IV PREFACE
païenne sur un sol chre'tien. Le Code Justinien était absolument oppose' dans ses principes à la jurisprudence, à l'économie politique, à tout l'ensemble, en un mot, de l'organisation de la société chrétienne germanique au moyen âge. 11 rompait les liens intimes, l'heureuse harmonie qui avaient uni jusque-là les forces religieuses, sociales et politiques de notre pays. Ce contraste entre le nouveau droit et l'ancien ordre de choses devait être clairement exposé. Aussi en ai-je fait le sujet d'une étude spéciale, convaincu que j'étais de l'importance de la question. Le droit romain, en effet, contenait en germe le dogme de l'omnipotence des princes, plaie dévorante qui mit longtemps obstacle au développement de la civilisation, et [commença d'exercer sa funeste influence bien avant qu'éclatât la révolution du seizième siècle.
La rapidité avec laquelle cet ouvrage s'est répandu (à ce point que dès le printemps de 1876 une sixièuie édition était devenue nécessaire) prouve avec évidence l'iutérét vif et général qui s'attache aux sujets que j'y ai traités. Une étude encore plus approfondie sur cette époque serait aussi intéressante qu'elle est souhaitable. Je renouvelle donc ici l'expression de l'ardent désir que j'éprouve de voir mes recherches complétées, corrigées s'il y a lieu, et discutées à fond, quand l'importance des questions soulevées semblera le réclamer.
Jean Janssen.
8 décembre 1877.
INTRODUCTION
V! Histoire du peuple allemand (\q Janssen, dont une main aussi habile que de'vouëe offre ia traduction au public français, est certainement Tune des œuvres savantes les plus originales qui aient paru en Allemagne dans ces dernières anne'es.
Ce n'est pas l'histoire politique, ce n'est pas même l'histoire religieuse que l'écrivain catholique a entrepris de raconter; c'est la vie même du peuple allemand, telle qu'elle était au siècle qui a précédé la Réforme, et telle qu'elle est devenue au milieu des luttes intestines et des bouleversements qui l'ont suivie, dont il nous retrace le tableau. Un lecteur français donnerait volontiers pour épigra[)he à ce travail ces paroles célèbres de la Bruyère : « Ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter. »
JMais les faits distribuent le blâme aussi bien que l'éloge, et de là les orages que le livre de Janssen a soulevés. L'apologie de la civilisation catholique, telle qu'elle ressort de ses premiers volumes, a pour conséquence fatale de faire envisager dans la Réforme nonseulement une immense perturbation de toutes les relations religieuses et sociales, mais encore un abaissement du niveau intellectuel aussi bien que des mœurs, une diminution du bien-être général, un appauvrissement de tous, aussi bien de ceux qui répandaient des bienfaits que de ceux qui étaient appelés à les recevoir. Or, la Réforme est considérée par une grande partie des Allemands comme le point de départ d'une rénovation. Des générations entières sont élevées, depuis les premiers enseignements qui s'adressent à l'enfance jusqu'aux leçons les plus érudites des professeurs des universités, dans cette idée que la vie intellectuelle et morale du peuple allemand date de la grande révolution religieuse accomplie par Luther,
"^' I INTRODUCTION
et que tous les progrès mate'riels et les développements de la civilisation ont été' la conséquence de cette impulsion féconde imprimée à son peuple par le génie du grand réformateur.
On allègue à l'appui de cette thèse que les contrées protestantes de l'Allemagne ont eu pour ainsi dire jusqu'à nos jours le monopole de la gloire littéraire; que c'est dans les régions protestantes que se sont développées principalement la philosophie, l'histoire, les sciences, l'industrie même, tout ce qui a créé en un mot le prestige de l'Allemagne moderne. On ajoute, non sans orgueil, que seule une puissance protestante a pu reconstituer l'empire allemand et rendre à la patrie germanique son ancienne unité. Il y a donc, pour établir la supériorité du protestantisme sur le catholicisme au sein de l'Allemagne contemporaine, plus qu'une tradition, plus qu'une légende. Il y a un enseignement officiel, une constatation au moins apparente de faits indéniables, une sorte de statistique des productions intellectuelles et une énumération rigoureuse de leurs auteurs, en un mot toute une philosophie de l'histoire aboutissant à la glorification récente de la patrie allemande.
La Réforme est en Allemagne pour un très-grand nombre de chrétiens assez tièdes ce que la Révolution est en France pour une foule de bourgeois fort conservateurs. C'est un dogme, qui impose, il est vrai, peu d'observances à ses fidèles, mais auquel il est interdit de toucher. L'Allemagne date de la diète de Worms en 1521, comme la France date du 5 mai 1789. Ceux qui le répètent le plus haut seraient les plus embarrassés s'il s'agissait de le prouver; mais ils n'en tiennent que plus à leur opinion.
Enfin, dans cette question spéciale, tout ce que le protestantisme compte de croyants sincères ou de lutteurs ardents a pour appui, dans tous les rangs de la société, et même chez un grand nombre d'hommes nés catholiques, les adeptes delà libre pensée. L'antique édifice religieux élevé par l'Église au moyen âge reçut au temps de la Réforme un terrible assaut, dont les désastres sont loin d'être réparés. Que d'esprits qui tiendraient Luther et ses disciples pour les plus dangereux des fanatiques s'ils étaient obligés de se conformer à leurs doctrines, saluent dans les réformateurs des auxiliaires utiles! Les brèches que ces éraancipateurs de la pensée
INTRODUCTION. VU
humaine pratiquèi'ent dans le vieil e'difîce catliolique leur paraissent les passages providentiels par où la libre pensée devait faire irruption dans le monde. Ces pionniers inconscients croyaient naïvement n'ouvrir la voie qu'au véritable Évangile; ils ont fraye la route à la philoso|>iiie et affranchi l'humanité delà croyance à une révélation. Le culte de la Réforme corres|)ond donc admirablement à ce singulier mélange de négation téméraire et de mysticisme nuageux qui est si souvent au fond de la pensée allemande. Heurter de front ce culte, c'était soulever contre soi une légion d'adversaires. Aussi les critiques, les accusations, les invectives elles-mêmes n'ont-elles pas manqué à l'auteur de \ Histoire du peuple allemand.
Apportait-il donc dans ce grand débat des assertions absolument nouvelles? L'Eglise n'est pas mieuxjustifiéepar ses travaux qu'elle ne Ta été par les savants ouvrages de Voigt et de Hurter, ou par les études magistrales qu'au début de sa carrière, et au temps où rien ne faisait prévoir sa rupture avec Rome, Düllinger consacrait précisément à l'histoire de la Réforme. La guerre de Trente ans a été l'objet de savantes monographies dans lesquelles plus d'un fait travesti a été rectifié, et plus d'un personnage calomnié réhabilité d'une façon décisive. 11 en est résulté souvent d'ardentes polémiques, comme celle dont la mémoire de Tilly, pour ne citer qu'un exemple, a été l'objet dans ces dernières années. Mais aucun livre n'a eu un pareil retentissement; aucun ouvrage n'a excité autant que le grand travail de Janssen de violentes tempêtes dans le monde ordinairement plus calme des journaux religieux et des revues savantes.
C'est que le livre de Janssen est pour la Réforme précisément ce que le livre de M. Taine est pour la Révolution française. L'attitude des deux écrivains est presque la même, quoique les deux hommes soient séparés par toute la distance qu'on peut mettre entre un libre penseur et un croyant. Le procédé est à coup sûr identique, et à la lecture des deux ouvrages, il est impossible à un lecteur clairvoyant de n'en être point frappé. Aux discussions théoriques sur la valeur de lancien régime et des temps nouveaux, M. Taine a substitué une immense enquête dans laquelle les documents originaux, juxtaposés en une puissante synthèse, doivent nous fournir, si tant est qu'on puisse y arriver jamais, les éléments d'une conclu-
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sion définitive. Les procès-verbaux, les rapports, les pièces confidentielles nous montrent, à Paris et en province, la vie de la nation française pendant cette terrible période d'orag^e; de même qu'une enquête préalable, fondée sur la même méthode, nous a fait concevoir ce qu'était la vie nationale avant la période de crise, ce qui a préparé le conflit, ce qui l'a rendu inévitable.
Janssen ne procède pas autrement. La vie industrielle, sociale, religieuse, l'organisation des institutions de bienfaisance, les mœurs chrétiennes prises dans leurs détails les plus intimes, dans leur aspect tantôt naïf, tantôt pittoresque, voilà ce qu'il recherche dans le passé et ce qu'il met sous les yeux souvent avec un rare bonheur. Le tableau est très-évidemment à l'avantage du catholicisme. Ces institutions charitables, ces liens religieux des associations industrielles ou même des simples associations artistiques, ces rapports des apprentis, des ouvriers, des patrons, étaient l'œuvre de la plus vieille expérience en même temps que des intentions les plus bienfaisantes. La piété la plus sincère et la sagesse la plus éclairée y avaient collaboré pendant des siècles. Ces institutions avaient le défaut de tout ce que l'on constituait au moyen âge : elles prétendaient à une immobilité qui semblait exclure le progrès. Elles n'en étaient pas moins la condition de tout le bien qui s'opérait alors dans les relations sociales. Elles furent attaquées, bouleversées inconsidérément, comme tant de choses le furent chez nous au moment de la Révolution française. Les réformateurs qui déchainèrent l'orage ont plus d'un trait de ressemblance avec les philosophes qui, chez nous, poussèrent au renversement du vieil édifice social. Ce fut pour des questions abstraites, pour des principes souvent contestables, qu'ils jetèrent dans la masse ces grands mots toujours si populaires de réforme, de réorganisation. La multitude, au seizième siècle en Allemagne, comme à la fin du dix-huitième en France, vit surtout dans ce mouvement une occasion de porter remède à tel ou tel abus dont elle ressentait, dans son humble sphère, l'inconvénient immédiat. Personne au début, en 1517 ou même eu 1521, ne veut changer Fensemble de la religion; pas plus qu'en 1789 on ne songe à changer en France la forme du gouvernement. Chacun attaque isolément telle pierre de la vieille construc-
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tien qu'il veut changer pour rendre l'édifice plus solide ou plus commode, sans se douter que le mur, attaqué de tous côtés à la fois, va s' écrouler et joncher au loin le sol de ses dél)ris.
Plus heureuse que la société civile d'avant 1789, la société religieuse conserva en quelques points comme des places de sûreté où elle put profiter des terribles leçons de l'expérience, sans voir les conditions de sa vie complètement bouleversées. Les pays où la Réforme triomphe voient au contraire la ruine de la plupart des institutions qui avaient grandi à l'ombre du catholicisme et dont la religion était l'élément organisateur. Il y a là un terrible interrègne dont Janssen constate les effets, exactement comme, dans les livres de M. Taine, nous voyons l'anarchie se substituer à l'ordre et accumuler, pendant la période néfaste de la Terreur, les désastres et les ruines. Janssen attaque la légende delà réformation, comme M. Taine attaque celle de la Révolution française. Une foule de petits faits, avec leur impitoyable exactitude, opposent une négation décisive à cette glorification exagérée d'un mouvement national. La violence et le désordre apparaissent là où l'on ne supposait que l'irrésistible courant de l'opinion. Dans les deux cas, les deux ouvrages se heurtent aux mêmes préjugés : ils rencontrent les mêmes partis pris qui aiment mieux tout absoudre dans la révolution politique ou religieuse du seizième ou du dix-huitième siècle que de faire à l'ancien régime monarchique ou à la doctrine catholique leur place légitime dans les origines des progrès contemporains.
Le mérite des deux écrivains sera d'avoir marqué une phase nouvelle, imposé un changement de méthode plutôt que d'avoir clos le débat; car le grand procès de la Réforme, pas plus que celui de la Révolution française, ne peut encore être de nos jours l'objet d'un arrêt sans appel. Tout jugement rendu par un historien soulèvera parmi les parties intéressées des protestations sans nombre et des récriminations passionnées. Nous pouvons aisément nous le figurer par l'animosité sourde qui accueille chaque nouveau volume de M. Taine. Quel grief irrémissible en effet que d'avoir portéla mainsur cette légende de la Révolution française ; que d'avoir montré l'ignorance, l'erreur, les mille indécisions d'une pensée qui n'est point sûre d'elle-même . les hasards des événements et les résultats
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imprévus de mille aventures, là où une opinion pre'conçue voulait adûiirer une doctrine , là où une ve'ritable superstition véne'rait des lie'ros et saluait en eux les de'fenseurs delà justice, les re'gënérateurs du monde moderne et presque les apôtres d'une relig^ion nouvelle! Cependant, une objection, une seule, n'a pu être faite à M. Taine par ses adversaires. En vertu d'une singulière ironi« de la fortune, ce contempteur delà vieille tradition jacobine ne saurait être accusé de fanatisme religieux; sa vie tout entière témoigne de sa profonde indifférence à l'égard de toute religion positive. Pour Janssen, au contraire, l'ardeur de ses convictions catholiques amenait tout naturellement sur les lèvres de ses contradicteurs celte accusation de fanatisme si voisine de l'imputation de mauvaise foi. Dans les innombrables documents que met à la disposition de l'historien cette recherche des détails intimes de la vie d'un peuple pendant une longue période, le choix des textes et la feçon de les grouper ont une importance capitale. Ou reproche à Janssen comme à M. Taine d'avoir inconsciemment omis ceux qui ne pouvaient prendre place dans un réquisitoire. Une tendance fort naturelle a fait que les deux écrivains, pour coutre-balancer d'éternelles apologies dont ils voyaient mieux que personne les côtés faibles, ont développé davantage l'acte d'accusation. De là des récriminations amères auxquelles les colères religieuses et politiques, en France comme en Allemagne, ont ajouté toute l'âpreté qui résulte d'habitudes d'esprit invétérées et fortifiées par la passion.
M. Taine a, jusqu'ici du moins, dédaigné de répondre à ses contradicteurs. Janssen a relevé le gant, et, dans une série de lettres écrites avec une vivacité qui s'élève parfois jusqu'à l'éloquence, il a cité, discuté, réfuté la plupart des arguments de ses adversaires'. Ces lettres ont leur place marquée à côté de son grand ouvrage parmi les productions les plus remarquables de la critique allemande contemporaine. On y entend retentir partout l'accent indigné de l'honnête homme, révolté qu'on ait pu suspecter sa bonne foi. Les contradictions de ses adversaires y sont relevées avec finesse. Les nuances infinies du protestantisme allemand favorisent ceux qui
1 An meine Kritiker, et la suite de la polémique intitulée : Zweites Wort an meine Kritiker. Y r'ihowTQtn Brisgau, Herder, 1 vol. in-8, 1884.
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le combattent en leur permettant d'invoquer contre lui des principes souvent fort opposés : Janssen attaque en de'tail cette arme'e si nombreuse, et profite avec habileté de tout ce qui sépare entre eux ses adversaires pour les vaincre isolément.
Le ton de sa polémique ne dégénère jamais en invectives ; nouvel avantage qu'il a sur plus d'un contradicteur dont les reproches touchent souvent à la violence ou à la grossièreté. On sent que ce domaine de la critique protestante est pour lui comme un pays dont il ne saurait sans doute faire ni surtout conserver la conquête , mais où il marche en vainqueur sans que personne, au moment du combat, puisse lui opposer une résistance sérieuse.
Deux grands- faits, aux yeux de tout lecteur impartial, semblent cependant se dégager d'une manière évidente de cette prodigieuse accumulation de preuves.
Le premier, c'est que la situation du peuple allemand, avant la Réforme, était loin d'être aussi malheureuse qu'on le suppose et qu'on le répète généralement. Sans doute le quinzième siècle est une période troublée. L'antique organisation du moyen âge ne correspond plus aux besoins d'une société nouvelle, et, comme dans tous les siècles de transition, on sent je ne sais quel malaise agiter sourdement tout le corps social. Les plus hauts dignitaires du clergé, recrutés, souvent sans vocation, dans les familles princières qui disposent des bénéfices, donnent parfois l'exemple de la plus triste inconduite, et le règne de 3Iaximilien n'est que la succession des efforts impuissants du pouvoir pour maintenir au sein de l'empire un peu d'ordre et de paix. On a souvent insisté sur les malheurs de cette période, et dans le domaine de la littérature Gœtlie les a en quelque sorte gravés dans la mémoire de toute l'Allemagne en les dépeignant dans son Gœiz de Berlichingen.
Pourtant le livre de Janssen prouve que, pour justifier la Réforme, on s'est attaché surtout à montrer les ombres du tableau. Dans cette période proclamée néfaste, les universités et les hautes écoles se créent de toutes parts; les études y sont florissantes ; ce qui prouve que les savants et leurs élèves y ont quelque sécurité et quelque bien-être. La richesse se développe dans les villes; les goûts [artistiques se répandent jusque dans les corporations ouvrières, signe
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incontestable d'une aisance relative, crime existence où les besoins les plus urgents de la vie sont facilement satisfaits. Les relations commerciales s'e'tendent, en dépit des guerres prive'es et des hostilités seigneuriales. L'examen scrupuleux des institutions de bienfaisance nous montre le clergé inférieur et les Ordres religieux dévoués à leur tâche, attentifs à secourir toutes les misères; et si les maux du temps sont incontestablement nombreux, une charité non moins industrieuse que prévoyante s'applique de toutes parts à les guérir.
Il en est donc de ces misères antérieures à la Réforme comme de l'esclavage prétendu des classes inférieures avant la Révolution française. 11 ne faut pas nier des maux souvent fort réels, ni réhabiliter sans restrictions une société qui eut ses imperfections et ses vices ; mais il n'en est pas moins vrai que la plupart des écrivains, pour le besoin de leur thèse, se sont plu à assombrir le tableau. 11 n'en est pas moins incontestable que, dans les deux cas, le premier effet de la prétendue régénération a été d'aggraver la misère, et que dans la France de la Convention et du Directoire, comme dans l'Allemagne du seizième siècle, les faibles et les paiivres, pendant qu'on leur répétait à grand fracas qu'ils étaient affranchis, ont dû regretter amèrement les jours de l'ancienne servitude.
Le second fait, qui va en quelque sorte découler du premier, c'est un jugement bien différent porté sur les calamités des luttes religieuses et particulièrement de la guerre de Trente ans.
L'Allemagne, en 1648, était tombée à un degré de détresse tel que rarement une nation peut trouver dans son histoire un âge aussi malheureux. En décrivant les horreurs commises dans tout le pays par la soldatesque, les villes ruinées, les contrées dépeuplées et incultes, il est presque de tradition d'en accuser surtout les princes catholiques, de mettre à leur charge l'envahissement de l'Allemagne par les armées étrangères, et de rendre en quelque sorte l'Église responsable de ces longs désastres qu'un siècle suffit à peine à réparer.
Les armées catholiques eurent évidemment leur part dans ces ravages; les armées protestantes furent leurs très-dignes émules, toutes les fois qu'il s'agit de rançonner ou de piller les habitants; enfin la palme du brigandage appartint évidemment à ces bandes
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sans foi ni loi, qui passaient indifféremment d'un camp à l'autre, allantau chef qui offrait la plus forte solde et qui assurait au pillage la i)lus largpe impunité'. Tout cela est inde'niable. Mais si l'AUema{jne souffrit tellement de ces excès; si, dans les villes aussi bien que dans les campagnes, la famine, la de'population, la misère sous toutes ses formes les plus affreuses, firent de certaines parties de l'Allemagne de véritables déserts, n'est-ce point parce que toutes les institutions charitables qui auraient pu atténuer quelques-uns de ces maux avaient été bouleversées ou anéanties? La Réforme, en portant le trouble dans toute l'organisation de l'antique charité catholique, et en provoquant dans toute l'Allemagne des désordres, des luttes ou des guerres, agit comme le ferait une sorte de génie destructeur qui, avant de semer une épidémie, disperserait les médecins et anéantirait les remèdes.
Les pays catholiques furent incontestablement les plus épargnés dans cette atroce répartition des calamités publiques, et, au point de vue économique, ils furent ceux qui retrouvèrent le plus tôt un peu de calme, d'aisance et de prospérité.
Les conclusions philosophiques du livre de Janssen ne sont point encore formulées. J\e peut-on cependant les pressentir? L'esprit allemand, avec son singulier mélange de tendances mystiques et de scepticisme, avec ses facultés critiques unies cependant aux plus nobles instincts poétiques, à la prédominance si fréquente du sentiment et de la rêverie, n'avait-il pas, plus que tout autre, besoin d'une doctrine qui le retînt dans de justes bornes et qui le préservât de périlleux écarts?
La doctrine catholique, avec la largeur de sa théologie, avec cette sagesse qui laisse un champ si vaste aux opinions humaines, tout en fixant aux systèmes des limites qu'ils ne doivent pas franchir, ne convenait-elle pas mieux à la pensée allemande que cet esprit d'exégèse téméraire qui, après s'être appliqué aux textes de l'Ecriture sainte, a envahi le domaine universel de la science? La négation a ébranlé partout les bases de la certitude et donné ce spectacle étrange d'une érudition colossale qui, dans tous les ordres de connaissances, accumule les notions les plus laborieusement acquises pour en contester ensuite la valeur ou en nier l'authenticité.
XIV INTRODUCTION
A cette conclusion , la critique protestante et rationaliste re'pondra sans doute en re'pe'tant cette même imposante nomenclature des e'crivains, des penseurs et des savants allemands dont la majorité appartient jusqu'à nos jours aux fractions protestantes du pays. Janssen pourra répliquer, soit en montrant les fatales conse'quences des systèmes conçus par la philosophie allemande, soit en prouvant que, dans la pe'riode contemporaine , les pays catholiques sont en voie d'ascension e'vidente. Quelle que soit l'issue présente de ce débat, la postérité y interviendra d'une manière indubitable, en inscrivant Janssen parmi les grands historiens de notre siècle, et en donnant à ce penseur, non moins profond que courageux et sincère, une place eminente parmi ses contemporains.
G. A. Heinrich,
Doyen de la Faculté des lettres de Lyon,