui en est un puissant tributaire. Or, ce coude de TOubanghi marque assez exactement le centre du continent noir, à distance égale de Tanger et du Cap. Ainsi notre Afrique Équatoriale était coupée en trois tronçons inégaux. L'accession du Caméron tel que l'avait fait leur cupidité nous ajoutera donc 75 millions d'hectares. Nous supposons que l'Angleterre, qui vient de le conquérir avec nous, n'hésitera pas à nous l'abandonner en entier. Domaine bien précieux : 320 kilomètres de rivages ; des monts où prime le magnifique pic de Caméron (4.000 mètres); assez de terres hautes pour la santé de colonies européennes ; des rivières enflées à pleins bords par des pluies extraordinaires de 2, 4, 5 et jusqu'à 9 mètres par an — seize fois ce qui tombe à Paris durant les douze mois.

Le Togo longe aussi TAtlantique, entre la Côte de TOr, terre anglaise, et le Dahomey, terre française. Il s'espace sur 10 millions d'hectares, plus ou moins, en avant du majestueux Niger. Ou nous Taurons tout entier ou nous le partagerons avec les Anglais : dans les deux cas il élargira notre trop étroit Dahomey.

Au bord de FOcéan des Indes, TAfrique- Orientale allemande est le plus beau de leurs ex-domaines. De là, les pangermanistes guettaient à la fois le Congo belge et le Mozambique portugais. La « nation sans pudeur » y possédait environ 100 millions d'hectares, soit presque deux fois la « contrée merveilleusement belle sous sa verte couronne de chênes ». — Entendez par là la patrie des Deutsch ou, comme on dit maintenant, des Alboches ou des Boches. — 750 kilomètres de rivages ; part à trois grands lacs: au Nyassa, au long et profond Tanganyika, au Victoria, égal sinon quelque peu supérieur au Supérieur américain luimême ; les monts suprêmes de l'Afrique, hauts de près de 6.000 mètrei^ ; des plateaux

élevés où TEuropéen respire à Taise ; voilà, pour sûr, un bel empire que TAngleterre ne leur laissera jamais; il complète trop bien TAfrique- Orientale anglaise.

Ainsi, retranchés net du continent noir, ils nous paieront leurs insolences africaines, l'extorsion de 25 millions d'hectares, Fironie des deux pinces de crabe, et surtout ces prétentions extravagantes sur le Maroc, pays dont la situation, Thistoire, le sang déjà versé par nous dans l'Afrique Mineure faisaient en toute justice une terre d'avenir français.

Leur éradî cation de TAsie et du Pacifique

Ils visaient non moins passionnément TAsie. Leur chemin de fer de FEuphrate, c'était la route de l'Inde, Femprise sur quatre mers^ Méditerranée, mer Noire, mer Rouge, golfe Persique. C'était l'avenue triomphale d'une Allemagne nouvelle qui absorberait les Arabes

et les Turcs en un grand peuple teutonisant. C'était aussi le canal de Suez, TÉgypte, la haute et fîère Abyssinie. Convoitant le Globe entier, le Deutschland dressait partout des batteries pour le canonner.

En Extrême Orient, Kiao-Tchéou, dans sa province de Chan-Toung, entre le fleuve Jaune et le fleuve Bleu, c'était Faurore d'une Chine allemanisée à la longue. A cette Chine s'ajouterait avant longtemps l'Indo-Chine française ; puis on annexerait avec la Hollande les îles les plus somptueuses de la terre : Java, Sumatra, Bornéo, Célèbes, Gilolo et tant d'autres « fleurs de la mer ».

Rêves dont il a fallu s'éveiller, Kiao-Tchéou n'est plus allemand. Les 20 millions d'hectares de leur part de Nouvelle-Guinée; les 5 millions d'hectares d'îles soudain stupéfaites de s'appeler Nouvelle-Poméranie, Nouveau-Mecklembourg , Nouveau-Lauenbourg , Nouveau- Hanovre, sous le nom commun d'archipel de Bismarck; les Carolines, les Palaou, les Mariannes, les Salomon, les Marshall, les Samoa, tout a disparu sous un raz de marée japonais, anglais, australien, et ni l'Australie,

ni l'Angleterre, ni le Japon ne le rendront au Deutschland.

En Europe :

Que prendra la France ?

Le devoir des Alliés est de rendre à jamais impuissant Tempire digne de son fondateur, ie très illustre Bismarck.

D'abord la France reprend de droit l'Alsace- Lorraine.

Elle y ajoute le grand bassin houiller de la Sarre, en dédommagement des mines saccagées, des usines incendiées en Belgique et dans une dizaine de départements du Nord de la France.

Puis nous n'admettrons à aucun prix une Bavière rhénane et une Prusse rhénane, pas plus qu'un grand-duché de Luxembourg inca-

pable de lever contre Tinvasion beaucoup plus de quatre hommes et un caporal sur la route qui mène à la fois les Allemands vers Paris par la Meuse, TAisne et la Marne.

Plus de terres d'allégeance allemande le long de la Moselle et sur la rive gauche du Rhinl

Pour qu'on ne Taccuse pas d'abuser de la force, nous voudrons bien offrir à ces pays cisrhénans le choix entre l'annexion à la France, le protectorat français et l'indépendance. Si leur vote les rattache à la France, il suffira. S'ils préfèrent l'indépendance, c'est à la condition qu'ils seront neutralisés par l'Europe, ainsi que le grand=duché de Bade en tant que limitrophe à l'Alsace-Lorraine. Ainsi serons-nous à l'abri de 1' « Empire des bonnes mœurs et de la crainte de Dieu ».

Les Cis-Rhénans choisiront-ils la France? Ce qui pourrait les y incliner, c'est le dégoût de la brutalité des Prussiens antan mortellement haïs; l'honneur d'appartenir à un peuple généreux dans la patrie des bons vins; le profit d'avoir Paris pour métropole; la certitude de devenir, en toute France, des travailleurs

utiles, de coloniser TAfrique avec nous ; enfin Favantage de ne pas gémir sous le poids de rindemnité mémorable que paieront les hébétés qui ont déclanché la guerre de 1914.

Nous annexerions donc des allophones en dérision au fameux principe des nationalités! Sans doute. Mais, d'abord, nous ne guerroierions pas contre Tallemand comme les Allemands Tont fait contre le polonais et le français, jusqu'à défendre les enseignes et les épitaphes dans la langue des vaincus : nous ne Tavons pas fait en Alsace pendant deux siècles. Seulement chaque village aura son école où qui voudra s'en instruire apprendra ridiome, non pas de l'ennemi, mais de l'ami : d'autant que c'est un parler moins hérissé, moins scabreux, moins difficile, plus civilisé, bien plus mondial que le deutsch.

A l'exemple des Allemands et au cas où nous voudrions imiter leur hypocrisie, nous pourrions invoquer toute sorte de précédents historiques, vrais ou faux. Les Celtes, nos principaux pères, allaient jusqu'au Rhin. César a dit que ce fleuve sépare les Gaulois des Germains ; Tacite l'a dit aussi. Nous avons

pris d'assaut, on ne sait combien de fois, la plupart des villes de ce pays, sinon toutes ; sous la République et le premier Empire nous y avions taillé des départements. Mais il y a quelque honte à abuser de Thistoire, comme eux : ils revendiquent les vallées de la Saône et du Rhône parce que Bozon, duc d'Arles, fut un feudataire du Saint-Empire germanique ; ils réclament Chypre par la raison que Frédéric II de Hohenstaufen la posséda quelques années au xiii® siècle; ils s'emparent théoriquement de l'Afrique du Nord parce que les Vandales y passèrent et qu'on y trouve des hommes aux cheveux blonds.

Peut-on cependant oublier délibérément que Strasbourg fut Argentoratum ; Metz, la celtique Dwodurum ; Spire, le Noçiomagus des Gaulois, la Colonia Nemeta des Romains ; Worms, le Borbetomagus d'avant la conquête latine. Trêves, fière de ses monuments de l'ère impériale, c'est la grande, l'illustre Colonia Augusta Treçiromm. Coblentz tire son nom de Confluentes à cause de la rencontre de la Moselle et du Rhin ; Cologne^ c'est exactement Colonia : Colonia Agrippina. Tout

comme notre Aix-en-Provence, Aix-la-Cha« pelle s'appelle Aix, à cause de ses eaux chaudes, Aquœ^ mot latin.

L'irréparable malheur de cette rive gauche, comme de la rive opposée, et Ton peut dire de toute FAUemagne, fut de ne pas appartenir comme la Gaule au grand empire romain pendant cinq cents ans : de là la triste infériorité du génie deutsch auquel il manque le rayon de lumière de la Méditerranée.

Nous annexons TAlsace-Lorraine, disaientils en 1871, pour obéir au commandement de Fhistoire — car cette contrée dépendit de FAUemagne au temps jadis. Nous la récupérons aussi en vertu de notre devise : a Aussi loin que sonne la langue (1), là est notre patrie. »

Malgré cette devise sacrée, ils nous enlevèrent : de hautes vallées de FAlsace inclinées vers le Rhin; le pays de la Seille, affluent droit de la Moselle ; Metz ; la plaine argileuse de la Voivre (2); le val de la Nied française (3),

(1) So weit die deutsche Zunge klingt.

(2) Orthographe française, plutôt que Woëvre. (8) Par opposition à la Nied allemande.

toutes régions où notre langue retentit et non la leur.

C'était alors le cas d'invoquer les convenances stratégiques : ils n'y manquèrent pas. « Nous gardons, dirent-ils, ces régions parce que, situées au versant occidental des Vosges, elles facilitent et abrègent notre marche sur Paris. »

Nous sommes en droit de leur opposer leur prétention même, d'après l'axiome : « Tu as fait la loi, subis-la. » (1) — « Vous avez pris des versants français parce qu'ils vous rapprochaient de Paris ; nous vous prenons des versants allemands parce qu'ils nous rapprochent de Berlin. » — Mais l'intérêt du généralissime ne nous suffit point. Nous ne sommes pas des brutes. Nous laisserons donc les Rhénans de la rive gauche choisir; non certes entre l'Allemagne et la France, mais entre la France et l'autonomie, avec garantie européenne d'une neutralité perpétuelle.

(1) Patere legem quant ipse feeeris*

Que prendra la Belgique?

Le cas de la Belgique est fort difficile. Si quelqu'un a droit à des compensations, c'est elle. Mais où les prendre? Elle ne peut réclamer comme analogue à sa substance que la toute petite Wallonie prussienne à Test de Liège^ au pays de Malmédy, là où les Allemands avaient établi contre elle un immense camp retranché. Or, il n'y a là que quelques milliers de francophones.

Sans doute elle pourrait demander de s'étendre jusqu'au Rhin, par delà Aix-la- Chapelle ; mais, ce faisant, elle courrait à sa perte.

La Belgique n'est malheureusement pas homogène. Elle se compose de deux peuples dissemblables et même hostiles. Au nord, les Flamands usent de patois bas-allemands très voisins du hollandais ; au sud les Wallons sont francophones. Peu de ceux-ci apprennent le flamand, qui, borné à ses Flandres, ne sert à

rien dans le monde ; au contraire, près d'un million de Flamands se sont assimilé le français sans lequel ils sont, hors de chez eux, comme des sourds et des muets. Bruxelles, où dominent les gens d'origine (( vlaamsch », est en réalité bien moins vlaamsch que française d'idiome.

Du jour au lendemain Tignominie allemande a fait d'un peuple double une nation une qui, la paix revenue, se dédoublera plus tard; à moins que les infamies de la horde ne lui aient fait comprendre que la mort vient de Berlin, la vie et Thonneur de Paris, et que la culture française peut seule sauver la Belgique de rinculture tudesque.

Si donc la Belgique s'agrandissait territorialement au delà d'Aix-la-Chapelle, chez les Deutsch, elle ajouterait à ses deux peuples ennemis un troisième peuple hostile. Elle aurait trois têtes au lieu de deux : ce serait une petite Autriche, et l'on sait ce que valent les Autriches : la tombe les réclame.

Mais elle possède une fort belle colonie, quatre-vingts fois plus grande qu'elle, le Congo belge, désormais sauvé de l'Ogre. A côté de

ce Congo, sur l'autre rive du lac Tanganyika, l'Afrique -Orientale allemande est débarrassée du protectorat teuton. C'est là que l'Angleterre pourra céder aux Belges les dizaines de millions d'hectares qui les paieront des infortunes de la Belgique. Ainsi le Petit Poucet d'Europe hériterait en Afrique du vilain homme aux Bottes de sept lieues.

Que prendra l^Angleterre?

La Grande-Bretagne participe « à la guerre universelle )) par dix, vingt fois plus d'hommes qu'elle n'en leva jamais contre Napoléon ; elle y dépense gaîment, galamment, gaillardement des dizaines de milliards.

Avant tout la victoire lui assurera définitivement ce qu'on nomma longtemps le sceptre des mers. Elle pourra chanter sans souci de l'avenir son fameux chant : « Bretagne, règne sur les mers ! » Pour qu'elle pût

craindre d^être détrônée sur les océans, il a fallu toutes les folies de la paralysie générale progressive, tout le délire des grandeurs du peuple halluciné qui rêvait à la fois Tempire de la mer et Fempire de la terre. Personne ne disputera dorénavant aux Anglais la pleine domination sur les vagues vertes ou bleues. Ils s'endormiront dans leur force, sûrs qu'aucun tonnerre ne troublera leur sommeil.

Elle cueillera pour elle les colonies dont les Boches commençaient à contourner la planète, sauf ce qu'elle peut avoir promis aux Japonais et ce qu'elle n'est pas dans l'intention de refuser à la France et à la Belgique.

En Europe, elle prendra sa bonne part de r « enchaînement » de l'Allemagne. Elle réclamera naturellement le « Gibraltar du Nord », l'île d'Héligoland, hérissée de canons, entourée de mines sous-marines, qui guette l'estuaire de l'Elbe, l'ouverture du canal de Kiel, l'entrée et la sortie des détroits danois. Elle ne refusera point le protectorat du royaume de Hanovre dont les dynastes étaient de la famille royale d'Angleterre. Le protectorat de la ville libre de Hambourg et de la ville libre

de Brème, Tune et l'autre augmentées d'un vaste territoire, ne lui déplaira peut-être pas ; telles autres villes libres pourront être rétablies ou créées, Lubeck par exemple, sous un protectorat russe; Francfort, Mannheim, Essen sous un protectorat français.

Quelles que soient ses vues cachées, ses ambitions continentales, si elle en a, nul ne doute qu'elle tirera de la ruine des Allemands tout ce qu'elle en pourra tirer d'accord avec la France et la Russie. Elle qui se fait gloire d'être une nation pratique et dévotieusement protestante, elle a lu dans sa Bible que : « L'ouvrier est digne de son salaire. »

Que prendra le Danemark?

Au nord de l'empire qui a pu être grand, mais qui ne fut pas auguste, c'est par le Danemark que commencèrent en 1864 les iniquités bismarckiennes, les erreurs et les lâchetés

de TEurope. Il est juste de dédommager cet humble pays, quoiqu'il soit resté neutre.

Malheureusement, il n'y a que 2.775.000 Danois en Danemark. Ce serait affaiblir cette nation que de lui rendre tout le Slesvig-Holstein que la Prusse et FAutriche lui enlevèrent en 1864. Gomment pourrait-elle y assimiler 1.500.000 germanophones?

Mais on lui rendra ses 150.000 Slesvigois de langue danoise et les Frisons de rives et d'îles de la mer du Nord; on y ajoutera des Teutons jusqu'au delà de ce canal de Kiel creusé par l'Allemagne pour unir sa flotte de guerre de la Baltique à celle de la mer du Nord qu'on appelle en Teutonie la mer Germaine. Ge canal, à l'inauguration duquel nous eûmes la faiblesse de participer, cessera d'être un instrument de règne aux mains du peuple sans scrupules.

A propos des Frisons, peuple bas-allemand, si la nation la plus menacée de toutes par le pangermanisme à cause de la possession des embouchures du Rhin et de la splendeur de ses îles équatoriales, si la Hollande avait eu la sagesse de s'insurger, elle aussi, contre

les mégalomanes, on lui aurait annexé volontiers les Frisons d'au delà de la frontière de TEst : elle aurait ainsi réuni à sa Frise occidentale, à sa province de Groningue, la Frise orientale et les grands golfes de TEms et de la Jahde.

Que prendra la Russie?

C'est à Test et au nord-est que Tempire gothique sera le plus diminué. La toute-puissante Russie est là, qui n'a nul besoin de s'agrandir, puisqu'elle est immense; mais elle veut compléter la Pologne, sa protégée, rapetisser r Allemagne, la borner à jamais, lui interdire la folie du « Drang nach Osten », de la « Poussée vers l'Est » qui fut l'espoir et l'orgueil des Boches.

L'antique Pologne allait jusqu'à la Baltique. Les deux provinces prussiennes dites Prusse- Orientale et Prusse-Occidentale furent con-

quises et colonisées par les Germains, si bien qu'elles ne sont plus même polonaises à moitié; à peine au tiers ; pourtant la langue slave y domine encore en maints districts, notamment le long de la Vistule inférieure et dans le pays des Mazoures ou Plateau des Lacs.

La Russie sauvera ce qui reste ici du « polonisme » en annexant le pays à la Pologne née de nouveau. Elle s'y installera d'ailleurs en vertu des droits historiques si honorés par les Allemands et elle s'y prévaudra de son intérêt appuyé sur sa force : ainsi invoquera-t-elle les dieux les plus vénérés de la Germanie moderne. Ces deux Prusses reprendront naturellement des noms slaves.

La Posnanie, peuplée de Slaves aux deux tiers, reviendra comme de juste à son ancienne patrie.

Frédéric le Grand, qui fut le premier artisan du partage de la Pologne, s'empara de la Silésie sans même un prétexte pour la prendre. Il est juste, historiquement, que ses héritiers la perdent, et qu'ils y soient tondus jusqu'au vif.

La Russie ajoutera donc à la vieille et maintenant jeune Pologne les districts silé-

siens restés polonais de langue; ou plus encore; et même, s'il lui plaît, la province entière. Assez longtemps des Slaves appartinrent aux Allemands ; que des Allemands soient maintenant subordonnés à des Slaves qui les traiteront avec plus de bienveillance qu'eux n'ont traité les Polonais de la Posnanie !

Une portion de la Silésie autrichienne reviendra à la Pologne; l'autre retournera par sa nationalité à ce que sera le peuple tchèque enfin débarrassé de l'immorale Autriche-

XIIÏ

Disparition de l'Autriche :

Part de la Serbie

Ni l'Autriche ni la Hongrie ne survivront comme peuples puissants à l'équipée dont elles attendaient une épopée.

Le décarcassement de l'Autriche est un fait de justice comme l'est, et plus encore, l'abaissement de l'Allemagne,

En vain nous prêchait-on la nécessité, Tindispensabilité de cet empire pour la paix, le bonheur de TEurope. C'est, disait-on, le frein qui retient TAllemagne sur la route des aventures ; au lieu de frein, elle a été Tun des deux moteurs de la tragédie.

L'empire de TEst (1) n'était point une nation, une langue, une foi, un être vivant. C'était une armée, une administration, une diplomatie, une famille impériale-royale quelque peu déliquescente.

Sa destruction libère les peuples qu'il avait courbés sous son joug, les Roumains, les Italiens, la foule des Slaves du Nord et des Slaves du Sud. Soit, en s'en tenant aux recensements officiels, sciemment favorables aux deux races régnantes, aux Allemands et aux Magyars, plus de 3.400.000 Roumains, près de 800.000 Italiens, plus de 22 miUions de Slaves, les Allemands de l'ex-empire étant au nombre d'un peu plus de 12 millions et les Magyars au delà de 10 millions (exagération trop évidente).

(1) C'est ce que signifie Œsterreich.

Slovaques des Carpathes, Moraves, Bohèmes, séparés seulement par des différences de dialecte, ces trois grandes tribus forment la patrie tchèque surnommée le « coin dans la chair allemande » (1) parce qu'elle sépare les Deutsch de la Silésie et de la Saxe de ceux des archiduchés d'Autriche. C'est là un peuple de 8 à 9 millions d'hommes.

Derrière eux, à leur orient, d'autres Slaves du Nord, en Galicie et en Hongrie, au nombre de 9 millions, contribueront à la Pologne ressuscitée pour près de 5 millions de Polonais catholiques, ou entreront, au nombre de 4 millions, dans l'empire russe en qualité de Petits Russiens ou Ruthènes de religion orthodoxe.

Au midi du petit monde tchèque que la germanisation n'a pu vaincre, les archiduchés et toute l'Allemagne autrichienne se heurtent aux Yougo-Slaves ou Slaves du Sud, aux Serbes, Croates, Dalmates, Slovènes. Ce qui fait qu'à leur tour Allemands et Magyars sont « un coin dans la chair slave ».

Avec la Serbie sauvée de l'avidité de Tem-

(1) Der Keil in Deutschlands Fleische.

pire de TEst, les Yougo-Slaves sont près de 8 millions d'âmes.

Son héroïsme, ses victoires vaudront d'abord au peuple serbe la Bosnie- Herzégovine accaparée par ces pauvres Habsbourg, qui y virent un triomphe ; et c'était leur mort prochaine. Puis, TAutriche dépiautée, ils récupéreront la Dalmatie, mère des marins; et ce sera peut-être aussi l'union avec les Croates, qui sont des serbophones catholiques (ceux de Serbie et de Bosnie étant grecs orthodoxes ou bien musulmans); ils s'associeront peutêtre également aux Slovènes de la Save, des plateaux du Carst et des rives de l'Adriatique.

La Slavie méridionale et, à partir des horizons de Trieste, les Alpes borneront le délire du turbulent peuple de proie qui a sa capitale sur la Sprée, rivière souillée par Berlin : « Elle y entre comme un cygne, elle en sort comme une truie. »

Une Allemagne du Nord, Une Allemagne du Sud

La disparition de TAutriche rattachera naturellement à TAUemagne les provinces teutonnes qui faisaient partie de Tempire dit dualiste. Or, il ne faut pas que la Germanie puisse ainsi se compléter par delà ses frontières du midi. Quoi qu'il arrive, le fastueux Hohenzollern ne doit pas hériter du Habsburg octogénaire.

En réalité, il y a deux Allemagnes. L'une est sur le Rhin inférieur, la Weser, TElbe et rOder, au long de la mer du Nord et de la Baltique : elle est froide, brumeuse, en partie sablonneuse et stérile, en grande majorité protestante, avec nombreux patois bas-allemands tendant au danois, au hollandais, un peu à l'anglais. Elle a pour pôle Berlin.

L'autre, sur le Danube, est bien plus lumineuse, plus gaie, plus sympathique. Presque entièrement catholique, elle n'a pas d'amitié

profonde pour sa sœur septentrionale. En lui ajoutant, à Touest, au nord-ouest, des contrées également catholiques, on en pourrait faire un contrepoids au nord, plus grossier, plus hypocrite et méchant. Ainsi Vienne équilibrerait Berlin.

Gomment séparer utilement Tune de l'autre ? C'est Tafîaire des alliés. On peut imaginer des camps retranchés de force colossale, comme diraient les Deutsch, camps à garnison européenne installés quelque part pour de longues années en des sites inexpugnables, sur la tranche des eaux entre le Danube et TElbe. La rivalité naturelle du septentrion et du midi, de Berlin et de Vienne, ferait le reste.

— il ^

Exccu ion de la Prusse

Sortirons-nous enfin du siècle de Tillusion? Entrerons-nous dans celui de la raison respectée et honorée?

Cesserons-nous de croire aux prophètes tels que Hugo, Lamartine et Michelet?

Victor Hugo, certes le plus grand de tous les poètes qui aient jamais vaticiné, se demande, dans son magnifique chant de Plein Ciel^ où va le glorieux navire? Il va, dit-il :

« à la fraternité,

A la religieuse et sainte vérité

Sans imposturses et sans voiles, A l'amour sur les cœurs serrant son doux lien, Au grand, au juste, au beau, au vrai. Vous voyez bien

Qu'en effet il monte aux étoiles I...

n a cette sublime et chaste fonction De composer là-haut l'unique nation

A la fois première et dernière, De promener l'essor dans le rayonnement Et de faire planer, ivre de firmament,

La liberté dans la lumière. »

Cet aéroscaphe, ce « glorieux navire », c'est l'avion, c'est l'indicateur des grandes tueries qui, muni de bombes à la dynamite, plane (( en plein ciel » sur les villes effarées !

Dans sa Marseillaise de la paix^ Lamartine a dit :

Vivent les nobles fils de la Grave Allemagne!

Avant de se frapper la poitrine et, dûment averti par 1870-1871, de s'humilier a avec le sac et la cendre », Michelet s'épanouissait et s'évanouissait en oraisons d'amour pour le Deutschland. Il avait glorifié en 1848 : « le grand drapeau de l'Allemagne, si noble, le saint drapeau de Luther, Kant et Fichte (1), Schiller, Beethoven ». Il lui tardait de voir « la grande Allemagne ajoutée au concert européen comme un nouvel élément de justice et de paix au fraternel équilibre du monde ». Et cet homme était un historien, il connaissait les fastes de la Prusse, il ne pouvait ignorer ses ambitions et ses animosités!

N'oublions jamais que ce n'est pas nous. Français, c'est eux. Allemands, qui ont pris pour devise la terrible invocation romaine : (( Contre l'ennemi, droit éternel ! » (2)

Il faut donc disséquer bravement la Prusse et l'Allemagne.

(1) Philosophe qui fut un violent ennemi delà France.

(2) Adversus hostem œterna auctoritas este

Plus de Confédération germanique, plus de Prusse, plus d'Autriche ; chaque province libre, autonome, renfermée en elle-même, sans alhance avec ses voisines.

Des villes libres, Hambourg, Brème, Lubeck, Francfort-sur-le-Mein, et autres, sous protectorat anglais, russe, français, chacune dotée d'un ample territoire.

De petits royaumes, s'ils veulent être des royaumes : Poméranie, Mecklembourg, Oldenbourg, Brandebourg, Westphalie, Hesse, Bade, Wurtemberg, Bavière, Tirol, Autriche, etc.

Le Hanovre rendu à sa dynastie, qu'il aimait, et à laquelle beaucoup de Hanovrien^ sont restés fidèles.

Les anciens duchés ou grands-duchés accrus de tout ce que la Prusse de Bismarck leur ravit après la guerre civile de 1866.

En un mot, qu'il ne reste des sévices de 1864, 1866, 1870 que l'odieuse mémoire d'un empire rouge de sang»

Pas d'autre armée qu'une force de police en chacun de ces royaumes, duchés ou répubUques. Pas de flotte de guerre dans les États riverains de la Bdtique et de la mer du Nord

Que gagnerait l^ltalie?

Que gagnerait et non que gagnera, puisque r Italie n'a pas jeté son épée dans la balance?

En justice elle ne devrait que perdre, tout au moins les versants français des Alpes. Peut-on oublier que c'est elle, F Italie, qui a fait « monter jusqu'au ciel » la folie des ambitions allemandes? En s'unissant à la double alliance de Berlin, la spoliatrice, et de Vienne, la spoliée, elle a doublé les horizons de Tavidité teutonne. « Nous avons dupé l'Autriche, puis la France, se disaient les pangermanistes ; nous duperons l'Italie. Par elle, contre elle, nous ajouterons Trieste, l'Adriatique, Smyrne, Bizerte, Toulon, Alger, Tanger à notre plus grande Allemagne. »

L'Albanais italianisé Crispi, inféodé à Bismarck, fut avec celui-ci le plus persévérant

— Bi-

des ennemis jurés de la France ; il voulait la Corse, la Provence, le Dauphiné même, et plus passionnément encore notre Tunisie. Bref, il visait à nous chasser de la Méditerranée. Voilà ce dont ITtalie ne devrait pas être récompensée par nous.

Pourtant, restons nobles, jetons dans Toubli les arrogances et les provocations de Crispi. Ne nous rappelons pas que divers italianissimes ont dit après l'invasion de la « Libie » que « Tripoli est la route de Carthage » ; ni qu'ils ont « amplifié » Talliance antifrançaise de l'Europe centrale ; ni qu'ils ont visé directement nos provinces limitrophes, du Mont Blanc à la Méditerranée; ni qu'ils ont goulûment convoité notre a Atlantide », tout au moins la Tunisie et la Numidie ou Constantinie.

Souvenons-nous plutôt que nous sommes du même sang celte dans la France du Nord et l'Italie septentrionale, du même sang méditerranéen et peut-être africain dans notre Midi et le leur. Sauf l'accent, nos langues sont les mêmes et notre civilisation commune est celle qui naquit aux bords fortunés de la « Grande Bleue ».

Si elle intervient à la onzième heure, on lui reconnaîtra le Trentin où règne la langue de si^ mais sans faire remonter ledit Trentin jusqu'au faîte entre Adige et Danube, jusqu'aux créneaux des neiges éternelles, à travers des vallées où la langue de ja est Fidiome populaire. Ils n'y gagneront qu'un demi-Trentiri àù lieu de l'intégral Trentin que leur aurait véilu leur entrée en lice immédiate. Si elle reste neutre, il serait facile, l'empire d'Autriche détruit, d'offrir ce pays à la Suisse à laquelle on le raccorderait facilement (au canton des Grisons) par la soudure de quelques hautes vallées du Tirol allemand. On suppose que la Suisse refuserait ce présent : en majorité protestante, l'Helvétie ne veut pas s'augmenter de catholiques. Pourtant quelques centaines de miUiers d'Itahens de plus garantiraient l'équilibre de la Confédération menacée de se disloquer par le trop de prépondérance de l'élément « boche )).

L'Italie pourrait également obtenir Trieste ; mais à aucun prix la Dalmatie, l'Albanie et ristrie auxquelles elle prétend. La Dalmatie et à un moindre degré l'Istrie sont slaves ; il

n'y reste presque rien de lâ dotninatioii de

Venise ; quelques villes sont encore italiennes, au quart ou à deini ; mônts à pic^ précipices, plateaux fissurés comme nos causses avec pertes et renaissances de rivières, tout le reste se sent fier d'appartenir à la nation des Yougoslaves. En Dalmatie plus de 96 pour 100 des habitants ne parlent que Fitalien ; en Istrie, 57 pour 100 sont Serbes ou Slovènes ; Trieste même n'est pas purement latine.

Quant à FAlbanie, son destin naturel est d'être slave au nord, là où les Serbes sont en nombre ; grecque au sud, là où la langue hellénique a de fortes emprises ; musulmane indépendante là où les mahométans dominent et où résonne le très antique et, paraît-il, très rauque idiome des Chkipétares (1).

En conformité à la nature des choses, au lieu d'être une mer autrichienne, hongroise, italienne et turque, l'Adriatique sera italienne, grecque, albanaise et serbe*

Que l'Italie, à l'issue de la guerre mondiale et si elle y prend part. Ose faire voter la Dal-

(1) Nom nationàl des Attanais,

matie et Tlstrie, ces deux pays lui répondront : (( Nous voulons rester ce que nous sommes, des Slaves du Sud. »

La dia ou prix du sang

Comme consécration de la coupure des têtes de Thydre, une indemnité fantastique. Les surhommes ont pratiqué la surguerre, qu'on leur impose la surdette : cent un milliards, par exemple, payables en cent un ans, avec hypothèque sur les chemins de fer, qui sont la propriété de TÉtat, sur les mines de fer, de houille, les usines ; avant tout sur Essen où Krupp était le dieu de la paix et de la guerre.

Ces cent un milliards en cent un ans sont en réalité une charge légère deux fois inférieure aux dépenses annuelles de force et d'orgueil que s'imposait l'empire casqué. Il n'y aura donc nul scrupule à exiger préalablement à ces cent un miUiards une indemnité de guerre, du

genre de celle dont Bismarck espérait qu'elle nous ruinerait à jamais. Indemnité de frais de guerre, paiement des extorsions, incendies, massacres d'innocents, terrorisation des villes ouvertes ; bref, la dia ou prix du sang, suivant le mot et la coutume arabes.

Voici ce qui se passe en pays arabes, par exemple à Tunis. Deux familles discutent devant le bey, près d'une potence. Il s'agit de la dia : le sang a été versé, ce sang la famille du meurtrier doit le payer à celle de l'assassiné. Le bey essaie d'accorder les deux parties; s'il n'y réussit pas, il prononce le mot arabe qui veut dire : « Tourne-le », sous-entendu : Vers le gibet. Les Allemands nous doivent la dia, et par malheur pour eux, nous sommes à la fois les victimes, les vengeurs et les juges.

Ils la paieront, la dia : dix fois s'il faut, puisqu'on ne peut les pendre.

Si nous vivions encore dans l'ère primitive à laquelle il semble que l'Allemagne veuille ramener le monde, les vainqueurs de ce choc infâme (infâme pour ceux qui l'ont provoqué) traîneraient les vaincus en esclavage. On verrait alors autant de millions d'ilotes qu'on

en vit jadis de milliers. En imposant d'intention vingt, trente, peut-être quarante milliards d'indemnité à la France et des privilèges commerciaux et douaniers exorbitants et la cession de nobles provinces, et l'abandon de nos colonies, que prétendaient les Boches sinon de faire de nous des esclaves, sauf la chaîne et le fouet.

Qui sait même si, dans Tivresse de leur grandeur, ces misérables auraient toujours épargné nos épaules?

Les raisons de la dia

Ils mériteraient d'être vendus au marché après avoir traîné, la corde au cou, sur les routes. Non pas le peuple, qui a ses qualités. Balourd, grossier, goinfre, ivrognard, il est familial, apphqué, patient, docile, et même un peu servile. On le commande, il obéit. Mais ceux qui le commandent, qui le guident,

qui Texcitent, soht dignes de la chaîne et du carcan. Tous :

Et d'abord les pédagogues, du dernier cuistre de village qui insurge les enfants contre le Français jusqu'au « recteur magnifique » de chacune des vingt-deux universités teutonnes qui dit aux jeunes gens : « L'Allemagne, ayant la force, a le droit de conquérir lé inonde » ;

Et le clergé, catholique ou luthérien : du dernier des desservants au plus somptueux des évêques, il bourdonne, ronronne et trombonne, du haut de la « chaire de vérité )) contre la turpitude des Français et il crie, en se frappant la poitrine : « Nous sommes plus justes que ces hommes-là )> ;

Et le monde infini des négociants, fabricants, usiniers, financiers, du menu marchand qui usurpe les noms des produits, des crus, des machines ou qui les maquille et les avilit en camelote jusqu'à l'immense industriel qui veut inonder la terre de ses tissus, de son acier, de ses canons, et jusqu'au banquier universel qui suce notre argent pour son profit à lui et le profit de son Deutschland ;

Et les journalistes, publicistes^ économistes.

historiens, philosophes et jusqu'aux métaphysiciens, qui depuis cent ans, vomissent contre nous Tanathème. Il n'est pas de semestre, de trimestre, peut-être pas de mois où quelque « dévorateur de Français » ne publie un livre qui semble sortir d'un des hospices où Ton essaie d'améliorer les paralytiques généraux;

Enfin, et surtout, la caste militaire, la féodalité des Jiinkers (1), du plus mince officier au « Haut seigneur de la guerre (2).

C'est toute la nation qui est coupable.

Jusqu'aux triomphes de la Prusse, la guerre admettait qu'elle devait se tenir dans les bornes de l'honneur et de la pitié. On ne se battait qu'entre soldats ; on épargnait les enfants, les femmes, les vieillards, les infirmes ; on ne bombardait que les places fortes ; cités, bourgs, hameaux, villages, fermes n'entraient dans le cercle infernal que si leur malheur voulait qu'ils fussent des lieux stratégiques ; théoriquement, on ne pillait pas et les « cha-

(1) Hobereaux.

(2) L'empereur.

pardeurs » étaient fusillés pour maraudage ; on

n'imposait point d'énormes rançons aux villes ; on ne prélevait point en foule des otages responsables, sur leur vie, du moindre ennui rencontré par le vainqueur.

Les Teutons se soucient bien de pitié, d'honneur, de justice. Depuis Bismarck, qui a dit ou répété qu' « il ne faut laisser aux vaincus que les yeux pour pleui^er ^\ Us ont fait de la guerre un égorgement général. C'est de propos délibéré, pour terroriser, pour anéantir, qu^ils détiniisent les cités, les fermes, les usines, les familles, les innocents comme les décrépits, les bai^aques comme les grands et glorieux monuments. Ils bombardent Louvain, la cathédrale de Reims et Notre-Dame de Paris. Ils tuent ou mutilent du haut des airs ; ils accablent de contributions les villes; ils raflent par bandes les otages et les « collent au mur»; ils pillent les maisons, les châteaux, les caves. De la guen^e ils ont fait méthodiquement une entreprise d'apacherie et de cambriolage.

Si honteuse soit leur guerre, leur « avantguerre » Test encore plus. En pleine paix, et

même chez les peuples amis, ils préparent méthodiquement la conquête.

Ils soudoient partout des espions qui guettent les villes fortes, les villes ouvertes, les nœuds de chemins de fer, les gués, les ponts^ les carrières, les champignonnières, tout lieu capable de servir à Tattaque ou à la défense ; ils observent tout et « manigancent » tout de leurs repaires de traitrisej des usines, des entrepôts de commerce qu'ils établissent aux bons endroits. La guerre déclarée, ces fourriers de TAUemagne arrivent en officiers, sous-officiers ou soldats ; ils guident les « Boches » dans les campagnes où ils ont prodigué pendant vingt ans leurs sourires d'industriel, de propriétaire, de châtelain, de domestique. Il fallait arriver au xix® et au xx® siècle pour être témoins d'une pareille bassesse.

Ils sont dignes d'être réduits en servage ; n'hésitons donc pas à les endetter jusque pardessus la tête.

Il convient que les théoriciens et praticiens de la guerre préventive soient préventivement ruinés à plat.

La paix mondial

Cent un ans, c'est un long espace dans la vie des peuples.

Dans cent un ans, en ses étroites limites TAllemagne sera malgré sa force, son audace et sa richesse d'antan, comme une Hollande un peu dédaignée. Alors auront grandi les peuples souverains du xxi® et du xxii^ siècles : la Russie, les États-Unis, le Canada, le Brésil, l'Argentine et aussi, nous Tespérons, TAfrique française, d'Alger au Katanga — car le Congo belge est de langue et de civilisation françaises — Algérie, Tunisie, Maroc, le Niger, plus fécond que le Nil, le Tchad et son déversoir caché, le Congo, large de deux à dix lieues. Alors Tex-empire allemand ne sera qu'un pygmée vis-à-vis de ces nations géantes et les Teutons auront oublié le vertige de 1914.

Devenue modeste, la Germanie sera plus

heureuse et moins obérée : un milliard par an pendant cent un ans, c'est infiniment moins que ne lui coûtaient en douze mois son armée, sa fliotte de guerre et le fabuleux espionnage dont les mailles emprisonnaient le globe.

Le monde respirera ; peut-être le canon se taira-t-il enfin.

La France n'ambitionne rien en dehors de son Afrique et des échanges de territoires qu'elle y pourra faire, notamment avec TAngleterre, pour s'y arrondir, s'y homogénéiser par l'abandon de nos minimes colonies, de l'Indo- Chine, et même, au besoin, de notre très chère et très précieuse Madagascar, et aussi de notre part de l'Asie Mineure.

Les Turcs ont longtemps horripilé l'Europe; ils vont être chassés de l'Asie Mineure comme de Constantinople : telles terres africaines qui rompent notre empire « occidental » et (( équatorial », sur la côte ou dans l'intérieur, pourraient se payer de notre protectorat de la Syrie et dépendances jusqu'à l'Euphrate.

Ne nous dispersons point, ce serait la grande, l'irréparable folie.

Veillons également à ce que le Congo belge,

sur lequel nous avons droit de préemption, reste français par sa langue générale ; prenons également notre part des colonies portugaises si le Portugal veut s'en débarrasser un jour.

A demi maîtresse du monde, l'Angleterre n'a rien de plus à désirer ; elle peut s'entendre avec la Russie pour le partage définitif des zones d'influence en Asie, y compris cette Asie Mineure dont, comme il convient, l'Allemagne sera radicalement exclue.

Cela fait, la Russie, peuple du Nord et du froid, ne réclamera rien de l'ancien continent, à plus forte raison du nouveau ; en tout cas, elle n'aspire point à notre Afrique; elle ne nous disputera jamais Tombouctou.

Qui donc provoquera le carnage universel ? Ce ne sera ni la Grèce, ni la Suisse, ni la Suède, ni la a petite, toute petite » Allemagne.

Ainsi luira la paix plus que romaine, la paix mondiale.

Une seule et horrible mêlée serait encore possible, qu'on évitera si les nations acquièrent la sagesse avec les années : le choc entre l'Amérique anglaise et l'Amérique latine.

Les trois intransigeances de la France

La France ne peut traiter seule avec la ((bête de Fapocalypse ». Elle dictera la paix en noble compagnie, à côté de la Russie, de TAngleterre, de la Belgique, de la Serbie, du Japon et du Portugal.

Mais elle ne peut transiger sur trois conditions : la rive gauche du Rhin française, protégée ou neutralisée ; le Caméron et tout ou partie du Togo remis à la passagère victime des (( antennes » ; une indemnité telle que la concevait le falsificateur de la dépêche d'Ems, c'est-àdire M. de Bismarck.

Le traité de paix le plus dur sera le meilleur. Ils ne méritent aucune pitié, leur ruse est infinie et leur niéchanceté ne sommeille jamais.

Page 1